‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 14 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Guillaume Longue-Ëpée essaie de soumettre les Bretons. — Conspiration de Riouif, comte du Cotentin. — Siège de Rouen. — Défaite de Uioulf — Harold dans le Goteniin. — Les CoHentinoU dans Tarmée normande — Leur esprit d'indépendance. — Langue en usage dans le Gotcntm. — Influence de l'Église. — Les paroisses et les monastères dans les Iles et la Presqu'île.

Roll était mort depuis ti'ois ans, sans avoir fondé ou relevé le moindre monastère , ni fait aucune libéralité dans la Presqu'île, car tout se borna à une donation à Téglise ruinée du Mont-Saint-Michel (1), située en pays breton, lorsque, en 933, son successeur, Guillaume-Longue- Épée, voulut se rendre maître de la Bretagne. Il n'y réussit

(1) Roberli de Mont, tracialusde immuialione ordinis monacorum elc.,ap. Guibertide Novigenlo, etc., p. 8li.

pas, malgré la victoire que, d'après le doyen de Saint- Quentin, il remporta sur le Couesnon. Et le Cotentin même lui appartenait si peu , que l'ennemi vaincu le poursuivit jusqu'au delà de la Vire, et se jeta sur le Bessin , sans avoir été un instant arrêté dans sa marche à travers le pays. — Dans le courant de la même année, Guillaume entreprit une nouvelle campagne; et cette tentative ayant été plus heureuse et plus décisive que la première, Raoul, alors roi des Francs , lui donna la terre située svr les rivages maritimes des Bretons ; — ce qui ne peut s'entendre que de l'Avranchin et du Cotentin (1).

Cette confirmation , ou ce complément du traité de Saint- Clair-sur-Epte fut immédiatement suivi de la protestation énergique de l'un de ces chefs danois qui n'admettaient du régime féodal naissant que ses avantages, et qui entendaient rester indépendants, à la tête de leur clan. Celui qui était Jarl ou comte du Cotentin se nommait Rioulf; il administrait tout le pays compris entre la Vire et l'Océan (2). RoU ne l'y avait pas troublé ; il s'était contenté de l'avoir pour auxiliaire, sans prétendre s'imposer à lui comme suzerain. Guillaume n'avait point imité la prudence de son père ; rapidement entraîné sur la ponte où l'orgueil fait glisser les princes, il avait oublié la nouveauté de son pouvoir, la

(î) Dudo, liv. ni, § 41. — Chronic. Flodofirdi ann. 933 (ap. Ducb. Hist. franc, t. H, p. 060.) « ... lerram Britlouum in ora ma- > rhimae sitam. > D'a|irés M. De la Croix, auteur de Jersey et ses Antiquités (t. 1, p. 100) Robert Gœnalis dit formellement que les Iles ne furent cédées à Guillaume qu'en 033 ; mais nous ne faisons cette citation qu'à titre de simple observation ; car l'autorité de ce dernier auteur est à peu près nulle, et nous n'avons même pu retrouver le ])assage indiqué.

(1) c Qucns fu de Gostentin entre Vire et la mer. > (Roman de Rou, t. i? p. 107).

légitimité équivoque de sa naissance et 5es rudes compagnons d'armes , pour ne se préoccuper que de ses intérêts dynastiques et des grandes alliances qui devaient les protéger. Il eut sa cour organisée à l'image de celle des descendants de Ghariemagne ; — son grand panetier , son grand séneschal , son grand bouteiller et son grand chambrier; le luxe des armes, des vêtements et des bijoux y atteignit des proportions insensées ; et les seigneurs de France furent convoqués pour assister aux chasses splendides que le nouveau venu parmi eux faisait dans les forêts qui entouraient Rouen, sa capitale (4). Tout ceci faillit lui coûter cher.

Rioulf , plus énergique ou plus puissant que ses compatriotes, se fît l'interprète du sentiment normand qui n'avait pas encore eu le temps de s'éteindre. Du fond de la Presqu'île , il excita et réunit les haines allumées contre celui qui voulait « soumettre au joug ses voisins , et laissait les » Normands pour flatter les Français (2). » A la tête d'une bande d'abord peu nombreuse , mais qui s'augmenta à mesure qu'il avança , il franchit la Seine et mit le siège devant Rouen. On était dans l'année où s'était faite la cession du Golentin. Le jeune duc, abandonné de tous, n'eut plus autour de lui qu'une force insignifiante. Trois chefs lui restèrent seuls fidèles , plus peut-être par jalousie contre le rebelle, que par dévouement pour sa personne. C'étaient

[l) Dudo, liv. m, passim el notamment p. 192 et 193, édit. des aaftiq. -— Rifman de RoUj t. t, p. IIS et suiv.

