‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 74 sur 186 · LIVRE XXXII. — OCTOB · texte numérisé non relu

LIVRE XXXII. — OCTOB

d’intimes confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses afTertions les plus serrâtes. Plus d’une fois on s’était dit qu’il était bien fâcheux que Xàpoléon n’eût pas de fils, et, en approchant si prés du but oti Xàpoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n’y avait cependant point touché. Le jeune czar s’était arrêté, bien qu’il ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu’à Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Xàpoléon et la grande-duchesse Catherine, sœur aînée d’Alexandre. Si Alexandre avait observé cette réserve, ce n’était pas que, dans son engouement actuel pour l’alliance de la France, il n’eût consenti à donner sa sœur à Napoléon , et qu’unie au vainqueur de l’Europe il la cnit mésalliée. Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n’osait offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.

Xàpoléon , ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée, était près de concevoir du dépit, et même do le manifester, malgré l’intécêt immense qu’il avait à paraître tout à fait d’accord avec l’empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour celle-là seulement, que M. de Tnlleyrand devenait utile à Erfurt; car, s’il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet, et si par ce motif Xàpoléon ne lui en laissait savoir qu’une partie1, il était le seul capable aussi d’insinuer avec art ce qu’on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité convenable entre les deux plus grands potentats de l’univers, on ne pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.

L’Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une ouverture qu’il ne voulait pas faire lui-même. M. de Tallcyrand, qui appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille impériale, par crainte d’être brouillé avec les uns ou avec les autres , n’avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez les discoureurs politiques. Xapolé.on, pour l’amener malgré lui à ce sujet, s’y prit d’une manière singulière. — Vous savez, lui dit-il, que Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette raison voué une haine implacable? — M. de Tallcyrand se récria fort contre une pareille calomnie. Xàpoléon lui répliqua qu’il n’y avait pas à- s'en défendre, qu’il faudrait bien y penser un jour; que, malgré son affection pour l'impératrice , il serait cependant obligé de faire un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l’une des grandes familles régnantes de l’Europe; que rien ne serait stable en France tant qu’on ne verrait pas l’avenir assuré; qu’il ne l'était

1 M. do Tallcyrand, on effet, comme ooiis l'avons dit, lavait (f une manière générale qu’il a* agissait d’une convention qui Tuerait les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mois il ignorait que le point principal, celui! le don de la Moldavie et de la Valachie, et surtout <|iie le point contesté était le délai «le quelques semaines qu’on voulait imposer il la Russie arant «le faire des démarches uuiertcs relativement aux provinces cédée*.

pas en ce moment, car tout reposait sur sa télé, et que lo temps était venu, avant qu'il vieillit, de prendre une épouse et d'en avoir un fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir immédiatement à la famille régnante de Russie, et A une alliance conjugnlc avec elle. AI, deTalleyrend complimenta beaucoup Napoléon de son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins celui qu'il avait oblenu A Tilsil. Le jeune empereur on effet no se lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il fréquentait beaucoup la maison , d'exprimer ton admiration pour Napoléon , et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son esprit et sa bonté. — Ce n’csf pas seulement lo plus grand homme, disait-il sans cesse, c’est aussi le meilleur et le plus aimable. On le croit ambitieux, aimant la gnerre. Il n’en est rien. 11 ne fait la guerre que par une nécessité politique, que par un entrainement de situation. — Tels sojit les discours qu'il tenait et que AL de Talleyrand eut soin de rapporter & Napoléon. — S’il m’aime, répliqua celui-ci après avoir écoulé M. da Talleyrand, qu'il m'en fournisse la preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de ses sœurs. Pourquoi , au milieu de nos épanchements intimes de tous les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mol? Pourquoi affecte-t-il ainsi d’éviter ce sujet? — Il était facile de voir que Napoléon voulait que AI. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât l’art dont la nature l’avait doué, pour dire les choses, ou les faire dire aux autres. AI. de Talleyrand s’en chargea en effet, et ne perdit pas de temps pour amener l’empereur Alexandre sur ce sujet, dans les fréquentes occasions qu'il avait de 1e rencontrer. Ce prince , qui nvait la coquetterie de vouloir plaire A tout le monde, surtout aux gens d'esprit, et A AI. de Talleyrand plus qu'A tout autre, s'entretenait souvent et volontiers avec lui. AI. de Talleyrand n'attendit pas l'A-propos, mais le fit naître; car les jours étaient comptés, cl il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après s'élre fort étendu sur l'alliance, qui formait A Erfurt le fond de tous les entretiens, Al. de Talleyrand en vint A parler des moyens de la rendre plus solide et plus évidente , car il fallait qu’elle fut l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait tout indiqué : c'était d’ajouter aux liens politiques les liens de famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, A quelle grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu’A celle qui régnait sur la Russie, et dont lo chef était devenu son intime allié? — Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques les plus (laiteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore A lui ; car, lorsqu'il en faisait son ami personne) , il ne pouvait pas lui en couler d'en faire un beau-frère. ALlis ici il touchait aux limites de sa puis-

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