LIVRE XXXII. — OCTOB
sance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et seul inaitre, mais il l'était des affaires de l’empire, et non de celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse sévère et digne de respect, exerçait sur scs filles une domination absolue, et n'en cédait rien & personne. Or, si elle se taisait par déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu’une de ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu’avait occupé Marie-Antoinette, sur ce Irène relevé, il est vrai , jusqu’à surpasser la bailleur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une condescendance qu’il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans doute il parviendrait à bien disposer sa sœur, la grande-duchesse Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d’entraîner sa mère, et que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; tjue si, du reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fit une pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès. — M. de Talleyrand , fort satisfait d'avoir mené les choses à ce point , pensa que c'était aux deux souverains à finir l'œuvre commencée, et insinua à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu’il parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il n’était plus exposé à prendre un engagement qu’il sciait dans l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir avec Napoléon au premier entretien.
A Erfurt on se voyait tous les jours , plusieurs fois par jour, et on était pressé de tout dire, car la fin de l’entrevue approchait. Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu , lui exprima combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une personne de sa famille, et d'y venir embrasser une sœur, en venant y traiter les affaires des deux Etats. Mais il répéta à Napoléon ce qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il aurait à vaihere, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère, qu'il n’irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fil entendro qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent écoutées avec joie , et Napoléon y répondit par les témoignages les plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'ètre un jour plus que des amis, mais des frères, l'ne expression toute nouvelle de contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent enchantés l'un de l’autre '.
1 J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de la bouche même de -M. de
ER F U RT
On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières difficultés dé rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs ministres, MM. de RomanzofT et de Champagny, l'autorisation de conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante, qui dut rester profondément secrète.
Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d’une manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix , soit la guerre.
Toute ouverture parvenue à l’un des deux devait être communiquée surle-champ à l’autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et concertée.
Les deux empereurs convenaient d'adresser à l’Angleterre une proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile au cabinet britannique;
La base des négociations devait être l’w/i possidetis ;
La Franee ne devait consentir qu’à une paix qui assurerait à la Russie la Finlande, la Valachie et la Moldavie;
La Russie ne devait consentir qu’à une paix qui assurerait à la France , indépendamment de tout ce qu’elle possédait, la couronne d’Espagne sur la tète du roi Joseph ;
Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; mais les plénipotentiaires (et c’était la transaction convenue sur le point principal), les plénipotentiaires et agents des deux puissances s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte ;
De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie rencontrait l’Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce qu’elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était exposée à une rupture avec l’Autriche, la France et la Russie fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et feraient une guerre commune ;
Enfin si la guerre et non la paix venait. à sortir de la conférence d’Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l’espace d'une année.
Telle fut la rédaction à laquelle s’arrêtèrent MM. de Champagny et de Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les précautions à observer pour ne pas troubler l’union existant entre la France et la Porte, était une manière d’affranchir la Russie de tout délai, et de faire pourtant
Tallcyrand, et, en le confrontant avec tes pièces officielles, j'ai pn constater ù quel point il était irai.