‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 11 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Normands maîtres du Gutcntin. — Destruction des monastères et des châtçaux. — Les lies sont ravagées. — Arrivée de Roll en Neuslrie. — Les campements Normands. — Le Haguc-Dick.

Les incursions qui affligèrent le Cotentin et ses Iles furent trop fréquentes pour qu'on puisse leur assigner un ordre chronologique et méthodique. Depuis 841, elles furent, nous le croyons , à peu près continuelles. A cette date , les Normands qui, des côtes du Bessin, étaient allés jusqu'à Livry , à plus de six lieues de la mer, assassiner Tévôque de Bayeux , saint Sulpice (i), avaient, pour ainsi dire, pris à revers la Presqu'île qui devint un champ ouvert à leurs ravages; ils n'épargnèrent que les points suffisamment for-

Ci) Gest. Norm. ap. Uuchesne, p. 1. — Chron. saneli Stephani eadom. (ap. eod.) p. lOKî. — GcUL CkrisL t. XI, col. 3B1. — Hormant — HUt. du diocèse de Bayeux, t. l, loc. prop.

tifiés pour résister à leurs bandes organisées plutôt pour les surprises et le pillage que pour des eTspéditions régulières.

II ne faut pas oublier, non plus, que la population du littoral, depuis la Dives jusqu'au delà des Veys , était loin d'être hostile aux assaillants ; elle voyait en eux des compatriotes ; elle parlait une langue analogue ; conservait le souvenir, si ce n'est la pratique extérieure, du paganisme septentrional ; et se joignait , sans répugnance , à ceux qui s'attaquaient à ses maîtres étrangers, pour la plupart, à sa race et à ses mœurs. Il nous paraît évident que dans ce que nous nommerons la Neustrie maritime, les classes sociales inférieures, nous ne parlons pas des autres, eurent beaucoup moins à souffrir des incursions normandes qu'on ne le suppose généralement. Ce sera plus tard , une des causes qui nous feront comprendre la facilité avec laquelle les nouveaux conquérants s'établirent dans cette même contrée.

Mais, en revanche , les résidences de l'arislocratie et les monastères furent attaqués avec une ardeur furieuse (4). Le trouvère Benoît, en décrivant rapidement les ravages inouïs qui firent de noire pays comme un vaste désert, achève son tableau par ce trait empreint d'un sentiment si profondément triste et vrai que la forme en devient poétique :

(1) c Sempres maneis les chevaliers 1 Envairenl ircytuz premiers » Quiva^sa/eiTi^n^ sedefendeint.

Chron. de Norm. par Benoisi, t. I, p. :^d (éd. de l'iniprim. impér.)

t Des abeies, des covenz » U tant aveit de saintes genz » Qui si vilement furent traitées > Arses, fundues et bruisécs » Que vos direit l'om de Normandie !

(eod. t. 1, p. 43.)

> Nuls de confort n'a^^oir fiance .

> Ne de salu l»n espérance (1). >

Le trouvère Wace , de Jersey , complète ce lamentable tableau, en nous donnant des détails qui ne se rencontrent dans aucun autre chroniqueur, et qui doivent leur précision et leur intérêt tout particulier à la connaissance personnelle que l'auteur avait des lieux où il était né et des tradjlions qui s'y étaient conservées.

Le Cotentin fut envahi de toutes parts :

< Normendie ont avirortnée 1 E Bretagne très qu*à la méc ,

> E de Gostentin les contrées

B Ont détruites et désertées (2). >

La principale ville, Valognes qui avait remplacé l'antique AUauna, fut prise , saccagée et incendiée (3). Les abbayes du Ham, de Nanleuil et du Vrcel (4) éprouvèrent le môme sort; et les châteaux de Abillant (5), Révonminic, Gariltant, Mont-Haguey (6), Méliant , Latolette, Saint-André, Bruchamport (7), Paillard , Montebourg et Cherbourg furent si entièrement ruinés, que les noms mêmes de la plupart d'entre eux sont devenus des énigmes, dont les plus savantes recherches n'ont pas réussi à donner la clef.

(I) Eod. p. 44.

(i) Roman de Rou, t. l, p. 19.

(3) Id. eod. loc.

(4) Id. t. 1, p. 20

(5) « Abillant siet sus Saireport > (eod loc). On conjecture, d'après celte mention, que ce château était situé près de Barfleur.

(6) Moni-Haguèy est probablement Montaigu-la-Brisette, qui plus lard devint un chef-ticf dépendant du duché d'AIençou.

