LIVRE xn. — MARS 1H
iis
lard qu'en avance sur l’époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale); que non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d’armée sur Madrid, mais qu’il portait trop lot le général Dupont au delà du Guadarrauia; qu’il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille , dégarnir Ségovie et Vailadolid; qu’il fallait se garder de se mêler aux Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d’entrer surtout en collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu’on se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre parce qu’ils étaient désarmés; qu’indépendamment de leur férocité naturelle ils auraient toute l’énergie d’un peuple neuf, que les passions politiques n avaient point use ; que l’armée, quoiqu’elle fût à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque province servir de noyau à une insurrection éternelle ; que les prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l’Espagne , useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple fanatique; qtie l’Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses difficultés; qu’il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père et le fils une extrême réserve ; que,, relativement au père , il était impossible de le faire régner plus longtemps, car le gouvernement de la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que, relativement au fils, c’était au fond un ennemi de la France, car il partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que l’aversion qu’on lui supposait pour la politique de son père (politique de concessions envers la France) était pour quelque chose dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la politique des princes ; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec loi, car, tout médiocre qu’il était, pour nous l’opposer on en ferait un héros ; qu’entre l’impossibilité de faire régner le père et le danger de se confier au fils, il ne fallait pas se bâter de choisir, ne pas surtout laisser deviner le parti qu’on prendait, ce qui était d’autant plus facile que lui, Napoléon , ne le savait pas encore; qu’il fallait donner à espérer la possibilité d’un arbitrage bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand VH , ne s’y engager que dans le cas où îa France serait décidément obligée à le reconnaître; qu’en un mot la prudence conseillait de ne rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que Napoléon songerait à lui, pourvu qu’il n’y songeât pas lui-même ; que la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour récompenser les services du plus fidèle de scs lieutenants,
de celui qui à tous ses mérites joignait l'avantage «Vôtre l'époux de sa sîcur.
Tels étaient les sages conseils que Xapoléon , sous l'influence et par l'intermédiaire de M. de Tour non, allait adresser à son lieutenant, lorsque, après avoir passé «leux jours sans nouvelles, il reçut les lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son entrée paisible à Madrid, l’accueil excellent qu’on lui avait fait, le penchant des vieux souverains à sc jeter dans ses bras, leur empressement à protester contre l’abdication du 19, la facilité enfin de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VU, et en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi qui n’était pas reconnu. Xapoléon, retrouvant sous sa main tous les moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que la révolution d’Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui— inôme , et confirma les ordres dont le général Savary venait d'étre, un peu avant l’arrivée de M. de Touruon, constitué le dépositaire et l'exécuteur. En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Xapoléon écrivit à Murat qu’il approuvait toute sa conduite, qu’il avait bien fait d’entrer dans Madrid ; qu’il fallait cependant continuer d’éviter toute collision , empêcher surtout qu’on no fit aucun mal au prince de la Paix, l'envoyer môme à Bayonne, s’il se pouvait, protéger avec soin les vieux souverains , les faire venir d’Aranjuez à l’Escurial , où ils seraient au milieu de l’armée fran- ,caisc, sc garder de reconnaître Ferdinand Vil, et attendre enfin l’arrivée de la cour de France à Bayonne, où elle allait sc transporter immédiatement. Xapoléon fit partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si prévoyante dont nous venons de donner l’analyse *, mais sans
' La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le Mémorial (le Sainte-Hélène , pour la première fois, si je ne me (rompe, reproduite depuis dans une multitude d’oui ragea, a etc, de mu part, le sujet de nombreuses recherches pour en rousiater i’aulhen- “ licite., sur laquelle j'ai souvent eu des doutes. Jo vais dire quels ont été mes motifs de contester d’abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire S ce sujet une conviction entière.
Il fuut commencer par citer In lettre tcxtuellcmcut :
• 39 mars 1808.
» Monsieur te grand-duc de Berg, je crains qnc. vous rte me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que Vous ne vous trompiez vons-mènie. L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements : je reste dans une grande. perplexité. \*e croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée, cf que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l’Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu’il y a de l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que Ton rencontre chez des hommes que n’ont point usés les passions politiques.
» L'aristocratie cl le clergé sont les maîtres de l’Espagne; s'ils craigneut pour leurs privilèges, et pour leur existence , ils feront contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J’ai des partisans ; si je me présente en conquérant , je n’en aurai plus.
» Le prince de la Paix est détesté, parce qu’on F ace use d'avoir livre l’Espagne à la TOMB IV. 9
qvoir pu lut radier non plug ni Ja désapprobation passagère dont il avait l’rappé la conduite de Murat /ni les appréhensions que lui causaient quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya sans lettre , avec la mission de continuer à tout observer, et de préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril pour Bordeaux , où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de nouvelles lettres de Murat , et donner à tous ceux qu'on devait conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y êtro attirés et rendus. 11 laissa à Paris M. do Tallcyrand, pour y occuper et y entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient besoin d'étre rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny, duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa maison, tant il était pressé do se rapprocher du théâtre des événements. S'attendant à demeurer longtemps sur la frontière d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses , il ordonna à l'Impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il arriva à Bordeaux lo 4 avril, trèsimpatient d’apprendre des nouvelles de Murat.
