‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 41 sur 186 · RAYON -VE · texte numérisé non relu

RAYON -VE

avec la lenteur ordinaire à ces princes fainéants de l'Espagne dégénérée. D’ailleurs les hommages empressés des populations ne contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce moment les bustes d'Emmanuel (iodoy, et on promenait couronné de fleurs celui de Ferdi- ( nand VII. Les villes que ce prince traversait lui pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais, pénétrées de crainte sur son sort, juraient de sc dévouer pour lui s’il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu’elles étaient prêtes à déployer.

Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et scs compagnons de voyage éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu’il Vagissait uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu’on le trouverait sur la route de la Vieille- Castille , peut-être même à Burgos. Le désir ardent d’être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les vieux souverains , leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu’à ne pas apercevoir un piège aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées, en s’enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de s’arrêter, d’autant plus qu’on n’entendait rien dire ni de Napoléon, ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général Savary, qui ne les quittait pas , survint à l’instant, raffermit leur confiance chancelante, leur affirma qu’ils allaient enfin rencontrer Napoléon ; que plus ils feraient de chemin vers lui , plus ils le disposeraient en leur faveur, et que d’ailleurs ils seraient ainsi rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. (Test un moyen sur d’entraîner les cœurs agités que de leur promettre un plus prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se rendre à ViUoria. On y arriva le 13 avril au soir.

A Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII sc convertirent en une résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà. D’une part, il avait appris que, loin d’avoir franchi la frontière espagnole, Napoléon n'était encore qu’à Bordeaux, et la susceptibilité espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre d’un hôte qui en faisait si peu. De l’autre, en approchant de la frontière de France, la vérité commençait à luire. A Madrid, au milieu de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de Napoléon, au milieu d’un peuple infatué de lui-même, qui n’imaginait pas qu’une main étrangère osât toucher à là couronne de Charles-Quint, on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour l’intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de la France , oii tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les armées françaises, accumulées depuis longtemps, avaient dit indiscrètement ce qu’elles supposaient de l’objet de leur mis-

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sion, il était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à Jlayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement achever son système politique , et remplacer sur le tronc d’Espagne la famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette conduite naturelle de la part d’un conquérant, fondateur de dynastie, si toutefois le succès couronnait l’entreprise, et surtout si les colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir l’empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et ils produisirent sur l’esprit de Ferdinand VII et du chauoinc Escoîquiz une telle sensation que la résolution do s’arrêter à Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison d’étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n’était pas un acte fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu’à Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d’eux l’espérance et la presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu’on était venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de côté, et marcher au but qu’on s’était proposé d’atteindre; qu'après tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de lui, tandis qu’il n’avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès lors qu'ils tissent le chemin que d’autres affaires, toutes fort graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu’il fallait donc cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une démarche qu’on avait entreprise pour des motifs d’un grand intérêt. Puis le général , chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait souvent la prudence, voyant qu’il n’était pas écouté, changea tout à coup de manière d’être, de caressant et de cauteleux devint arrogant et dur, et, montant à cheval, leur dit qu’il en serait comme ils voudraient, mais quequant à lui il retournait à Bayonne pour y joindre l’Empereur, et qu’ils auraient probablement à se repentir de leur changement de détermination. 11 les laissa effrayés, mais pour le moment obstinés dans leur résistance.

Le général Savary’ partit aussitôt pour Bayonne, où il arriva le 14 avril, peu d'heures avant l’Empereur, qui n’y fut rendu que le 14 au soir. Celuici s’était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner aux princes espagnols le temps de s’approcher de la frontière, et être dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu’il aurait été contraint de faire s’il avait été à Bayonne. A Bordeaux il avait occupé ses loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s’instruire de ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce de cette grande cité, et sur les moyens d’entretenir les relations de la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses

BAYOW'K.

propres yeux combien lu ville de Bordeaux souffrait de l'étal de guerre, il avait ordonné qu’il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable devins pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le li, il apprit avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en assurer l’exécution définitive.

Après s’être concerté avec le général Savary, il convint de le renvoyer à Vittoria, porteur d’une réponse à la lettre que Ferdinand lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel. Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux conseils d’indulgence donnés à Charles IV lors du procès de l'Escurial) ; que par conséquent scs dispositions personnelles ne pouvaient pas être douteuses; qu’en dirigeant les armées françaises vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses desseins contre l’Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix ; qu’il avait souvent conseillé ce renvoi , mais que s’il n’avait pas insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses, faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n’étaient, comme les autres hommes, que faiblesse et erreur; qu’au milieu de ces projets il avait été surpris par les événements d’Aranjuex; qu'il n'entendait aucunement s’en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l’Europe paraître le promoteur ou le complice d’une révolution qui avait renversé dn trône un allié et un ami-, qu'il ne prétendait point s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Espagne, mais que s’il lui était démontré que l’abdication de Charles IV avait été volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui prince des Asturies, comme légitime souverain d’Espagne; que pour cela un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu’enfin, à la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix, sur l’inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de l’État une multitude, jalouse et malveillante, à lui donner la funeste habitude de porter la main sur ceux qui l’avaient longtemps gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les peuples se vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Il se montrait en finissant disposé encore à l'idée d’un mariage, si les explications qui allaient lui être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire.