(7) Peut-être hra-Bruciuin — M. Pluquct suppose que ce chJloau pouvait être Brucamp dans le Val-de-Saire.

iS4 LES ROIS FRANCS

Les Iles ne pouvaient se soustraire aux impitoyables ra> vageurs; elles étaient au centre de la tempête; aucune d'elles n'y échappa ; le poêle historien les énumère toutes.

f De sa gent c de sa contrée , » En plusors liex part la ruine.

» Ke firent la gent sarrazine » En Auremen , en Gueroesi » En Saire, en Erin, en Gersi > E le rivage contre moût » De si ke Brelaine sont (1). »

Les côtes des trois principales îles du groupe furent atteintes sur leur étendue entière, aussi bien celles qui font face à la Bretagne-Armorique que celles qui touchaient à la Neustrie. Nous le voyons par les deux derniers vers que nous venons de transcrire ; et le détail qu'ils nous donnent, semble indiquer que , jusqu'alors, les incursions normandes s'étaient faites, sinon exclusivement, du moins principalement par l'est, et que les parties occidentales avaient eu moins à en souffrir. Le voisinage du Cotentin qui rendait si facile et si prompt le passage d'un rivage à l'autre suffit pour expliquer ce fait qui, chose remarquable, est confirmé par la différence sensible qui existe encore de nos jours , spécialement à Jersey et à Guernesey , entre la population de l'est et celle de l'ouest , celle-ci ayant conservé , dans son apparence cl son langage , un caractère plus celtique que celle-là (2).

Il résulte, en outre, du récit de Wace que les plus petites lies étaient habitées à cette époque, puisqu'elles furent

(\) Romctn de Rou, t. l, p. ^1. — On reconnaît facilement sous leur forme particulière Aurigny, Guernesey, Serk, Herm et Jersey. (2) Brock Tupper*s Hiêlary of fitMfiMiey, p. 10.

ravagées comme les autres. Les établissements fondés par les missionnaires disparurent. Nous en retrouverons plus tard quelques-uns qui furent l'objet de nouvelles donations par les nouveaux possesseurs du sol devenu le sol normand ; mais ils ne reparurent pas tous , et la chaîne des temps et souvenirs fut brisée entre eux et ceux dont ils recouvraient les ruines.

Il ne faut pas , du reste , croire , ainsi que pourrait le faire supposer le Roman de Rou , que l'invasion du Gotentin et de ses lies fut l'œuvre d'un seul homme et d'une seule expédition. Wace, aussi bien que Dudon et que Benott, attribuent à Hastings et à son prétendu pupille Biœrn toutes les incursions et tous les ravages qui eurent, en réalité, pour auteurs de nombreux chefs de bandes, qui débarquèrent successivement sur nos côtes pendant de longues années. La Chronique de Fonienelle à laquelle nous avons déjà emprunté tant de renseignements précieux , car ils ont un caractère de netteté qu'on trouve rarement ailleurs , nous fournit encore une preuve qui nous semble positive.

L'abbaye de Pontenelle avait été, comme toutes les autres, attaquée et pillée: ses habitants n'avaient sauvé leur vie et ce qui avait pu échapper au désastre , qu'en payant une rançon considérable aux Normands. On était en 862. Redoutant le retour de ces derniers , les moines enlevèrent les reliques de Saint Wandrille et de Saint Ansbert et s'enfuirent avec elles. Peu de temps après, d'autres barbares, arrivant par la Seine , achevèrent^ par le feu , la destruction de tous les bâtiments et de l'église. « Et quand, ajoute le chroniqueur, 3> pendant presque dix-huit années consécutives, par des » incursions redoublées et conduites, cependant, par des D chefs différents , un tel fléau l'eut frappée sans re- » lâche , la côte occidentale ée$ Gaules , entourée par les » larges replis de la mer britannique, fut à la fin réduite à

iiS LES ROIS FRANCS

» n'ôtre qu'un désert et une solitude (1). »

Pour les historiens normands originaux , la longue séiie des misères que le pays avait subies, s'arrête à l'apparition de RoU; ils regardent le nouveau chef de bandes comme le puissant pacificateur , le sage et prudent organisateur qui ramène la paix et la justice dans les lieux d'où elles étaient depuis si longtemps exilées. L'excès du mal est arrivé à son dernier degré ; il n'y a plus, à les en croire, que sauvages forêts, villages incendiés, habitants égorgés, monuments renversés , institutions détruites ,. lorsque le génie bienfaisant monte sur cette scène de désolation, et y ranime, comme par enchantement , la vie éteinte et les germes de grandeur qui s'y développèrent avec une rapidité non moins merveilleuse.