Mais les événements K Madrid, ralentis un moment, parce que Murat attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux con-
F ranci* ; voilà le grief qui a servi fusurpatioa «le Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
■ Le prince des Asturies n’a aucune de» qualités qui sont nécessaires au chef «Tune nation; cela n’cnipèchcra point que, pour nous l'opposer, on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu’on use de violence envers les personnages de cette famille : il n’est jamais utile de se rendre odieux et if enflammer les haines. L’Espagne a plus de cent mille hommes sous les armes, c'est plus qu'il n’en faut pour soutenir arec avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.
« Je vous présente l’ensemble des obstacles qui snut inévitables, il en est d’autres que vous sentirez.
» L’Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos embarras : elle expiWIie journellement des avisos aux forces qu'elle tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée ; elle fait «les enrôlements de Siciliens et de Portugais.
• La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir aux Indes, il n’y a qu’une révolution qui puisse changer l’état «le ce pays : c’est peut-être le pays de l’Europe qui y est le moins préparé. Les gens «pii voient les vires monstrueux de ce gouvernement et l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cotte anarchie.
« Bans l'intérêt de mon Empire, je puis faire beaucoup de bicu à l'Espagne. Quels sout les meilleurs moyens à prendre ?
» Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d’un grand protectorat en prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés qu’ils ne sc soutiendraient pas trois mois.
» Ferdinand est l'cuncmi «le la France, c est pour cela qu’on l’a fait roi. Le placer Sue le trône sera servir les factions qui, depuis vingt-cinq ans, veulent fanéantissement de la France Une alliance de famille serait un faible lien : la reine Élisabeth et d’autres princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu’on a pu tes immoler impunément à
fidents principaux, le chanoine Escoîquiz et le dnc de l'Infantado, les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas d’avoir quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s’il avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur, il fut donc enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blême momentané dont M. de Tournon avait divulgué le sécrété Madrid, il n’en persévéra qu’avec plus de zèle cl d'astuce dans le plan, si peu digne de sa loyauté, qu’il avait inventé aussi vite que sou maître. Le général Savary venait d’arriver porteur des volontés secrètes de Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de Murat, et il n'y avait plus è hésiter sur la marche à suivre. Ne pas reconnaître Ferdinand VII, l’induire é se rendre au-devant de l’Empereur, s’il résistait se servir de la protestation de Charles IV pour déclarer celui-ci seul roi d’Espagne, et Ferdinand Vil un fils rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux , par humanité et par calcul , car il allait devenir dans les circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par les événements, et commandé d’ailleurs par Napoléon, qui était en route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent pour mener é bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un commode auxiliaire, c’était .VI. de Beauharnais, d'autant plus commode qu'il était
d’atroces vengeances. Je pense qu’il ne faut rien précipiter, qu’il convient de prendre conseil des événements qui vont suivre..... Il faudra fortifier les corps d’année qui se tiendront sur les frontières du Portugal et attendre
» Je n'approuve pas le parti qu’a pris V. A. I. de s’emparer aussi précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la capitale. Vous n’aviez pas l’assurance que le peuple et la magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a «railleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant le» Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J’ai donné or«lre à Savary d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre ; eu attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire : Vous ne m'engagerez k une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous jugez la situation «les choses telle que je doive le reconnaître comme roi «I Espagno. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes honneurs qu’autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols -ne puissent pas soupçonner le parti que je preudrai : cela ne vous sera pas difficile, je n'en sais rien moi-même.
» Vous ferez entendre i la noblesse et au clergé que, si la France «loi! intervenir dans les affuires «f Espagne, leurs privilèges et leurs immunités seront respectés. Vous leur direz que l’Empereur désire le perfectionnement «les institutions politiques de l'Espagne, pour la mettre en rapport avec l’état «le civilisation de l’Europe, pour la soustraire au régime des favoris Vous direz aux magistrats et aux bourgeois des villes, aux gens
éclairés, que l’Espagne a besoin de recréer la machine de son gouvernement; qu’il lui faut des lois qui garantissent les citoyens de l’arbitraire et des usurpations de la féodalité, des institutions qui raniment l’industrie, l’agriculture et les arts. Vous leur peindrez l’état de tranquillité et d’aisance dont jouit la France , malgré les guerres où elle s’est trouvée engagée, la splendeur de la religiou, qui doit son rétablissement au concordat que j’ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils peuvent tirer d'une régà»
convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII n’avait rien de mieux à faire qüe de courir au-devant de Napoléon, pour se jeter dans ses hra»ou à ses pieds, et obtenir de lui la reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qni s'était passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours AI. de ficauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci, qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de régner, niais n’osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l’ambassadeur de France dés qu'il aurait réuni à .Madrid les hommes revêtus de sa confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui passaient pour être Jcs plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l’administration de la guerre M. O’Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des finances, un ancien ministre fort respecté, AI. d’Azanza; à l’administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé très-estime de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero, qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la Paix , mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de l’Kscurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux affaires
itération politique : l'ordre et U paix dans l'intérieur, la considération et la puissance A l’extérieur. Tel doit être l’esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune démarche. Je puis attendre k Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, inc fortifiant vers le Portugal, aller ronduire la guerre de ce côté.