(1) f Poiza H k'il le vist sor sis veisins monter,

> Envie ont k'il le vist les Francheiz vergonder,

> Greinst ke por le Franchicz les Normanz a amer. {Homan de Hou, t. i, p. 107 )

Anslech (1), Bei'nard le Danois (!2) et Bothon, comte du Bessin.

La situation était désespérée. Les nflres adressées à Rioulf le démontrèrent. Le duc lui proposait l'abandon de tout le pays jusqu'à la Seine. Pris, lui aussi, du vertige de l'orgueil, Rioulf refusa. «Retourne promptement vers Guil- 9 laume et tous ses gens, répoudit*il à l'envoyé, et dis-leur » que leur maître ait à sortir des murs de cette ville et à se » rendre au plus vite chez ses parents les Français; car il 9 ne restera pas plus longtemps héritier de cette terre et ne » dominera pas davantage la nôtre ; il ne nous convient pas » et il nous gène. Quant à ce qu'il nous offre , il ne saurait » nous le donner , puisqu'on ne peut donner ce qu'on ne > possède pas. S'il ne rend pas la ville, nous la prendrons, » et nous écraserons , sous nos haches , lui et les siens (3).»

Guillaume effrayé de ces menaces, et peu rassuré sur les dispositions des habitants, sortit de Rouen et se posta , avec ce qui lui restait de ses partisans , sur la colline qui a reçu le nom de Mont-aux-Malades. L'ennemi était campé dans une prairie voisine du Monl-Riboudet ; il était très-supérieur par le nombre; mais sa position était fort mai choisie. Le

(1) ÀDsIech élait, dit-on, parent de RoU. De son iils, Turstin de Basteiubourg, descendirent les seigneurs de Bricquebec et de Monlfort-sur-Rilie. (Premier mémoire de M. de Gerville sur les anciens chAteaux de l'arrondissemeni de Valognes, t. i, At:s Mémoires des Antiquaires). La chronique éditée par Megissier, (p. i6, verso), désigne positivement Anslech (Hastcelol)f comme seigneur de Bricquebec ?....

(1) Vicomte de Rouen et premier comte de Harcourt d'après la Chronique deMégissier (p. 2(5, verso.) — En réalité, il n'y eut de comte de Harcourt qu'au XIV* siècle).

(3) DudOy lib. III, g 44 (p. 189). Cet épisode de Tbistoire de Normandie est longuement raconté par les deux trouvères Wace et Benoit qui, du reste, n'ont fait que copier Dudon, en paraphrasant son texte.

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duc, encore sans expérience de la guerre, voulait se retirer en France. Ses conseillers, et surtout Bernard-le-Danois , lui déclarèrent qu'ils aimeraient mieux retourner en Dane* mark que suivre un lâche dans un pajs où, avec le vaillant Roll , ils avaient porté tant de fois la guerre, et soulevé tant de haines. Ils ranimèrent son courage. A leur appel , trois cents cavaliers couverts d*armures, jurèrent à la manière danoise, en fi*appant leurs boucliers de leurs armes, de combattre jusqu'à la mort; et tous s'élancèrent sur l'armée du Gotentin, qui ne put soutenir le choc et se dispersa.

Rioulf , grâce à la vitesse de son cheval et à l'épaisseur d'un bois où il se réfugia, ne put être atteint. Beaucoup de ses hommes périrent dans la Seine. Quant à Guillaume , — circonstance merveilleuse , et qui peut inspirer quelques doutes sur l'exactitude de l'historien, — il ne perdit pas un seul de ses fidèles, soumit immédiatement Normands et Bretons, et jouit désormais d'un pouvoir incontesté (i).

Il faut, nous le croyons, n'accepter qu'avec une certaine réserve ce que rapporte ici le doyen de Saint-Quentin , dont les sympathies dynastiques se trahissent trop souvent. Wace termine son récit par cette formule qu'il emploie toutes les fois qu'il veut mettre sa responsabilité à l'abri : a Ço raconte i'estoire; » et il nous apprend que, d'après une autre version , le comte du Gotentin aurait été pris, et qu'on lui aurait crevé les yeux (2). Ce qui est pro-

(1) DudaHy Vih. m, g 46 et 47.

