‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 49 sur 186 · MM · texte numérisé non relu

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l'Andalousie. Là no s’étaient pas bornées les précautions du général Savary. U avait ramené sous Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère envoyée au secours de celle-ci, la colonne Canlaincourt chargée de punir Cucnça. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Roy, qui avait servi d’escorte au roi Joseph. C’était encore un total de 23 mille hommes qui, s’il n’y avait eu beaucoup de blessés et de malades, aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu’on verrait bientôt à sa suite les insurgés de l’Estrémadure, de l’Andalousie, de Grenade, de Carthagène, do Valence; que ceux du nord reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse do forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid à Bayonne. Les Français, au contraire, s’attendaient à voir bientôt Saragosse emportée d'assaut, l’armée du général Verdier dévenue libre remarchcr sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général Dupont victorieux s’avancer en Andalousie, et soumettre en entier le midi de l’Espagne. L’une ou l’autre de ces alternatives devait se réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15 au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.

Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était venu en quittant Cordoue s’établir à Andujar, sur le Guadalquivir; position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à l'entrée des défilés que l’on aurait fermés par sa seule présence, et où l’on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante, de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui auraient essayé de le franchir. (Voir la carte n° *44. ) Ce général, comme nous l’avons encore dit, avait placé la brigade Pannctier un peu à gauche et en avant du pont d’Andujar, la brigade Ghabert un peu eu arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujur même, les deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin dans la plaine. On l’avait laissé là, sans songer à l’inquiéter, pendant toute la Gu de juin et toute la premièro moitié de juillet, parce que les insurgés de l’Andalousie et de Grenade avaient besoin de ce temps pour s’organiser, se concerter, et opérer leur jonction entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c’était l’occupation de la Sierra- Morena par une nuée de bandits, qui tuaient les courriers et interceptaient les convois. Les gens d’Echavarri étaient si bien aux aguets, qu’il ne pouvait passer un seul homme à cheval, entre Puerto dcl Rcy et la Curoline, sans être détroussé, les femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait Pendant cette

fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de nos malades , et d’en tirer les ressources dont elle abondait. Le capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de médicaments de toute sorte.

Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des inconvénients attachés à la position d’Andujar, mais les sentant confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi n’ avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d’y faire sans cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s’étendaient plus loin, car il était obligé de. pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen, jusqu’à Baeza et Lbeda, d’où partait une route de traverse qui par Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline, tout près de l’entrée des déGlés. C’est le cas de répéter qu’il n’aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu’il eût gardé par sa seule présence , et d’où quelques patrouilles de cavalerie envoyées sur Baeza et lbeda auraient suffi pour le garantir de toute surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre, quoiqu’il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans les Castilles et l’Estrémadure, n’étaient pas fort répandus dans la Sierra-Morena, où l’on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu saine et peu nourrissante. Le blé était rare , la récolte de l'année précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de l’année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner eux-mémes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que demi-ration. On leur donnait en place de l’orge, qu'ils faisaient bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brillant privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent & quelque distance, au Val-de- Peîias, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le Val-de- Penas est dans la Manche. On le faisait arriver à force d’argent , et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si utile dans les pays chauds, manquait. L’eau du Guadalquivir était presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux climats extrêmes, ce longsèjourà Ândujar devenait pénible et dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le sol-

dai, quoiqu'il fut peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de se mesurer avec l’ennemi.

L'arrivée de la division Vcdel vint bientôt accroître cette confiance. Partie dans les derniers jours de juin , elle était parvenue le 20 à Despeîia- Perros , à l'entrée des défilés , les avait forcés en tuant quelques hommes à Augustin d’Echavarri , et avait ensuite débouché sur la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la Sierra- Morcna s'élargit un peu à la Caroline , un peu davantage à Guarroman , et davantage encore à Baylcn , oü il s'ouvre tout à fait en débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé, et qui de Baeza ou d'L'bcda conduit par Linarés à l’entrée des défilés.

La division Vcdel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise en communication avec le général Dupont, était venue prendre position à Baylcn même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le Guadalquivir. A peine le général Vedcl avait-il rejoint, que le général Dupont, lui assignant sa position , lui avait recommandé une surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que l'ennemi ne put s'emparer des défilés et les fermer sur l’armée française. Depuis l’arrivée du général Vedel, l'inconvénient de laisser Baylcn inoccupé était moindre, mais on avait encore le désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi audacieux ponvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on put se diviser sans danger. Le corps de Dupont s’était fort affaibli par les maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700 hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant des déserteurs aux insurgés , tantôt en recevant qui venaient à eux, étaient réduits è 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant, qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces d’artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les Suisses. Co n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la division Gobcrt étant arrivée, ef apportant nn renfort d'environ 4,700 hommes, fantassins et cavaliers

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compris, le corps du général Dupont s’élevait insensiblement à la force désirée (qui n’était pas, toutefois, de plus de 18,<HH) Français et 2,000 Suisses) à l'instant même où les insurgés se décidaient à prendre l’offensive. Avec la division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moneey sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l’armée d’Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le Guadalquivir, mais do no pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eut été imprudent, en effet, dans l’état des choses, de s’engager davantage au midi de l'Espagne.

Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de bonnes occasions de porter de redoutables coups à l’insurrection. Les insurgés do Grenade, sous le général llcding, partie Suisses, partie Espagnols, s’étaient rendus à Jaên, au nombre d’environ 12 ou 15 mille. Tandis que les insurgés de Grenade s’avancaient ainsi jusqu’à Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castanos, au nombre de 20 et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant Bujalance (voir la carte n° 44), et à quelques bandes de tirailleurs, à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu’ils n'étaient pas loin. Bien que l’espionnage militaire fut impossible en Espagne, pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était facile, aux signes qu’on recueillait à chaque instant de cette double marche, de s’en faire une juste idée, et dés lors de s'y opposer. Le ' général Dupont pouvait très-bien , en laissant la division Gobert à Baylen et Menjibar, s’avancer avec les divisions Barhou et Vedcl au delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14 ou 15 millo hommes, les battre l’une après l’autre, ou toutes deux ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées. Quelle que fût leur force, il n’y avait aucune témérité à s'exposer à les rencontrer dans la proportion d’un contre deux. Cette opération , qui l’obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues, n’était eerlainement pas une infraction à l’ordre de ne pas s'enfoncer dans le midi de l'Espagne. Si cependant celle résolution lui paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive rigoureuse, et en attendant l’ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à Baylen même, et il était bien sur, avec 20 mille hommes dans celte position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour Baylen n’était pas plus une infraction à l’ordre de ne pas repasser la Sierra-Morena , que se porter quatre lieues en avant , pour opposer une défensive active à l’ennemi, n’était une infraction à l'ordre de ne point s’enfoncer en Andalousie.

Immobile eu présence des Espagnols* ne concevant rien, n’ordonnant < rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions soos la main, ne fit d’autre disposition que celle de rester de sa personne à Amiujar, de laisser

— * le

BAYLEN

Vedel à Baylen , Gohert à la Caroline , en leur recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une continuelle surveillance, pour que les dédiés ne fussent pas tournés par Baeza, l’beda et Linaris.

Le 14 juillet, au soir, l’ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le général Reding, étaient restées h Jaen , s'apprêtant à faire leur jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant Andujar, et que commandait le général Castnnos, venaient de la basse Andalousie, par Séville et Cordouc. Elles avaient, comme celles de Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter la position d’ Andujar, pour savoir s'il serait possible de l’emporter. Elles étaient fortes d’une vingtaine de mille hommes, partie troupes régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait dû envahir le midi du Portugal.

Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en masse, nos avant-postes à se retirer , et à leur abandonner les hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville , les Suisses en arrière , la cavalerie avec le G* provisoire au loin dans la plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l’armée russe.

La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fussent, malades, ils avaient un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l’armée française. Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas grand mal , et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient sur nos derrière» des gorges de la Sicrra-Morena. Le général Frcsia lança sur elles scs escadrons, tandis que le G* tâchait de les joindre à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.

La journée ne dénotait qu’un tâtonnement de l'ennemi essayant ses forces contre notre position , et cjicrchapt le point par lequel il pourrait

l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour savoir ce qui se passait, sait à Daylen , soit au bac de Menjibar, et lui demander, dans le cas où il n’aurait pas d’ennemi devant lui, d’envoyer à son secours ou un bataillon , ou même une brigade; soin qui eut été superflu, comme nous 1 avons remarqué déjà bien des fois, si on avait tous été réunis à Baylen! La fin de celte journée s’écoula à Andujar dans le calme le plus profond.

Du colé de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jacn , s’étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et partout cherchant le coté faible de nos positions. Devant Baylen ils avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du général Vedel. Mais celui-ci , accourant avec le gros de sa division , et déployant d’une manière très-ostensible ses bataillons , avait tellement intimidé les Espagnols, qu’ils avaient complètement disparu. Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants do Baexa et d’Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de ces bandes de coureurs, qui étaient pen à craindre, mais qui de loin pouvaient donner lieu à d’étranges erreurs. Le général Gobert, posté à la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les contenir.

Dans cet état de choses , le général Vedel , ne voyant plus l'ennemi devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu’arriva l’aide de camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander le renfort d'un bataillon ou d’une brigade, suivant ce qui aurail eu lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et cédant à un xèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir occuper Baylen , qui allait demeurer vacant par le départ de la deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au IG. Bien qu'un sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduitcn’cn - était pas moins imprudente ; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce point si important pour la sûreté de l'armée.