* Je songerai A vos intérêts particuliers, n’y songez pas vous-même... I>e Portugal restera à ma disposition Qu'aucun projet personnel ne vous occupe et ne dirige votre
conduite; cela me nuirait et vous nuirait encore plus qu’à mot. Vous allez trop vile dans vos instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des changements à faire. Vous donnerez de nniiv elles dispositions; vous recevrez des instructions de mou ministre des affaires étrangères. J’ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus sévère : point de grâce pour les plus petites fautes. L’on aura pour l’habitant le* plus grands égards; l’on respectera pririci paiement les églises et les couvents.
» L’armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée espagnole , soit avec des détachements ; il ne faut pas que d'aucun côté il soit brûlé, une amorce.
» Laissez Solauo dépasser Badajoz, fai tes-le observer; donnez vous-même l’indication des marches de mon armée pour la tenir toujours A une distance de plusieurs licurrf des corps espagnols. Si la guerre s’allumait, tout serait perdu.
t C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider des destinées de l’Espagne. Je vous recommande d’éviter des explications avec Sftfano , comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols.
» Vous m’enverrez deux estafettes par jour; en cas d’événements majeurs, vous m'expedierez des officiers d’ordonnance; vous me renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte celte dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce , etc.
» Signé XapolHox. *
Avant de parler de l’authenticité de retic lettre, je dois dire un mot de la portée qu’on cherche A lui donner. On veut y voir la preuve que Napoléon n’approuva rien de ce qui fut fait on Espagne, que tout fut fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de
BAYONNE
étrangères M. de Cetallos, l'humble serviteur du prince de la Paix m toute occasion, notamment dans la grande question du voyage d’Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre, c’était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir si leurs armes venaient à triompher.
Enfin, le duc de l’Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa, coramç nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de revoir et d’etnbrasser son précepteur, qu’il avait indignement livré dans le procès de l'Escurial, mais qu’il aimait d'hahitude, et avec lequel il avait la coutume d’ouvrir son cœur, qu'il ouvrait à bien peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire grand-inquisiteur ; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant à gouverner l’Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de conseiller d’Etat et le cordon de Charles III, comme pour accorder à son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C’est avec ces divers personnages, et en formant cependant avec le duc de l’Infantado et le chanoine Escoïquiz
Mural, par son impatiente ambition. C’est une très-fausse induction, car la veille du jour où celte lettre fut écrite, le lendemain, et pendant tout le temps qui suirit, Napoléon écrivit une longue suite de leUrcs ordonnant point par point, h Murat, tout ce qui fut exécuté ; et quand celui-ci, inspiré par las événement!, prit quelque chose sur lui, il se trouva que Xapoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Mudrid le 23, il avait l’ordre formel d’y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et rejeter celte responsabilité sur Murut. Pille n’est et ne peut être qu’une inconséquence d’un moment, placée au milieu de la conduite U plus soutenue, la plus obstinément persévérante : inconséquence, il* est vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d’une manière plus extraordinaire ce qui arriva depuis*; mais inconséquence enfin, car pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu’il voulait la veille, ce qu’il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une lumière surnaturelle qui lui révélait l’avenir tout entier. Cette inconséquence, d’abord invraisemblable, ne présente donc tocun intérêt pour In justification de Napoléon. Mais elle en présente l>eauconp pour l’histoire de l'esprit humain ; car on se demande avec curiosité comment il se fait qu’un des génies les plus fermes, les plus résolus qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout autre résultat que celui qu’il voulait dans -l'instant d’auparavant, et que celui qu’il voulut dans" l'instant d’après. Pourtant, quand on connaît le cœur humain, quand on a Surtout appris à Te connaître dans les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes volontés sont sujettes h ce va-et-vient des événements, et que les plus grandes résolutions ont souvent failli n’étre pas prises. Il y a telle victoire restée immortelle qui a failli n’étre pas remportée, parce qu’il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne fût pas livrée. L’inconséquence est donc très-ordinaire ; car il arrive aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d’une manière bien frappante & que! point Napoléon savait voir le côté contraire des résolutions qu’il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance il était doué, mais
un conseil plus infime, oii se prenaient les décisions les plus importantes, qu’il devait résoudre les grandes questions desquelles dépendaient son sort et celui de Ia monarchie.
Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en unesenle : irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la main d’une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à Madrid , entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nunez, le duc de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépéché l'infant don Carlos, pour aller jusqu’à Burgos, Vittoria, Irun, Bayonne même, s’il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles concessions oh ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas oii il prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile.
D’abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l’égard de TEspagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à Lisbonne
rir combien peu do poids était cette prévoyance quand art passions l’entraînaient. J’ai «Jonc mis on intérêt philosophique en quelque aorte à rechercher ce qu’il fallait pensèr de l'authenticité de celte lettre, et voici par quelles opinions diverses j’ai passé avant de me fixer définitivement pour l’affirmative.
Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de lanqa;je qu’on nè doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant rien ou presque rien des vrais dor uments , n'ont pu comme moi être frappes des contradictions qu’elle présente avec d'autres données historiques tout à fait certaines, et n’ont pas même pris la peine de mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les détruire.
Ainsi d’ahord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce qui précède et tout ce qui suit. Les uns font datée du 27, les autres du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29). Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui disent exactement le contraire, e’est-à-dirc qui approuvent Murat eu tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent Centrée dans Madrid, qui prescrivent In plan au moyen duquel on s'empara de toute la famille <rEspagnp. C/est enfin la seule lettre de ce genre, dans une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite suivie pnr Murat et ordonnée par Napoléon.
Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent à Ia Secrétairerie d'Etat, celle-là ne s’y trouve pas. II est vrai que cette preuve n’est pas absolue, car sur W mille lettres de l'Empereur, il y en a çà et là quelques-unes qui n’y sont pas, et la lettre dont il s’agit pourrait bien être du nombre, infiuimrnt petit, de celles dont la minute n’a pas été conservée. Il n’y en a peut-être pas 100 sur 40,000 dnns ce cas. Il y a plus encor»' : une lettre de l’Empereur, dont voici un extrait, énumère toutes les lettres qu’il a écrites dansées journées, et ne mentionne point celle dont il s’agit. Arriié à Bor-
une autre armée qu’on n’estim&it pas à moins de quatre-vingt mille, et dont la marche, par Rayonne et Perpignan, par la Castille et la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les conseillers de Ferdinand, tant ceux qu’il venait d’introduire nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, n’avait été initié & aucune des négociations conduites à Paris par M. Yzqüicrtlo. Le prince'de la Paix et la reine en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n’en savait que ce qu’on voulait bien lui en apprendre, D’ailleurs ces négociations elles-mêmes, comme raffirmait avec sagacité M. Yzqüicrtlo, n’étaient peutêtre qu’un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les desseins secrets de Napoléon.
Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens, ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince de la Paix lui-méme ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt deviné que connu d’une manière certaine. Tandis qu’on délibérait, il arriva k Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la révolution d’Aranjucz. Dans celte dépêche, M. Yzquierdo rapportait les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de Madrid et de Paris. Il semblait, d’après cette
deaux, et rappelant l’une après l’autre les lettres qu’il a successivement adressées à Murat, il lui dit : i Je reçois votre lettre du 3 A minuit , prtr laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre dit 27 mars. Celle du 30 et Savary, qui doit vous Are arriré, vous auront fait eonuaitre encore mieujr mes intentions. I.e général Etrille part A J instant pour se
rendre près de vous » Ainsi pas uu mot de la lettre du 29. Comment imaginer qu’il
ne l’eût pas énumérée si elle avait été écrite , surtout cette lettre contredisant tout ce qu’il avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en déclarant qu’il fallait la considérer comme non avenue.
Mai» la non-existence de celte minute à la Secrétaircrie d'Etat acquiert nnc signification plu» grande par une autre circonstance, qui est la suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat , sans laquelle on ne peut pas connaître et raconter lés événements d’Kspagne, est tout entière à la Secrétaircrie d'Etat. Kilo contient In réponse la pin» exacte, la plus minutieuse, aux moindres lettres de 1'Kmperctir. On peut dire qu’avec cette correspondance on a sur tous les points In demande cl la réponse. Or il n’y a pas une seul® lettre de Murat en réponse û cette lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une vivacité extrême les moindres reproches de l’Empereur, et il n'aurait pas dit un mot d’tiue lettre si gravement improhntive, si différente surtout de ce qui avait précédé et suivi ! Cela est évidemment impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu’à la date dm4 avril, onxe heure» du soir, Mnrat dit ! M. de Tour non est arrivé ee soir; il aura trouvé le logement dé Votre Majesté tout fait. Murat n’ajoute pas : Il m’a remis votre lettre..., etc. Il est évident que M. de Tournoi) ne lui avait rien rernis, et surtout rien d’aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre ne fut pas remise ; cê qui ne prouve pas toutefois quelle n’eût pas été écrite, comme je vais le démontrer tout & l'heure.
