‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 58 sur 186 · LIVRE XXXII.'— AOUT · texte numérisé non relu

LIVRE XXXII.'— AOUT

il était informé de la retraite du maréchal MonCey, de l’opiniâtré résistance de Saragosse, des difficultés que le général Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la brillante victoire du maréchal Bessières & Rio-Seco, l’entrée de Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les grands préparatifs d’attaque faits devant Saragosse. Il se flattait donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait jusqu’en Galice les insurgés du nord , que le général Dupont secouru rejetterait jusqu’à Séville, peut-être jusqu’à Cadix, les insurgés du midi ; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu’avec les vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos divers corps d’armée, et terminer peu à peu la soumission de l’Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco, suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c’était Baylen, au lieu d’un autre Hio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et héroïque histoire du temps ! Quant au Portugal, il y avait plus d’un mois qu'on n’eri savait rien, absolument rien.

C’est à Bordeaux, où il passades trois premiers jours d’aont, que Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen. La douleur qu’il en ressentit, l’humiliation qu’il en éprouva pour les armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne sauraient se décrire. Le souveniren est resté profondément gravé dans la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l’ai cent fois recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait été saisi à Boulogne en apprenant que l’amiral Villeneuve renonçait à venir dans la Manche; car à l’insuccès se joignait un déshonneur qui était le premier, qui fut le seul infligé à scs glorieux drapeaux. Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés ! Les esprits pieux, dans tous les çiècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé celte croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi : c’est que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas nn^uste et premier châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de troupeaux.

Napoléon aperçut d’un coup d’œil toute la portée de l’événement' de Baylen; il vit ce qu’il allait en résulter de démoralisation dans l’armée française, d’exaltation chez les insurgés, et considéra comme certaine, avant d’en être informé, l’évacuation de presque toute la Péninsule. I «es dépêches qui se succédèrent d’ireurc en heure lui apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un prince bon, mais faible et vain ,

(levaient s’aggraver. Murat, roi d’Espagne; eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur Castafios, avant que celuj-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en toute hâte sur l’ K lire , levait le siège de Saragosse à moitié conquise, arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine rassuré derrière l’Kbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées.

Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres. Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les ennemis abattus de la France* allaient reprendre courage. L’Autriche, toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne, fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau, excitée, de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec l’Angleterre, obtenue à force do menaces, allait se changer en une secrète et intime alliance avec elle. Et c’était en présence d’un tel état de choses qu’il fallait rappeler une partie de la grande armée des bords de la Vistule et de l’Elbe, pour la porter sur. l’Ebre et le Tage! D’une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc passer à. une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le déploiepieul de son génie. U y pouvait suffire assurément, car la grande armée était entière encore, et capable d’accabler l’Autriche tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d’arbitre absolu des événements qu’il était en 1807, Napoléon sc voyait- réduit à lutter pour les dominer. A ces peines si graves s’en joignait une autre, toute d’amourpropre. 11 s’était trompé, visiblement trompé, au point que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et l’opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à délaisser ceux qu’elle a le plus adulés, n’allait-elle pas grossir l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des soldats, l’influence du climat, un concours inouï de circonstances malheureuses, enfin un moment d’erreur chef un général d’un incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-clle pas rabaisser tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l’héroïque valeur dé scs armées? I/amour-proprc et la prudence souffraient donc également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait d’assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme on l’est par l’infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n’ôtre qu’un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en Europe, s'il savait profiler de cette première et cruelle leçon.

Jl arriva ici ce qni arrive souvent : un malheureux, qui avait sa part dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont, apercevant avec

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