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Le soir le prince de Ja Paix vint à Marac, et lés résultats que Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du grand maréchal Duroc.
Charles IV, reconnaissant l’impossibilité où il était, lui et sa famille, d’assurer le repos de l’Espagne, cédait la couronne, dont il se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer comme il conviens drait à celui-ci. Il la cédait aux conditions suivantes :
1” Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait distrait aucune partie;
2* Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à l'exclusion de tout autre ;
3” Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compïègne pour sa vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de 30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de France;
A' Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale.
Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et sur la ferme volouté de Napoléon, non pas de l'intimider sculeuieut, mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi eux, un seul, le chanoine Escoiquiz, quoiqu'il ne fut pas le moins honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne : c'était d’accepter la couronne d’Etruric, pour que Ferdinand restât roi quelque part, et lui, Escoiquiz, directeur de quelque roi que ce fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer à l’Espagne qu’il n’y avait plus à s'occuper de Ferdinand , puisqu’il acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui était arrachée. Ne rien accepter qu’une pension alimentaire leur semblait indiquer à l’Espagne qu'il avait été violenté, qu’il protestait contre la violence, qu’enfin il pensait toujours à l’Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui.
Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants, moyennant leur renonciation commune à la couronne d’Espagne.
Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne d’Espagnp; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait ajouter un terrible complément, alors inaperçu : six ans d'une guerre abominable, la mort de plusieurs centaines de mille de' nos soldats, la division funeste des forces de l’Empire, et une tache à la gloire du conquérant ! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les conséquences de ce funeste marché, se hâta d’en exécuter les conditions. Le succès lui fendant sa générosité naturelle, il donna des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui venait de tomber sous les coups de sa politique ,
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comme tant d’autres tombaient sous ie^ coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu’on eut achevé à Compïègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l’hospitalité française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux archichancelier, comme (dus conforme à leur humeur. C’était du reste la première nouvelle qu'il donnait des affaires d’Espagne à ce grave personnage, n’osaiit plus lui parler de projets qui ne pouvaient supporter les regards d’un politique aussi sage que dévoué. Quant aux jeunes princes , il leur assigna le château de Valençay pour résidence, en attendant que celui de Navarre fût prêt , et pour compagnie celle d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Tallcyrand, devenu depuis peu propriétaire de ce mémo château de Valençay par un acte de la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car Napoléon exécutait avec la douceur des mœurs du dix-neuvième siècle une politique digne de la fourberie du quinzième.
u AU P III \ CE DE BÉXÉVEXT.
• Bayonne, le 9 mai 1808.
■a Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don tj Carlos, son frère., partent mercredi d’ici, restent vendredi et samedi a » Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au soir, n Alon chambellan de Tournou s’y rend en poste, afin de tout préparer h pour les recevoir. Faites en sorte qu’ils aient là du linge de table et de
n lit, de la batterie de cuisine Ils auront huit ou dix personnes de ser-
1» vice d’honneur, et le double de domestiques. Je donne l’ordre au général » qui fait les fonctions de premier inspecteur de. la gendarmerie, à Paris, « de s’y rendre, et d’organiser le service de surveillance. Je désire que ces » princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec inii térét, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si « vous avez à Valençay un théâtre, et que vous fassiez venir quelques co- » médiens, il n’y aura pas de mal. Vous pourriez y amener madame de i> Tallcyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prince des Asturies s'atta- - chail à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout n si ou en était sur. J’ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Astufc ries. ne commette aucune fausse démarche. Je désire donc qu’il soit » amusé et occupé. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche » ou dans quelque château fort ; mais comme il s’est jeté dans mes bras , n qu’il m’a promis de ne rien faire sans mon ordre, et qne tout va en Esn pagne comme je le désire, j’ai pris le parti de l’envoyer dans une cam- » pagne, en l’environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le
* mois do mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pria une v tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.