Ainsi la contradiction qu’implique cette lettre avec tout ce qui précède cl suit, sa nonexistence à la Secrétaircrie d’Etat, le silence de Xapoléon, le silence de .Murat a son
négociation , que Napoléon exigeait un traité perpétuel d’alliance entre les deux Etats, l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l’Kbre situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, P Aragon, la Catalogne. A ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur Napoléon donnerait au roi des Espagncs le titre d’empereur des Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout celle qui consistait dans l’ahandou des provinces de l'Ebre, mais sans succès. Il n'ajoutait pas, parce qu’il l’avait déjà dit de vive voix dans son court passage à .Madrid, que Napoléon voulait tout autre chose, et aspirait à s’emparer de la couronne elle-même. Du reste, le contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de Talleyrand, de son coté, avait lait un semblable rapport à l’Empereur, lui offrant, s’il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la cour d’Espagne.
Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo, qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu’entre les deux gouvernements de France et
sujet, m'ont fait douter de son authenticité, et m'ont démontré au moins qu’elle n'avait pas été remise. * -
Maintenant voici comment son authenticité a été rétablie à mes yeux , et comment je suis arrivé k croire qu'elle avait été écrite sans avoir été remise. Qu'elle soit de Napoléon, je n'en saurais douter;' et chaque fois que je l’ai relue, et je l’ai lue vingt fois peut-être, j’en ni été persuadé davantage. Les falsificateurs pcuient jouer le style, ils ne savent pas jouer la pensée ; et surtout il aurait fallu qu’ils fussent au milieu des événements pour pouvoir, avec autant de précision , parler du départ du général Savary, de la commission donnée à M. deTournon, et de quantité d’autres particularités de la même nature dont celte lettre est remplie. Il y a notamment un détail qui lui donne à mes yeux son authenticité complète, et ce détail est le suivant : Napoléon dit h Murat : Vous allez trop rite dans rot instructions du 14 au général Dupont. Or, il y a , en effet , des instructions du 14 au général Dupont, qui méritent bien le reproche que leur adresse Napoléon en se plaçant au point de vue où il se plaçait dans le moment ; car, en portant trop vite le général Dupont en nvunl, Mnrat laissait les derrières de l'armée en prise aux tentatives du général espagnol Taranco, rappelé du Portugal par les ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas savoir ce détail, qui ne peut être connu que lorsqu'on a lu minutieusement les ordres militaires de Napoléon. J'ajoute que ie détail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas être Napoléon lui-rnéme , essayant à Sainte-Hélène de fabriquer une lettre après coup pour se justifier de lu plus grave fuulc de son règne; car, indépendamment de ce qu’il avait. trop d'orgueil pour agir ainsi, n’aynUt pus même voulu sejusliûer par le mensonge de la mort du duc d'Enghien, il était impossible qu’il inventât cette circonstance des ordres du 14, attendu qu’il n'avait pas à Sainte-Hélène les pièces delà Sccrétaircrie d'Klat ; et j’ai la preuve par ce qu’il a écrit à Sainte-Hélène que, sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits quand il u'avait pas les pièces sous les yeux. Les meilleures mémoires août exposées i ces erreurs, et je l’ai soumit éprouve en comparant les écrits cooteni|toraias avec les correspondances de leurs auteurs.
BAYOXXK,
d’Espagne, il île s'agissait pas d'autre chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo, et que Xapoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Xapoléon osât braver la puissance de l'Espagne jusqu’à vouloir s'emparer de la couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l’admettre. Qu’il en eut le désir, ils l’admettaient moins encore. X'avait-il pas après Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse sur leur trône? Il n’avait jusqu’ici détrôné que les Bourbons de Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison impardonnable. Or la cour d’Espagne n’avait en rien mérité un pareil sort, puisqu’elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de l’Ebre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d’absolu. C’était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le Portugal que le ca-
I*a lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son authenticité. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette lettre avec ce qui précède et ce qui suit, et 'surtout le silence de Murat, qui n'eu accuse pas même réception? Voici de quelle mnpière j’ai essayé d'y parvenir.
J’ai trouve & la Sccrétairerie d'Etat la. correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu que seur de tous les 'agents français il avait blâmé l'entreprise d’Espagnr, et avait supplié Xapoléon de suspendre toute résolution à ce sujet avant d'avoir vu lui-même le pays de ses propres yeux. J’ai lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le général Crouchy et autres avaiout beaucoup ri k Somo-Sierra des sombres terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que Xapoléon ne prit aucune décision d'après ce que lui dirait M. de Tournon. Il était donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de son état-major. J’ai encore trouvé la preuve, dans la correspondance de M. de Tournoii, qu'il resta jusqu'au 24 nu soir à Burgos, attendant l'Kmprreur avec impatience.