Celle Icllre, adroit mélange d’indulgence, de hauteur, de raison, eût été une belle pièce d’éloquence si elle n’avait caché une perfidie. ta général Savary devait la porter à Vittoria , y joindre les développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à toutes ces embûches. Ce cas survenant , Napoléon n’entendait pas s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il avait fait passer en Espagne, outre la division d’observation des Pyrénées occidentales, la réserve d’infanterie provisoire du général Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle , et de nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes, réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la Vieille-Castille , assurer les derrières de l’armée. Il ordonna sur-le-champ à Murat ainsi qu’au maréchal Bessières de ne pas hésiter, et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV, en déclarant que celui-ci régnait seul , et que son fils n'était qu’un usurpateur qui avait provoqué la révolution d’Aranjuez pour s’emparer du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l’avis de Murat de ne pas rendre à Charles IV le sceptre qu’on serait bientôt obligé de lui reprendre, et d’acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux souverains, puisqu’ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. 11 lui recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VU aurait passé la frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force, et de l’envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s’achevait par la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne d’Espagne ■*

Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria, Napoléon s’occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permit d’y séjourner quelques mois. Il s’attendait à y recevoir, indépendamment de l’impératrice Joséphine, grand nombre de princes et princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les logements qu’il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce p$ys, l’un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a rempli l'Égypte, l’Italie, l’Allemagne et la Pologne, dans ce pays composé de jolis coteaux , que baigne l’Adour, que les Pyrénées couronnent, que la mer termine à l’horizon, il y avait à une lieue de Bayonne un petit château, d’architecture régulière , d’origine incertaine, construit, dit-on , pour l’une de ces princesses que la France et l’Espagne se donnaient

1 Ccot d'après la minute do ordro existant à la Sccrétaircric (FKtat que je trace ce récit

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BAYONNE

autrefois en mariage, placé au milieu d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder sur-le-cbamp. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu' offrait le pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale d’Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière.

Le général Savary repartit en toute hâte ponrVitloria, et y trouva Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l’avaient suivi , mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir leurs services el leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un fort considérable -. c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo, disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye, sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin , M. d'Urquijo tint à Ferdinand , devant ses autres conseillers, le langage d’un homme d'Etat, sage et expérimenté. Il dit & lui et à eux que rien n'était plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des frontières ; que , sous le rapport des égards , on avait fait tout ce que pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en venant le recevoir aux extrémités du royaume ; qu'aller au delà c’était manquer à la dignité de la couronne espagnole, et commettre surtout un acte d'insigne duperie ; que si on avait lu avec attention le récit de la révolution d’Aranjuez, inséré dans le journal officiel de l'Empire (le Moniteur), on y aurait vu percer l’intention de discréditer le nouveau roi , de lui contester son titre, d’inspirer de l’intérêt pour le vieux souverain, ce qui décelait le parti prié de repousser l'un comme usurpateur, l'autre comme incapable de régner; que si on avait bien observé depuis quelque temps la politique de Napoléon à l'égard de l’Espagne, on y aurait découvert le projet de se débarrasser de la maison de Bourbon, et de faire rentrer la Péninsule dans le système de l'Empire français ; que l'indifTéfence affectée pour la proclamation du prince de la Paix , accompagnée du soin de disperser les flottes et les armées espagnoles en appelant les unes dans les ports de France , les autres dans le Nord, révélait jusqu'à l'évidence le projet de se venger à la première occasion, et que la réunion de tant de forces au Midi après la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser de doute sur un tel snjet.

A ces réflexions fort sages , MM. de Musqniz et de Labrador, qui avaient appris dans les diverses cours de l'Europe à se former quelques idées justes de la politique générale , donnèrent des marques d'assentiment; mais on

ne tint pas compte de leur avis. Les conseillers en crédit étaient le médiocre et versatile Cevallos , cacbant la duplicité sous la violence, ne pardonnant pas à XI. d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois à l'égard de cet homme éminent, car il avait été l’instrument subalterne de sa disgrâce, et peu disposé par conséquent à accueillir ses idées, puis les deux confidents intimes du prince, le duc de l’infantado et le chanoine Escoïquiz , aimant l’un et l’autre à rêver un heureux règne sous leur bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rêve de leur vanité. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils eussent commencé et déjà poussé fort avant la plus fatale des imprudences. Il leur en coûtait aussi de Croire qu’ils étaient à l’origine d’une longue suite d’infortunes, au lieu d'être à l’origine d'une longue suite de prospérités. Aussi repoussèrent-ils les sinistres prophéties de M. d’Urquijo comme les vues d’un esprit morose, aigri par la disgrâce. — Quoi donc 1 s’écria le duc de l’Infantado avec la plus étrange assurance, quoi ! un héros entouré de tant de gloire descendrait à la plus basse des perfidies ! — Vous ne connaissez pas les héros, répondit avec amertume et dédain XI. d l’rquijo; vous n’avez pas lu Plutarque ! Lisez-le, et vous verrez que les plus grands de tous ont élevé leur grandeur sur des monceaux de cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n’out le plus souvent édifié leur ouvrage que sur la perfidie, la violence , le larcin ! Notre Charles-Quint , que n’a-t-il pas fait en Allemagne , en Italie, même en Espagne ! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La postérité ne tient compte que du résultat. Si les auteurs de tant d’actes coupables ont fondé de grands empires, rendu les peuples puissants et heureux, elle ne se soucie guère des princes qu’ils ont dépouillés, des. armées qu’ils ont sacrifiées. — Le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz insistant sur la réprobation à laquelle s’exposerait Napoléon en usurpant la couronne, sur le soulèvement qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre éternelle qu’il s'attirerait, XI. d'Urquijo leur répondit que l’Europe jusqu'ici n’avait su que se faire battre par les Français; que les coalitions, mal conduites, travaillées de divisions intestines, n’avaient aucune cbaiice de succès; qu’une seule puissance, l’Autriche, était encore en mesure de livrer une bataille, mais que même avec l’appui de l'Angleterre elle serait écrasée, et payerait sa résistance de nouvelles pertes de territoire; que l’Espagne pourrait bien faire uue guerre de partisans, mais qu’au fond son rôle se bornerait à servir de champ de bataille aux Anglais et aux Français, qu’elle serait horriblement ravagée, que ses colonies profiteraient de l’occasion pour secouer le joug de la métropole ; que si Napoléon savait se borner dans scs vues d’agrandissement, donner de bonnes institutions aux pays soumis à son système, il établirait d'une manière durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Péninsule, liés à ceux de France par des intérêts de tout genre, quand ils verraient qu’ils

se battaient pour la cause d'une famille beaucoup plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher à un gouvernement civilisateur; qu’après tout les dynasties qui avaient régénéré l'Espagne étaient toujours venues du dehors; qu’il suffisait que Napoléon ajoutai & son génie un peu de prudence pour que les Bourbons perdissent définitivement leur cause; qu'en tout cas l’Espagne serait accablée d'un déluge de maux, et frappée certainement de la perte de ses colonies ; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans les filets de Napoléon, mais rebrousser chemin au plus tôt; que, si on ne le pouvait pas, il fallait dérober le roi sous un déguisement, le ramener à Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que là, placé à la tôle de la nation, il aurait de bien meilleures chances de truiter avec Napoléon à des conditions acceptables.