Pendant dix-huit ans à partir de 862, d'après le moine de Fontenelle , la barbarie , en s'acharnant sur l'occident de la Neustrie , prépare le triomphe que le premier duc normand va remporter sur elle-même ; et c'est pendant celte période que doivent se placer, à des intervalles plus ou moins éloignés , mais impossibles à déterminer, les événements que le récit de Wace présente comme s'ils s'étaient accomplis simultanément. Si l'on suit les indications que nous venons de mentionner , l'arrivée de Roll dans notre contrée aurait eu lieu vers 880. Gela ne concorde pas avec les dates de 875 et 876 données par Dudon et le Livre noir de Coutances (2); mais l'auteur de la savante Efude /listoriqve

(1) «Cumque tanla lues per continuos ferc decem et oclo annos crebris » inupUonibus suh variis lam»^n ducibus nullatenus desisteret, occidenlalis » galliarum piaga largiori sinu Maris 1 rilaonici recepla, in deserlum est atque » soUludinem tandem redacta. > {Chronic. Fonian. ap. Spieileg. t. III, p 2r»I.)

(-2) Gall. Christ t. XI, p. 807.

et critique sur Dudon (i), démontre qu*il y a là une erreur évidente, et que la date la plus probable est celle de 882. La Chronique de Fonienelle , on le voit , fournit un terme moyen qui , nous le croyons , est le vrai.

Il faut donc, si Ton veut arriver à l'exactitude historique , autant, bien entendu, qiie Téloignemcnt des temps et la nature des documents le permettent , rechercher ce que les amplifications oratoires du Doyen de Saint-Quentin et les descriptions poétiques des trouvères Wace et Benoît renferment de positif et de justifié par une saine critique.

Ainsi , Hastings , ce bouc émissaire des malédictions des chroniqueurs qui tous ont écrit sous les successeurs de Roll , n'est que le type des nombreux Rois de la mer — Sœ- Kong — et des Jarls (2), qui , de la presqu'île danoise , des Ijouches de TËlbe et de la Norwège , amenaient leurs flotilles au pillage de l'empire franc en décadence. C'est sur tous et sur chacun d'eux que doit tomber ce torrent d'épithètes injurieuses que Dudon entasse dans ses vers et avec lesquelles il épuise le riche arsenal de la langue latine.

Roll , à son tour , n'a aucun droit à ces pompeux éloges si libéralement adressés aux fondateurs de dynasties, que leurs descendants se plaisent à grandir pour paraître euxmêmes plus grands, il ne fut d'abord qu'un chef secondaire;

(l) Mém. des Antiq. t. XXIII, p. H el suiv.

(i) Aujourd'hui Earl en anglais, synonyme de comte. Dans le lom. VII des HisL de France, dom Bouquel donne, à la table, une liste des reges et duces normands; parmi les premiers il mentionne Horieus ei Maurus; et, parmi les seconds : AstagnuSy Baretus, Berno, Godefridus, Hastem, HaslinQy Herioldus, Oscheri, Bagenarius, Bainerius, Bodolphus, Bollo, Boricus et Welandus. Cette liste est loin d'être complète ; on pourrait y faire de nombreuses additions en parcourant les divers historiens. — On citerait par exemple: Incon (Chron. de Frod ad.ann. 931.) Ketill, Gerbon (Hist. de Bicher, Uv. 1, chap. XI,) Haigrol, Bolhon, etc., etc.

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mais il eut , comme bien d'autres , Theureuse fortune d'arriver avec l'occasion propice, et l'habileté de la saisir. Il eut, surtout > une rare constance ; et cette qualité est, peut être , ce qui doit le distinguer de ses devanciers. Depuis l'époque de sa pfemière expédition jusqu'au traité qui lui donna un royaume , il ne s'écoula pas moins de vingt-neuf ans — 882 à 911 ; et encore , à ce dernier moment , il est plus que douteux qu'il eût soumis le Gotentin.

Ce qui est certain , c'est que nous possédons des dates qui démontrent la permanence, pendant quarante-sept ans, au moins, avant la convention de Saint-Clair-sur-Epte , du séjour, dans noire contrée, de RoU et des chefs qui l'y avaient précédé. La conquête de la Neustrie occidentale par les derniers représentants de la barbarie , fut donc loin ' d*êtrc rapide^ ainsi que la lecture des historiens primitifs le pourrait faire penser. Les expéditions normandes en France et en Grande-Bretagne devinrent, chez les peuples du nord de l'Allemagne , une habitude et un besoin , comme l'est de nos joui's , pour les descendants de ces mêmes peuples , l'émigration en Amérique. Seulement, à la difTérence des temps et du but, la lutte des races , l'antagonisme des religions et les ardeurs sauvages des appétits matériels apportèrent , sur le sol envahi , le meurtre et les ruines , au lieu du travail fécondé par la liberté ; mais , en même temps , un sang plus actif et plus fort, et tel quil le faut pour rendre aux civilisations vieillies ce qu'elles perdent sous l'énervante înflut*nce des gouvernements absolus.

