‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 13 sur 64 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Cession de la Normandie à Roll. — Les Bretons. — Les chefs danois dans le Gotcntin. — Causes principales de l'organisation rapide de la domination normande. — La Normandie romaine et la Normandie danoise.

La cession de la terre marmc (1), depuis l'Eure jusqu'au Couesnon , consentie au chef normand qui alla achever la conquête de la Normandie dans les plaines de la Beauce , ne changea rien, — les pages qui précèdentront d'avance indiqué, — à la situation des Iles et de la Presqu'île, si intimement unies

i\) Roman de Rou, t. !, p. 95. — Chronique des Ducs, etc., par Benoît, t. !, p. Î05. — Dudon, de Saint-Quentin, liv. II, § 2*» et sulv.

dans leur histoire. Le prétendu traité de Saint-Clair-sur- Epte , qui jamais ne fut écrit , ne tit que reconnaître un fait et le convertir en droit; car Charles-le-Simple n'était pas plus le maître de ne pas donner à Roll le pays dont il s'était emparé, qu'il ne Tétait de le mettre en possession de celui que Charles-le-Chauve n'avait pas eu le pouvoir de refuser au duc breton Salomon.

Roll, en effet, ne posséda réellement ni le Cotentin, ni ses Iles ; et aucun document ne prouve qu'il ait même jamais franchi la Vire et dépassé Saint-Lo. Il se contenta , en 890 , de ravager ce pays qui se laissa piller sans résistance, et remonta sur ses vaisseaux qui le conduisirent sur les côtes de l'Aquitaine (1). Nous ne prétendons pas dire parla, quoique la question ait été vivement débattue , que la donation de Charles-le-Simple ne comprît pas, à titre d'alleu perpétuel , — quasi fundum et atoduw in simpitemum, — toutle territoire qui reçut le nom de Normandie , et , à titre de fief, la Bretagne qui devait faire vivre le nouveau souverain, — utexeâ viveret (2) ; mais, ce que nous regardons comme certain, c'est que , d'une part, les chefs bretons n'avaient point abandonné leurs anciennes prétentions sur cette partie de la Neustrie , et que, d'une autre part, Roll n'était pas le seul chef danois qui s'y fût établi , et que celui ou ceux qui s'étaient maintenus soit dans les lies, soit dans la Hague, ne paraissaient pas accepter, avec une docilité absolue , son nouveau titre et sa nouvelle autorité.

Le château de Saint-Lo avait, sans doute, été assiégé, pris et pillé en même temps que Bayeux ; mais, en 889, Alain , duc de Bretagne , restituait à l'évoque de Nantes ,

(1) Bieherii hist. p. 9. — c Ac cum multa rcrum praeda nullo reni- » tente redeunt. Tam felici crgo sticccssu clati , per exteriores Britanniae » fioes secus Andegavum Atiuitaniam irrumpunt. »

(2) Dudo, lib. II, § 38.

Landrau , les biens qui avaient autrefois appartenu à l'église Saint-Pierre et Saint-Paul et qui étaient situés au lieu dit Canabiacus (i) ; el Saint-Lo , en 890, était considéré, par l'annaliste de Metz , comme dépendant du territoire breton (2).

Quant aux chefs normands établis dans cette région , il nous paraît évident que, s'ils furent les auxiliaires de leur compatriote Roll, ils furent aussi ses émules, et , parfois même, ses antagonistes.

Les bandes que les flottilles danoises jetaient, depuis plus d'un siècle, sur nos côtes, successivement et par détachements plus ou moins nombreux , .n'avaient pu vivre longtemps au milieu des populations qui commençaient à être désignées sous le nom de françaises, sans perdre quelque chose de leur caractère original, de leurs mœurs et de leurs traditions. C'est une loi constante et générale à laquelle sont soumises toutes les conquêtes et toutes les invasions;, que l'influence exercée par la race vaincue sur la race victorieuse , pour être plus lente et moins facile à apercevoir que l'action oppressive de celle-ci sur la première , n'en est que plus profonde et plus efficace ; el elle l'est surtout lorsque les envahisseurs , venus de contrées lointaines , n'ont apporté avec eux ni famille ni foyer. Tel était le cas où se trouvaient les pirates du Nord , sauf, peut-être pour les chefs , quelques rares exceptions que l'histoire n'a

(I) Ganisy. — t ... in pago Gonstantino, in terrilorio cujus vocabulum est » CanaJbiaeus. > {Fragm. hist. Britann ap. Thés. Anecd. doiu. Martenne, t. III, p. 831.) Voy. aussi Hist. de Bretagne, par D. Lobineau, t. II, col. 42. — Hist. de Bret. par D. Morin, t. i des Preuves, p. 145.