Il est rare qu’un homme d'Etat pénètre dnns l'avenir aussi profondément que le fit M. d’iirquijo en cette occasion: Il n'obtint cependant que le sourire dédaigneux de l'ignorance aveuglée, et dans son dépit il se retira surle-champ sans vouloir accompagner le roi , pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en refusant de les suivre. — Si voua désirez, dit-il, que j'aille seul à Bayonne, discuter, négocier, tenir tête à l'ennemi commun , tandis que vous vous retirerez dans les profondeurs de la Péninsule , soit ; mais autrement je ne veux pas , en vous accompagnant , ternir ma réputation, seul bien qui me reste dans ma disgrâce, et au mi-, lieu des malheurs de notre commune patrie. —

M. d'iirquijo non écoulé partit donc à l'instant, et livra à eux-mèmes les conseillers de Ferdinand, toujours fort entêtés, mais quelque peu troublés néanmoins des sinistres prédictions d'un homme clairvoyant et ferme. Ec général Savary étant survenu avec la lettre de Napoléon à la main , ils reprirent toute leur confiance en leurs propres lumières et dans la destinée. Cette lettre, dans laquelle ils auraient dû apercevoir à toutes les lignes une intention cachée et menaçante, car l'étrange prétention déjuger le litige survenu entre le père et le fils no pouvait révéler que la volonté de condamner l'un des deux, et celui des deux évidemment qui était le plus capable de régner, celte lettre , loin de leur dessiller les yeux , ne fit que les abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel Napoléon disait qu'il avait besoin d'être édifié sur les événements d'Aranjucz, qu'il espérait l’être à la suite de son entretien avec Ferdinand VII, et qu'immédialement après il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître pour roi d'Espagne. Cette vague promesse leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'être reconnus le lendemain de leur arrivée à Bayoune, et ils eurent la simplicité de demander au général Savary si ce n'était pas ainsi qu’il fallait interpréter la lettre de Napoléon; à quoi le général répondit qu'ils avaient bien raison de l'interpréter de la sorte, et qu'elle ne voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurés, ils résolurent de partir le lt)

I5Î LIVRE XXÎC. — AVRIL 1808.

au matin de Vitloria, pour aller coucher le soir à Iran, en se faisant précéder d’un envoyé qui annoncerait leur arrivée à Bayonne. Il faut ajouter aussi que les troupes du général Verdier réunies à Vitloria , et les entourant de toutes parts, ne leur auraient guère laissé la liberté du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du reste ils ne s'aperçurent même pas de cette contrainte, tant ils étaient aveuglés sur leur péril.

Mais le peuple des provinces environnantes , accouru pour voir Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait dit & la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l’écho, et une multitude de sujets fidèles s’étaient réunis pour s'opposer au départ de leur jeune roi. J,e 19 au matin , moment assigné pour se mettre en route , et les voitures royales étant attelées, il s'éleva soudainement un tumulte populaire, l’nc foule de paysans armés , qui , depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit dans l’intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de s'opposer au voyage. L’un d’eux, armé d’une faucille, coupa les traits des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de rester dans les casernes les armes chargées , la mèche des canons allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où étaient les voitures , mais ù une certaine distance des rassemblements, le sabre au poing, danB une immobilité menaçante. Les conseillers de Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisit à leur cause , envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect du aux volontés royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la certitude d’en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent attelées de nouveau sans obstacle , et Ferdinand VII monta en voiture en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop, entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte, trompé par scs propres désirs encore plus que par l'habileté de son adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal des princes de son temps , tandis qu'il était l'un des plus dissimulés et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur, avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt l’étranger appuyé sur des armées formidables.

Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun , avec le projet de passer

BAYOX.VK.

la frontière française le lendemain. Le 20 an malin, il traversa en effet la Bidassôa , fut fort surpris de ne trouver pour le recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès de Napoléon , et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le pont de la Bidassôa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d’y être, englouti. En approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Dtiroc et Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiélant encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s’alarmer.

Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes, et une population peu nombreuse, car personne n'était averti. dé son arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on put disposer dans la ville. A peine était-il descendu de voiture, que Napoléon, accouru à cheval du château de Marac , lui fit la première visite. L’empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre de prince des Asturies, ce qui n'était que la. continuation d'un traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte de Lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui put donner lieu à une interprétation quelconque. L'ne heure après, des chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa petite cour, et fut reçu de la même façon , c'est-à-dire avec uno politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d’une manière générale avec Ferdinand et ses conseillers , et eut bientôt démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique ; enGn, sous la gravité du duc de l’Infantado , un honnête homme , se respectant beaucoup plus qu’il ne fallait , car une grande ambition sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d’un coup d'œil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au précepteur, avec lequel il préférait s’aboucher, parce qu'il lui supposait plus d'esprit.

