LIVRE XXX1L — OCTOB
Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis : il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui s'était emparée d'Alexandre et de .VI. de Komanzoff. Les deux souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale par des discussions de détail , convinrent de laisser à leurs ministres, AI VI. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où des fêtes magnifiques leur étaient depuis longtemps préparées. MM. de Romauzotf et de Champagny demeurèrent en téte-àtête pour procéder à l’œuvre importante qui leur était confiée4.
Xapoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue d'Krfurt un accord avec la Russie qui fut solide et surtout évident, qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès, les contraignît à la paix. I) concédait à la Russie, pour prix de ce qu’elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande, la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix ou guerre ; mais il entendait que, s’il était possible de procurer ces avantages à la Russie par la paix, oh l'essayerait, avant de se jeter dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier serait compris, la Turquie et l’Autriche notamment. Xapoléon était convaincu que si l’union des deux puissances, la Russie et la Fiance, était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l’Autriche devrait se reudre eu présence de cette union, car elle serait écrasée entre les deux empires si elle essayait de remuer ; que l’Autriche se rendant, l’Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d’y décider celle-ci par divers autres moyens. Il voulait d’abord qu’on fit à l’Angleterre des ouvertures de paix, qu’on les lui fit solennellement, au nom des deux empereurs, de inanièro qu’elles fussent bien connues du public anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par l’alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu’une très-j-petite partie de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de marcher lui-môuic à la tète d'un renfort de L50 mille hommes de vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le total des forces françaises employées au delà des Pyrénées; d’accabler les insurgés, et d’infliger aux Anglais débarqués quelque grand désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre l’Angleterre à traiter. 11 est vrai qu’il fallait l’amener à accepter deux faits consi-
1 J'ai déjA dit qull y avait de* lettre* de AI. de Champagny A l’Empereur, où le* détail* ije la négociation étaient raconté* jour par jour, mémo quand M de Champagny et Xapoléon ne trouvaient réuni* A Erfurt. Ces lettre* continuèrent naturellement pendant que Xapoléon était A Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est d'après les documents les plus authentique* qne je retrace les détails de eeite entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins d’intérêt que le spectacle donné à l'Europe.
ER F U RT
durables, rétablissement de U maison Bonaparte cil Espagne, et hi possession des provinces du Danube par la Russie. Mais c'étaient deux faits consommés, ou près de l'étre, car l'Espagne, à son avis, devait être soumise en deux mois , et les provinces du Danube étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs l’Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas dans ce qu’on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout s’il réussissait dans les grands coups qu’il espérait porter aux Espagnols et aux Anglais.
11 avait en conséquence imaginé une proposition à l’Angleterre, faite au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, pour la guerre et pour la paie, et offrant de négocier un rapprochement général basé sur Yuti possidetis. Cette base de négociation était commode, puisqu’en. laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes, Malte comprise , elle assurait , à la France l’Espagne et Naples, à la Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d’assurer ces dernière^à la Russie, on s'adresserait à la Forte pour lui déclarer que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au résultat.
Sur tous ces points on était tombé d’accord, et la rédaction ne pouvait présenter de difficulté , car il n'y a jamais de difficulté dans l'expression quand il n’y en a pas dans la pensée. Mais il était un point important sur lequel l’accord semblait difficile. Napoléon, en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses communications à . la Porte ; car si cette puissance apprenait ce qu’on lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait l'Angleterre, se jetterait dans ses bras1, et l'Angleterre , voyant surgir un nouvel allié, trouverait dans l’unipn de l'Espagne, de
* Voici cc qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny snr ce sujet :
• Toute la discussion ne pent donc tomber que sur la seule phrase ajoutée 4 l’article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate de la démarche qui est faite; car, si l’Angleterre est portée 4 entrer en négociation, il est évident que la nouvelle lai survenant qu'une puissance d’une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. A quoi bon, lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l’Égypte, de l'Afrique, de la Morée ? Les comptoirs français seraient pilles, plusieurs milliers d’hommes emprisonnés et égorgés, le commerce interrompu ; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations auront lieu avec l’Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus d’incpnvénicnts que d’avantages, puisque l’Angleterre verrait plus clair dans les affaires qui sc sont traitées 4 Erfurt, et le traité fait avec la Porte lui ferait comprcndré que les idées de partage sont éloignées et rdTraierait moins. Tout porte donc 4 exécuter scrupuleusement l’article proposé. »