‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 33 sur 186 · LIVRE XXIX. r- MARS · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. r- MARS

le voir et le fêler, provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle. Mais il se contenait, d’abord parce qu’il ignorait les projets de Napoléon , et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait était si grave, qu’il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu’il n’en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne manqua-t-il pas d’écrire à Xapoléon tout ce qui en était de la situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, rie l’enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans instructions en présence des événements qui se préparaient. — Je croyais t Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d’années de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il, donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien n’est plus facile, lin mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer la dynastie des Bourbons, régénérer

enrmriercc du Midi ne cessait de répéter à Bayonne : Surtout qu'on ne non* ménage pas le môme résultat qu'en Portugal. —

Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais, ce qu’il fallait avant tout éviter.

Dev ant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai longtemps cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour (f Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée, Tordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de Paris par le départ de M. Vzqnierdo, étaient aussi «les faits concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées, j’ai fait nnc remarque, c'est qu'il y avait k Cadix une (lotte française, maîtresse de 1a rade, et que peut-être Napoléon songeait k s’en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d’un cêlé poussés à vider le frêne pour s’eu emparer, il le» aurait de l'autre arrêtés au moment de leur embarquement pour T Amérique. Cette réflexion a été pour moi un trait de lumière , car elle expliquait et résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu’une conjecture. Je me sais mis à retire toute la correspondance de M. Decrès, et j’y ai trouvé la circonstance suivante : c'est qu'un ordre chiffré, envoyé à l’amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le chiffre du consulat était perdu, et que Tamiral Rosily dépêchait, à Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée T L’ordre de sortir de Cadix pour aller k Toulon? liais cet ordre avait été donné trois ou quatre fois en lettres en clair, cest-à-dirc sans employer la précantiou du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce devait être Tordre d’arrêter la famille fugitive. Je me suis livré aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches , mais la dépêche ne s’y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la Marine , où les archives , quoique tenues arec beaucoup d’ordre, no contiennent presque rien. Néanmoins j’ai fait une ten-

ARANJEKZ.

l'Espagne en lui donnant l'un des princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté sera reçue comme celle de la Providence. — Le brave, mais faible observateur Murat, n’osait pas ajouter une dernière assertion, plus vraie que toutes celles dont il remplissait scs rapport» : c'est qu’il eut été le mieux accueilli des princes étrangers qu’on aurait pu substituer à la dynastie régnante.

Napoléon, dont l’intention était d’effrayer la cour par son silence, tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale, afin d’arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer paciGquement d’un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture des lettres de Murat remplies d’interrogations pressantes. --Quand je vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir abondamment pour qu’elles ne commettent aucun désordre, d’éviter toute collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne, et de me renvoyer les questions qu’elle pourra vous adresser, ne sont-ce pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous dis rien, c’est que vous ne devez rien savoir. —

U ajouta à cette réprimande les ordres que réclamait la circonstance. Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons détachés

tativc, et, contre mon attente, j’ai trouvé à la Section historique la dépêche chiffrée, heu* reusement accompagnée du chifTre, et conçue en ce* termes : « ie (c'est II. Decrès qui » parle) ne cherche point à pénétrer l'objet de l’entrée dos troupes françaises en Kspagnc. » U seule chose qui m’occupe, c'est qu’oinsi que moi rôtit avez à répondre à Sa Majesté » de son escadre. Prenez doue une position qui rot» éloigne autant que possible des plus

* fortes batteries, ot qui eji même temps puisse défendre la rado contre une attaque inté- » rieurc ou eztéricurc. Vous avez des vivres qni vous serviront en cas de besoin au mduiL i luge. Ayez bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en garde y contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement comme mesure résultant

> des ordres que vous avez de partir. Places le vaisseau espagnol au milieu et sous le y canon des Français.

» Si la cour d'Espagne , par des événements ou une folie (fu’on ne peut guère prévoir,

* roulait renouveler la scène de Lisbonne , opposn-rous à son départ. Laissez courir

* l’état actuel de* choses autant qu’il sera possible j mais s’il y avait une crise, ne per- » mettes aucun parlcinentagr avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n’avoir aucune y espèce de mruance ; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'cscadrc et à ce qu'exige

> de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa Majesté. * (SI février 1808.) J’ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité découverte , et en

même temps un vrai chagrin de trouver une vérité aussi fâcheuse , qui du reste était la conséquence du projet de détrôner les Bourbons.

Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi. D’abord if faut remarquer la date du SI, époque des ordres contenant le plan tout entier : départ de Murat, instructions à ce lieutenant, composition de tonte l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de Tournon... ordres à JunoL.. — On remarquera secondement la Combinaison de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle voulait partir. L’un ue contredit pas l’autre, mais tous dcui se combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Iladrkl, pour que le trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies ne fussent point insurgées.

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de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806 et 1807, ponr les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments. qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce qui ne pouvait tarder eu Espagne; de faire partir la brigade composée des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à celle du général Darmagnac, déjà chargée d’occuper Pampelune; de s’emparer de la citadelle de Pampelune, de l’armer, d’y laisser un millier d’hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales tout entière entre Yittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières de l’armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche, composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d’y envoyer en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut réserve d’Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable, sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait pas être de moins de douze à quinze

On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il m’a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a laisse que sa correspondance ; le général Savary a laissé des Mémoire* inexacts (contredits par sa propre correspondance) ; M. de Laforct m’a écrit à moi-même qu’il n’avait rien su ; le prince Cambacérès dit dans ses Mémoires qu’il n’a rien su ; les comtes de Tournon et de Lobau n’ont laissé que leur correspondance , que j’ai eue ; M. Yzquicrdo n'a laissé que quelques le(Jre* que j'ai lues. Je conclus donc qu’on n’en saura pas plus dans l'avenir, et que 1a vérité est la suivante r*

Napoléon ne songea à l’invasion de l’Espagne comme à un projet arrête quapres Tilsit, et point avant.

Après Tilsit, avant Copenhague, il uc songea qu’à fermer les ports du Portugal à la Grande-Bretagne.

Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de l'Europe.

H désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne ; et les événements de l'Encuriai le provoquant, il voulut tout à coup se mêler de» afTairrs d'Espagne de vive force.

Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses projets.

En Italie et Al Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un démembrement de 1er* ritnire avec partage des colonies, un détrênement

Peu à peu il se décida, en janvier c< février, pour ce dernier projet, celui du detré-

nement.

Ce qui le prrtuve, c’est le mystère de» ordre», l'accumulation extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il u'uiait pas besoin pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou deux province*.

Enfin, une fois fixé sur le détrènement, il voulut amener sans collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les colonies par l’arrestation de la famille royale dans les eaux de Cadix.

Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et telle qu’elle ressort de documents authentiques , les seuls que la postérité puisse espérer.

Il no reste plus qu’un doute, c’est celui qu’une lettre venue de Sainte-Hélène , portant U date du 2U mars, adressée à Murat, et blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter et l’éclaircir dans une note postérieure, p. 129.

mille hommes, et qui, en cas de collision, y a nierait la ligne de retraite de l’armée contre les troupes espagnoles chargées d’occuper le nord du Portugal. Napoléon régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer le (iuadarrama tant au corps du maréchal Monccy qu’à celui du général Dupont, l’un par la route de Somo-Sierra, l'autre par celle de Ségôvie, du 10 au 20 mars, d’èlre le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de demander à s’y reposer avant de continuer sa marche sur Cadix, d’enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une collision. A toutes ccs prescriptions se joignait toujours, et itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu’elle ne prit rien, et de retarder même le mouvement d’un jour ou deux, si les moyens d’alimenlation et de transport n’étaient pas suffisants.

Mnrat dut donc sc résigner à n’en pas savoir davantage, et s’appliqua à obéir fidèlement aux ordres de l’Empereur, certain qu'après tout ce mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c’est-à-dire le renversement des Bourbons d’Espagne, et la .vacance de l’un des plus beaux trônes de 1* univers.

L’occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l’Empereur, fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l’un à Barcelone, l'autre à Pnmpelunc , n’avaient d'abord occupé q ire les villes mêmes, et non les forteresses dominant ces villes. En ordre secret émané de Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les. Français , de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur refuser l’entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone à la télé d’environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance el curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par h? peuple. L’incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d’un coup de couteau. La gravilé des circonstances ayant occasionné la fermeture des fabriques, il y avait un grand nombre d’ouvriers oisifs, prêts à se livrer à tonie espèce de désordres. Le général Duhesme, placé arec sept mille hommes au milieu d'iinc ville de cent cinquante mille âmes, bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans une position critique, surtout n’étant pas maître de la citadelle de Barcelone, cl du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville. Aussi était* il convenu avec le général Lechi , commandant les Italiens, d’un plan d’enlèvement des forteresses, lorsque l’ordre réitéré de s’en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit prendre les armes à ses troupes, en dirigea Une partie sur la citadelle, une autre sur le Mont-Joiiy. A la principale porte de la citadelle un poste, français partageait la garde avec un poste espagnol. On en profila pour pénétrer dans l’intérieur. La

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