Son secret lui pesait doublement, car il y avait longtemps qu'il le gar-

dai t , et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à ion cœur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la franchise qu'il apporterait dans l'exposé dp ses desseins, et par l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient agir. Il commença d’abord par flatter le chanoine, cl par lui dire qu'il le savait homme d'esprit, et qu’avec lui il pouvait parler franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se décharger le coeur, il lui déclara qu’il avait fait venir les princes d'Espagne pour leur ôter a tous, père et fils, la couronno de leurs aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la cour de Madrid ; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé maintenant des affaires du \ord , il voulait régler celles du Midi; que l'Espagne était nécessaire k ses desseins contre l'Angleterre, qu'il était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal : témoin la révolution d’Aranjuez, dont on savait le secret à Paris, sans être obligé de venir à Madrid pour l’apprendre; que l’Espagne n’obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale, administrative', politique, dont elle avait besoin pour reprendre son rang parmi les natim ; que lui Napoléon ne trouverait jamais que perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages ; qu’une princesse supérieure d’ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours h sa disposition ; qu'en eût-il une , il ne savait pas si elle aurait action sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une quantité de considérations secondaires, pour arriver fc son but placé à une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas se trouver sous ses roues ; que son parti enfin était pris , qu'il allait enlever à Ferdinand Vil la couronne d'Espagne , mais qu’il voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement ; qu'il lui en préparait un , fort bien choisi dans l'intérél de son repos : c'était la belle et paisible Elrurie, oh ce prince irait régner h l'abri des révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps, et qu’un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et rendre’ prospères.

En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour é tour doux, caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de l’ambition. la! pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être llatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes, remballai I

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en son cœur le chagrin d'entendre de telles déclarations. 11 était saisi, stupéfait ; et cependant il ne perdit pas son talent de disserter, et il en usa avec Napoléon , qui voulut en l'écoutant le dédommager de ses peines.

L’infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon auprès du chef de la famille Bonaparte. 11 lui rappela qu’au moment des plus grandes horreurs de la révolution française , la cour d'Espagne n’avait déclaré la guerre qu’après la mort de Louis XVI; qu’elle avait même saisi la premièro occasion de revenir au système de paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux Etats ; que depuis elle avait prodigué à la France, ses flottes, ses armées, ses trésors; que si elle n’avait pas mieux servi, c’était non pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait s’en prendre qu’au prince de la Faix, que lui seul était l’auteur de tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme alliée ; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par ses conseils, l’Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang qu’elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu’il lui en coûtât aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on rencontrerait de la part de l’Espagne une résistance désespérée, secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l’Europe; on perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la France que pour l’Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la gloire si éclatante du règne. — Mauvaise politique que la vôtre, monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que m'oiTrent la soumission du continent et la détresse de l’Angleterre pour achever l’exécution de mon système. Vos Bourbons ne m’ont servi qu'à contre-cœur, toujours prêts & me trahir. L’n frère me vaudra mieux, quoi que vous en disiez. La régénération do l'Espagne est impossible par des princes d’une antique maison qui sera toujours, malgré elle, l’appui des vieux abus. Mon parti est arrêté , il faut que cette révolution s'accomplisse. L’Espagne ne perdra pas un village , elle conservera toutes ses possessions. J’ai pris mes précautions pour lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé s’il se soumet de bonne grâce À la force des choses C’est à vous à user de votre influence pour le disposer a accepter les dédommagements que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses exigences et ses rigueurs inévitables.

En disant ces choses et d’autres, dans un langage où perçait le regret

plutôt que le remords d'une pareille spoliation , Napoléon était devenu doux, amical; et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille trés-èlevée formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de celte inflexible résolution, le chanoine Escoiquiz, les larmes aux yeux, s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier Ferdinand Vil de la révolution d'Aranjucz, s'attacha à prouver que Charles IV avait abdiqué volontairement , que l'autorité de Ferdinand Vit était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu’il savait tout, que la révolution d’Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui persuader ; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable, mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession qu’il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine , ne réussissant pas & toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux conseillers, de leur rôle devant l’Espagne, devant l'Europe, devant la postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru h la parole de Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il allait reconnaître le nouveau roi ; qu'on les accuserait d'ineptie ou de trahison , lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire k la parole d'un grand homme. — Vous êtes d'honnètes gens, reprit Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur, qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que vous avez cédé & une force supérieure. Aussi bien , ni vous ni l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le A devenir roi d’Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne. —

L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné , et trouva son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l’entretien qu'il venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui , dans la bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait signifié à Ferdinand \ Il qu'il fallait renoncer à la couronne d'Espagne, et accepter l Ëtrurie comme dédommagement du patrimoine de Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette cour, jusqu'ici complètement aveuglée sur son sort. On se réunit autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la disposition où l’on était par ne pas croire à son malheur, par imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon , qu'il n'était pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que celle de Ferdinand V II, à une chose aussi inviolable que la couronne d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de territoire, on l'abandon de quelque

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colonie importante, qu'il faisait planer sur la maison d'Espagne nue si ler- • rihlc menace; qu'en un mot il voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny sur la hase d’un refus absolu.

Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse n'empéchait pas l'emportement , parla h M. de Champagny avec une violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes. Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit : — Que parlez-vous de fidélité aux droits de Ferdinand VU, vous qui auriez dû servir fidèlement son père, dont vous étiez le ministre , qui l'avez abandonné pour un fils usurpateur , et qui en tout cela n’avez jamais joué que le rôle d’un traître ! — M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été justement adressées par quiconque n’aurait eu rien k se reprocher, se relira auprès de son nouveau maitre, pour lui raconter ce qui s’était passé. On jugea autour de Ferdinand qu’un tel négociateur n’avait ni assez d’autorité morale ni assez d’art pour défendre les droits de son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations resta la même : ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VH à la couronne d’Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul roi légitime si Ferdinand Vil ne l’était pas.

Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux motivées que celles de Ferdinand VII ; car, si l’idée de protester contre son abdication lui avait été suggérée par Murat , il n’en était pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d’une violence morale exèreée sur son faible caractère, et qu’il était très-londé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si , en la retirant à Ferdinand VII, on l’avait rendue à Charles IV. Napoléon, regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer au droit du fils les droits du père, ce qui ne créait pas le droit des Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de confusion dont il espérait profiler, pressa vivement Murat de faire partir les vieux souverains , et de lui envoyer aussi le prince de la Paix , toujours prisonnier à l’illa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat d’employer la force, s’il le fallait, non pour le départ de la vieille cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que les Espagnols ne voulaient relâcher k

aucun prix. Il recommanda en meme temps, pour préparer les esprits, de communiquer 4 la junte du gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV, ec qui réduisait 4 néant la royauté de Ferdinand VU, sans rétablir celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il lécha de faire bien comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner ensuite l'adhésion des hommes sensés , par l’évidence des biens dont une royauté française serait la source , par la certitude qu'au prix d'un changement de dynastie l’Espagne ne perdrait ni un village ni une colonie , avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement , et puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement d'une force irrésistible. \'apoléon prescrivit 4 Murat de bien se tenir sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés avec leurs soldats, de so comporter en un mot comme à la veille d’une insurrection qu’il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient probablement tâter les Français; qu’il fallait dans ce cas les recevoir énergiquement , de manière 4 leur ôter tout espoir de résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tète des rues principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du canon, et, partout où la foule oserait se montrer 4 découvert, la faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon était conduit 4 la violence, par celte usurpation de la couronne espagnole!

Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon : c'était relativement au départ des vieux souverains, et 4 la délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé 4 Charles IV et 4 la reine, en réponse 4 l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient qu'4 préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis les fatales journées d'Aranjuct.

Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Mnral n'avait plus de ménagements 4 garder; et d'ailleurs les Espagnols, irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes, semblaient pour un moment prêts 4 se détacher d'une famille si peu digne du dévouement de la nation. On devait donc pour quelques jours les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le prince de la Paix , il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La multitude avide de vengeance voyait avec

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désespoir sa victime lui échapper. l.es hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient compromis dans la révolution d'Aranjuex, craignaient qu'au milieu de tous ces revirements politiques, le prince de la Pais ne ressaisit un jour le pouvoir, et ne les punit de leur conduite. On se rerusait donc pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio, éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès l’origine opposé aux instances de Murat une forte résistance , et prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question, elle devait en référer à Ferdinand VII. Elle s'était en effet adressée & lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand , très-embarrassé de répondre à ce message , avait déclaré que celte question serait traitée et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme tranchée par les ordres de Napoléon , et il exigea qu’on fit sortir de prison le prince de la Paix pour l’envoyer & Rayonne. Il annonça du reste qu' Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d’Espagne, et qu'il ne serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose qu'on voulét sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur Villa-Viciosa avec ordre d’enlever le prisonnier de gré ou de force. Lo marquis de Chasteler, qui était préposé & sa garde, mettant son honneur à servir la haine nationale, sc refusait à le rendre, quand la junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer.

L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait portées. C’est dans ce triste état qu'il vil pour la première fois l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Murat, chei qui la générosité ne se. démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy, lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Rayonne sous l’escorte de l'un de scs aides de camp et de quelques cavaliers. Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s’occupa du départ des vieux souverains , qui dans leur malheur ne se sentaient pas de joie h l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait les venger de leurs ennemis. Leurs préparatifs de voyage achevés, préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d’ordonnor leur départ. Us vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au milieu des troupes françaises , oit

ils virent et embrassèrent Murat avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour se rendre à Buytrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie. Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation.

.Murat cette fois était bien seul maitre de l’Espagne, et pouvait se croire roi. II venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa dictée , et de réclamer avec la publication de cette pièce la suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du gouvernement seraient publiés au nom du roi , sans dire lequel. Le trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient à s’en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient contre l’ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé, tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien maintenant pourquoi les Français avaient envahi l’Espagne, flottaient entre leur haine de l’étranger et le désir de voir l’Espagne réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon. Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière cette espèce d'entrainement. Quelquefois à la vue de la garde impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous scs yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient accourus à Madrid , armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient d’horribles assassinats, l’n homme du peuple avait tué à coups de couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous l’inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. I*e curé de Caravanchcl, village aux portes de Madrid, avait assassiué l’un de nos officiers. Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais sans apaiser la haine qui commençait à naître. L'ne émotion indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval s’étant échappé sur la belle promenade du Prado,

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tont le mpndc s'était enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et les Français. Murat se Taisant toujours illusion sur les dispositions des Espagnols, mais stimulé parles avis réitérés de Napoléon, prenait quelques précautions. 11 avait |ogé en ville la garde et les cuirassiers , et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui dominent Madrid. 11 avait, aux trois divisions do maréchal Moncèy, ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La seconde division du général Dhpont avait été portée à l’Escurial, la troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le traitement contre la gale, appliquée nos jeunes soldats, les avait presque tous remis en santé. Ils s'exercaient tous les jours, et commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dés leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans les sousofficiers de la garde, et apportait un soin infini à l'organisation d'une armée qu’il regardait comme le soutien de sa future couronne. La division du général Dupont surtout était fort belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat se consacrant à une centre qui lui plaisait fort, quelquefois encore applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sq présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître, de la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi d'Espagne. Ses aides de camp, se croyant à leur tour grands seigneurs de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux , et lui, renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon : Je suis ici le maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que vous aurez désigné. — Napoléon ne répondait à ces folles assurances qu’en réitérant l’ordre de fortifier les principaux palais de Madrid, et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité. .

Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en servir. Après un instant d'entretiçn ce favori lui parut aussi médiocre qu’on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques avantages physiques qui l avaient rendu cher à la reine des Espagnes, par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des affaires d'Etat, mais calomnié quand on voulait faire de lui uunaonstre. Napoléon s’abstint toutefois, par

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égard pour le malheur, de témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire , et il se hâta de le rassurer complètement sur son avenir et celui de ses vieux maîtres, avenir qu’il promit de rendre sûr, paisible, opulent , digne des anciens possesseurs de l’Espagne et des Indes. A cette promesse .Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la reine et de Charles IV ; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être facile à tenir, car le père -et la mère étaient irrités contre leur Gis au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un étranger, même on ennemi.