Il est authentiquement prouvé qu’il arriva à Paris quelques jour» après. 11 ne put en marchant fort vite arriver le 29; ce qui place la lettre en question nu plus tôt à la date du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait In'rcincltrc. Arrivé le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayaut écrit ni le 22 ni le 23, Xapoléon dut passer deux jours sans dépêches d’Espagne, et ce durent être le 2# , le. 29 ou le 30, répondant uux 22 et 23, ù cause du temps qu’il fallait alors pour le trajet de Madrid à Paris. Aussi n’y a-t-il aucune lettre de l’Empereur, ni le 28 ni le 29 (si ce n’est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur inquiet comme ou l’est toujours lorsqu’on manque de nouvelles dans de graves événements, et les événements étaient graves en effet, car en ce moment il savuil Murat aux portes de Madrid et prêt à y entrer, M. de Tournon dut exercer uno gronde influence sur son esprit, et provoquer la lettre dont nous parlons. Xapolépn U c hargea naturellement de la remettre, car elle était son ouvrage en quelque sorte. ' . Cette phrase : M. de Tournon vous remettra cette lettre , la rattache ù M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci rendent ce lien plus évident encore. Puis les «laies concordent pour placer justement cette inconséquence momentanée de Xapoléon avec lui-
binet français paraissait désirer les provinces de l’Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais temporaire; car dés que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d’arriver) aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d’évacuer le Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses troupes.
Telle était la manière d'interprèler la dépêche de M. Yzquicrdo. Les conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d’une négociation directe avec Napoléon, ce serait d’être obligé à quelques sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d’une alliance qui n’avait pas cessé d’exister, à la concession d'une route militaire vers le Portugal, et qu’en retour on obtiendrait certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Celte dernière considération était celle qui exerçait le plus d’influence sur l’esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui. à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il
mémo dans Ica deux jours où il fut sans nouvelles, «près en être resté & celle du mouvement de Munit sur Madrid. Enfin, recevant le 30 la lettre du 2 V, dans laquelle Murat lui apprenait combien fout s’était heureusement passé, il revint K ses idées accoutumées, approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou défendit à M. de Tourne n de la remettre, ou fit courir apres lui pour lui dire de ne pas In remettre, les choses étant changées. Quoi qu'il en soit, il est certain quelle uc fut pas remise, car Murat n’en parle pas plus que si elle n'avait pas été écrite, bien qu’il sût par les propos de M. de Toumon que l'Empereur avait éprouvé contre lui un mécontentement passager.
Ce qui est certain, c’est qu’entre le 2V mars au soir et le V avril au soir, M. de Tonrnou alla de Burgos à Paris, de Paris à Madrid; ce qui suppose qu’i] ne s’arrêta pas un momeut , et ce qui le place à Paris le 20, jour même où il fit varier l’Empereur et écrire la lettre dont il s’agit Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase où il est dit que M. de Toumon remettra la lettre en question qui, la rattachant à lui, m’a permis , en recherchant ses opinions personnelles et en conférant les dates , de tout éclaircir.
Maintenant comment ccttc lettre, qui n’est pas à la Secrélaircrie d'état, est-elle parvenue à la publicité? Je l’ignore. M. de Tournon est mort. M. de Los Cases, qui l'a imprimée le premier, est mort. Il est possible que M. de La* Cases Tait reçue de Xapoléqn, en preuve de ce qu’il ne s’était pas complètement abusé sur les événements d'Espagne. Il est possible aussi qu'elle soit arrivée par quelque dépositaire inconnu, et qu'aujnurd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains détails prouvent d'nne manière irréfragable que la lettre n’a pas été inventée; d’autres détails également authentiques prouvent qu'elle n’a pas été remise; les opinion* constatées du M. de Tournon, le soin de Ter) charger, la rattachent à lui; les dûtes la placent à un moment qut dut être pour Xapoléun celui de grandes inquiétudes, et la contradiction si apparente se trouve ainsi expliquée. Xnpolénn fut un instant ébranlé, dicta 1rs contre-ordres contenus dans celte lettre; puis, rassuré par la nouvelle de l’heureuse entrée k Madrid, revint à se* premiers projets, et ne donna pas conrs à une lettre qui s’est retrouvée plus tard, et dont on « voulu faire une justification. Elle ne prouve qu’une chose , c'est que l'esprit de Xapoléun l’éclairait toujours, tandis que ses passions l'entraînaient souvent, et qu’il aurait mieux fait d’écouter Tun que les autres. J’ai cru ce point d’histoire important k constater pour l'étude du cu*ur humain, et j’espère que le publie consciencieux reconnaîtra que je me suis donné pour arriver k la vérité des peines que les historiens ne prennent pas communément, outre «pie j’avais des documents qu’ils ont moins communément encore.