» Quant à vous, votre mission est assez honorable : recevoir chez vous » trois illustres personnages pour le» amuser est tout à fait dans le carac-
1ère de la nation et dans celui de votre rang, n
Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de creur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à de» habitude» qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu’il était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il avait entendu le premier j
retentissement l’avaient tellement troublé, les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse, désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement ; la vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches icvenus. Ferdinand VU, qui avait passé d’un stupide aveuglement à une véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas quel en était l'objet ! il regrettait d'uvoir envoyé à la junte de gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l’ordre secret de convoquer les cor lés , de Soulever la nation, et de faire aux Français une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre, irritant Xapoiéon, ne mit en péril sa propre personne , sa dotation et la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte qui put indisposer les Français. Il ne s’en tint pas même à celle précaution. A peine était-il sur la roule de Valençay qü’il écrivit à Xapoiéon pour lui demander l’une de ses nièces en mariage , et, n’ouhliant pas son précepteur Escoiquiz, il réclama pour lui la confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en succédant à sou père, et qui consistaient, l’une dans le grand cordon do Charles III, l’autre dans la qualité de conseiller d'Etat. On voit que les victimes de l'ambition de Xapoiéon se chargeaient elles-mêmes de détruire chez lui tout remords, et choz le public tout intérêt.
Xapoiéon, maître de la couronne d’Espagne, se hâta de la donner. Cette couronne, U plus grande, après la couronne de France, de toutes celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du royaume de Naples.
Xapoiéon élail conduit dans ce choix par l’aflection d'abord , car il préférait Joseph à ses autres frères; puis par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'ainé d'entre eux; et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des Aé-
' Imninations 1rs plus fâcheuses. Quant à Joseph , tout en lui reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé, doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait coiitier qu’à lui l'important royaume placé si près de la France. Ce choix ne fut pas la moindre des.fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne. Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à .Madrid, et ces deux mois allaient décider de la soumission oii de l’insurrection de l’Espagnè. 11 était faible, inactif^ peu militaire, hors d’état de commander et d'imposer, aux Espagnol. C’est Murat, qui était à .Madrid, qui plaisait aux Espaynols; qui , par la promptitude de ses résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître; qui, par l'habitude de commander l’armée en l'absence de Napoléon , savait sc faire obéir des yénéraux français : c’est Murat qu’il aurait fallu charger de contenir et de yayner les Espagnols, Mais Napoléon n’avait confiance qu’en ses frères : il voyait dans Murat un simple allié; il se défiait de sa légèreté et de ('ambition de sa femme, quoiqu’elle fut sa propre sœur; et il ne voulut lui accorder que le royaume de Naples.
Il écrivit donc à Joseph : « Le roi Charles, par le traité que j’ai fait avec
» lui, me cède tous ses droits à la couronne d’Espaync C’est à vous
» que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n’est pas ce qu’est » TEspayne; c’est onze millions d'habitants, plus do cent cinquante mil- » lions de revenus, et la possession de toutes les Amériques. C’est d'ailleurs « une couionnc qui vous place à Madrid, à trois journées de la France, et « qui couvre entièrement une de ses frontières. A Madrid vous êtes en » France; Naples est le bout du monde. Je désire donc qu'immédialement , » après avoir reçu celte lettre, vous laissiez la régence à qui vous voudrez,
» le commandement des troupes au maréchal Jonrdan, et que vous partiez « pour vous rendre à Bayonne par le plus court chemin de Turin, du Mont-
Cerna et de Lyon... Gardez du reste le secret; on no s’en doutera que » trop.., » etc.
Telle était la mauière simple et expéditive avec laquelle se donnaient alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II.
Napoléon écrivit à Murat pour l’informer de ce qui venait de se passer à Bayonne, lui annoncer le choix qu’il avait fait de Joseph pour régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau disparaissait avec Charles IV), laissait l’option entre deux trônes vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l’un ou l’autre à son gré, en l’engageant néanmoins à préférer celui de Naples , car les projets maritimes qu’il méditait devant lui assurer la Sicile, ce royaume serait comme autrefois de G millions d’habitants. II lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute l’autorité, de s’en servir avec la plus grande vigueur, de fairepart à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille^ et des Indes, des
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renonciations de Charles IV et de Ferdinand Vil, et d'exiger de ces divers corps qu’ils lui demandassent Joseph Bonaparte comnle roi d’Espaguc.
