‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 85 sur 186 · LIVRE XXXIII. — XOV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIII. — XOV

.Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voit, ou par écrit , son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables , dont il avait à se plaindre '. Il ordonna l’abandon de tous les marchés que les entrepreneurs n'avalent pas exécutés , la création immédiate à Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait les draps du Midi k faire des habits ; contremanda tous les envois de grains et de bétail pour ne porter scs ressources que sur l'habillement, lit construire k Bayonne des baroques pour y loger les quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en remplir les cadres , passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la frontière, alla coucher k

est à Lodosa, le maréchal Xey à Lngroiio. L’ennemi nous a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés prendre nos positions.

» Le géhéral Sébastian! avait reçu ordre -de laisser à Murguia le 5* régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, la moitié du régiment avec le colonel : de manière qu’il va fourrer la moitié d'un régiment "de dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller k cheval. Ah! mou cher général, si voua pouviez coopérer & me sortir de la maudite galère où je suis, tous me rendrics un grand service ! Combien je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les choses doivent rester dons l'état où elles sont !

» Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d’une manière un peu vive de ce qu’on a retenu une de ses divisions k Durango. Il aurait peut-être préféré trouver l'ennemi ù Mondragon et à Satinas. Chacun a son goût et sa manière de voir.

» Le roi aurait grande envie 'de faire atluquer f ennemi à Durango, mais je crois qu’il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais très-certainement le succès est assuré. 11 est vrai que si on attend encore quelques jours, et que M. Blako ait la bonté de rester où il est, il aura de la peme à eu sortir. L'obstination de ce général me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite. Mais comment prendre un parti lorsqu'un n’est pas le maître?

» Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je sais cl tout ce qui se passe. Je n’ai d’autre désir ni d’autre intérêt que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis sur le frêne d’Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque utilité, faites-eu usage comme vous l'entendre*, i

f Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejcan, remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.

Au ministre De jean , directeur de l’administration de la guerre.

, « Hxyoane, le 4 novembre IHrtH.

» Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verres comme je suis indignemeut servi. Je n’ai encore eu que 1,400 habits, que 7,000 capblcs au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu de 129,000. Je manque de tout ; l'habillement va au plus mal ; mon armée qui va entrer en campagne est nue , elle n’a rien. Les conscrits ne sont pas habillés ; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des convois qui m'étaient nécessaires ; il fallait les faire partir en règle, et y mettre ù la tète un officier ou nn commis, et alors on eût été sûr de leur arrivée.

> VrtUa trouverez ci-joint des lettres du préfet de la (iirondc et un rapport de l’inspec-

SO JIO-SIKRH.l.

'l’ulosn, et le lendemain 5 ae rendit à Vitloria, où ae trouvait le (|uprtier général de son frère Joseph. Il voyagea à cheval , escorté par la cavalerie de la garde impériale, et entra de nuit à Vitloria, désirant ne recevoir au» cun hommage, et se loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût , qui était de vivre en plein air, et d’étre le moins possible auprès de son frère. Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais calcul. 11 sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait secondaire , comme il l’avait déjà remarqué pendant leur commun séjour à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser au* yeux des Espagnols la première place. Il voulait aussi n'ètro en Espagne que général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les exerçant impitoyablement, jusqu’à ce que l’Espagne se soumit. Il consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur. Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.

tour aux revues Dufresne ; vous y verre* que tout est vol et dilapidation. Mou armée est nue, et cependant elle cnlrc( en campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d’argciif, mais ccst autant de jeté duris l'eau. »

Au ministre Dejean , directeur de C administration de la guerre.

• Tolosa. le 5 novembre 1808.

* Les vivres qui sont A Bayonne- ne seront pas consommés. 11 ne manque pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens d’ordonner que la réserve de boeufs soit conlremandéc ; elle est inutile, ce sera une économie de 2 millions.

* Ce qu’il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je uc manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes ordres n’a été exécuté parce que l’ordonnateur n’est pas sûr, et qu’on ne traite qu’avec des fripons. 11 faut envoyer à Bayonne un ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux poiut de marchés. Vous savex que les marchés nr produisent que des friponneries.

i J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Euvoyez-y un directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du préfet, qui requerra le local et le* ouvriers. Parlez bien du principe qu’on ne fait des marchés que pour voler ; que qufcndou paye, il n’y a pas besoin du marchés, et que le système de la régie est toujours meilleur.

■ Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection V Comme on fait dans les régiments : mettre un commissaire des guerres probe à lu téta de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs sous ses ordres, comme employés de l’atelier, et charger trois officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de surveiller la réception , de ne recevoir que de bons habits. Il n’y a pas besoin de marché pour tout rela, on mettant de f argent à la disposition dudit commissaire. ,

i Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d’avoir un bon adjoint au commissaire dos guorres, qui venille mettre sa réputation à bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et deux maiires tailleurs Sortant des corps, honnêtes et experts. - Moyennant ces cinq iudividus, cot atelier marchera parfaitement , et je veux aioir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.

» Quant & l'activité, si on veut confectionner 10, (MH) habits par jour, on lea confectionnera, parce qu’il ne sera question que de requérir des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d’après ces principes, .tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais. Pour votre règle, jo ue veux plus de marché; et quaud je ne ferai pas confectionner par les corps, il fnmh'a suivre cette métliode. »

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A peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de aon frère , qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer sur-le-champ les operations décisives qu’il avait projetées.

Pour comprendre les remarquables opérations qu’il ordonna en cette circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de septembre et d’octobre, mois employés tant à Paris qu’à Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de troupes.

l<es Espagnols, doublement enthousiasmés du. triomphe inespéré de Baylen et de la retraite du roi Joseph sur l’Ehrc, étaient dans le délire de la joie et de l’orgueil. Ce n’étaient pas quelques conscrits, accablés par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-méme. Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu’à réunir une masse de cinqrent mille hommes, à porter ces cinq cent mille hommes au delà des Pyrénées, c’est-à-dire à envahir la France. Dans les négociations avec les Anglais, qu’ils savaient vainqueurs aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et désiraient même le secours d’une armée anglaise, mais ils le demandaient sans y attacher le salut de l’Espagne, qu’ils se chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance étrangère. Qu’on se figure la jactance espagnole, si grande en tout temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.

Ce qui pressait le plus, et ce qu’il y avait de plus difficile, c’était de constituer un gouvernement ; car depuis le départ de la famille royale pour Compiègne et Yalençay, depuis la retraite de Joseph sur l’Ebre, il n’y avait d’autre autorité que celle des juntes insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité extravagante, qui sé divisait en douze ou quinze centres ennemis les uns des autres. A Madrid, autrefois centre unique de ]*adminjstration royale, il n’était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que haï pour n’avoir opposé à l'usurpation étrangère d’autre résistance qu’un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à l’ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s’était servi avant. 1780, et dont après 1780 on ne voulait plus tenir aucun compte, parce qu’ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d’une ambition patienté et tenace, il ne désespérait pas de s’emparer du pouvoir, et crut en trouver l’occasion

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SOMO-SIKRKA.

dans le massacre d’un vieillard, don Luis Vigirri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la Paix, oublié depuis longtemps, mais rappelé malheureusement à l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur traître à son maître. I/inforluné don Luis ayant été égorgé et traîné dans les rues, le besoin d’une autorité publique se fit universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un gouvernement central.

Ix?s généraux espagnols s’empressèrent en effet de venir triompher à Madrid , et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec les Vafenciens elles Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal Moncey, et Castanos avec les Andalous, vainqueurs trop réels du général Dupont: L’enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il était mérité, si le bonheur peut être estimé à l’égal (lu génie. Mais les juntes n’étaient pas d’humeur à subir la prépondérance du conseil de Castille, et à se contenter d’une simple participation au pouvoir, sous la direction suprême' de ce corps. Pour unique réponse, toutes (une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître une autorité qui n'avait été jadis qu’une autorité purement administrative et judiciaire, et qui récemment ne s’était pàs conduite de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu’elle ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu’elles constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de vues que de prétentions. D’abord toutes jalousaient leurs voisines. Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune s’attribuant l’honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu’elles auraient commencée sans le sage Castanos. De plus, cette même junte de Séville entendait devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle voulait par voie d’adhésions successives attirer toutes les autres à elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d’one part celifi de Galice, de Léon, de Castille, de l’autre celui des Asturies, tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de Saragosse, n’avaient aucune de ces ambitions exclusives, et se prononçaient pour la formation d’un gouvernement unique, placé au centre de l’Espagne, mais non à Madrid, afin d’éviter la domination du conseil de Castille.

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