Les Iles situées près des côtes et des presqu'îles furent exclusivement consacrées par les pirates aux seuls établissements permanents que comportaient leur mode d'attaque et leur système de défense, c'est-à-dire, aux camps' retranchés dans lesquels ils se préparaient à leurs incursions, déposaient leur butin et se réfugiaient en cas de nécessité.

A l'extrémité de la presqu'île du Gotentin , ils avalent, dès

ET LES IMVA«IONa NOftftlANDES. 1^9

les premiers temps de l'apparitico de Hasltiogs, et peut-être antérieurement, exécuté cet éaoi*nie retranch/ement, dont les vestiges se voient encore, et qui est si connu sous le non) de Hague-Dike, Us possédaient là, sur une superficie de plusieurs lieues carrées (1), un vaste camp admirablement choisi et dans lequel aucune armée, à cette époque , n'eût été ni assez puissante , ni assez bien organisée , pour pénétrer ou même les inquiéter. Un fossé profond creusé d'une mer à Tautre , les défendait du côté de la terre ; et , vers rOcéan , une gigantesque muraille de falaises granitiques formait un rempart continu qui ne s'abaissait que pour donner accès dans le petit port d'Omonville , le meilleur mouillage de tout le littoral et le plus fréquenté sous la domination romaine (2). Du haut de ce promontoire , les Normands dominaient sur les deux éléments où nul, désor-. mais, ne leur résistait plus.

Ils avaient aussi , de bonne heure , formé un autre établissement permanent sur la pointe de Maisy , à l'embouchure de la Vire, près du» Grand- Vey. C'est de là que partaient les expéditions qu'ils dirigeaient sur le Bessin et le Cinglais (3).

Mais les îles voisines leur offraient des conditions de sécurité bien plus favorables encore , puisque , à elles seules , dans leur isolement au milieu d'une mer périlleuse pour des navigateui^s moins intrépides et moins exercés qu'eux , elles constituaient comme des forteresses naturelles où se trou-

(l) Diaprés une mesure prise par le géomètre du cadastre m ISSi, celle superficie élaii de 4,SS0 arpents métriques (Voy. Bechwehes iur le Mague- Dike, par M. de Gerville, (JHém. des Aniiq. t. VI, p. 19^.)

{%) Etuâfis sur le dépariemeni de la Maneke, v° Ome^mùillela-

Rogue.

(3) Chronique de Mégissier, p. 4^, verso (édil de 1610).

vaient rassemblés» à Fabri de toute atteinte, les choses nécessaires à la vie, au ratitaiilement et aux réparations des navires, les dépôts militaires et les produits du pillage. Aussi les Danois , avant de se jeter sur le pays désigné à leurs attaques et de s*y établir dans leurs retranchements, choisissaient-ils toujours, comme centre ou base d'opérations, une de ces îles du littoral où ils attendaient les vents et Toccasion favorables. Wace nous en fournit une preuve pour l'expédition en Bretagne qu'il place immédiatement après l'envahissement de l'archipel du Cotentin , et dont il attribue le commandement à Hastings. Après avoir pris et pillé l'abbaye de Saint-Florent , sur la Loire ,

« Lor nés en une ile atachièrent ;

» D'ilau murent , la repairierent ;

9 Coruz sunt li dui parz de Tère ,

» Vunt et reviennent corne à fére (1). >

L'île dont le trouvère parle ici était Noirmoutiers. Là , d'après d'autres chroniqueurs,, au milieu d'une levée circulaire , des huttes groupées comme un village furent construites ; elles servaient à renfermer des troupeaux de captifs enchaînés et à protéger les ravisseurs dans l'intervalle de leurs courses (2). Les îles de la côte anglaise, comme Mersey, Thanet, Sheppey, Wight, Branksey et Portland furent occupées de la même manière et dans le même but (3). Celles du Cotentin ne pouvaient manquer de l'être ; elles le furent en 867 (4).

(i> Roman de Rou, i 1, p. il. — Benoit, t. 1, p Z^. (i) Ei$i de France de D. Bouquet, t. VU, p. .^60. — Adehyald De Mirae, taneli Benedicêi.

(3) Chron. angl. saxcnnet passim.

(4) Ob$ervation$ on the tolls of the Norman Exckequer by Stapleton, t i, p. LU.

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