Il parut en vue d' Andujar avec toutes ses troupes , dans la matinée du 10. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation , céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d’un ennemi qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une attaque sérieuse ; il approuva et remercia même le général Vedel. Les soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on allait enfin punir les

Espagnols de leur jactance. C'était le cas effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses , et en le repoussant loin de soi pour longtemps. Kien n'eût été plus facile avec l’ardeur qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les Espagnols canonner Andujar toute la journée , se bornant à jouir de leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon. Les Espagnols, voulant forcer la position d’ Andujar, mais ne l'osant pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en présence de nos baïonnettes. Un moment ils firent mine de traverser lé Guadalquivir, sur la gauche d’Andujar, ver» le point de Villanueva; mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vcdcl en marche , et cette vue glaça leur courage. La journée s’acheva donc aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blesses de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols, infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu’elle fût plus rare et plus lente que la leur.

Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de BaylcO et au bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait sans nécessité sur Andujar, le général Rcding, qui, à la tête de l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant Baylcn, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille. 11 fut naturellement très-enconragè à se montrer plus hardi par la disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac de Menjibar, il ne trouva an. pied des hauteurs de Baylen que le général Ligcr-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite. 11 déboucha alors en force, cl parut avec plusieurs mille hommes devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobcrl, averti par le général Vedel de l’évacuation de Baylcn , et amenant pour y pourvoir trois bataillons avec quelques cuirassiers. La division du général Gobert, déjà réduite par plusieurs détachements laissés en arrière , car elle avait dû en laisser à la Caroline, à Guarromau , à Baylen, la division Gobert s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena , et n'arrivàit à l'ennemi qu'avec une tète de colonne. Néanmoins ce jeune général , plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe, commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena l’infanterie espagnole , peu accoutumée au rude choc de ces grands cavaliers. Mais tandis qu’il dirigeait lui-même ces mouvements, le général Gobert reçut au milieu du

front une balle partie d'un buisson où s’élait caché l’un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait embusqués partout. Il lomba sans connaissance , n'ayant plus que quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l’armée.

Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieus faire que de les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond, n’allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en appuyant de ce côté le fer entrerait.

Le générai Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la division (iobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester Bsès au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque sér ieuse se . dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait si peu d'apparence du côlé de Menjibar, il venait de prendre des proportions inquiétantes du côté de Baeza et d’theda. Les reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu’elles Tussent exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir audessus de Menjibar fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d’une armée véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d’L’beda aboutissait par Linarès à la Caroline, en passaut derrière Baylen. A ces indications se joignaient les instructions réitérées du général Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen , l’aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles qu’il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille et le jour même il avait écrit au général Gohert qu’il fallait avoir sans cesse l’œil sur cette traverse qui de Baeza et d’Gbedà donnait sur Linarès; qu’au premier signe d’un mouvement de Tenncn>i de ce côté, on devait rétrograder en masse de Baylen. à la Caroline; car là était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix : étrange précaution, et qui perdit l’armée qu’elle avait pour but de sauver !

Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès, n’y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la Caroline, croyant qu’il allait y préserver l'armée du malheur d’être tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois évacué, et exposé à l’invasion de l’ennemi I ' .

Le général Dufour avait , il est vrai, pour excuse les instructions qu’il avait reçues, les nouvelles qui fui étaient parvenues, la confiance où il était du prompt retour du général Vedel à Bayleu. 11 partit le soir même

du 16, pour courir & la Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on domine Mcnjibar et le Guadalquivir.

Les nouvelles de la mort du général Gobert et du rcploiement de sa division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait , et avec elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets insignifiants. Le général llupont, qui avait partagé la faute du général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eut quitté llaylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu’il ignorât encore le départ du général Dufour pour la Caroline , frappé de ce qu’avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général Gober! et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de battre les insurgés à llaylen , à la Caroline, à Lmarès, partout enfin où' leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à Andujar. 11 no lui vint pas un iustant à l'esprit de suivre Vedel lui-ntéme, on tout de suite , ou à une journée de distance, pour être plus assuré encore d’empêcher tous les résultats qu’il redoutait Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées, n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres ! iV'accusons point la Providence : après llayoune nous ne méritions pas d'étre heureux I

La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s’imposant des privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils repartirent le 16 à minuit d’ Andujar, encore très-fatigués de la marche qu'ils avaient laite dans la journée pour y venir, et laissant leurs camarades de la division Barbou fort attristés de celte séparation. La marche dura toute la nuit , et ils n'atteignirent Baylen que lo matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur l’horizon, cl la chaleur redevenue brûlante. .

