LIVRE XXXII. — OCTOB
v reux; ceux-là seuls appellent les dangers qu’ils feignent de craindre. » Avec nne conduite droite, franche et simple, Votre Majesté rendra ses » peuples heureux, jouira elle-même du bonheur dont elle doit sentir le » besoin après tant de troubles, et .sera sure d’avoir en moi un homme dén cidé à ne jamais rien faire contre ses principaux intérêts. Que ses dé* marches montrent de la confiance, elles en inspireront. La meilleure v politique aujourd'hui , c'est la simplicité et la vérité. Qu’elle me confie » ses inquiétudes lorsqu’on parviendra k lui en donner, je les dissiperai n sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier mot : quelle » écoute son opinion, son sentiment, il est bien supérieur à celui de ses v conseils.
rt Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n’y r voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l’Europe et de Votre n Majesté, n
A cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph , comme le moyen le plus sur de faire éclater les vraies dispositions de l’Autriche, et de l’engager dans son système, ou de la placer dans un embarras , duquel il l’obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la guerre r quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs, étaient successivement repartis. Le li au matin, Alexandre et Napoléon montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d’Erfurt à côté l’un de l’autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent ensemble une certaine étendue de chemin ; puis ils mirent pied à terre abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, sc promenèrent quelques instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu’ils s’étaient dit tant de fois sur l’utilité, la fécondité, la grandeur de leur alliance, sur leur goût l’un pour l’autre, sur leur désir et leur espérance de resserrer leurs liens, puis s’embrassèrent avec une sorte d’émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de l’intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment. Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal. Alexandre et Napoléon sc quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi la main, l’un du haut de sa voiture, l’autre du haut de son cheval. Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs projets du moment, aucun ne devait se réaliser !
Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques
heures après, laissant dans le silènee et la solitude cette petite ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte, d’éclat, de monveinent, et la replonger ensuite dans sa paisible obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre où fut donnée celle prodigieuse représentation des grandeurs humaines.
Napoléon parti d’Erfurt le 14 octobre fut rendu le 18 au matin à Saint- Cloud. Par l'entrevue qu’il venait d’avoir avec l’empereur Alexandre il avait atteint son but , car l'Autriche était contenue , pour le moment du moins ; il avait lé temps de faire dans la Péninsule une campagne courte et décisive ; aux impressions produites par les affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins pénibles; l'événement de llaylcn, très-connu de l’Europe, très-peu de la France, se trouvait effacé par l'événement d’Erfurt, connu de tous; et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, 11 était possible que l’Angleterre intimidée consentit à écouter des paroles de paix.
A peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces navales à Boulogne d’embarquer de la manière la plus ostensible les deux messagers envoyés d’Erfurt, et désignés comme courriers, l’un de l’empereur de Russie, l’autre de l’empereur des Français. Le message dont ils étaient ehargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre des deux empereurs au roi d’Angleterre, pour lui offrir la paix, en termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu’il était adressé par Leurs Majestés l’empereur des Français et l’empereur de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu’ils venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble , et qu’ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulnit ainsi faire peser sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et frapper aussi l'imagination de3 Anglais par la possibilité d’une nouvelle expédition de Boulogne.
Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à l’exécution de scs derniers ordres, et de partir ensuite pour l’Espagne, afin de diriger lui-méme les opérations militaires avec l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu’il lui importait plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l’Angleterre la ressource de l'insurrection espagnole , et rendre plus tut disponibles ses armées dans le cas d’une reprise d’hostilités avec l’Autriche, ce qu’il regardait toujours comme possible au printemps suivant. Eloigner néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l’une la pensée de la paix, pour ôter à l’autre la pensée de la guerre, fut le double motif qui dicta ses dernières dispositions. ,