On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon venait de s’arrêter. Le commandement des armées françaises dans la Péninsule, converti bientôt en lieutenance générale du royaume, lui avait paru un présage certain de son élévation au trône d’Espagne. Le renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla profondément son Ame et même sa forte constitution, comme on en verra bientôt la preuve. La belle couronne de Xaples, que Napoléon faisait briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu’une amère disgrâce. Il s’abstint néanmoins, tant il était soumis à son tout-puissant beau-frère, de lui en ténjoiguer aucun mécontentement; mais en lui répondant il garda sur ce. sujet un silence qui prouvait assez ce qu’il sentait, et il laissa voir à M. dç Lato rèt, qui avait conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était plein. M. de Laforôt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être envoyé en remplacement de M. de Bcauharnais, frappé d’une révocation imméritée pour les gaucheries qu’il avait commises, et qui étaient inévitables dans la position où il se trouvait, cùt-il été plus habile.
Toutefois Murat avait encore une chance, c’était que Joseph n’acceptàl pas la couronne d’Espagne, oh que les difficultés mêmes de la transmission à un prince placé loin de Madrid , et n’ayant pas dans tes mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à changer d’avis, 11 sc remit donc de sa pénible émotion, conçut un reste d’espérance , et travailla sincèrement à l’exécution des ordres qu’il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don Antonio, et qui s’était accrue, comme on l’a vu, de quelques membres du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de cœur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coulait fort de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle était descendue directement de Ferdinand cl d’Isabelle. Cet attachement cjiez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du peuple, qui , excité par la haine de l’étranger, par celle du favori Godoy , voyant dans Ferdinand VU la victime de l'un et de l'autre, tendait partout à s’insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte qu’éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux Français, l'Espagne servir de champ de bataillo aux armées européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le cœur de tout Es-
pagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays. Quand l’âme est incertaine, la conduite l’est aussi. La junte et nïec. clic les classes éclairées devaient donc, dans ces graves occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les renonciations de Charles IV et de Ferdinand VU , et les déclarations par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de fidélité , les membres de la junte, tout en croyant que la force avait arraché ces renonciations, furent disposés à fiéchir devant une destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII , qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de les con firmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de la junte,. demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid, convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été affirmative, comme on s’en souvient , et datée du 5 mai au matin, un peu avant la scène qhi avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-môine la prudence, crurent ne devoir tenir aucun compte d’ordres annulés par des résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la nouvelle royauté, surtout si c’était Murat, qu’ils connaissaient, qui devait en être investi.
Murat cependant avait autre chose qu’un concours passif à réclamer de leur part. 11 avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns, pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de dynastie, était tout ce qu’<on pouvait attendre d’eux. Se compromettre pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et d’acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux; mais il ne leur convenait pas.de se compromettre pour un prince absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l’ai'deur qu’on mettait à le servir.
Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d’un roi absent. Il y TOMB IV. , 12
avait là de quoi ilatter les secrets penchants de Murat, car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eut été plus facile à obtenir s’il se fut agi de lui , soit parce qu’il plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. 11 u'eu insista pas moins beaucoup , et vivement , auprès des autorités espagnoles, pour leur arracher ce qu’il avait mission d'en obtenir.
Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu’étaient autrefois en France les parlements, avaient toujours recherché les occasions d’étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant contre la prétention qu’on voulait leur suggérer de toucher aux droits du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d’en descendre, et une autre d’y monter. Cependant, après de nombreuses et actives négociations , dont le marquis de Caballero fut l’intermédiaire, les conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VU auraient définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu’ils croyaient le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Xaplcs. Ainsi les conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaieut, en cas de vacance bien reconnue du trône, à témoigner une préférence , qui n'était après tout qu’une marque de haute considération pour l’un des princes les plus estimés de la famille Bonaparte.