On annonçait l’arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril. La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fassent seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les recevoir comme s’ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si la révolution d’Aranjuex ne s’était point accomplie. 11 fit ranger les troupes sous les armes, envoya sa cour à Iduf* rencontre, ordonna de tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui étaient dans les eaux de l’Adour, et lui-même se prépara à mettre par sa présence le comble aux honneurs «fu’il leur ménageait. A midi ils firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires, trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l’infant don Carlos, qu’ils accueillirent avec une indignation visible quoique contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur clait destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à sc croire en possession du pouvoir suprême : dernière et vaine apparence dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous, père (A enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de scs lieutenants, pour apporter l’hommage de sa toute-puissance au vieillard, victime de ses calculs ambitieux. A peine arrivé en présence de Charles IV, qu’il n’avait jamais vu, il lui ouvrit les bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s’y jeta en pleurant, comme il aurait fait avec un ami duquel il eut espéré la consolation de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l’art d’une femme de cour, surtout avec l’impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques jours à Bayonne , et accourue auprès des souverains de l’Espagne. Après un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à composer son service d’honneur. D’après les intentions de Napoléon, qui désirait qn’ancun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé en cette occasion , il y eut un baise-main général. Chacun des Espagnols présents vint, en s’agenouillant baiser la main du vieux roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner

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devant ses auguste» parents. On put facilement discerner à leur visage les sentiments qu'ils éprouvaient, Quand cette cérémonie fut achevée, le roi cl la reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne pouvant plus so contenir, arrêta son fils ainé en lui disant - Malheurcui! u’as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?... respecte au moins mon repos.. i Et il refusa ainsi de le voir autrement qu'en public. Ferdinand VII, ramené cil quelques heures par la seule étiquette k la qualité do prince dus Asturies, se sentit perdu : il était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ct allait être bientôt obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance obtenue.

Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience , c'était d’embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qn'ils n'avaient pas revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras, et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il leur préparait à Marne, ils curent toute la journée pour s'entretenir de leur situation et de leué sort futur. Ce prince de la Paix leur eut promptement fait connaître ce dont il s'agissait à llayonne; ce qui ne pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la prétention do régner, et Ils eurent la satisfaction d'apprendre que Napoléon, en les vengeant de Ferdinand V'II, leur destinait en Franco une retraite sûre , magnifique , des revenus égaux à ceux des princes régnants les mieux dotés de l’Europe, et pour toute privation la perle d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis longtemps la fin prochaine. Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon , auxipiels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait.

J.e lendemain Napoléon les fit inviter à diner au château de Marne, oit il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands honneur*. Charles II et son épouse s'y rendirent dans les voilures impériales, si différentes des antiques voilures de la cour d'Espagne, qui étaient construites sur le même modèle que celles de I.ouis XIV. Il avait ta plus grande peine à y monter et à en descendre ; et il laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé nu chitteau de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de Napoléon , qui était venu le recevoir à la portière. — Appuyez-vous sur moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux. — J'y compte bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable gratitude , tant il était heureux de trouver en France le repos , la sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour tous les assistants :Ob est donc

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Emmanuel? — Ou alla chercher le prince de la Paix par ordre de l’Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami, sans lequel il ne savait plus exister.

Tandis que Napoléon s’occupait d’adoucir le sort de ce vieil enfant découronné, l’impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée sur la reine d’Espagne , et lui procurait les futiles distractions qui étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les plus nouvelles et les plus recherchées. .Mais l’épouse de Charles IV était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur deux consolations certaines, la sûreté d’Eminanuel Godoy et le détrônement de Ferdinand.

Après avoir ainsi comblé d’égards des hôtes augustes et malheureux, Napoléon, impatient d’en finir, fit mouvoir les instruments qu’il avait à sa disposition. D’après sa volonté, une lettre fut adressée à Ferdinand par Charles IV’, pour lui rappeler sa coupable conduite dans les scènes d'Aranjucz, son imprudente ambition, son impuissance de régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires, et lui demander de résigner la couronne. Cette sommation révélait clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être conduite la négociation depuis l’arrivée de l'ancienne cour. Il était évident qu’on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser un certain nombre de jours ou d'heures sur la tète du père, et la faire passer ensuite de cette tète vieillie sur celle d’un prince de la famille Honaparlc. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdi-* nand VII, parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à restituer la couronne, bien qu’il l’eut reçue par suite d’une abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions : la première, que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la restitution sc ferait librement , à Madrid , en présence de la nation espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas régner, Ferdinand sc considérait comme seul roi légitime, d'après les lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait ailleurs qu’à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne serait ni libre, ni digne, ni sûre.

La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles IV, en s’appuyant toujours sur l’ irrégularité de l’abdication , sur les violences qui l’avaient amenée, sur L’impossibilité où se trouvait Ferdinand de gouverner l’Espagne sortie d’un long sommeil et prête à entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre à Napoléon le soin d’assurer le bonheur des peuples de la Péninsule. On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si celte obstination ne cessait pas. A eette réplique la jeune cour opposa nne contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII. ». ..

La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1“ au 4 mai il échanger cette vaine correspondance. Xapoléon commençait à éprouver l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer Ferdinand VII rebelle, & rendre la couronne à Charles IV, qui la lui transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Il fit d'abord, pari’ intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes, et, dans l'impuissance oii il était d’exercer lui-même son autorité, nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes. Xapoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s’empressa d’expédier ce décret, avec l’ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réi téré en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui s’y trouvaient encore : le plus jeune des infants, don Francisco de Pailla ; l’oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la reine d’Étrnrie, qu’une indisposition avait empêchée de suivre ses parents. Après avoir pris ces mesures , il sc disposait à mettre un terme aux scènes de Bayonne par une solution qu’il imposerait lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le dénoùmcnt qu’il désirait, en le dispensant d’y employer la force.