(2) Roman de Rou, t. 1, p. iOC et 114. Guill. de Malmesbury suit celte dernière version en y ajoutant les détails les plus romanesques. La Chronique de Mégissior (p. iJ?, vei-so), en adopte une tout autre et qui nous paraît assez vraisemblable. Rioulf se serait réfugié près du comte de Flandre, Arnoul, et aurait organisé le complot qui se termina par le meurtre de Guillaume.

bable, c'est que la victoire du Pré-de-la-Bataille fut le résultat, moins de la bravoure des trois cents chevaliers de Guillaume , que de la trahison d'une partie des bandes in* surgées; et qu'en outre, elle fut moins décisive que le chroniqueur officiel de la cour du duc Richard et l'ami de Raoul d'Ivri ne semble le dire (i).

À partir de sa défaite , qu'il ait été tué, fugitif ou conspirateur, il n'est plus question de Rioulf, et son titre de comte du Cotentin passa , sans doute , dans une autre famille. Mais, en même temps, on ne voit pas le vainqueur s'occuper le moins du monde de la contrée où la rébellion naissait si facilement; c'était, peut-être, le plus sûr moyen d'y maintenir la pai^. Il fallait une main plus ferme que celle de l'indolent monarque , pour dominer ces anciens pirates, devenus d'opulents seigneurs , qui s'étaient partagé les grands domaines de la Presqu'île. Bothon, le comte du Bessin , l'un des trois fidèles, restait malgré tout, comme sa ville, un pur Scandinave (2) ; et il en était ainsi d'Anslech qui , d'après M. de Gerviile , possédait Brtcquebec dont le château était, peut-être, déjà fondé (3).

Un fait rapporté par les trouvères avec des détails plus ou moins véridiques , et qu'ils mentionnent sous le règne de Guillaume-Longue-Èpée (4), nous semble établir implicitement ce point de notre histoire locale, et prouver la persistance des immigrations dans la Basse-Normandie.

Un des chefs de la péninsule danoise , Harold , chassé par

(t) Voy. V Etude historique sur Dudon, par M. Jules Lair, page 18 et suiv. {Mém. des Ântiq.) (3) Expédition des Normands, par I>epping, liv. IV, chap. 1 .

(3) Ménoiresur les châteaux j etc., par M. de Gerviile {Mém» des Antiq. t 1, p. 247).

(4) Maman de Rou, i. 1» p. liS. — Benotl, t 1, p. 4^1. — Guill. de Jumièçe, liv. HI, cap. IX.

son fils Swein (1), vint, accompagné de èdixante navires, demander un asile au fils de Roil, qui le lui accorda, Le Gotentin lui fut livré à vivre et à sejor (2). Le banni occupa Cherbourg avec sa flotille , et delà, rançonna la contrée. H est évident que Guillaume n'aurait pas reçu, avec tant de facilité et tant d'honneur , un suppliant, comme l'appelle le moine de Jumiège (3), qui se présentait avec soixante navires chargés d'hommes armés, et voulait augmenter le nombre des uns et des autres, aux dépens des forêts et des populations du Cotentin , si , au lieu de descendre à la pointe de la Hague, il eût abordé à l'embouchure de la Seine ; — il ne lui aurait pas donné, à coup sûr, les rentes et les produits de son duché (4).

Harold , comme tous ceux qui l'avaient précédé , venait donc chercher fortune sur la fertile terre française. Et lorsque , plus tard , cédant à la prière de Bernard le Danois , il alla avec sa flotte , et suivi par les levées en masse de la Presqu'île , sauver la dynastie normande sur les bords de la Dives, il agit en allié dont on implore le secours, et non en banni qui vit dans l'exil et qui subit les exigences de Thospilalité.

Et c'est précisément cet état d'indépendance qui donne l'explication du silence des auteurs et de la rareté des documents pour tout ce qui concerne l'histoire du Cotentin à

(i) Wace nomme Harold, Bérout, et la Chroûique de Normandie Swefn, Sueur. Sous cette forme, ces deux noms sont encore communs en Normandie. Remarquons toutefois que Sueur y qui est la forme française de Sutor, ne peut ê(rc une altération du nom Scandinave Swein.

(2) Ram. de Rou, i. 1, p. 1^9.

(3) Guill. liv. III, cap. IX.

(I) c Li fait tost Costentin livrer

> E les rentes et les aporis.