(i) c... Alveum repetentes, J^rt^annûBfinibus classem Irajiciuot quoddam » castellum territorio quod ad sanclwn Loth dicebatnr obsidenl. > (Duchesne, Script. Norm p. 13, A. — I). Bouquet, t.VHÎ, p. 4 71. Voy. aussi jR<cft« r«. hist, p. 9.)

même pas mentionnées (i). La nature de leurs incursions , leur mode de navigation , la vivacité extrême de leurs mouvements et leur lactique militaire ne permettent pas de supposer qu'ils emmenassent de femmes et d'enfants avec eux. Ils furent donc obligés de s'unir à des femmes indigènes; et, une fois entrés en relation avec elles, ils en subirent promptement et à leur insu, Tirrésistibleascendant. D^ms l'état social, — c'est une vérité évidente, — lafemme joue le rôle civilisateur par excellence, quoiqu'il ne soit entouré ni de lumière, ni de bruit; elle est la vie du foyer; elle est la famille , son lien , son centre , son avenir ; c'est par elle que passent , aux générations formées dans ses entrailles, les idées, les penchants, les aptitudes caractéristiques; ou , par elle, que tout cela se modifie ou se transforme. On Ta dit souvent avec raison : les mères font les fils , et les fils parlent la langue des mères ; et les conséquences de cet axiome physiologique se développent et s'expliquent d'elles-mêmes, lorsqu'on veut se rendre compte des phénomènes historiques qui accompagnent et suivent la réunion , par la conquête , de deux peuples différents d'origine.

Pour comprendre l'organisation, en apparence très-rapide, de la Normandie et de son gouvernement , l'adoption de la langue romane par les conquérants et leur soumission au l'égime féodal si complète qu'après moins de deux siècles écoulés, ils l'imposèrent violemment à la Grande-Bretagne,

(1) U semble raéme qu'aucune excepiioD ne devrait élre faite. Car les principaux chefs connus, et en parliculier Roll et ses deux successeurs immédiats, prirent leurs femmes dans des familles indigènes ou appartenant depuis longtemps à la Neustrie. La Chronique éditée par Mégissier, attribue cependant à Gomior, d'abord concubine, puis seconde femme de Richard I, une •rigfioe danoise. {Chron. de Normand, p. 44, verso). Mais on sait qu'il faut accorder une confiance tres-restreinte à cette chronique.

il faut donc, avant tout, se souvenir que , par les femmes , — et il s'agit ici de femmes d'origine gauloise pour la plupart (1), — le sang norse se mêla vite au sang français, et qu'en communiquant à ce dernier la puissance d'initiative et la rude énergie qui lui manquaient, il en reçut «en i^etour , comme le germe de la sociabilité et de la facuHé d'assimilation que les races septentrionales n'avaient point apporté avec elles (2).

Mais ce résultat, on le conçoit , n'apparut que par degrés inégaux, et suivant que le contact des deux races avait eu une plus longue durée et s'était produit dans des conditions plus ou moins favorables. Ainsi, les bandes normandes qui étaient descendues dans le bassin de la Seine, et qui y avaient séjourné , s'étaient trouvées en présence d'une population assez homogène et dans laquelle l'élément franco-roman dominait à peu près exclusivement; celles, au contraire, qui avaient abordé sur les côtes du Bessin et du Cotentin, y avaient rencontré des groupes beaucoup plus variés, et principalement des Saxons qui , par leurs habitudes et par leur langue , avaient de nombreux points de ressemblance avec les Scandinaves. Or, comme d'un autre côté, il est constant et reconnu par tous les historiens , que les armées des envahisseurs, peu fortes à leur début, se grossissaient bientôt de tout ce que le pays envahi renfermait d'aventuriers et d'hommes entraînés et déclassés (3), il arriva que

(1) Nous n'avons pas besoin de rappeler ici ce que les historiens Tacite, Strabon, César, etc , rapportent de l'influence des femmes dans la société gauloise comme chez les germains.

