‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 59 sur 186 · LIVRE XXXII. — AOUT · texte numérisé non relu

LIVRE XXXII. — AOUT

son coup d'œil supérieur les fautes militaires que celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait de suppositions déshonorante?, s'écria (pie Dupont était un traître, un lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son armée, et qu'il le ferait fusiller. — Ils ont sali notre uniforme, dit-il en parlant de lni et des autres généraux; il sera lavé dans leur sang. — Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa volonté, se déchaîna en jugements implacables à l’égard du général Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l‘a vu, mal inspiré, atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout & coup on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de l'état-major impérial; car Xapoléon, retenant autant qu'il pouvait l'eSsor de la renommée, avait défendu de rien publier à l’égard de l'Espagne, et, afin qu’on ne soupçonnât pas toute l’étendue des difficultés. qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué celte défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la capitulation de Baylen. Le maréchal Brassières , enveloppé dans, cette catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même voile qui couvrait lo désastre du général Dupont. Mais la presse anglaiso était là pour faire promptement arriver, nou pas jusqu'aux masses, mais jusqu'aux clauses éclairées, la connaissance des revers de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre le général Dupont, parce qu'il avait succombe, devint tel autour de Xapoléon , que , la générosité se réveillant cher, lui après le calcul, il s'écria plusieurs fois : L'infortuné! quelle chute, après Albeck, Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour ternir toute une carrière! — Et so contredisant uinsi lui-méme, il se prenait à dire que Dupont n’avait été que malheureux, et son génie, découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.

La sagé et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes ma-

1 H existe aux Archive» de ta Secrélairèrie d'tftut, ai-je dit, la minute des question adrrssée* au général Dupont par ordre de Xapoléon, et on peut, avec ce document, so faire une idée exacte de l’opinion que Xapoléon avait conçue de la catastrophe do Oayleii çt de la couduite du jjénéral Dupont. Il vit bien les faute» militaires qui suffisaient pour expliipier h» catastrophe, mais il se laissa influencer un moment par les bruits nilonrmfeux répandus sur le «jcnéral Dupont, et il te lit interroger sur ces bruits, sans y croire beaucoup lui-raètno. 11 n’y croyait mèiue plus du tout quelque temps après.

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gnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son Ame. A ceux qui, sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre, essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que jamais il il' avait ru plus lâche canaille- depuis qu’il servait , que le maréchal üessières en avait sabré plusieurs milliers, qu'il suffisait fie quelques escadrons français pour mettre en fuito une armée entière de ces insurgés espagnols ; que la Péninsule ne tarderait pas à être soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi delà France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne, recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était satisfait, sauf A penser tout autre chose te lendemain , en apprenant par les correspondances commerciales les faits si graves qui se passaient au delè des Pyrénées.

Napoléon aurait voulu se rendre d'un Irait de lïordoaux à Paris, pour s'y livrer A ses trois occupations urgentes du montent, L’explication avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l’Ebre. Mais il avait promis da traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se défier de cette province, ou avpir des affaires tellement sérieuses sur les bras, qu'il était obligé de manquer A tous les rendez-vous donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne pouvait ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se décida donc A passer par Kochefort, La Rochelle, Niort, Napoléon-Vendée, Nantes, Sanmur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en route, recevant A chaque station des centaines do dépêches, et en expédiant autant qu'il en recevait.

Arrivé A Rochefort le 5, il fut accueilli avec enthousiasme par une population toute maritime, qui avait vu scs arsenaux et ses chantier» redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter Pile d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant A examiner par lui-même ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance, attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De Rochefort allant A La Rochelle, A Niort, h Napolcon-Vendée , il trouva partout la foulo plus nombreuse et plu» démonstrative. L'homme prodigieux qui avait arraché ces provinces A la gnerre civile, qui leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de leur culte, était pour elles plus qu'un homme; il était une sorte de demi-dieu. Napoléon , tout A l’heure puni en Espagne du mal qu’il avait fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en France ! S'il avait souffert de scs œuvres mauvaises, il jouissait des bonnes, et son chagrin fut presque dissipé A l'aspect de la Vendée reconnaissante

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pl enthousiaste. Elle n'ci'il pas mieux reçu Louis XVI s'il avait pu sortir de la lomhe où l'avait fait descendre le crime de quatre-vingt-treize. A Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu’il éprouvait, en remplit sa correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleino de chagrin, de colère, d’ordres précipités.

Il fut rendu à Paris le 1 1 août au soir, veille de la grande fête du 15, jour où il se préparait à paraître daus tout l'éclat de la puissance, et avec une sérénité de visage qui prit déconcerter les conjectures de la malveillance. Cotait surtout au corps diplomatique, pressé de le revoir el de l’observer, qu'il voulait montrer une attitude imposante, et tenir un langage qui retentit dans l’Europe entière.

Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours soumise à ses desseins , moyennant les satisfactions qu'elle attendait en Orient. Mais lés nouvelles d’Aulriche étaient d'une nature bien différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que, toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au bivouac d'LIrschitz, l’Autriche, désolée de n’avoir pas profilé de la bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais probablement en lui donnants entendre que celte rupture de relations ne signifiait rien, et qu'il n’y fallait attacher aucune importance. Il est certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué i) laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Triéslc. Mais lorsqu'elle fut instruite du piège tendu à Bayonne à la famille royale d’Espagne, instruite surtout des. revers qui s'en étaient suivis, l'Autriche n'avait pu se contenir plus longtemps, et elle avait presque jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était saisie de celle cour el de son entourage. — Voilà donc ce qui attend toutes les vieilles royautés duconlinent! s'était-on écrié dans les salons de Vienne. C'est un horrible guetapens; c'est un danger évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV et Ferdinand VII. — I.’archiduc Charles lui-mème, ordinairement plus réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était écrié à son tour : Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne! —

Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter les esprits à Vienne, cl à y déchaîner les langues, Le général Miollis ayant,

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comme nous l'avons dit ailleurs, reçii et exécuté l'ordre d’occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au Pape que l’autorité. spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de Saint-Jean-dc-Latran , en avait fait' barricader les portes et les fenêtres, comme s’il avait du supporter un siège, s’y était enfermé avec ses domestiques, ne voulait communiquer' qu'avec les ministres étrangers, se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d’une usurpation abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle il succombait. A ces événements était venue se joindre la réunion au royaume d'Italie des provinces d’Ancône, de Macerata, .de Fermo, sous les titres de départements du Métaurr , du Musonc, du Tronto.

Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les événements d’Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s’y livrait aux propos Jes plus amers, en présence même de l’ambassadeur de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos, les uns erpyaient en effet ce qu’ils disaient, et se figuraient sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes les familles régnantes; Les autres n’en croyant rien, et comprenant que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien s’étendre à l'Italie et à l’Espagne, mais non jus-i qu’à l’Autriche, répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse toujours crédule. Tous néanmoins étaient d’accord pour dire qu’il fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au delà de l’idée d’une simple défensive. Les préparatifs militaires étaient conformes à ces dispositions morales.

L’armée autrichienne n'avait pas cessé d'étre tenue au grand complet, exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux, pour les finances autrichiennes, on venait tout à coup d’augmenter extraordinairement les forces de la monarchie par des mesurés nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même. Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux. Le nombre avoué était de 6ü mille, et le nombre réel de près de 100 mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mijle hommes l'armée active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort À nos gardes nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l’exerçait tous les jours. Cette population autrichienne, Ordinairement étrangère à son gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eut recours à elle, et, soit le plaisir d’être comptée pour quelque chose, soit la. crainte d’un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un empressement singulier. Les nobles,

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