‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 69 sur 186 · LIVRE XXXII. — OCTOB · texte numérisé non relu

LIVRE XXXII. — OCTOB

parterre, se trouvaient les princes, les ministres, les généraux ce qui a donné lieu de dire si souvent qu'i Erfurt il y avait an parterre de rois. On avait représenté Cinna , on représenta Andromaquc , Britannirus , Mithridate, Œdipe. A celte dernière représentation, on fait singulier frappa l'auditoire d’étonneuicnl et de satisfaction. Alexandre, tout plein du nouveau contentemènt que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer, donna à celui-ci une marque de la plus douce , de la plus aimable flatterie. A‘ ce vers d'Œdipe : L’amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux , Alexandre, de manière k être aperçu de tous les spectaleurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et d'adhésion unanime.

Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que tout cet éclat agitaient , tourmentaient, remplissaient d'une anxiété profonde : c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche. Son mailre l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux grands souverains venus si prés de son empire, en réalité pour observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de l’entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que si on eut invité l'empereur François, il se serait empressé de venir, que sa présence n'aurait pas diminué l’éclat de l’entrevue , et que son adhésion n'aurait pas nui à l’accomplissement des résolutions qui pouvaient y être prises.

Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir k l'égard de l'envoyé autrichien. D’abord, pour que les secrets de l'entrevue fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre personnages , les deux empereurs et leurs deux ministres, Mil. de Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Roraanzotf par l'intérét de leur ambition , Napoléon par l'intérêt do sa politique tout entière, M. de Champagny par une discrétion k l'épreuve, étaient incapables de laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque jour davantage , surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de rapprocher les deux empires de France et de Russie , de fixer même dans une convention les principes qui les uniraient ; mais l'objet positif des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc absolument rien à XI. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on lui répondait, sans beaucoup de ménagements , que c'était la conséquence de ses armements inexplicables ; que pour être associé k une politique , il fallait s'y montrer favorable , et non pas avoir l’air de préparer contre elle toutes les forces de ses Etats; que tout ce que l'Autriche gagnerait k unr telle conduite , ce serait d'être chaque jour tenue plus éloignée des affaires

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sérieuses de l'Europe, et qu’il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les aller chercher en Angleterre.

La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse, et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice qu'Alexamlre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de ressource qu’auprés de M. de Talleyrand , qui était toujours pins dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforcait de rassurer M. de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu’on affectait l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur de la reine de Prusse , la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait chex elle la compagnie la plus brillante, et souvent l’empereur Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu’on ne voulait pas dire ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le verra tout à l'heure. On déployait de l’esprit, de la finesse, de la grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, U ieland , venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de lleimar, se mêler aux rois, ministres et généraux. C’est là qu’on allait chercher à deviner ce qu’on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L’infortuné M. de Vincent s’y épuisait en recherches, en observations , en conjectures de tout genre, et scs tortures assez visibles plaisaient fort aux deux empereurs , qui voulaient punir l’Autriche de sa conduite aussi hostile qu’imprudente.

L’accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession formelle et non différée des provinces danubiennes , et le concours de cette puissance contre l’Autriche en étant la suite nécessaire, Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses , relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée, la belle division Séhastiani , qui devait être composée de quelques-uns des vieux régiments destinés à l’Espagne, et qui n'avait pas encore été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l’égard de la division Levai , entièrement formée des Allemands auxiliaires, de manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin d’octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5* corps, et voulut que sa marche , d’abord dirigée sur Bareuth , le fut définitivement sur le Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà acheminées vers l’Espagne il en ajouta deux autres , et ne laissa en Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse irrésistible de forces.

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