(i) Voy. le Mémoire sur les Trouvères normands, par M. Pluquet (Mcm. des Anliq. t. i, p. 369). Cette idée que nous avions eue spontanément avait clé exprimée, d'après la note à laquelle nous renvoyons, par M. Aug. Le Prévost, et, en outre, par M. Ch. Lenormant, dans ses Questions historiques (VP leçon).

(3) Devant Chartres, en Hil, Roll perdit, d'après les chroniqueurs, 0,800

la composition et l'esprit de ces armées varièrent anec le pays où elles agissaient, et que cette différence fit naître entre elles, et surtout entre les chefs, des causes de rivalité et d'antagonisme qui vinrents'ajouter à celle que nous avons déjà mentionnée.

Cela se vit dès le temps de Roll. Ses incursions avaient eu principalement pour théâtre les pays — pagi — du Talçu, de Gaux, du Roumois, du Vexin, d'Ëvreux, du Beauvoisis et de TAmienois (i); ses expéditions au delà de rOrne avaient été courtes et passagères ; c'est vers Paris et vers la Loire que s'étaient dirigés les efforts de ses armes et de sa politique. Il s'était donc peu à peu rapproché des usages de la contrée où il vivait ; il consultait volontiers les chrétiens qu'il retenait prisonniers dans ses camps ; il avait été jusqu'à déposer, sur l'autel de Saint -Waast , les reliques d'un saint rapportées de Flandre (2) ; enfln , il avait armé ses hommes à la manière française (3).

Les Normands du Gotentin n'avaient pas marché aussi vite ; ils étaient restés franchement païens. Retranchés entre la Vire et l'Océan , ils semblent ne s'être pas mêlés aux luttes soutenues par l'adversaire heureux de Charles-le- Simple, et avoir formé un établissement séparé, sous un ou plusieurs chefs qui ne reconnaissaient la supériorité de personne (4). Les Bretons avaient conservé TAvranchin et

hommes ; ce qui suppose une armée cousidérable et qui ne pouvait, dés lors, être composée exclusivement de Danois {Roman de Rou. t. 1, p. 79.)

(1) Anciennes divisions territoriales de la Normandie, par M. Aug. Le Prévost {Mém. des Antiq- t. 1,2' série, p. 7 et suiv.)

(^) Du-lou de Saint-Quentin, p. 1S2.

(Z) t Ghevals quistreut et armes à la guise franchoise, » Qucr lor semblout é plus riche è plus courtoise.

(Roman de Rou, t. 1, p. 6!>).

{Â) UmmMsie ficher (Rie her. His t. p. 1S, cdit. Pertz), nous dit qu'à l'époque du couronnement de Gharles-le-Simplc (février 893), un tres-petil

DE NORMANDIE. iSi

révêcbé de Coutances jusqu'à Saint-Lo , puisque ce furent eux qui défendirent ce château contre Roll (1); mais la Presqu'île, isolée par la nature, n'était soumise qu'aux bandes qui avaient, dans le Hague-Dike, leur base inébranlable de défense et d'opérations militaires ; et nous verrons bientôt le comte danois, le Jarl , qui y avait établi son domaine , puiser ses griefs contre Guillaume-Longue-Épée dans son origine et ses habitudes françaises , pour s'affranchir de toute suzeraineté et agrandir ses possessions.

Nous pouvons donc affirmer que le premier duc normand n'exerça qu'une action très- indirecte , — s'il en exerça aucune , — sur les lies et la Presqu'île du Cotentin ; et que , dès lors , tout ce que les chroniques et les trouvères ont raconté , fort gratuitement , il est vrai , de son administration, de sa police, du partage des terres au cordeau, etc., ne peut s'y appliquer. Quant à savoir quelle était la situation exacte de cette partie de la terre normande , c'est un problème impossible à résoudre , si ce n'est par des conjectures appuyées sur des documents d'une date postérieure et qui peuvent jeter, sur cette époque obscure, une lumière rétrospective.