Tandis que Xapoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand III, de son côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui excitassent l’intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout corriger le mauvais effet qu’avait produit son inepte conduite, fl n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le voyant donner dans le piège tendu par Napoléon. Il avait donc , par des courriers qui partaient déguisés de Bayonne et traversaient les montagnes de l’Aragon pour gagner Madrid t fait répandre les nouvelles qu’il croyait les plus propres à lui ramener l’opinion publique. Il avait fait savoir qu’on voulait le violenter à Bayonne pour lui arracher le sacrifice de ses droits, mais qu’il résistait, et résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l’étranger. II se peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de manière à exalter pour lui tous les cœurs généreux. Ces courriers, voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises, perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient sûrement, elles nouvelles qu’ils portaient, propagées rapidement, avaient ramené à Ferdinand VU l’opinion nn moment aliénée, lœ bruit universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l’objet de violences brutales, et qu’il y opposait une résistance héroïque, avait ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s’étâit accrue, comme nous l’avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne

pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par les agents de Mural, on se servait de bulletins écrits à la main, et ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable rapidité, excitaient au plus baut point les passions du peuple. Quant â la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses sentiments seerets, affectait une grande déférence pour les désirs de Murat; mais dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était l'agent des communications avec Ilayonne, et des publications qui eu étaient la 6uite. Elle avait dépéché des émissaires à Ferdinand pour savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allai clle-uiéme proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le soulèvement de la nation , et déclarer la guerre â l'usurpateur. En attendant une réponse h ces propositions, elle ne cédait qu'oprès d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de nature à servir les desseins de Napoléon.

Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée, c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Dayonne de tous les membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don Francisco , laissé en arrière A cause do l'état de sa santé; de l'autre, la reine d'Etrurie, demeurée par un pareil motif A Madrid , demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de la famille royale, exigeait impérieusement ce duublc départ. Quant à la reine d'Etrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle était princesse indépendante, et désirait partir. Quant au jeune infant don Francisco, placé à cause de son Age sous l'autorité royale, il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1" mai, pour délibérer sur la demando de Murat. Elle était accrue en nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut fort agitée. Quelques-uns des nteanbres do cette réunion voulaient qu’on se refusât A une proposition qui avait pour but évident d'enlever les derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la guerre, .\l. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force réunie de plus de trois miHc hommes. Les esprits ardents voulaient qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de chasse , et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir national. La majorité opina pour qu'on répçndit à Murat par un refus dissimulé, en se

gardant toutefois de provoquer une collision. A coté de la junte, nne réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils appelaient sa faiblesse, voulaient qu’on empêchât le départ des infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions au peuple, qui n'avait du reste pas liesoin d'être excité. Le 1” mai, qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la campagne, et l'on vit des ligures agrestes et énergiques se mêler aux groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de Madrid. A la l’un i u del Sol , grande place située au centre de Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale, telles que les ruas Alnijor, d 'Alcala, de Monteras , de las Carrelas , il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya quelques centaines de dragons , qui par leur aspect dissipèrent la multitude et l'obligèrent à sc tenir tranquille.

Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci, répondit qu’il n’en tiendrait compte , et que le lendemain lundi , 2 mai , il ferait partir la reine d’Ktrurie et l'infant don Francisco, déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Le lendemain en effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La reine d’Ktrurie se prêtait très-volontiers à ce départ, L’infant don Francisco, du moins à ce qu’on disait aux portes du palais, versait des larmes. Ces détails, répandus débouché en bouche dans les rangs de la multitude, qui était nombreuse, y avaient produit une vive agitation. Tout à coup survint un aide de camp de Murat, que celui-ci envoyait pour complimenter la reine au moment de son déparL A l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des pierres à l'aide de camp dn prince, et il se préparait à l'égorger, lorsqu'une , douzaine de grenadier» de la garde impériale, qui étaient de service au palais occupé par Murat, et d’oii on pouvait apercevoir ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule, et dégagèrent l'aide de camp qu'on était sur le point de massacrer. Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le signal d'un soulèvement universel. I)e toutes parts la fusillada commença à sc faire entendre. Une populace furieuse , composée surtout de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent égorgés avec nne horrible férocité. Quelques autres durent la vie à l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons.

Au premier bruit , Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres avec la résolution d’un général habitué à toutes les occurrences de la guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Ia's plus rapprochées, celles du gé-

itérai Grouchy, établies près du Bu en Retiro, devaient entrer par les grandes rues de San Geronimo et d 'Alcala pour se diriger sur la Puerto del Sol , tandis que le colonel Frédéric!», partant avec les fusiliers de la garde du palais qni est situé à l'extrémité opposée , devait se porter, par la rue Mayor, à la rencontre du général Groucliy, vers cette tnéme Puerto del Sol , où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc, établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement de la porte de Fuencarral. Au même instant les cuirassiers et la cavalerie arrivant par la roule de Caravanchel avaient reru ordre de s’avancer par là porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de Saint-Vincent, près delà porte par laquelle devaient pénétrer les troupes établies à la maison royale del § Campo. Placé ainsi en dehors des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre de se porter partout où besoin serait.