Murat manda ce résultat à Xapoléon, sans lui dissimuler les peines qu’il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que rencontrait un candidat absent. Il était facile d’apercevoir qu’il éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s’élever contre la candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire renaiire la sienne. Xapoléon, qui n’avait pas coutume de le ménager, ne voulut pas toutefois l’irriter dans un moment où il avait tant besoin de son cèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforét la plus violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu’on l’avait placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis, non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu’on rencontrait à .Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait de l’espoir de léguer sur l'Espagne, et que sa conduite s’en ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chex lui, car personne eu Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu’on n’oublierait jamais qu’il avait été l’auteur do toute la trame qui venait d’aboutir à la dépossession de la famille déchue, ei le général qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu’un prince étranger à tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récom-
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peusc des service» rendus par le prince Mural serait dans le royaume de Naples, destiné à devenir vacant par le succès môme de ce qu'on faisait à Madrid. Celle réprimande, adressée à M. de Laforét afin qu’il en arrivât quelque chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance qu’il avait mise à seconder une odieuse machination : triste prix, disons-nous , mais très-mérité , car c’est ainsi que doivent être traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins.
Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie indirecte, Napoléon pensa qu’en attendant la proclamation définitive delà dynastie nouvelle , il fallait employer les quelques semaines qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous les pays de l’acte qu’il venait de commettre, par un emploi merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le reconnuilre, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et que l’Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent des plus vastes, des mieux combinés qu’il eut jamais conçus de sa vie.
11 commença par se taire envoyer à Bayonne tous les documents dont disposait l'administration espagnole relativement ans finances, à l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l’armée et de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins, restaient des faits locaux, que l’on connaissait à peine dans l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour l'Empereur un état de la marine , on lui présenta un annuaire imprimé. Mais Napoléon n’était pas homme h se contenter do pareils documents. Il fit adresser à MM. O'Earrill, ministre 4e la guerre, et d'Azanxa, ministre des finances, principaux personnages 4e la junte , des marqués d'estime , et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire espérer uue grande faveur sous le nouveau règne , et leur demanda immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service. Il ordonna d’envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports, des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes , pour avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les Espagnols n’étaient pas habitués à une telle activité, à une précision si rigoureuse; mais ils s’émurent enGn sous l'impujsiou de celte puissante voloufé, dont JUurat leur transmettait i chaque courrier la nouvelle expression , et ils envoyèrent i Napoléon un tableau de l'état de la monarchie , tableau que nous avons déjà fait. connaître. Chose singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat : Il me les faut d'abord pour les mesurés que j ai à ordonner ; il me les faut ensuite pour apprendre un jour à 4a postérité
Ht.
dans quelle situation j’ai trouvé la monarchie espagnole. — Ainsi luimême sentait qu'il aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il avait trouvé l'Espagne , et celui dans lequel il espérait la laisser. La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de cette justification.
Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui d’argent. Murat ne pouvait ni fournir le prêt aux troupes, ni envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre quelques batiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer il son avènement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit 4 la caisse déconsolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie. Il les avait employées 4 faire quelques largesses, et, ce qui valait mieux, 4 payer aux rentiers de l'Etat un 4-compte, dont ils avaient grand besoin , et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet emploi , il n'était rien resté. Murat aux abois , réduit 4 puiser pour ses dépenses personnelles dans la caisse de l’armée française, avait fait connaître 4 Napoléon cet étal désespéré' des finances , et demandé instamment un secours pécuniaire , comptant sur les richesses que la victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci , craignant de dissiper un trésor qu'il destinait 4 récompenser l’armée en cas de prospérité soutenue, ou 4 créer de grandes ressources défensives eu cas de revers , lui avait d'abord répondu qu'il n'avait point d'argent , réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait 4 lui, 4 moins qu'il ne s'agit d'œuvres de bienfaisance. S’étant bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu’il ne l'avait supposé, il revint sur son refus, et se décida 4 la secourir, ce qui était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait, car il savait qu’on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait n’avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à l'Espagne cent millions de rèaux (25 millions de francs), parla Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que Charles IV, d’après ses engagements, avait dû laisser 4 Madrid. Les principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de l'enlèvement qu’en avait bit la vieille reine, Napoléon n'en conclut pas moins cette opération financière , 4 des conditions raisonnables , qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était qu’un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds , courrait toutes les chances du prêt, mais qu’elle agirait avec toute la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin de ne pas perdre de temps , Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques qu'il avait réunies 4 Bayonne. Sou active prévoyance abrégeait ainsi les délais ordinairement attachés 4 toutes les transactions.