BAYONNE
ne leur vînt pas à l’esprit qu’on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII, cependant certains symptômes leur avaient donné de l’inquiétude à ce sujet. Leà égards manifestés par Murat pour les vieux souverains, l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie françaisé, la déclaration qu’on ne souffrirait aucun acte de rigueur contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjucz, où la vieille cour se consolait eh se vantant de In protection de son puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en faveur do Charles IV, revirement amené par l'intervention de la>France. Bien que M. de Reaulmrnais leur eût laissé espérer, sans la leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n’obtennient plus depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le conseil réitéré d’aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français d’une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et n’accordait au jeune roi que le seul titre do prince des Asturies. D’après d’autres propos toujours venus d’Aranjuez, on craignait que les vient souverains n?eusscnt l’idée d’aller eux-mémes au-devant de Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d’Aranjuer, surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs. On craignait que le pouvoir ne revint ainsi à Charles IV, et, sihon au prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans sa triste situation de fils opprimé, le duc de l’Infantado, le chanoine Kscoîquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur les uns et les autres des quelques jours d’abaissement qu’elle venait de subir, et surtout de In chute du favori , dont elle serait à jamais inconsolable.
Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l’idée de se porter tous ensemble à la rencontre de Napoléon.- Le danger de compromettre dans une négociation imprudente des provinces, des privilèges coloniaux, ou quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que Charles IV n’allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon régner en Kspagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale; sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte.
Dès que cetté crainte eut pénétré dans l’esprit de la nouvelle cour, la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet ne furent
que les hésitations d'esprits faibles qni ne savent pas même vouloir résolûr ment ce qu'Hs désirent. Du reste, pour terminer ces hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat, ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M. de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir, en répétant à ce malheureux ambassadeur que c’était le seul moyen de réparer la faute qu’il avait commise en empêchant le voyage en Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l’être un militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s’était flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en s’abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à l’avance la reconnaissance de Ferdinand VII , mais déclara plusieurs fois que Napoléon n’avait que des intentions parfaitement amicales, qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de l'Espagne, que si ses trotfpcs se trouvaient au\ portes de Madrid au moment de la dernière révolution, c’était un pur hasard; mais que, l’Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était obligé de s’assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement ; que personne mieux que Ferdinand lui-ménie ne saurait l’édifier complètement à ce sujet, et que la présence de Ce prince , les explications qui sortiraient de sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l’esprit de Napoléon un effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s’était flaHé de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi d’Espagne.
On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait, quoiqu'il fut dans une position bien inférieure à celle de Murat, comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de l’Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en présence de Ferdinand VH. Après avoir recueilli de sa bouche des paroles plus explicites encore que celles qu’avait dites Murat, parce que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le présentèrent au prince des Asturies. Celuici interrogea le général Savary sur l’utilité du voyage qu’on lui conseillait, et sur les conséquences d’une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question encore d’aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car l’Empereur, assurait-on, était sur le point d’arriver, et il s’agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui les vieux sou-, verains, d’être les premiers h parler, pour lui expliquer de manière à le convaincre celte inexplicable révolution d’ Aranjuez. Le général Savary, sans engager la parole de l’Empereur, dont il ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient inconnus lorsqu'il avait quitté Paris,
n'eut pas de peine à abuser des gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés soi-même. Affectant de ne parlet que pour son propre compte, il affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol, entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il le reconnaîtrait pour roi d’Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans les entretiens de ce genre : le général Savary crut n’avoir rien promis en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu’on lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n’avait pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près, de se rendre audevant de Napoléon fut définitivement arrêtée. Toutefois un incident -faillit compromettre le résultat que Murat et Savary venaient d'obtenir.
L’Empereur avait prescrit d’arracher le prince de la Paix à la fureur des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de l’armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument à l’aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux souverains. D’autre part la vieille reine, fort secondée par l’imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui qu’elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul, ami, victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français. Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d’humanité, mais le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec toute l’arrogance de la force qu’on lui remit le prince de la Paix, lequel , détenu d’abord au viUage de Pinto, avait été transporté ensuite à Villa— Viciosa, espèce de château royal où il était plus en sûreté. On l’avait mis là sons une escorte de gardes du corps, résolus à l’égorger plutôt que de le. rendre. Après l’avoir chargé de fers, on lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile multitude qu’ils voulaient flatter.
Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait sabrer par ses dragons lea gardes du corps qui le détenaient, et résoudrait ainsi la difficulté de vive force. 11 faut diro, pour l’honneur de ce vaillant homme, qu’en cette occasion une généreuse indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et plus les confidents de Ferdinand., peu capables de comprendre un noble sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince de la Paix contre Ferdinand VU, et on assure que l’idée d’assassiner le prisonnier traversa un instant certaines.
Uî
tâtes exaltées, on ne sait lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour.
> Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la char leur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une défiance qui nuisait à l’objet principal, c'est-à-dire au départ de Ferdinand VU, et il prit sur lui de renoncer momentanément à l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait avoir lieu entre le nouveau roi d’Espagne et l'empereur des Français.