L’action commença sur la place du Palais, où Murat avait dirigé un bataillon d’infanterie de la garde, précédé d’une batterie. Un feu de peloton , suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût grand. Le palais et les entours dégagés , le colonel Frederichs marcha avec ses fusiliers, par les rues Plateriû et Mayor, sur la Puerto del Sol , vers laquelle marchaient aussi les troupes du général Grouchy, par les rues d 'Alcala et de Son Geronimo. - Nos soldats, vieux et jeunes, s’avancaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans plus braves qu’elle, ne tenait pas, mais s’arrêtait à tous les coins des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons pour faire feu des fenêtres. On l’y suivait, et on tuait à coups de baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rcucontre l’une de l’autre, avaient refoulé au centre, c’est-à-dire à la Puerto del Sol , la multitude furieuse, présentant l’obstacle de son épaisseur, et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des chasseurs et des mameluks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent en la sabrant dans cette masse de peuple, et l’obligèrent à se disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les mameluks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid. La foule repoussée n’en eut que plus d’empressement à se réfugier dans les maisdns pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de San Geronimo , surtout à l’hôtel du duc dé Hijar.d'où étaient partis des feux meurtriers. Celles du général Lefrtinr

INSTRUCTION DK MADRID

eurent à soutenir un combat plus opiniâtre à l’arsenal, où était renfermée une partie de la garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s’y étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité d’enlever à découvert un édifice fermé, et d’où partait un feu très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos soldats, conduits vivement à l’assaut, débusquèrent les défenseurs, et leur firent payer cher cet engagement. L’arsenal fut pris avant que le peuple eut pu s'emparer des armes et des munitions.

Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer celte sédition, et on n’entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de feu isolés. Murat avait fait former à l’hôtel des Postes une commission1 militaire, qui ordonnait l’exécution immédiate des paysans saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l’exemple fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s’enfuir vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les troupes du camp arrivant à l’instant ne trouvèrent plus à se servir de leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d’une prompte répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui, accompagnés du général Harispe, chef d’étatmajor de Murat, faisaient cesser le combat partout où il en restait quelque trace, lis demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des exécutions qu’ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des Postes.

Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la populace de Madrid , en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers, étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils le furent bientôt à Essling et â U agram pour les soldats les plus disciplinés de l’Europe. L’infant don Antonio, qui la veille n’avait pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même obsédé de la jactance des partisans de l’insurrection, dit le soir même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue : Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières ! — L’impression était profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son exagération, il débitait et croyait qu’il y avait eu plusieurs milliers de morts ou de blessés. Il n’en était rien cependant, car les insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme de coutume, donnait à cette journée une importance morale très-supérieure à son importance matérielle. Dès cet instant Murat pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain noh-seulement l’infant don Francisco, mais la reine d’Etrurie, son fils, et le vieil infant don Antonio lui-même, gui avait tous les sentiments des insurgés, moins

leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement, sans même en donner avis à cette junte. Murat venait de recevoir le décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance générale du royaume. 11 appela la junte, se frt accepter comme son président à la place de l'infant don Antonio, et fut investi dés lors de tous les pouvoirs de la royauté. 11 alla s'établir au palais, où il occupa les appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que Joule la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d’une lettre il avait déjà dit , comme un fait qu'il citait sans y ajouter aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs longues et pénibles anxiétés, s’écriaient souvent : Courons chez le grand-duc de Berg, et proclamons-le roi. — Dans ces folles illusions, il y avait quelque chose de vrai cependant. A prendre un roi français, Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le plus facilement par le peuple espagnol.

Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures de l’aprês-raidi. En les recevant, Xapoléon y vil sur-le-champ le moyen de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette espèce de négociation entamée avec les princes d’Espagne. H se rendit auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main , et montra plus d'irritation qu’il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on avait voulu faire l’essai à Madrid. 11 aimait fort ses soldats; maiâ, quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que la conquête du trône d’Espagne. Xéanmoins il simula l'irritation devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en colère celui dont ils dépendaient. On fil appeler les infants, et à leur tète Ferdinand VU. Aussitôt entrés dans l’appartement de leurs parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une extrême violence. — • Voilà donc ton ouvrage ! dit Charles IV à Ferdinand VIL... le sang de mes sujets a coule; celui des soldats de mon allié , de mon ami, le grand Xapoléon, a coulé aussi. A quels ravages n'auraistu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur moins généreux ! Voilà les conséquences de ce que loi et les tiens avez fait pour jouir quelques jours plus tôt d’une couronne que j’étais aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu us déchaîné le peuple, et personne n’en est plus maître aujourd’hui. Rends, rends cette couronne trop pesante pour toi t et donne-la à celui qui seul est capable de 4a porter. — En proférant ces pa-

BAYONNE

rôles, le vieux roi, condamné à une si affligeante comédie, agitait nne canne à pomme d'or, sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et il semltla aux yeux de tous les assistants qu’il en menaçait son fils. — Le père avait à peine achevé, que la vieille reine, celle-ci avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand, l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir voulu détrôner son père, d’avoir désiré le meurtre de sa mère, d’être faux, perfide, lèche, sans entrailles... En essuyant toutes ces apostrophes, Ferdinand Vit, immobile, les yeux fixés à terre, avec une sorte d’insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien, et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l’interpellant , s’approchant de lui , le menaçant de la main , lui dit : Te voilà bien , tel que tu as toujours été ! Lorsque ton père cl moi voulions t’adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, lu te taisais, en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami , à notre protecteur, le grand Napoléon. — Et le prince, toujours insensible, se taisait, affirmant seulement qu'il n’était pour rien dans les désordres du 2 mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d’une scène pareille, quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d’un ton froid, mais impérieux, que si, le soir même, il u'avait pas résigné la couronne à son père, on le trailerail en fils rebelle, auteur ou complice d’une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 1!) mars, avait abouti àpriver de la couronne le souverain légitime. Il se retira ensuite pour attendre à .Ma rue le prince de la Paix , afin de conclure avec lui un arrangement définitif, sous l’impression des événements de Madrid.

— Qucllo mère! quel fils ! s’écria-t-il en rentrant à Marac, et en s’adressant à ceux qui l'entouraient I,e prince de la Paix est certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le personnage le moins Incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait proposé la seule idéo raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution : c’était d’aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y sauver ot la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de Charles— Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d’élevé. Les vieux parents par inertie, le fils par trahison , ont ruiné ce dessein , et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance de laquelle ils dépendent I — Puis Napoléon parla longtemps, grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l’Amérique, de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l’empire des Indes. Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces paroles ; Ce que je fais ici , d'un certnin point de vue, n’est pas bien , je te sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne. — '.

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