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Avec ce premier secours , d'autant plus efficace qu'il était en argent et non en valès royaux ( papier créé sous le prince de la Paix , et perdant 50 pour cent) , il donna un premier à-compte aux. fonctionnaires publics et à l’année ; mais il réserva la presque totalité des ressources en métal pour le service des ports, service qu’il tenait plus qu'aucun autre à ranimer.
Quoiqu'il ne prévit pas une insurrection générale de l'Espagne , surtout d’après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Kapoléon se défiait pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu’on les dirigeât sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre , mais prescrivit d'en envoyer une partie au camp de Saint- Roch, devant Gibraltar, une autre en Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du général Dupont de l’Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix, pour aller protéger la flotte de l'amiral Kosily, qui était devenue le plus grand sujet de scs soucis depuis que le changement de dynastie était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde division du général Dupont à Tolède, pour qu’elle fut prête à soutenir la première; la troisième, à TEscurial , pour qu’elle fut prête à soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une forte artillerie , deux mille dragons et quatre régiments suisses servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu’il les prendrait à sa solde , et leur accorderait exactement les mêmes conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas d’ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand VII. Mais il ajoutait , en écrivant à Murat , que si les Suisses étaient dans un courant d'opinion française, ils se conduiraient bien , et mal s'ils étaient dans un courant d’opinion espagnole. En conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments dé Preux et de Reding , lesquels avaient fait partie de la garnison de Madrid, pour les placer surfa route du général Dupont , qui devait les recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d’où ils devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises , et de porter deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida, l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc contenir l’Andalousie avec dix mille Français dosa première division, quatre ou cinq mille de ladivision envoyée par le général Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de Saint-Roch devaient se joindre à lui , et protéger en commun les intérêts du nouvel ordre de choses contre les An-
glaîs et les rfiécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors plus rien à craindre.
Napoléon ordonna encore l’envoi aux Baléares, à Coûta et à toutes les présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes espagnoles sur le continent de l'Espagne. 11 en fil acheminer une division vers le nord, c'està-dire vers le Fcrrol, pour une expédition aux colonies dont on va bientôt voir l’importance et l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de celles qui étaient aux environs de Madrid , sur la route des Pyrénées, pour les préparer peu à peu à passer on France, sous prétexte d'aller partager la gloire de la division Romaua, dans une expédition de Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de. haine au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VU , et que par ce motif ou devait fort Suspecter. Une campagne au Nord, à côté de l'armée française, était l'appàt qu’on avait à leur offrir, en leur donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur licenciement. U était impossible assurément d'imaginer une distribution plus habile ; caries troupes espagnoles dispersées sur les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de l’Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française, ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné bientôt à l'élan • unanime d'un grand peuple de déjouer les plus profondes combinaisons du génie.
Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier soin de Napoléon , dans ce premier moment, fut de garantit' les colonies espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le cœur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avaient manqué jusqu'ici le temps d’abord, et en second lieu la franche coopération de l’Espagne.
Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de comnierce confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les répandre, enfin des secours en armes et mu*nitions de guerre, dont les derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l’urgent besoin. Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à défendre là domination espagnole, et il ne leur avait manque que des armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement ordonnait tout , mais se faisait lai-môme l'exécuteur de ses ordres dans les
BAYQXXE.
lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port d'où l’on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce de bâtiment , très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa failde voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier, sous le nom de mouches, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole, chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d’en avoir bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir. .
Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les lutliments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu’à la région des vents alizés, n’avaient plus à doubler aucun des caps espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il voulut qu’on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel de guerre.
Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les colonies , il s’occupa d’y envoyer des forces considérables. Il commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagènc. Une partie de l’enipninj accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet , et procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le spectacle d’une grande activité maritime, et de préparer des expéditions capables de sauver leurs, possessions coloniales. Il y avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux, d'armer ees six bâtiments, de les charger d’armes et de munitions de guerre, et de los tenir prêts à recevoir trojs ou quatre mille soldats espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Celte expédition était destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques centaines d'hommes sous les ordres d’un officier français, U. de Liciers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayrcs, et d'une centaine de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé Miranda, il y avait lieu d’espérer que l’envoi d'un tel secours suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à l’abri de toute tentative.
A Cadix il existait depuis longtemps six vaisseaux armés. Xapoléon ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en équipages, et d’ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de ce port , si on avait de l’argent, permettaient de radouber, d'armer et d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs frégates sous l'amiral Rosily, reste glorieux, comme nous l’avons dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les meilleurs vaisseaux anglais. Yupoléun voulut renforcer cette division de deux autres vaisseaux , au moyen
d’imc combinaison fort ingénieuse, cl fort avantageuse à l’Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de France, l’avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à- Carthagène , port où l’on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix on réservait les bois au radoub des Hottes armées. En retour de cette avance , l’Espagne devait prêter à la Franq§ le Santa-Anna et le San- Carlos j deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus après l’achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène. Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces six ou sept cents marins excellents, l’amiral Rosily pouvait bien sans affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents , que le général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons, et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux vaisseaux empruntés à l’arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l’armement était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra bientôt, à l’exécution des plus grands desseins.
ACartbagènc, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de naviguer. Xapoléon ordonna de les armer immédiatement, et d’y ajouter quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène , Téfugiéc à Mahon , de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y présenter une division de huit vaisseaux. — Donnez-vous la gloire, écrivait Xapoléon à Murat, d’avoir, pendant votre courto administration , ranimé la marine espagnole. C’est le meilleur moyen de nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre présence chez eux.
Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller l'activité dans les ports de l’Espagne, allaient concourir avec les forces navales déjà créées dans toute l’étendue de l’empire français. Nous avons dit que le projet de Xapoléon était de disposer dans tous les ports de l’Europe, depuis le Sund jusqu’ft Cadix, depuis Cadix jusqu’à Toulon, depuis Toulon jusqir’à Corfou et Venise, des flottes complètement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles troupes, afin de ruiner, de désespérer l’Angleterre par la possibilité toujours menaçante d’immenses expéditions pour tous les pays, la Sicile, l’ Egypte, Alger, les Indes, l’Irlande, l'Angleterre elle-même. C’est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu’ils
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allaient devenir par la réunion de- l'Espagne et de la France sou» une même autorité.
L’expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la .Méditerranée pendant deux mois, du 10 février nu 10 avril. L’amiral Ganteaume, parti, comme on l’a vu, de Toulon le 10 février, avec les deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux frégates, deux corvettes, deux flûtes, avait essuyé dans la nuit du 11 une horrible tempête Son escadre dispersée n’avait pu se rallier. Avec le vaisseau à trois ponts le Commerce de Paris , et la division de Rochefort, il avait tenu la nier, doublé la Sicile, et paru en vue de Corfou , où il était entré le 23. De son côté, le contre*nmiral Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait longtemps battu les mers de Sicile pour rejoindre l’amiral, avait ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à l’extrémité de la terre d’Otrante, et, au lieu d’entrer à Corfou, où il aurait trouvé le reste de la flotte, s’était retiré dans le golfe de Tarante, sur le faux bruit de l’approche d’une escadre anglaise. L’amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf jours , avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l’une de ses deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il s'apprêtait h pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu’un avis de Joseph était venu l’informer que l'amiral anglais Stracham était à Palcrme avec dix-sept vaisseaux; il availalors pris le parti de retourner à Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, èt ramenant la Pomone et la Pauline, qui avaient épuisé leurs’réssources et usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli par les mauvais temps de l’équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le 10 avril.
Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée parle temps, avait néanmoins causé une vive satisfaction à Xapoléon, et il avait voulu, qu’on prodiguàf les plus pompeux éloges à l’amiral et à ses officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient tenter de grandes choses. Il ordotina sur-le-champ de radouber les dix vaisseaux de l’amiral Ganteaumé, qui étaient’ pourvus d’excellents équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et Allemand, de mettre à la mer V Austerlitz, le Breslaw, le Bonauwerth, et d’y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de Provence, de Ligurie, de Toscane et (Je Corse, avec une adjonction de
conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs r Austerlitz, le Breslaw , le Donauwerth . Il ordonna d’équiper en flûte plusieurs frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille hommes et 800 chevaux. L’arrivée de la division espagnole de Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y augmenter d'un tiers ou d’un quart les moyens de transport.
Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état do prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d’étre lancé. Nrt poléou lui avait envoyé quelques officiers et quelques marins, et lui avait prescrit d’enrôler les matelots danois, portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française, réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux, devait ainsi s’élever à douze.
A Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de trois vaisseaux mis à l’eau , et d’un quatrième lancé plus récemment. A Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le Vétéran qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il fit préparer dan & ce port des moyens d’embarquement pour quatre à cinq mille hommes. A Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux en bon état. II ordonna d’y joindre des frégates, des vaisseaux armés en flûte, n'ayant qu'une hatteriq pourvue de ses canons, et pouvant, sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre.
Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d’Anvers à Flessingtie, sans compter une douzaine d’autres en construction, dont quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou. à la mer, et très-capables de remonter sur des vaisseaux de hailt bord. La flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement conteuir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille hommes en deux ou trois traversées. Au Tcxel , le roi Louis avait huit vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises.
Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus 20 espagnols déjà armés ou près de l’étre, 10 hollandais, 11 russes dans les ports de France, Il russes dans l’Adriatique, plus un ou deux appartenant au Danemark. Il se flattait d’avoir construit encore 35 vaisseaux à la fin de l’année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à Lorienl, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 1 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il devait posséder ainsi 131 vais-
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seaux de ligne, el son projet était de placer 7 mille hommes au Texel , 25 mille à Anvers , 80 mille à Boulogne , 30 mille à Brest , 10 mille entre Lorient et Rochefort, G mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français nutour de Lisbonne, 30 mille autour de Cadix, 20 raille autour de Carthagènc, 25 mille à Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle épouvante.
En attendant que ce grand développement de forces fût achevé, Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessinguej aux 7 de Brest, aux -4 de Lorient, aux 3 de. Rochefort; 4 pour opposer à l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement de Cadix, 22 ou 24 à l’armement de Toulon , ce qui exigeait un total de L02 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait h le continuer pendant deux ou trois années.
Napoléon cependant ne voulait pas se borner à une simple menace, quelque inquiétante et coûteuse qu’elle pût être pour la Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses préparatifs deux résultats immédiats : une expédition dans l’Inde et une en Égypte, double projet qui attirail toute son attention dès qu’elle cessait d'être fixée sur le détroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume , ordonné d’ajouter aux divisions armées en guerre des moyens de transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frégates armés en flûte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans traîner après soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de quoi embarquer 12 mille. hommes à Brest, 4 ou 5 mille à Lorient, 3 mille à Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de vivres. Il existait à Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonné à Cadix de semblables préparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une époque moins rapprochée.
Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l’Angleterre menacée sur tous les points à la fois , l’expédition de Lorient devait partir la première, pour porter à P île dè France les 4 ou 5 mille hommes qu’elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c’étaîl un renfort d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de Pile de France un poste formidable pour le commerce dés Indes. L’expédition de Brest devait partir la seconde. Si eHc arrivait aussi à Pile de France, le général Decaen, avec une force de 16 à 17 mille hommes, et une escadre puissante, était en mesure -de renverser ou d'ébranler au moins Pempirehrilannique dans les Indes. Un