Arrivé à llaylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d’apprendre que le général Dufour était parti pour la Caroline , en ne laissant qu'un faible vlétachemcnt en avant de Baylen. Son étonnement cessa bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. A cette nouvelle , sans plut réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de Menjibâr à Andujar,. il ne douta pas' un instant de ce qu'on lui rapportait. U crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu insisté contre Andujar , qui n'avaient pas

donné suite au succès obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois, quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir, il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien , ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le moindre doute : l’ennemi, suivant le général Vcdel, était tout entier passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline , et fermer derrière l’armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il n'hésita plus, et sans la chaleur du milieu du jour, qui n'était pas de moins de 40 degrés Rèaumur, et sous laquelle les hommes, les chevaux tombaient frappés d’apoplexie, il serait parti sur l'heure. Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline ! Les généraux en chef, dans leurs jouis heureux , trouvent des lieutenants qui corrigent leurs fautes : le général Dupont en trouva cette fois qui aggravèrent cruellement les siennes I

De tous ces prétendus mouvements de l’armée espagnole vers la Caro- . line, par Baeza et Linarès, aucun n’était vrai. Des bandes de guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable -avait été de sonder partout la position des Français, pour savoir de quel coté on pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des insnrgès les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur quel point, et la prudence du général en chef Castaftos en était à lutter avec des déclamateurs d'étal-major pour s'épargner un échec comme celui de la Cuesta et rie Itlakc. Ses (étonnements étaient une manière d’occuper les impatients, et de chercher le point où l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L’altitude imposante des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du IB, leur résistance moins invincible entre Menjibar cl Baylen, puisque l'un de leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du général Castaiios faisait honneur à sa perspicacité militaire , et il allait être aussi favorisé de la fortune pour uli moment de clairvoyance , que (e général-Dupont allait en être maltraité pqur un moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on attaquât de front la position d'Andujar. ■

BAYLEX.

Le sage et avisé Castaïios pensait que c’était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas s’exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la veille promettaient bien plus de succès , selon lui , à une attaque du côté de Daylen, et ce projet lui convenait d'autant mirui qu’il faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la responsabilité de l’entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut convenu qu’on adjoindrait au général Reding la division Coupigny, l'une des mieux organisées de l’armée d'Andalousie , et que le général Castanos demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peîia devant Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point d’attaque. I*e général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et se trouvant renforcé de ti à 7 mille, devait en réunir 18 mille au moins. Il en restait à peu prés 15 mille au général en chef pour occuper l’attention des Français à Andujar.

Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et tandis que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le Guadalquivir jusqu'à Mcnjibar, et se joindre au général Reding afin de concourir à l'attaque de llaylen, le lendemain 18, les troupes du général Castaûos se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui faisaient face à Andujar. (Voir la carte n’ A4.)

Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d’adopter. Le général Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont d’Atidujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort prés des Espagnols , qui, à cette vue, se mirent en bataille et accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. .Mais le colonel de ce régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar , c'est-à-dire vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport nu général en chef Dupont. Celui-ci, frappé d’abord de celle circonstance, prit un instant la salutaire résolution, qui eut changé sa destinée et peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher sur Baylen. Sans connaître le secret de l’ennemi, il était évident, par la direction que suivaient les Espagnols, cl même par les faux bruits d’une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se concentrer sur ces points était la plus sure de toutes les manœuvres. De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du général Vedcl pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la complète évacuation de Baylen, aurait dô le décider à se mettre en route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se porter à Baylen, puisque les Espagnols n’y devaient entrer que le 18.

Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il tous sir. 18

avait devant lui à Andujar , ayant de la peine à croire que le danger se fut déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à emporter, et n’en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l’administration de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait bespin pour l'évacuation des hôpitaux et des bagages ; retard funeste et à jamais regrettable !

La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là, eu elfet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et Vedel : il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à (îuarroman sans le trouver, qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène , partout enfin où l’on disait qu'il était; qu'ils voulaient l’attaquerav ec impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Ilaylen, soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar. Mais, en attendant, Ilaylen était découvert, exposé à tomber devant le plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée jusqu'au bord du Kumblar, torrent qu’il faut franchir pour se rendre d'Amlujar à ilaylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à Day leu avant les Espagnols.

Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaieut qu’un détachement envoyé en reconnaissance , donna ses ordres pour la journée même du 18. 11 ne Voulut point se mettre en route avant la nuit, afin de dérober son mouvement au général Castanos , et d’avoir sur lui sept ou huit heures d'avance. 11 aurait pu faire sauter le poul d’ Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols; mais, craignant d’avertir l’ennemi par une pareille explosion , il se contenta d’obstruer ce pont de telle manière qu’il fallût un certain temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait, comme nous l’avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des malades ayant singulièrement augmenté par suite de la. chaleur et de la mauvaise nourriture. La moitié du corps d’armée était atteinte de la dyssenlerie. On n’avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et on avait retenu dans les rang» une quantité d'hommes qui pouvaient à peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus ma^ lades entre les malades, et cinq à six cents hommes qu’on n’avait pas le moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pales, faisant pitié à voir. l*a chaleur n'avait jamais été plus étoulfaute; elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la chaleur de la journée,

HAILKX.

hommes et chevaux respirant à peine, et se mouvant dans une atmosphère de t'eu, quoique le soleil o il t disparu de l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. I.e soldat se mettait en roule ayant faim , ayant soif, et fort attristé par une retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne situation.

Il fallait bien veiller à ses derrières , car le général Caslanos , mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite. Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était restée en arrière et à droite du pont; celle brigade se trouvait la moins rapprochée de l’ennemi, et son départ devait être moins remarqué. F.lle s'écoula silencieusement, de droite h gauche, par derrière Andujar, et forma la tète de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la quatrième légion de réserve et d'un bataillon suissc-français (régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis longtemps au service de France, l’ne batterie de six pièces de 4 et un escadron- accompagnaient celte brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les bagages., réduits par la désertion à environ 1,018). Ils étaient suivis de la brigade Paunclicr, composée de deux bataillons de la troisième légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris , formant 2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite de 2,400 cavaliers k 1,800, fermait la marche avec les marins de la garde et le reste de l’artillerie. G- corps d'armée, qui était de plus de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède , de 8,000 Français et 2 mille Suisses en quittant G>rdoue, ne comptait guère, en sortant d’Andujar, que 7,800 Français et 1,000 Suisses, en tout 0,400 hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tète, était de beaucoup la plus faible , et celle qui formait l'arrière-garde de beaucoup la plus forte par le nombre et In qualité des troupes. I # généial , comme on vient de le voir, l’avait réglé ainsi, parce que, craignant d'étro poursuivi, il voyait le danger eti arrière et non en avant.

On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun sonlUe d’air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par les colonnes en marche. I.es chevaux, épuisés, ruisselant de sueur, n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient. Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.

Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent, quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés , et dans un ravin

profond, l’n petit pont jeté sur son lit conduit d’un bord & l’autre. Les soldats en arrivant voulurent s’y désaltérer, mais il était complètement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi, la route s’élève à travers des hauteurs couvertes d’oliviers. C’est là que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de lieue du Rumhlar. (Voir la carte n" ft. ) Au lieu des avant-postes du général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire , des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousquelcrie. Sur-le-champ l'avant-garde du général Cliabert se mil en dépense, et riposta au feu de l’ennemi. I.a route, encaissée entre des hauteurs, était barrée par plusieurs bataillons espagnols ranges en colonne serrée. Si ccs bataillons avaient défendu les bords du Rumhlar, nous n’aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l’avant-garde des généraux Rcding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté par l'étatmajor espagnol , avaient passé le hac de Menjihar dans la journée du 18 , avaient marché immédiatement surBaylen, l’avaient trouvé abandonné, et. s’y étaient établis. Ils avaient dans la soirée placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d’Andujar, et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas, nous barrant le chemin de Baylen.

I.’ avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la roule et dans les oliviers. Elle se composait d’un bataillon de la brigade Cliabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers, d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de t. Elle commença un feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop rhercher les trois autres bataillons du général Cliabert, le reste de son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort, l’avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux, tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du malin, le soleil étant déjà fort élevé sur l’horizon , le reste de la brigade Cliabert arriva. Les Soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n’ayant pu ni reprendre baleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les bataillons espagnols, soit en tète, soit en flanc, et les obligèrent à abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de bataille. On parvint ainsi à l’entrée d'une petite plaine ondulée, bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers , terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à feu , se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que le général Castanos nous attaquerait de front, lorsque notre avantgarde l'avait arrêtée dans ce mouvement.

A peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient la

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route, et débouché dans cette plaine, que l’artillerie des Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de mitraille. Sur-le-champ le général Cbabcrt fit placer ses six pièces de \ en batterie. Mais elles n’eurent pas plutôt tiré quelques coups qu’elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en effet six pièces de A contre plus de vingtquatre pièces de 12 bien servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis quatre heures, survinrent le reste de l’artillerie, la cavalerie et la brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut ordre, à son arrivée, de s’établir en arrière-garde au petit pont du Rumhlar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général Castanos si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée. C’était un nouveau malheur, après tant d’autres, de ne pas jeter en masse tout ce qu’on avait de force pour faire une trouée sur Baylen , et rejoindre ainsi les divisions Yedel et Dufour.

