L 1 V H K XXIX. — MARS
Le prince «le Ja Paix, suivant son usage «le passer une semaine auprès de lueurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid , était revenu le dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique résidence royale, située au hord du Tage, décorée suivant le style italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe. Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d’une grande rbute, large comme l’avenue des Champs-Elysées. Vis-à-vis le palais cette route s’arrondit en une vaste place. A gauche se trouvent plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des grands seigneurs de la cour, et dont l’une notamment était occupée par le prince de la Paix. Vue multitude de petites maisons servant aux marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité attirent après elles, forment ce qu’on peut appeler le bourg d’Aranjuez.
A peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour Io départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou l(i mars. Ije majordome de la cour avait déjà fait préparer les Toitures royales. Des relais étaient échelonnés sur la route d’Ocaiia, qui est celle de Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se tenir prêts à partir pour Aranjuez.
Mais il fallait enfin, bien qu’on n’eut teuu aucun compte de la résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres. Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait appeler plusieurs d’entre eux à la résidence royale, principalement le marquis de Caballero, qui s’était fait attendre. Le prince de la Paix impatienté l’accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa signature, au départ qui n’était plus projeté, mais résolu. — Je vous ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère. — Je ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero. — line telle opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par l’audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une vive altercation s’établit entre eux. M. de Caballero, poussé au dernier degré d’irritation, reprocha à M. de Ccvallos sa lâche complaisance pour le prmee de la Paix, et ne fut soutenu que par le ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du palais, ces conseillers de Ja j •
Cependant le marquis de Caballero , questionné plus tard par Mural, lui remit, sur les événements qui avaient précédé les journées d’ Aranjuez , trois mémoires fort instructifs, et dont le mauusrrit existe à la sccrétaircric d’Ktat. M. de Calmllero, racontant les discussions qu’il eut avec le prince de la Paix sur te projet de départ, rapporte tout ce qui se passa ch cette oicaAion, cl fournit beaucoup de détails inliiimiMil curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix aflirmer qu'il \ ruait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de la famille royale nu delà des mer».
couronne, conservant sur leur visage et dans leur langage F agitation dont ils étaient pleins, laissèrent entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de quoi on était menaeé.
De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient communiqué à leurs affidés ce qai était à leur connaissance, et avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les gardes du corps avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre, avait prévenu les habitants d1 Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'étre privés de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et ils avaient, en ébruitant dans les cainpagnçs environnantes le projet de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour, ayant, avec la naissance et la fortune d’un grand seigneur, l’art et le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette foule, prêt à lui donner le signal de l’insurrection. On voyait donc des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la .Manche, mêlés à des gardes du corps, réunis tous par l’anxiété, l’intérêt, la passion, faire autour du château une garde continuelle.
Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Cahallero et le prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui demandait secours, disaiton, contre ceux qui voulaient l'emmener en Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s’attendait & chaque instant à voir éclater une insurrection populaire. C’en était déjà l’aspect, c’en étaient les cris : il n’y manquait plus que les actes et la violence.
Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne pas quitter Aranjuez. Celle proclamation fut en effet immédiatement rédigée, lue et placardée dans les principales rues d’Aranjuez, et envoyée en toute hâte à Madrid. — Mes chers sujets, disait-elle en substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon magnanime allié l’empereur des Français , entrées en Espagne pour repousser un débarquement de l’ennemi
sur nos côtes, ni sur mes prétendus projets de départ. Xon, il n’est pas vrai que je veuille m'éloigner de mon bien-armé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous, comptant sur votre dévouement, si j’en avais besoin contre un ennemi, quel qu’il fut. Espagnols, calinoz-vour donc, votre roi ne vous quittera pas. —
Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence royale, demanda scs souverains, qui parurent aux fenêtres du palais, et les applaudit de toutes ses forces, en criant : Vive le roi ! Meure le prince de In Paix ! meure le favori qui déshonore et trahit son maître ! La journée du lfi s’acheva ainsi an milieu d’une sorte de satisfaction, qui malheureusement devait être passagère.
Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage semblait toujours résolu. I.cs voilures restaient chargées dans les cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes cl espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n’était pas de service, s’étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient fait avec elles le trajet, qui est de sept «V huit lieues. Chemin faisant, re peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s’ils laisseraient enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent logées chez l'habitant, ce qui n’était pas un moyen de les ramener à la suhordif nation militaire. Une dernière circonstance avait achevé de convaincre la foule que les promesses royales n’étaient qu’un leurre : c’est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour l’Andalousie. L’affluence autour du palais du roi et de celui du prince de la Paix, situé de l’autre côté de la grande avenue, était plus considérable que les jours précédents ; car aux habitants effarés d* Aranjuez., aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats sans armes qui une fois. arrivés à leur logement étaient venus se mêler k la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les gardes du corps, ceux du moins qui n’étaient pas de service, visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s’étaient répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers les écuries du roi, tantôt ver» la résidence du prince de la Paix.
Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le palais du prince de la Paix, devint l’étincelle qui détermina l’explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d’un officier, escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa. garde habituelle, fut aperçue par une
ARAXJL'EZ.
bande de garde» du corps cl de curieux, fis reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Joséplm Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour d’elle. Les hussards du prince ayant voulu s’ouvrir un passage, un coup de fusil fut tiré on’ne sait par qui. Il s’éleva à l’instant même un tumulte effroyable. Les gardes du côrps coururent à leurs quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se. ruèrent à coups de sabre sur les hussards du prince qu’ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se contenant plus s’assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l’expression de ses vieux, en poussant avec' fureur les cris de Vive le roi ! meure le prince de la Paix ! Après l’avoir effrayé en le saluant de pareilles acclamations , il se porta de l’autre côté d’Aranjuèz, vers la demeure du prince de la Paix, qu’il enveloppa de toutes parts. En forcer les portes pour s’y précipiter parut d’abord à ce peuple, qui débutnit dans la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il s’arrêta un instant, hésitant, mais plein d’impatience; et dévorant sa proie des yeux avant de la saisir. Tout h coup un individu f messager, dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire ouvrir. On la fuî refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison, croyant qu’on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil part au milieu de cette agitation. Alors l’hésitation cesse. La foule furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux, "tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse qn’avide , comme il arrive dans les mouvements de toute multitude, passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartemrn1 , on cherche l'objet de fa Imiiie publique, on ne trouve que l’épouse infortunée du prince de la Paix. Lâ^populace, en Espagne, même la plus infime, avait fini pat* connaître tonte la vie d’Emmanuel Godoy. Elle savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cetto auguste princesse de Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à co soldat lo lustre royal qui lui manquait. La foule, en l’apercevant, tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison envahie, fa place dans une voiture, et fa traîne en triomphe jusqu’au palais du souverain , en s’écriant : Voilà l’innocente. — Après l’avoir ainsi replacée dans la demeure dos rois, d’où elle n’aiirait jamais du sortir, 1a foule, qui croyait n’en avoir pas fini avec le palais du prince delà Paix, y revient, le cherche' lui-même dans les moindres recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une affreuse dévastation. Toute 1a nuit se passe en recherches, en ravages, et, le jour venu, le favori n’étant pas découvert , on suppose qu’il a trouvé ailleurs un asile.
On devine quels. devaient être en ce moment l’effroi de Charles IV et Je désespoir de la reine. I#o souvenir de la révolution française les avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu’ils avaient tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris, commettant les mêmes actes, quoique excitée par d’autres sentiments. Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d’eux. Celte reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai , qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un certain point sa honteuse vie. Kl le ne songeait, dans sa terreur, ni à sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son Ame, au méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu’il était devenu, et 9hvoyait partout de fidèles domestiques pour qu’ils lui en rapportassent des nouvelles. — Où est Emmanuel, s'ècriait-elle , où est-il ?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait lin souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir [leur, demandait aussi ce qu’on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tète de sonqière sur la sienne , et ignorant qu’elle tomlœrait bientôt à terre, pour être ramassée à la pointe du sabre , il montrait une lAche et perfide joie, que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus violents reproches.
Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois au prince de la Fait , comme unique moyen de rétablir le calme, et de sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu’il était prêt à tout, la reine parce qu’elle tenait plus à sauver la vie que le pouvoir de son amant, y consentirent à l’instant même, et un décret parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à don Emmanuel Godoy ses charges de grand amiral et de généralissime, et l'autorisait à se rendre dans le lieu qu’il lui plairait de choisir pour sa retraite.
Ainsi finit ce déplorable favori, dont l’étrange destinée était, au milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes cours, en contraste avec les mœurs du siècle; car, même dans les cours absolues, on en était venu à respecter l’opinion publique : déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car, excepté l’effusion du sang, il avait attiré sur l’Espagne tous les maux à la fois, la honte, la désorganisation , la ruine, et en dernier lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation d’Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d’Aranjuez, mais de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, sc livra à une joie furieuse, comme s’il avait dû être le lendemain le peuple le plus heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des feux; on s’embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute, qui sn-
tisfaisait un sentiment plus vif encore que celui (te l'intérêt, celui de la haine pour une forUine insolente qui avait offensé toute l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y produisit un véritable délire. •'
Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui était dépourvu d’esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi pour le couvrir dc son corps, s’il avait été en danger. Touts’étimt terminé par la chute du favori, dont il était devenu l’ennemi à force de s’intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont l’arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama pour descendre sur Madrid) se^ raient à ses ordres contre tous ses ennemis du dedans et du dehors, et qu’il croyait, en donnant cette assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M. de Iteaubamais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l’avenir de traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun intermédiaire. Infortuné roi ! la destinée ne lui réservait pas un si lourd fardeau !
La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu’un palais à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d'Emmanuel Godoy. On le cherchait partout., et la reine tremblait à chaque minute d’apprendre Ja découverte de Son asile et sa mort. Tous les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains, dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux.
Le 19 au matin l’agitation populaire, calmée une première fois, par la proclamation du IG, une seconde fois par la déposition du favori qui avait été prononcée le 18, était remontée comme un Ilot qui s’ahaisse et s’élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu’ils élaient dans l’impuissance dç faire respecter l'autorité royale si elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité, et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d’uu vainqueur, et l’aisance d’un conspirateur assuré des ressorts qu'il doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente prouva qu’on avait raison de se défier de la journée qui commençait.
Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il avait pris une poignée d’or, une paire de pistolets, puis s’était caché sous le» toits, en sc roulant lui-même dans une natte, espèce de tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Reste dans celte affreuse position pendant toute la
journée du 18, pendant*!» nuit du 18 uu lit, il n'y avait plus tenu le 10 au matin, et après trente-six heures de ce supplice, vaincu par la soif, il était, sorti de soaaéilc, et s’était trouvé en présence d'uu soldat des gardes wallonnes «j ui était en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n’osant pas ajouter à son otfre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit qu’il se faire dénoncer, et fut livré à l’instant même. Heureusement pour lui le gros de la populace n’était pas alors autour de son palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au milieu de leurs cher vaux , et s’acheminèrent le plus vite qu’ils purent vers le quartier qui leur servait de caserne. 11 fallait traverser tout Aranjuez, et en un cjin d’œil la populace avertie accourut. Le prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le pommeau de leur selle, et défendu par eux «outre les attaques de la foule. D’autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher uu peuple furieux de lui porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les ormes ramassées il la hâte , des coups dangereux. Les pieds hrisès pur le fer des chevaux, la cuisse percée d’une large blessure, un œil presque hors de lu tête , il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de lu faveur des rois , quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans d’une toute-puissance imméritée 1 11 n’y avait rieu dans l'histoire de plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa jeunesse !
Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore une fois Ferdinand, et le supplièrent d’ouldier ses injures pour aller air secours de l'infortuné Godoy. 11 promit do le sauver. Il courut en elfet au quartier des gardes du corps, qu’une populace effrénée menaçait d’envahir; il la dissipa en annonçant que le coupable serait jugé par le conseil dé Castille, et que justice serait faite de tous ses crimes. A la voix de l'héritier de la couronne la foule se dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu’il trouva tout eu sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu’il lui pardonnait tous les maux qu’il en avait reçus, et lui faisait grâce. La vue d’uu ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la préseuce d’esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le comineucemeut de la catastrophe. Ks-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand , pour faire grâce? — Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai bientôt. —
Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents, restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles, même celui du trône. Que veut-on de nous, s’écriaient-ils, pour épargner notre malheureux ami ? Sa déposition? Nous l’avons prononcée. Sa mise en jugement?
ARAXJCEZ.
Nous allons' la prononcer. Veut-on la couronne? X’ous fa déposerons aussi.. — Une sorte d’égarement d'esprit s’était emparé du roi, de la reine ; ils ne savaient ce qu’ils disaient, et s’adressaient à tout le monde, pour der mander soit un appui, soit un conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la Paix, d'envoyei eelili-ci. bien escorté à Grenade, en se servant des relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d’Aranjuez. Mais à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ.
Ce nouvel incident acheva de troubler la tète de l’infortuné Charles IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l’autre que c'était la révolution française qui recommençait en Espagne; qu’on en voulait, non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes;, que déposer le sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM. de Cahâllcro, de Cevailos, au duc de Castel- Franco, chef des troupes réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour enfin; et quand ils faisaient «et te proposition, tous les assistants leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait là certainement la solution la plus simple, la plus sure, la plus applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête de ljouis XVT. Après quelques instants de ces vagues pou rpa rlero, de celle, consultation de gens éperdus , Charles IV dit qu’il voulait abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu’il avait raison, et, sans qu’il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres s’offrirent pour rédiger Pacte d’abdication.
Cet acte fut rédigé à l’instant même, et publié immédiatement au milieu d’une joie, sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des soucis du trône, courbé sous le poids de l’Age et des infirmités, il résignait à son fils Ferdinand la couronne qu’il avait portée vingt années.
La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte d’ivresse. Le peuple, vint en foule saluer le jeune roi que depuis si longtemps appelaient tous ses vœux, et !ë combla de mille bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts. Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce nouveau maître que c’était lui, lui seul, qu’on avait dans le cœur depuis des années en baissant la tète devant sa mère et le favori. Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art odieux,
parut content de tout le monde, pl l’était assez de la fortune pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première commission, leur donna l’ordre de faire venir le duc de l'Infantado, exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l’Infantado capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somo-Sierrn sur Buytrngo, et n’étaient plus qu’à nne forte marche de Madrid. Les ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son règne par une démarche auprès de l’empereur des Français. Le duc del Parque fut envoyé à Murat, pour s’entendre avec ce prince sur l’entrée des Français à Madrid. Les ducs de Mcdina-Celi ci de Prias, le comte de Fernand-Nunez furent envoyés à Napoléon, qu’on supposait sur la route d'Kspagnc, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande d’une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première journée, Ferdinand s’endormit en 6e croyant roi. Il devait l’être, mais après une longue captivité et une guerre effroyable.
Ainsi tombèrent les dentiers Bourbons, pour reparaître bien ou mal, glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies vengeresses poursuivant des coupables. A Paris cette révolution avait abattu la tète d’un Bourbon. A Naples elle en avait jeté un à la mer, et l’avait réduit à se réfugier en Sicile. A Aranjuez elle réduisait le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d’un ignoble favori, et se servait non d’un peuple épris de la liberté, mais d’un peuple épris encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d’agir comme les lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice, quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne tuait plus les rois.
m Dl LIVRE VINGT -.NEUVIEME.