‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 67 sur 186 · LIVRE XXXII. -r- SEPT · texte numérisé non relu

LIVRE XXXII. -r- SEPT

dernière déjà. 'décrétée en janvier dp l’année coûrantc, environ 60 mille hommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810; commençant ainsi à anticiper de plus d’une année sur lés conscriptions dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer immédiatement que d’une partie de cette population. Ces deux levées , de 60 mille hommes pour les années 1807 k 1800, et de 80 mille pour 1810, devaient former uu total de 140 mille hommes, dont -10 mille affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de l’armée d’Espagne, 26 à celle d’Italie, 10 aux cinq légions de réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116 mille hommes pour l’infanterie. Il en restait 14 mille pour la cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.

On remarquera sans doute que Xapoléon levait 10 mille hommes pour la garde impériale. Cette troupe d’élite, rentrée en France, se reposait à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Xapoléon résolut d’en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes gens choisis, pour qu’elle les dressât en bataillons de fusiliers. Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa discipline, sa belle tenue. U n'en ordonna pas moins le recrutement ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix sur toute l’armée, afin de maintenir son excellente composition, et de laisser ouverte cette carrière d’avancement pôur b» vieux soldats qui n'avaieht pas une autre manière de s’élever.

Pour le moment, Xapoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des classes arriérées, et qu'on eu acheminât sur Bayonne 20 mille, levés la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans celte ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur des corps entrant en Espagne. Grâce à celte prévoyance ,. la grande armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y comprendre le cinquième corps; l’armée d'Italie 100 mille; l’armée d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l’Ebre, 110 mille en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les quatrièmes bataillons.

En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir sur-lechamp des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager de hrplace dans les cadres, et d’envoyer un premier contingent de recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur Berlin pour le maréchal Sqult (4e corps), un sur Magdebourg pour le maréchal Davout (3* corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5* corps), furent formés et expédiés. Deux antres, l’un acheminé sur Mayence, l’autre sur Orléans, furent

destinés; à recruter le 1" et le (i* corps. C’était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes, parfaitement instruits, pour les dirers corps qui devaient ou rester en Allemagne, ou se rendre en Espagne.

Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que ceux qui avaient des compagnies de grenadiers -et chasseurs à la division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ ; et pour dédommager cette division de ec qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés eu France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies. C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans tous les sens , de jeunes et vieux soldats, les uns se. dirigeant vers le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistnle jusqu'à l'Èbre, tons se succédant avec aussi peu de confusion qne le comportaient d’aussi vastes distances et des' masses d’hommes aussi considérables.

S’occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne tient pas à sa vie quand ou a eu l'art de l’aguerrir, il tient à en jouir pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il voulut qu'à .Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux, les municipalités offrissent des réjouissances, toutes militaires, dont il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos urinées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen pour se rendre sur le Page se rencontraient avec des enfants de dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se souhaitant bonne fortune daus cette aventureuse carrière de combats et de-gloire. Eu général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus joyeux, par la seule raison qu’ils devaient y trouver de bons vins, tant était grand l'oubli de soi-mème chez ces hommes voués à une destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.

A tous ces envois d'hommes. Napoléon ajouta d'immenses envois de matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin, car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait accumulé un matériel considérable, que la place de Màgdebourg, devenue presque française en devenant westphalienno, avait peine à contenir, et qu'on était obligé de faire refluer, vers Erfurt, vers Mayence et vers Strasbourg. Mais

à Perpignan , à Toulouse, à Bayonne, presque tout était à créer, la guerre étant nouvelle au Alidi, et prenant surtout des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs , fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maiime que le soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a l’indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il prescrivit l’achat d'un grand nombre de bœufs et de mulets pour l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient être exécutés dans la seconde moitié d’octobre, l’entrevue d’Erfurt devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Ebre à cette époque, marcher sur Madrid à la tôte d’années formidables, et rétablir son frère sur le trône de Philippe V.

Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu d’avance; mais il n'en est pas moins vrai qu’une notable partie des trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation .du sol, pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux conséquences également fâcheuses, la dispersion de scs vieux soldats du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de 120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette proportion, pour s’élever à 800, même au delà, sans compter tout ce que continuerait à foumir l’étranger, car la grande ârriiéc était entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes, qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse croissant, Tenaient de fléchir dans ùn de leurs produits essentiels, les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il était douteux qu'on en perçût 50. C’était un premier effet des redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens nouveaux et plus rigoureux , l'entrée des denrées coloniales de provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les dépenses augmentaient. 11 est vrai que le trésor de l’armée y devait pourvoir. «

ta dernier règlement avec la Prusse promettait des ressource» considé* râbles. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ 90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de l’Allemagne pour l’entretien des

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armées françaises. Il restait à la caisse des contributions , «'est-à-dire au trésor de l’armée, environ 1G0 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140 dus par la Prusse , en tout 300 millions. Mais ces 300 millions n’elaient pas intégralement disponibles ; car, Indépendamment des 140 millions acquittâmes en lettres de change ou lettres foncières, il y avait, dans les 100 millions tenus pour comptant , 24 millions déjà versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de service sur les 84 qu’on lui devait pour l’emprunt destiné à faire cesser l’escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient donc 02 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de millions provenant de la contribution de l’Autriche, mais absorbés par quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l’Espagne elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées, puisque les .140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor rentraient avec una extrême facilité, que la caisse de service regorgeait d’argent, grâce au crédit dont clic jouissait; que, d’après le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en entier pour toute l’année 18U8, et que, si le terme des ressources pouvait se faire apercevoir, rieu encore ne sentait la gêne. Napoléon n’en avait pas moins porté, par la guerre d’Espagne, un coup aussi sensible à ses finances qu’à ses armées, car les unes comme les autres allaient s’ affaiblir en se divisant.

Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort controversablcs, et fort controversées avec son ministre du trésor, M. Mollien. Bien qu’il mit ui| grand soin à dérober au public la connaissance des événements d’Espagne, jusqu'à cacher même les victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait, toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plu» vigilante, soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites. comme de coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu’une armée française avait été malheureuse en Andalousie, qu’une flotte avait capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid , se trouvait aujourd’hui à littoria. Or, ce sont les résultats généraux qui importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était généralement connu que l’entreprise essayée sur la couronne d’Espagne , au lieu d’étre, comme on l’avait cru d’abord, une simple prise de, possession , devenait une lutte acharnée contre une nation entière, secondée par toute la puissance des Anglais. Là division des forces de la France étant une conséquence inévitable de cetto nouvelle guerre , on sentait confusément que 1’Empirc n’était plus si fort, que ses ennemis naguère abattus pourraient relever la tête , et (pie fout ce

qui semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la longue les rend clairvoyants. Aussi , le mouvement mercautilc des fonds publics, s’il ne révèle en général que les folles terreurs ou les folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l’état des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit s’élever à un taux alors inconnu, celui de Di, pour la rente cinq pourcent, et s’y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie A cette époque les fonds étaient tombés de Di à 80, et même à 70 après l'insurrection espagnole. C’était fe jugement que les intérêts effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l’Empereur, et c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au mouvement naturel des valeurs s’était joint le mouvement factice produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à tomber même au-dessous de ce qu’autorisaient des prévisions raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu’à celle-là il n’en ajoutât pas d'autres d’une nature plus grave.

Mais il n’était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce d’ennemis, et il résolut de lutter contre eux. — Je veux, dit-il à M. Mollien , faire une campagne contre les huissiers ; — car ce triste jargon de l’agiotage était aussi connu alors qu’aujourd'hui. Il suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu’il devienne vulgaire, l’agiotage n’ayant pas de plus vaste champ que les révolutions pour s’exercer. Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien, dont l’esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients, ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l’armée, qu’il croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des achats considérables pour le compte du trésor de l’armée, indépendamment des achats de la caisse d’amortissement, alors rares et peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à l’armée qu’aux créanciers de l'Etat eux-mêmes. Pour l’armée, il se procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et pour les créanciers de l’Etat, il maintenait la valeur de leur gage à un taux suffisant. 11 n’y avait, du reste, en se reportant aux habitudes de l’époque, pas beaucoup à reprendre à celte manière d opérert car alors on n’avait pas encore appris

à penser que les achat* de l’État doivent être constants et quotidiens comme une fonction régulière , et non accidentels comme une spéculation. ?• - *