Quoi qu’il en soit, le combat, à l’arrivée des renforts, devint plus vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec la brigade Chabcrt, la brigade suisse et la cavalerie, en s’efforçant de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du A et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le milieu de la ligne espagnole. A chaque instant elle voyait scs pièces démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux et Reding , placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu’il lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu’elle avait toujours servis , et contre ses propres compatriotes , dont il y avait plusieurs bataillons dans l’armée ennemie.

A ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s’élève à notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon de la quatrième légion de réserve. Ges deux bataillons d'infanterie s’avancent résolument, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et d’oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs, et d’arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus sur la hauteur, se forment, puis se précipitant au galop sur les bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.

La tentative qui vient d’étre repoussée à notre droite, se répète de la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la dominent

Le général Dupont, qui s’est enfin décidé à amener en ligne le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris laissé en observation au pont du Rumhlar, oppose la brigade Pannetier à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés de la droite à la gauche, de renouveler la manœuvre qui leur a déjà réussi.

Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le général Pryvé, recommençant ce qu’il a déjà fait, conduit ses cavaliers en tirail- „ leurs à travers les ronces et les oliviers, les forme quand ils sont arrivés sur le plateau , puis les lance sur les Espagnols, qui , rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le brave général Duprè, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval , exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais chaque fois qu’on les charge à droite , à gauche, au centre, à coups de baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles, qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur d’airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois supérieur au nôtre, sont appuyées en arriére au bourg de Baylen, protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin sur Iqur front, par une artillerie formidable. A ce spectacle, nos soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants, et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part ni une goutte d’eau ni un peu d’ombre pour se rafraîchir pendant les courts intervalles d’une horrible lutte.

Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de lui, et qui ne vient pas alors que sa préseuce serait si nécessaire? On l’attend toutefois, car il ne peut tarder d’accourir au bruit du canon qui , dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris de Vive l Empereur! Quelques officiers, inspirés par le danger, conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le .mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne des Espagnols, comme s’il voulait enlever d’un coup leur

BAYLEX.

armée entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de notre infanterie, et donne l’exemple en chargeant à fond la ligne espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des canons, qu’il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà , toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable , que l’on désespère d’enfoncer. L’infortuné général , après des efforts héroïques, est renversé de cheval, frappé d’un biscaïen au bas-ventre.

Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés. Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les compagnies. Toute l’artillerie est démontée. Le général Dupont , désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa bravoure. 11 demande encore une dernière preuve de dévouement à ses soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d’être dignes d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de nouveau à l’entrée de cette triste et fatale plaine qu’ils n’ont pu franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de Preux et Reding, qui se sont d’abord conduits honorablement, éprouvent cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons d’armes. Rien qu’à côté d’eux les Suisses-Français de Freuler se battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce champ de bataille, ou nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu’on y voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou blessés; seize cents ont passé à l’ennemi. Deux ou trois mille autres, exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se. sont laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le d&espoir est dans toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est luimême dévoré. Il s’attache toutefois à une dernière espérance, et il prête l’oreille pour entendre le canon du général Yedel. Mais il écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit ne retentit* que eekfV de quelques coups de fusil isolés; car, de l’un comme de l’autre côté; on a cessé de combattre. Tout à coup cependant des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui commence à régner. Nouveau sujet

de désespoir! on enlend ces détonations non pas à gauche, mais en arrière, c’est-à-dire au pont du Rumklar! En effet, le général Castanos, averti à deux ou trois heures du matin de l’évacuation d’Andujar par les Français, a sur-le-champ envoyé à leur poursuite tout ce qu’il lui restait de troupes, sous les ordres du général de la Peria, ePceluirci, d’après un signal convenu, annonce son approche au général Reding par quelques décharges d’artillerie. Dès lors tout est perdu : les trois mille hommes restés dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne, les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées du général Reding et du général de la Pena, qui doivent s’élever à trente mille hommes environ. A cette idée, la douleur du général Dupont est au comble, et il n’aperçoit plus d'autre ressource que celle de traiter avec l’ennemi.

Il avait parmi ses officiers un écuyer de l’Empereur, M. de Villoutreys, qui , ayant voulu servir activement, avait été attaché à son corps d’armée ; il le charge d’aller auprès du général Reding proposer une suspension d’armes. M. de V illoutreys traverse cette triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le général Reding, fort heureux d’én avoir fini avec les Français, car il craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires, adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en chef Castanos. Pour le moment, il promet de suspendre lerfeu.

