LIVRE XXXII. — O CTO B
inutilement ses troupes, cl de leur ôter toute confiance dans l’autorité qui les commandait. Pour couronner cette triste campagne d'automne sut 1 libre , il avait projeté, ou l’on avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en abandonnant au hasard les communications de l’armée avec la France, et en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des lût) mille hommes qu’il amenait d’Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié d’une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de ne tenter aucune opération , de laisser les insurgés de droite sous le général Blake s’avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous les généraux Palafov et Castâîios s’avancer jusqu’à Sanguesa, plus loin même, s’ils le voulaient, parce qu’arrivé bientôt au centre, vers Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, Comme il disait, la guerre d’un seul coup. Le major général Bert hier partit le premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l’état-major, y mettre chaque corps en place , et pour que Napoléon en arrivant n’eût plus qu'à donner les ordres de mouvement. Napoléon , après avoir ouvert le Corps, législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, do les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voix tranquille et laborieuse qu’ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de Romansoff cl de Champagny le soin de conduire la grando négociation entamée avec l’Angleterre, quitta Paris le 2‘J octobre pour se rendre à Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse existence, le virent avec une sorte d'appréhension s’exposer au milieu de ce pays de fanatiques, oii le général üobert était mort d’une balle tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus à la balle tirée d’un buisson qu’aux centaines de boulets qui traversaient le champ de bataille d'Eyiau , il partit plein de confiance, et caressant l’espoir d’infliger aux Anglais quelque désastre humiliant.
Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu’il croyait pouvoir dominer l’Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples croisières. 11 avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer dt>6 soldats et des vivres dans les colonies, d’en rapporter du sucre et du café pour le compte du commerce , et de pratiquer la course chemin faisant. II avait en outre ordonné deux fortes croisières, l une sous le contre amiral Lbermite, partant avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude, partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient, toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales, et
opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flottc.de ' Fiessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles Britanniques, vers la Méditerranée. 11 avait toujours l'intention de tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de s’emparer de l'ile de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir, «ous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des Deux-Sîciles entièrement reconstitué.
Tandis qu’il était en route vers l’Espagne, les négociations, comme nous l’avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM. de Champagny et de Romanzoff, d’après les conseils de M. de Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à pénétrer en Angleterre, car l’ordre le plus précis était donné à tous les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit, qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa, sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux.Dunes. On fit d’abord difficulté d’admettre ces deux courriers; puis on expédia le russe & Londres, en retenant le français aux Dunes. Un ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres. On eut beaucoup d’égards pour les^deux courriers, en les plaçant néanmoins sous la garde d’un courrier anglais, qui ne les quitta pas un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff, annonçant qu’on enverrait plus tard la réponse au message des deux empereurs.
Cet accueil si déGant, accompagné de tant de précautions à l’égard des deux courriers, n'indiquait guère le désir d’établir des communications avec le continent. Les esprits, en effet, n’étaient point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les propositions de paix dès qu’on en faisait quelqu’une à son gouvernement, et qu’elle blâmât volontiers l’obstination du cabinet à continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses causes. D'abord., si après Tilsit la guerre avec tout le continent, avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s’était bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de celte guerre générale n’étaient pas en réalité fort graves. Elle n’en avait pas un ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l’Océan, elle pouvait se rire des efforts de tous scs adversaires. Elle était Gère de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements , car elle n’avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de tenter plus d’entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit. Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une eitré- TOMI IV. 23