Napoléon, n’ayant pas sous la main lés fonds de l’armée, ordonna à la caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu’à 30 millions pour des achats de rentes. Il ne s’en tint pas là'. Il y avait à la Banque, depuis l’émission de scs nouvelles actions, des capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l’emploi, l’escompte ne se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu lui constituer. Àu taux de la rente, c’était un placement d’environ 7 pour 100, présentant par conséquent plus d’avantages que l’escompte lui-nièmc. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une forte somme ; ce qu’elle fit avec docilité, et ce qui du reste était conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux dé l’État, aucun placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui qu’on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolument, opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse furent vaincus, plusieurs même ruinés', et les fonds publics remontèrent à 8(X, taux auquel Napoléon attachait l’honneur de «m gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante , que ses victoires devaient bientôt rendre à l’Kmpire ; au-dcssoùs était on signe de déclin qu’il ne voulait pas souffrir. Il décida qu’à chaque mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses achats. Aussi , malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse, espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition les ressources réunies div-trésor et de la victoire. Il fut joyeux de ce succès comme d’une bataille gagnée sur les Russes ou sur les Autrichiens. — Voilà les baissiers vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils ne s’y essaieront plus, et en attendant nous aurons conservé aux créanciers de l’État le capital auquel ils ont lé droit de prétendre , Car 80 est celui sur lequel je veux tju'ils puissent compter ; et de plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de l’armée — Puis il fit donner quelques recettes particulières à plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un singulier symptôme, et digne d’observation , que' cette lutte ouverte que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon-, quand l’opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que n’écoutait-U cette leçon, si pou élevée qu’en fût l’origine, car la vérité est bonne et salutaire d’où qu’elle vienne !

Ces Soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout le mois de septembre. L’entrevue d’Erfurï approchait. Dans cet intervalle , les manifestations de la diplomatie impériàle -avaient atteint leur but. 1/ Autriche, intimidée depuis te retour de Napoléon à Paris, avait notable-

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ment fléchi. Le* déclaration* qu’il avait faite* , confirmées par l’appel de» contingents allemand*, la mettant en face dé la guerre, lui avaient inspiré de* réflexions sérieuses. Il convenait d'ailleurs à celte puissance d'ajourner ses résolutions , car à se décider pour une nouvelle prise d’armes , il valait mieux qu’elle attendit que cent mille Français eussent passé de l’Allemagne dans la Péninsule, et qu’elle eût en outre apporté un nouveau degré de perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des explications qui pussent calmer l'irritation do Napoléon, et éloigner le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue réorganisation de l’armée autrichienne, commencée, disait-elle, por l'archiduc Charles , et continuée par lui avec persévérance depuis plus de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé dans l'Adriatique k l'égard du pavillon autrichien, elle l’expliqua non par une connivence secréte, mais par un reste de ménagement de l’Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin , relativement k la reconnaissance du roi Joseph , elle éluda les ouvertures de la diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de n’avoir pu encore fixer l’attention de l'empereur François sur ce grave sujet.

. Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses de l'Autriche. Mais il vit clairement k son langage qu’elle n'agirait pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs k Erfurt qu’il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus longs pour l'acquittement des l iO millions restant encore k solder. Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de l’empereur Alexandre k Erfurt ; car tout le monde espérait ou craignait quelque clioso de celte fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la niaient, les autres l'affirmaient , chacun suivant ses désirs. D'autres y ajoutaient des souverains, tels que le roi de Prusse, ou l'empereur d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités ; car, en dehors des souverains de France et de Russie, on n'avait appelé, ou accueilli dans leur désir d'y être admis, que tes princes dont on attendait des hommages et un accroissement d'éclat.

Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs, ce qu’il y avait de vrai ,'c'csl qu’en effet l’entrevue allait avoir lieu le 27 septembre k Erfurt , k quelques lieues de Weimar. L’empereur Alexandre , après l'avoir tant souhaitée , ne pouvait la refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient d’ailleurs, et ta lui commandaient même, car les choses commençaient à se passer mieux en Finlande , les Anglais