Cette concession accordée , le départ de Ferdinand fut résolu. Ce prince voulut d'ahord aller à Aranjiics visiter son père, qu'il avait laissé depuis le H) mars (on était au 7 ou H avril) dans l'abandon, presque le démiment , sans daigner le voir une seule fois. II désirait obtenir de lui une lettre pour Napoléon , alin de lier en quelque sorte son vieux père par nn témoignage de bienveillance donné en sa faveur. Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais dis, la reine le reçut plus mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s’armer pour établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez.
Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses préparatifs pour partir le 10 avril. 11 laissa une régence composée de son oncle l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill, du ministre des finances d’Azanza, du ministre de la justice don Sébastien de Pinuela) avec mission de donner en son absence les ordres urgents , d'en référer à lui pour les alfaires qui n'exigeraient pas une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents les plus intimes, le duc de l'infanlado et le chanoine Escoiquiz, le ministre d'Etat Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MU. de Musquiz et de Labrador. U était en outre accompagné du duc de San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à Madrid.
Toutefois, ce ne fut pas chose facile qHe de faire agréer celte résolution au peuple de Madrid. la» uns, par un orgueil tout espagnol, pensaient que c’était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon un frère du roi, l’infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi que le souverain de l'Kspagne dégénérée valait au moins l’empereur des Français , vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les autres, et c’était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à interpréter d’une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand VU, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de Napoléon, car c’était se remettre soi-méme dans ses puissantes mains. Ils étaient loin de supposer qu’on pût pousser l’ineptie
jusqu'à sc rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que, plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de Napoléon et do ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits, en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d’aller à la rencontre d’un bote aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d' Austerlitz et de Friedland.
Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir. Ferdinand partit le 10 avril, entouré d’une foule immense, qui le saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité du jeune roi.
Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de llurgos à Viltoria, de Vitloria à Bayonne, où il était présumable que l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait la demande de délivrer le prinee de la Paix jusqu’à ce que Ferdinaud Vil eût franchi la frontière, et que jusque-là on s’abstiendrait tant de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages.
Napoléon , par les généraux Savary et Kcille envoyés successivement à Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand VII en l’attirant à Bayonne , de faire régner Charles IV quelques jours encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV, de déclarer que lui seul réguait, et que Ferdinand VII n’était qu’un Dis rebelle. Alais la facilité de Ferdiuand VII à se porter à la rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque faibles que fussent ces mains, quelque facile qu’il pût paraître de leur arracher le sceptre qu’on leur aurait rendu pour un moment , Murat aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l’éloignait dit but auquel tendaient tous ses va ux. Il comprit donc qu'il fallait se contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à Charles IV. Ferdinand Vil, qne les Espagnols désiraient avec passion , une fois au pouvoir de Napoléon , il ne restait plus que Charles IV, dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix', et il se pouvait même que celui-ci consentit également à se transporter à Bayonne. Alors tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires, seraient à la dis-
m livre xxx. -j— Avril isos.
position de Napoléon , et le. trône d’Espagne se trouverait vcrilaldcment vacant. ' . ' .
Ce que Mural avait prévu ne manqua pas en effet d’arriver. A peine le départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le 17 mars de se rassurer un seul instant. I/Espagnc leur était devenue odieuse. Us parlaient sans cesse de la quitter, et d’aller habiter ne fut-ce qu’une simple ferme en France, pays que leur puissant ami Napoléon avait rendu si calme, si paisible et si sûr. Mais ce fut bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu’ils n’eussent ni une grande espérance ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de causé auprès de l’arbitre de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la reconnaissance de la France, il deviendrait leur maitre, celui de l’infortuné Godoy, et qu’il pourrait décider de leur sort et de celui de toutes leurs créatures. Xe se contenant plus à celte idée, ils conçurent le désir ardent d’allçr euxménies plaider leur cause contre un fils dénaturé devant le souverain toutpuissant qui s’approchait des Pyrénées. La reine d’Etrurie, qui haïssait son frère Ferdinand dont elle était haïe, avait, elle aussi , à défendre les droits de son jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter dans les bras de Napoléon afin d’en obtenir justice et protection. Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de scs vieux parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces malheureux Bourlions étaient saisis d’une sorte d’émulation pour se livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction irrésistible et mystérieuse.
Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit l’expression avec une indicible joie. S’il n’eût obéi qu’à son premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait de donner trop d’ombrages en faisant partir tous les membres de la famille à la fois, de provoquer dans l’esprit de Ferdinand et de ses conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir l’agrément de l’Empereur. U se borna donc à lui mander sur l'heure celte nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne d’Espagne courir d’eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible en Espagne avec la force mêlée d’un peu d’adresse.
Pendant ce temps, Ferdinand VII cl sa cour se dirigeaient tfers Burgos