‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 34 sur 186 · M LIVRE XXIX. MARS · texte numérisé non relu

M LIVRE XXIX. MARS

moitié de la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure dans l’intérieur de la citadelle, et on s’en empara sans coup férir. Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par l'officier qui y commandait, et qui plus ard défendit énergiquement Girone, le brigadier Alyarez. Dieu qu'une partie de ses troupes fût absente et dispersée, ainsi qu’il était arrivé à la citadelle, il fit mine de se défendre. I)c son roté le général Dubesme, qui avait porté là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le capitaine général de la Catalogne, comte d'Eipcleta, craignant une collision qu'on lui avait recommandé d'évitqr, prit la détermination de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone, ils n’avaient plus rien à craindre. Mais ils n’y étaient entrés qu’en faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible, et très-fàcbeuse dans les circonstances.

A Pampcluuc le général Darinagnac, brave bomme, plein d’énergie et de loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobe par surprise une place qu'on lui ordonnait d’occuper, employa un moyen très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une maison peu distante de la porte principale. U y fit cacher cent grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d’aller le inatin chercher leurs vivres dans la citadelle même. 11 envoya une cinquantaine d'hommes choisis, qui sc rendirent sans armes à la porte de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans la maison du général Darinagnac, accourant en toute liât*?, achevèrent l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand déplaisir du général Darinagnac, qui écrivit au ministre de la guerre, en lui rendant compte de ce qu’il avait fait : Ce sont là de vilaines missions. A Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et générale. »

On eut moins de peine à Saint-Sébastien. In duc de Grillon, d’origine française, y .commandait. Murat le somma de rendre 1a place. Il refusa nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu’il avait ordre de l’occuper, non dans des vues hostiles, mais daHs des vues de prudence militaire fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crilfon, averti comme les autres commandants de place qu’une collision devait être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid. Murat consentit à celte réserve puérile, et fit entrer dans Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises.

Cette sulti le occupation des places, Opérée dans les derniers jours de février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus fà- -die u se impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que pour s’emparer du Portugal, déjà conquis d’ ailleurs, que pour renverser un favori abhorré de la nation, il ne fullait pas tant de troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à rencontrer plus d’assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence, on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui, moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des changements, moins travaillée par le clergé, s’était plu à espérer de nous là chyle du favori et la régénération de l’Espagne, fut désolée. Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de découragement chez la bourgeoisie , de colère jalouse chez le peuple: la première et la plus grave fut la contribution de cent millions frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du public, fut le mariage de mademoiselle de Tasclier avec le prince d’Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français traitaient bien mal ceux dont ils recevaient L’hospitalité , et on se demanda quelle serait la charge de l’Espagne si on frappait sur elle une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le Portugal, Quant au mariage de mademoiselle de Taschor, il affecta beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement connu. (Jtn s’était persuadé, en effet, que c’était, non pas une fille de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de. l’Impératrice , récent^ ment adoptée, et parente de l'ambassadeur Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage de cette jeune personne avec le prince d’Aremberg désespéra tous ceux qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec Ferdinand. Le dctrùilement des Bourbons devenait des lors la seule intention qu’on put prêter à l’Empereur. La bourgeoisie et surtout la noblesse se seraient peut-être accommodées d’un changement de dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l’Espagne sftns les faire passer par les cruelles épreuves de In révolution française; mais le clergé et principalement les moines, qui voyaient dans les Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une telle idée avec colère, et n’avaient pas de peine à agir sur un peuple encore fanatique , avido de mouvement et de désordres, la* clergé , correspondant d’un bout de l’Espagne à l’autre par les diocèses et par les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une incroyable promptitude les impressions qu’il avait intérêt à répandre. Cependant ces premières impressions ne furent qu’un signe avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le moment un autre objet

préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un roi faillie, tenaient dans l’oppression un jeune prince adoré. C’était vers Madrid, vers Aranjuez, que sc tournaient tous les reyards, et qu’on appelait Jes Français, pour y accomplir une révolution universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai, d’inspirer quelques doute** sur leurs intentions; mais ces actes, les uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres comme des mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien vite de la mémoire d’une nation exclusivement occupée d’un seul objet, et ou se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander aux Français.

Du reste le moment de la catastrophe approchait Napoléon avait fait partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter l’épouvante dans le cœur des souverains de l’Espagne, et M. de Toornon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d’étre insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour Ferdinand, il avait éludé en s’informant si ce prince était rentré en grâce; et maintenant qu’on ne lui parlait plus de mariage, il demandait qu’on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes françaises, par le silence de Murat, devaient amener, à Madrid la crise longtemps attendue.

M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au \ mars, fut présenté le 5 à Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent de9 plus alarmants, et remplirent d’effroi tant la famille royale que la société intime du prince de la Paix, sa mère, ses sœurs, sa confidente mademoiselle Tudo. Après avoir fait connaître l’état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l’Èbre et l’ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette négociation, toute désolante qu’elle pouvait paraître, n'était elle-même qu’un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait autre chose, c’est-à-dire le trône d’Espagne pour un de scs frères. M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Araujuez, déjà saisie de terreur, et à lui persuader que si clic ne prenait pas un parti décisif, elle était perdue. L’arrivée de M. de Toumon et la remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade, souffrant d’un rhumatisme au bras, reçut M. de Toumon avec une politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur haine furieuse. Charles 1Y dit d’un (on pénétré de douleur qu’il répondrait bientôt à son allié l’empereur Napoléon, et se hâta de terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de fuir fut arrêté. C’était pour Charles IV: un cruel sacrifice que de quitter les trois ou quatre

pnlai.s situés autour de Madrid, entre lesquels il avait l'habitude de par tager sa vie, allant de l'un à l’autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent de climats à la suite du soleil. C’était pour lui une amère privation que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d’attendre Napoléon, et de s’en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne. Le bon roi Charles IV avait le cœur trop loyal et l’esprit trop borné pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait à penser qu’en l’attendant, et en- se confiant à lui, tout s’ar-* rangerait pour le mieux. Il est certain. que ce naïf abandon de la faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon, et peutêtre amené d’autres résultats. Mais le prince de la Paix et la reine, sachant bien que pour eux il n’y avait aucune grâce à espérer; que l'intervention de Napoléon, quelle qu’elle fut, s'exercerait au moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu’ils ne lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix, emporté par son intempérance ordinaire de langage, s’écria qu’il enlèverait plutôt le roi que de. consentir à ce qu’il attendit à Aranjucz l’arrivée, des Français.

Cependant, pour ne pas s’ôter toute ressource du côté de la France, M. Vzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les supplications auprès de Napoléon, l’or auprès de ses agents, pour conjurer le coup qui menaçait la maison d’Espagne, et signer tous les traités qu’on exigerait, quelque déslionorants qu’ils pussent être. Il repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d’arriver à Paris avant qu’un ordre fatal fut donné. Son trouble était tel que ceux qui le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allanls et de venants sur la route, en furent vivement frappés.

La résolution de se relirer en Andalousie prise, il fallait y amener bien des volontés tant à Aranjucz qu'à Madrid. Le prince des Asturies, jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d’intérêt qu’il recevait do M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux, prisonnier de la reine ét du prince de la Paix. Il le disait hautement depuis qu’on parlait du voyage d’Andalousie, et on en parlait en effet dans le moment comme d’une résolution arrêtée. Il avait rangé de son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale, excepté la reine d’Etrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s’occupait guère de ce qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu’on attendit

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