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avaient quitté la Baltique, et les événements se précipitaient en Orient. 11 avait donc accepté avec joie l’occasion offerte de revoir Xnpoléon, et d'obtenir enfin de lui la réalisation de tout ou partie de ses vœux les plus chers. M. de Rotnanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre l’aCconiplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que sou maître cette importante entrevue, et devait l’y accompagner. Outre M. de Romanzoïr, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le grandduc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier de son palais, M. de Tolstoy, frère de l’ambassadeur de Russie à Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. 11 avait voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de France, que M. de Caulaincoui t , qu’il avait contracté l’habitude de voir tous les jours et d’entretenir sans aucune gêne, vint à Erfurt. Il n’avait demandé avant de se mettre en route qu’une chose, c’était qu’on lui fournit le moyen, en passant à Kœnigsberg, de dire encore quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en le? satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur territoire, le? désolait quant aux exigences pécuniaires. Or, Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment, de vouloir toujours dire à ceux qu’il voyait ce qui leur était agréable à entendre. Il en -éprouvait particulièrement le besoin vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l’infortune était pour lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire en passant à Kœnigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement, auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d’instructions sur ce sujet, n’accéda qu’avec beaucoup de timidité et de ménagement, et, cela obtenu , il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse.

A Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l’alliance, fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne, faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait amèrement l’entrevue d’Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait ce parti , .aller si loin en visiter l’autour, s’aboucher avec lui, sans doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu’il ferait encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de l’Autriche surtout s’était permis à cet égard dos libertés de langage qu’il avait fallu réprimer. La cour de l’impératrice mère ne s’était contenue qu’à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression formelle de la volonté d’Alexandre. Cependant au dernier moment l’impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de sou fils, auxquels' elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à M. de Romanzoff, lui disant qu’il conduisait Alexandre à sa perte, et qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui était arrivé à Bayonne des mal-

heureux souverains de l’Espagne. Enfin elle n'avait pu s’empêcher d’exprimer ses appréhensions à l'empereur lui-même, qui l’avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que comme un maître absolu, blessé de ce qu’on jugeât si mal ses démarches et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi étranges prouvaient deux choses : l'aveuglement des vieilles cours, et la force que Xapblèon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à Bayonne.

Alexandre ne tint aucun compte de res craintes, partit de Saint- Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s’était fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. 11 avait été convenu que Napoléon, étant chez lui â Erfurt, se chargerait des soins matériels de cette grande représentation, et qu’ Alexandre n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Kœnigsberg, parut s’apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.

Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous les armes dans lcùr plus belle tenue, criant : l'ire Alexandre ! Vire Napoléon .' Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa grâce inGnie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lanncs, devenu duc de Monlebcllo, pour le recevoir aux limites de la confédération du Rhin , lesquelles s'étendaient jusqu'à llromberg. Alexandre avait comblé de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, ir'en était pas moins très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient sur lui du haut des trônes.

Alexandre. arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette cour de famille jusqu’au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.

Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M. de Tulleyrand était l’un des personnages qu’il avait dépêchés en avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la direction qu’il lui convenait d’imprimer. Quoique déjà mécontent de quelques propos de M. de Talleyraml sur les affairés d’Espagne, dont celui-ci cherchait à se séparer depuis qu’elles tournaient mat, Napoléon avait voulu l’avoir pour se servir de lui an besoin dans diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était pas propre, line grande quantité de généraux, de diplomates étaient du voyage. L’Allemagne s’était fait représenter par une foule de princes couronnés. Dès le 2<i, le roi de Saxe s’était empressé de paraître

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à K [Tu il. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le lieu le plus animé, lupins brillant, le plus peuplé de soldats, d'officiers, d’équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait comme de simples promeneurs des rois, des princes , de très-grands seigneurs de l'tfncien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à 10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de l'Europe, les potentats de la confédération du Rhin, le roi de Saxe, il sortit d’Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un immense état-major, pour aller à la rencontre de l’empereur Alexandre , qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar esté quatre ou cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre, s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême plaisir à se revoir : plaisir sincère du reste ; car, outre qu'ils avaientgrand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa suite ; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à coté de l'autre, s'entretenant avec une véritable- effusion, se demandant des nouvelles de leurs familles, comme si de même origine ces familles s’étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord , car c'était pour elles un gage qu’elles ne reverraient plus ces formidables armées qui deux ans auparavant, & la même époque et dans les mêmes lieux, ravageaient leurs belles campagnes.

Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l’empereur Alexandre tous les personnages admis & cette entrevue, en commençant par les rois et princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné. C'était chez Napoléon qu'on devait diner tous les jours, puisque c’était lui qui offrait l’hospitalité au souverain du Nord. Le soir, s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le grand-duc Constantin, le rof de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminés, et on assista à une représentation de Cinna , donnée par les acteurs tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis , les rattachant & son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon voulait que commençassent les représentations de la tragédie française. • •

Il était convemi qu'au, milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le soir, dans le cabinet ou à la promenade , le temps de s'entretenir en lilierté des graves intérêts qu’il s'agissait de régler. Le parti de Napoléon, en venant AErfurt, était pris sur les objets essentiels qui allaient être traités dans l’entrevue, et il avait son plan arrêté d’avance. Sur l’Orient d’abord, il était revenu de toute idée de partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était prêté par complaisance, qu’il lui était impossible de s’entendre avec la Russie à ce sujet. S’il ne donnait Constantinople, il ne donnait rien, accordât-il l’empire turc tout entier; car pour Alexandre et M. de RomanzofTla question consistait uniquement dans la possession des deux détroits. Et s’il donnait Constantinople, il donnait cent fois trop ; il donnait l'avenir de l’Europe, il donnait enfin une conquête dont l’éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu’en payant comptant, si l’on peut s’exprimer ainsi, en sacrifiant sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait avec passion, il lui causerait un plaisir assçz grand pour la satisfaire et se l'attacher complètement dans l'occurrence actuelle. Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.

Ainsi, à un rêve magnifique , mais dangereux pour l'Europe, substituer une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan de séduction à l’égard do la Russie. Tout ce que l’empereur Alexandre et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que, malgré l’exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la difficulté de se mettre d’aceord, moyennant qu’on leur Abandonnât tout de suite et définitivement une portion de territoire à leur convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube. C’était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la moins dangereuse de toutes celles qu’on pouvait faire, fâcheuse surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avajt guère à s’inquiéter, et devenue inévitable quand on s’était créé de si grands embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les avantages que la Franco obtenait de son côté.

En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime, pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d’efforts contre L’Autriche et l’Angleterre. Ce coucours était immanquable, du reste; car Ndpoléon, en concédant la Val adiré et la Moldavie à la Russie, se décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec l’Autriche et l'Angleterre. I)és lors, puisqu’on allait se brouiller avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à l’avance pour leur tenir tête, et l’alliance offensive et défensive s'ensuivait immédiatement.

Napoléon avait donc, en se résignant à la Cession des provinces danu-

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biennes, le moyen presque infaillible défaire aboutir la conférence <1 Erfurt à la fin qu’il désirait. Son plan bien arrêté, il ne lui était-pas difficile, avec son art profond d'entrainer et de dominer les hommes quand il voulait s’y appliquer, d'amener Alexandre à ses vues..

Le, premiers moments ayant été consacrés aux protestations d’usage., les deux souverains s’abordèrent vivement sur les grands sujets qui les occupaient. Alexandre recommença sej discours habituels touchant la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. 11 affirma de nouveau quo toute jalousie était éteinte dans son cœur, mais que la France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s’il désirait quelques compensation, au profit de la Russie, c’était moins pour lui que pour sa nation , à laquelle il fallait faire tolérer les grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de Bayonne, de l’occupation si brusque do Rome, il proféra à peine un mot, se bornant à dire que. les princes d’Espagne, que le pontife romain n’étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort par leur incapacité, et s’étaient, par leur aveuglement,.rendus incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Tou, tefois , ajoutait Alexandre , il ralluit avoir compris aussi bien que lui le système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin ; et il fallait qu à I Orient aussi de notables changements attirassent l'attention des Russes , afin de la détourner de ceux qui s’accomplissaient en Occident. Quant aux ennemis de là France, Alexandre déclara qu’il les prenait tous pour siens : car, suivant le vœu de Napoléon ,11 n’était mis en guerre avec l’Angleterre; et relativement à l’Autriche, il ne lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré, puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations les plus imposante, et les plus décisive», et, si ces manifestations ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, ç eatà-dire à la guerre, sous une condition cependant, c’est qu on laisserait à la cour de Vienne le tort de l’agression sans le prendre pour soi.

Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute l’effusion possible, et par l’exposition de vues exactement pareilles. Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les accroissements raisonnable» de la Russie , mais il se retrancha sur l’impossibilité de s'entendre à l’égard de certains projets , et sur les embarras dan, lesquels étaient actuellement engagés les deux empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait , certes , d’assex grands d'opérés dans le monde, 6ans y on ajouter de prodigieux, comme de partager l'empire turc par exemple, et surtout de te partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui avaient tant agité l’esprit d’Alexandre et de M. de Romarwoff, Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés, et, pour amener plus

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facilement l’empereur Alexandre à scs vues, se montra, ce qu’il avait toujours été, péremptoire sur l'article de Constantinople , c’est-à-dire sur la possession des détroits, et ne laissa pas la moindre espérance d’une concession à ce sujet. Ensuite, il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de- se livrer sur-ie-cliamp à l’exécution d une telle entreprise. L'Autriche n’y accéderait certainement pas, quelques ôjrrcs qu’on lui fit, et elle aimerait mieux une lutte désespérée qu’un partage de l’empire turc. L’Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses fondements, l’Espagne, une partie de l’Allemagne, s’uniraient pour combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier. Etait-ce bien l’heure que devaient choisir les deux empires pour une œuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute pour tenir tête aux Turcs, niais non dans le cas d’un soulèvement national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces vis-à-vis l’Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fit face à l’Autriche, à l’ Angleterre, à l'Espagne, aux portions dé l'Allemagne qui essaieraient de s’agiter. Il le pouvait sans nul doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais était-il sage d’entreprendre autant à la fois, et pourquoi d’ailleurs? Pour un but chimérique à force d’être vaste, et sur lequel les deux empires ne pouvaient pas parvenir à s’entendre eux-mêmes. N’y avait-il pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus certainement satisfaisant? Ne pouvait-on pas, par exemple, convenir de quelques acquisitions, tr**»— indiquées d’avance, qu’il ne serait pas difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le règne d’Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en agrandissements territoriaux? Quant à la Fiance, elle ne voulait plus rien désormais. L’Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer aux princes de la confédération du Rhin les territoires allemands qui lui restaient du démembrement de la Prusse. Scs frontières naturelles lui suffisaient, et l’Espagne même, dont elle venait de s’emparer, n’était pas uue acquisition territoriale, mais un complément do .son Système fédératif, puisque, après tout, l’Espagne demeurait indépendante et séparée sous un pririce de la maison Bonaparte, au lieu de l’être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, Ions ces avantages, pour la Russie comme pour la France, il n’était pas impossible de les obtenir par la diplomatie , ou par un dernier effort mili-

taire des Russes en Finlande, des -Français en Espagne. N'était-il pas probable, en elfe!, que l’Europe , fatiguée ds tant d'agitations , aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par la paix que par la guerre ? Et la paix , après avoir assuré à la Russie la Finlande , la Valachie , la Moldavie , après avoir assuré à la France le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne an roi Joseph , la paix était certainement un dénoùment bien beau et bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si la paix, k ces conditions, était impossible, les déni empires pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec l’Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait pour eux en Orient , et ils s’y engageraient plus libres de leurs mouvements, plusmaitres de leurs moyens. It’aillcurs, Alexandre, Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d’attendre, et de remettre à plus tard- leurs vastes projets sur l’Orient !

l,a situation étrange qui plaçait ainsi .en présence les deux souverains d’Orient et d'Oecident pour y traiter de. tels sujets une fois admise, rien n’était plus sage qu’un pareil système. Achever ce qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises, était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un peu de fatigue de la guerre contribuait aussi k lui rendre agréable. Plût au ciel qu'il eût été plus sensible & ces premières leçons de la fortune I

Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon et Alexandre purent se dire tontes ces choses. Quant k Alexandre, dès qu’on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de nature k lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner k des temps oit la Russie aurait moins k compter avec l’Occident, était tout ce qui restait à faire Mais à la place de ces projets gigantesques , et beaucoup trop chimériques, substituer nne réalité, telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fut plus une vaine promesse, mais un don certain-, immédiat, avait aussi de quoi satisfaire le crar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens, il sentait lui-méme que c’était ce qui lui convenait le mieux , car, dans ce cas , il n’y avait rien k donner k la France suites rivages d’Orient , ni l’Albanie, ni la Morée, ni la Tiiessalie, ni la Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empiro des soltarts demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où -l’on poiirraitl» dévorer, et quant à présent op recevait un don réel, qu’on tout autre temps qu’un temps de prodiges on aurait jugé magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne appartint à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela importait sans doute à l’Angleterre, mais nullement k la Russie.

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