‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 9 sur 186 · LIVRE XXIX. — DÉC · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — DÉC

voulait accorder qu'à certaines conditions. .\f. de Meneval alla pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les bras de son frère, l’aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il était des deux frères celui qui n’avait aucune puissance, mais poussée peut-être au delà de ce qu’une dignité bien entendue aurait exigé. L’entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile. Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV, renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une résolution plus radicale, cependant il n’excluait pas de ses projets cette espèce de moyen terme. 11 voulait donc que Lucien Bonaparte lui donnât une fille qui était issue d’un premier mariage, pour la faire élever auprès de 1* impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et l’envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S’il ne se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter par le moyen d’une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de Portugal , ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles, mais ils furent demandés avec autorité, refusés avec fierté , et les deux frères se séparèrent émus , irrités , point brouillés toutefois, puisque une partie de ce que désirait Napoléon , l’envoi à Paris de la fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15 décembre.

Des dépêches venues d’Espagne et de toutes les parties de l’Empire l’y attendaient, et il avait plus d’une résolution à prendre. Les lettres de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV demandant une princesse française et la publication du traité de Fontainebleau , lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il n’était définitivement fixé sur aucun, bien qu’il inclinât, comme nous l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu’il avait reçu les lettres du roi Charles IV, qu’il en appréciait l'importance, mais qu’absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s’occuper de celles d’Espagne avec l’attention dont elles étaient dignes, et que, de retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces lettres méritaient. U insista de nouveau pour que le traité de Fontainebleau restât secret quelque temps

ARAXJUEZ.

encore; et quant à M. de Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements, il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un point : c’était la défense d’afficher aucune préférence pour les partis qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté penchait le cabinet français.

Il n’était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d’Italie, Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire, donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses forces, tant en deçà qu’au delà des Pyrénées, de manière qu’il put, quelque parti qu’il adoptât, n’avoir qu’une volonté à exprimer, lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l’état de l’Espagne contribuait à lui persuader que le moment d’une crise était proche; car il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d’inspirer patience à Ferdinand, et de contenir l’indignation de la nation espagnole. 11 voulait donc être prêt à profiter d’une occasion, et avoir pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni la grande armée ni l’armée d’Italie, qui lui servaient l’une et l’autre à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission. Indépendamment de l’année du général Junot, nécessaire au Portugal, il avait préparé, comme on l’a vu, deux autres corps, celui du général Dupont et celui du maréchal Mon ce y, et il ne jugeait pas que ce fût assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la roule de Burgos et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement à gauche se porter sur Madrid , tiendraient en respect la capitale et les deux Castilles. Mais la Navarre, l’ Aragon, la Catalogne, provinces si importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et par les places quelles contenaient, lui semblaient devoir être occupés, sinon par des forces qui s’y transporteraient immédiatement, du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il voulait donc avoir deux divisions préparées, l’une qui, placée près de Saint-Jean-Picd-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter sur Pampclune; l’autre qui , réunie à Perpignan, pourrait également entrer à Barcelone, et s’emparer de cette ville ainsi que des forts qui la dominent. Maitre de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s’avancer sur Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l’Escurial, il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d’introduire de nouvelles forces dans l'intérieur de l’Espagne. En attendant il lui suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L’armée du général Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques

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