L'admission de Roll dans la hiérarchie féodale française et sa conversion au christianisme eurent, toutefois, un immense effet, même sur les points de la Normandie où son autorité ne fut que nominale. Les immigrations danoises, sans cesser tout-à-coup , devinrent plus rares et perdirent leur ancien caractère de barbarie; elles rencontraient, en

nombre de Celles suivaient le parti royal, c Ex Geitica, quidem, pancissimi » cjus partes sequebantur. » Pour le moine de Saînt-Remy, la Celtique représente la province de Rouen et ses six villes, Bayeux, Avranches, Evreux, Séez, Coutances et Lisieux, (p. 7).

(%) Annal, Vedas. ap. dom Bouquet, t. VllI, p. 88.

iSi ROLL ET LES PREMIERS DUCS

possession des rivages devenus normands , des colonies de compatriotes qui gardaient encore la langue, la religion et les mœurs du Nord, mais qui, entourées de populations chrétiennes, s'en rapprochaient de plus en plus par les intérêts et les affections. Dans les Iles et dans la Péninsule , les chefs avaient pris la place des propriétaires dépossédés et relevé les châteaux détruits par l'incendie ou ruinés par le pillage. Les noms de lieux nous ont conservé le souvenir de quelques-uns de ces nouveaux maîtres, qui avaient pris l'autorité et jusqu'aux titres des anciens (1). Le Jarl devint bientôt le comte , et administra despotiquement Normands , Saxons et Français , en attendant que le système féodal vint modérer , en le réglant , le pouvoir qu'il tenait de la conquête.

Il n'y eut pas, non plus , de rivalités religieuses ardentes. Et si les abbayes et les églises souffrirent beaucoup des incursions, ce fut à cause de leurs trésors; car les pirates avaient plutôt la soif des richesses et du pillage , que l'amour du prosélytisme et de la persécution. C'est cette indifférence qui rendit si facile et si prompte la conversion de ceux d'entre eux qui voulaient quitter la vie d'aventure et se reposer sous un toit. Leur christianisme était fort équivoque et assez mal ;épuré, ainsi que le prouve le duc RoU luimême qui , à l'approche de la mort , faisait en même temps trancher la tête à cent prisonniers chrétiens et donner cent livres d'or aux églises, afin de plaire à Odin et au vrai

(1) La plupart des grands domaines du Cotentin tirent leurs noms de ceux de ces chefs auxquels fut, plus tard, ajouté par les clercs rédacteurs de chartes, le mot latin villa, quand on ne leur laissait pas la terminaison danoise ou saxonne hùu, ot ou toi. Ainsi Néel-hou, Néel-villey — par contraction, Néhou, NévillCf — Huber-vilie, Gouber-ville. Eell-hou, Meit-ville, KeH'Otfeic, etc.

IXeu (1); maisil permit, du moins, aux fidèles de restaurer les édifices religieux de très-bonne heure; et le paganisme septentrional laissa librement se rétablir le culte qui s'y pratiquait.

Le Cotentin, toutefois, était aussi, sous ce rapport, moins en progrès que le reste de la province ; autant et plus que le Bessin , il était Danois; tandis que la Haute-Normandie , et, en particulier, la grande cité de Rouen , était considérée comme romaine (2). Les idiomes du Nord s'y conservèrent longtemps, et c'est surtout ce qui contribua à lui imprimer une physionomie toute particulière, et à lui •donner un rôle très-important dans les événements qui remplirent la première année de la dynastie normande.

(t) c Posteà verù factus (Kollo) chrisiianus à sacerdotibus Francorum,

> imminente obitu in amentiam versus, Christianos caplivos centum ante se

> decoliari fecit, in honore quce coluerat idolorum, et demum centum auri

> libras per ecclesias christiànorum in honore vcri dei, in cujus nomine bap- » tismum susceperai. » (Chron. d'Âdhémary ap. Labbe. — Nov. bibi. MSS. lib. t II, p. 163). D'après un autre document (Hisl. franc de Duchesne, t. II, p. 9o3), ce sacrifice aurait été fait parRoU après son baptême.

(i) € Rotomagensis civitas romana pothis qnàm Danisca utitureloqucntia. > {Dudo, p. ^^1.)

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