M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peria pour l’arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du Rumhlar, et y trouve les troupes du général de la Pena tiraillant déjà avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Pena, moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions espagnoles, déclare qu’il veut bien accéder à la trêve, mais provisoirement, et jusqu’à l'adhésion du général en chef. Il annonce, en outre, que les Français n’obtiendront quartier qu’en se rendant à discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l’autre. Les Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle régnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n’y a d’eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar, qH’on se dispute avec violence. Tout est immobile ; mais la joie es! chez les uns, le désespoir chez les autres !

M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé d'aller sur la route d’Andujar à la rencontre du général Castanos, pour Kir faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants. L’infortuné général Dupont, jusque- là si brillant, si heureux, rentre dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque insensible aux peines physiques de

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deux blessures douloureuses. Ainsi va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en ce monde, monde agité, théâtre changeant, oii le bonheur et le malheur s’enchaînent, se succèdent; s’effacent, ne lais** sant, après une longue suite de sensations contraires, que néant et misère 1 Trois ans auparavant, sur les bords du Danube, ce môme général Dupont, arrivant à perte d’haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C’était en décembre et au nord ; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de vigueur, excités par un climat rigoitreux, au lieu d’étre abattus par un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre, exaltés par l’honneur, n’hésitant jamais entre mourir ou se rendre! Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le temps d'accôurir à leur aide et de les Sauver! Et puis la fortune souriait encore, et réparait tout : personne n’afrivait tard, personne ne se trompait! ou bien, si l’un se trompait, l’autre corrigeait sa faute. Ici, dans cette-Espagne où l’on était si mal entré, on était jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance ! On commençait à n'étrc plus heureux, et si l’un se trompait, l’autre aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à Diernstein : Vedel n’allait venir au secours de Dupont que lorsqu’il ne serait plus temps!

Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel, qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule aurait changé le sort de cette fatale journée , ne paraissait pas? 11 s’était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17 au soir de Baylen, parvenu dans la nuit & Guarroman, reparti le 18 pour la Caroline, poursuivant le fantôbie d’un ennemi qui était allé, disait-on, s’emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction, le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette prétendue armée espagnole qui s’était portée tout entière aux défilés pour y enfermer l’armée française, se réduisait à quelques guérillas, que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s’effrayer, avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car ce n’était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le premier sur Baylen. (Voir la carte n° 44.) Mais il avait, par ces allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux soldats. Presque sans manger, sans s’arrêter, ils avaient fait le chemin de Baylen à Andujar, d'Andujâr à Baylen , de Baylen à la Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du 18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les vivres qu’ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une

raison bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen en y arrivant le lendemain. Il n’eùt pas été trop lard, en effet, en partant le lendemain 19, à trois heures du matin ; car on serait parvenu à Baylen à onze , on aurait pris .\I. de Reding entre deux feux, et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de Marengo.

Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon de Baylen, qui, d’échos en échos, vient résonner jusqu’au fond des gorges de la Sierra-Morena. Ce canon , suivant eux, ne peut être que celui du général en chef aux prises avec les Espagnols , car il n’y a que lui resté sur les bords du (iuadalquivir. Cependant comment est-il possible que lui, qn'oq a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On l’ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d’hésiter. En partant sur-le-champ avec la fraîcheur du matin , on peut, en hâtant le pas, arriver à. temps pour porter à l’ennemi des coups décisifs. Le général Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17, se montre cette fois d’une indécision inexplicable. Il perd deux heures à rallier sa colonne, et ne part qu’à cinq heures. La chaleur est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause du voisinage de l'ennemi , soulèvent une poussière qui les étouffe. A chaque cavité de rocher où coule un peu d’eau, elles se débandent pour se rafraîchir, Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à Guarrojnan, moitié chemin de la Caroline à Baylen. A ce moment, le combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos. Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.

Le général Vedel, sans manvaise intention, car il était, au contraire, profondément dévoué à l’honneur des armes françaises, mais par un aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que le danger n’était qu’à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce qu’on entend n’est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir, complètement exploré lés gorges, et s’être assuré que l’ennemi n’est point dans la traverse de Lfnarès, qui aboutit juste à Guarroinan, et il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le canon cesse de grondçr, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général Vedel , et il croit définitivement qu’on s’est trompé. Ses

troupes, en cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de, chèvres, elles sont affamées» il leur donne deux heures pour faire la soupe. On repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen , et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel n'hésite plus, et il veut passer suite corps de l'armée espagnole pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont, n'importe sur quel point de cette roule. A l’instant où il donne ses ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une trêve. Le général Vedel refuse d’y ajouter for, et dépêche un de ses officiers au çamp du général Redijig pour savoir ce qui en est, déclarant qu'.il accorde une demi-heure tic délai; après quoi, si on ne lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire ses dispositions, et, la demiheure écoulée, ne voyant pas reparaître l'officier qu’il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le -font prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant eux. Mais tout à coup un groupe d’officiers espagnols, dans lequel se trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de cesser le feu, et de tout remeltre( dans le premier état. Devant cet ordre du général eu chef, le général Vedel , quoique trèsanimé au combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle .est la puissance de ses illusions, qu’il ne peut pas imaginer encore l’étendue des malheurs de l’armée, et il sc figure que la trêve invoquée pour l’arrêter n’est qu’un commencement de négociations avec le général Castanos, dont le zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée française, et qu’on croyait disposé à traiter à la première occasion.

Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps pendant Ja journée du 19; telle est la manière dont s’acheva celle fatale journée. Lu apprenant que la division Vedel était survenue, les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la nouvelle que déjà un de leurs- bataillons était prisonnier. Ils voulaient sc jeter sur la division Barbon cl l’égorger tout entière, supposant que la trêve, demandée n’avail été qu’une feinte pour laisser arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès «fu'il paraîtrait. Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta d'apaiser en donnant l’ordre que nous veqons de l'apporter. L’était le cas de prendre conseil dp l’épouvante et de la rage même des Espagnols pour renouveler l'altaque, en se portant en colonne serrée sur sà gauche. Ix* général Pryvé, commandant les dragons, en fit la proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par lesquelles on

pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux général, affaibli lui-méme parla maladie qui depuis quelque temps avait envahi l’armée, souffrant cruellement de ses blessures , atteint par l'abattement général , était absorbé dans son chagrin, et il écouta ce que fui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait1.

On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations du lendemain. Mais, tandis qu’on était dans l’abondance cher, les Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin. Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac , ou quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi $e sustenter.

Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys , qui avait été expédié au quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint, annonçant que le général Castafios était prêt à traiter sur des hases équitables, et qu'il allait, pour ce motif, Se transporter à Baylen. Le général Dupont imagina d’emplbyer en cette circonstance le célèbre général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, lç général Castafios. Il le fit appeler et le pressa d'user de son influence sur le général espagnol, afin d’en obtenir de meilleures conditions. ‘Le général Marescot , peu soucieux de négocierai de signer une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du général en chef, et consentit à se rendre au quartier. général espagnol.

Il fallait, pour joindre le général Castafios, prendre la route d’Andujar, et traverser la division la Pena. Le général Marescot trouva le général de la Penà au pont du Kumhlar, courroucé, menaçant, se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n’avait une réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour l’arrêter, le général Marescot fut -obligé de promettre qu'on répondrait dans deux heures.

II revint en effet , sans perdre de temps, rapporter ces tristes détails au général Dupont. A cette nouvelle, celui-ci se releva, en s'écriant qu’il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses soldats que de se rendre à discrétion. II convoqua auprès de lui tous les généraux de division et de brigade pour savoir s’il pouvait compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais presque tous lui .répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se

1 Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure, fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de 1808 à 1811.

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battre. Le général Dupont, pour s’en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer je courage abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Egypte ou de Saint- Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur, n’auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu’attendre d’enfants de vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n’ayant ni mangé ni bu depuis trente-six Ireuita, se sachant placés entre deux feux, et réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six , avec leur artillerie démontée! Us se plaignirent à leurs généraux d'avoir été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu besoin qu’on remontât son âme, loin d’ètre capable de remonter coUc des autres! H rentra consterné. Les officiers qtû s’étaient le mieux conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré , et soutinrent qiron pouvait traiter honorablement après avoir si ^vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte etface toujours les précédeuts, ot que c’est sur le dernier -qu'on est jugé. Dans une autre Situation , sans le général Yedel à leur gauche, ils eussent été excusables de traiter, car il n’y avait aucune ressource que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une ressource qui réussisse. Mais avec le général Yedel à leur gauche, et ayant la chance de le rejoindre par un dernier >eflbrt, ils étaient inexcusables de se rendre avant d’avoir tenté cet effort. L'épuisement physique, l’abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de l'évacuation de l’Andalousie, ot qu’on les laisserait se retirer par terre dans fc nord de l’Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs armes. Ils opinèrent donc pour qu’on traitât avec l'ennemi, au lieu de recommencer un combat à leurs yerix impossible.

L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale, céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce qiuil s’était conduit, la veille, à la tête de sa brigade, avec inie extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d’autre 'mission que celle d’accompagner, de conseiller et d’appuyer Je général Chabert. M. de Yilloutreys, qui avait déjà jiorté des. propositions aux chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et Marescot.

Us partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de la Pena, mais avec le général Castaiios lui-même, qu'ils rencontrèrent à moitié, chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste* U avait auprès de lui le comte de Tilly, l’un des membres les plus influents de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalanlc. Le général Castaiios, homme doux, humain, sage, reçut lc& officiers français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine général Escalanle, qui rachetait faiblesse par sa violence, et du comte de Tillyr qui se conduisait en

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