[Chron. de Benoît, t. .1, page 183.)

celte époque; Dudon est trop ouvertement le courtisan de ses princes, pour ne pas laisser dans Tombre, autant qu'il le peut, les échecs ou les lacunes de leur pouvoir. Le théâtre de leur action est d'ailleurs éloigné ; il est dans la Haute-Normandie, au milieu des intrigues, des complots et des trahisons, auprès desquels les ruses de la diplomatie moderne paraîtraient bien naïves et bien innocentes. L'histoire ne s'occupe que de ces luttes des puissants du siècle. Ce sera seulement lorsque les Ducs, devenus les maîtres incontestés de la province toute entière, en animeront, par leur présence , les rivages les plus reculés , que la lumière y pénétrera à leur suite et nous fera parvenir ses rayons. Jusque là, nous n'apercevons la vérité que d'une manière indirecte et incidente, et à travers le voile que les chroniqueurs désireux , avant tout, de célébrer les grandeurs monardnques , n'entrouvrent qu'à leur insu.

Longtemps encore, les Costendnois formèrent un groupe distinct des autres habitants de la Normandie, et dans toutes les guerres auxquelles ils prirent part, ils jouèrent un rôle qu'ils partagèrent tantôt avec les Danois de Harold, et tantôt avec les gens du Bessin et de l'Avranchin.

Ainsi , au siège de Montreuil , Guiliaume-Longue-Épée les chargea seuls de l'assaut, et leur donna de pompeux éloges. 11 n'a, dans sa terre , d'hommes a si vaillant et si os (1). » Sous son successeur Richard , ils sont à la tête de l'armée qui s'oppose à l'envahissement de la province par Louisd'Outre-Mer et Hugues de France; ils sont « de Normendie, » la fleur è H plus sage è li meillor. » C'est Bernard le Danois qui le dit au jeune Duc, dans l'interminable discours que Benoît lui fait prononcer, et qui ajoute cette phrase significative :

(1) Rom, de Rou, t. 1, p. 43-2. — Benoît, t. 1, p. 490.

Od CGz (1), SI li amor eusses

Te di de veir (2) que tu peusses

Totcs les terres seignoriez

Des munz en deçà iesqu'en la mer (3).

L'historien inédit du Costentin, Toustain de Billy (4), prétend que la Presqu'île, qui avait été « pendant soixante-quatorze » ans sans églises et sans maisons, comme une vaste » solitude », fut repeuplée par Guillaume, et que le dévouement de ses habitants ne fut qu'un effet de leur reconnaissance. Mais, sans insister sur l'invraisemblance de cette allégation , il faut reconnaître que les « vaillanz du Costen- » tin 0 résistèrent encore pendant plus d'un siècle, avant de donner sans restriction leur « amour » à leurs Ducs ; en . d'autres termes , ils se défendirent, autant qu'ils le purent, contre l'influence du principe monarchique, qui devait se substituer au système de la féodalité, représenté par les barons normands. Ils luttèrent jusqu'à l'avènement du conquérant de l'Angleterre, et disparurent définitivement sur le champ de bataille du Val-des-Dunes. C'est là qu'ils eurent leur dernier triomphe, suivi d'une si complète défaite. Et quand on eut proclamé que

de Coteutia iessi la lance

Qui abali le rei de France (5) ,

(1) • Avec eux. »

(2) < De vrai. >

(3) Benoît, t. 1, p. UOI. — Uudo, p. 204 el 257.

(4) MSS. de la Bibliothèque de Caen, ayant pour titre De CostenHUt infolio de 200 pages parfaitement conservé et portant, à la fin, la date de 1728. — Toustain de Billy était curé du Meoil-Opac, il mourut en 1709. On désire, depuis longtemps, voir imprimer cet ouvrage, résultat d'un travail de longues années

(o) Benoît, Chron, des Ducs, t. UI, p. *ji. — Boni* de Rou, t. Il, p. 36

les Cotentinais ne furent plus que des Normands qui , désormais confondus sous la bannière commune , marchèrent fidèlement à la suite du haut suzerain, leur maître.

Efi attendant ce moment, et incessamment fortifiés et accrus par les bandes nouvelles qui arrivaient du Nord et de la Grande-Bretagne, dont Saxons et Danois se disputaient le sol , les énergiques populations de la Presqu'île et des Iles s'organisaient et réparaient les anciens désastres. La grande propriété se fondait et s'étendait ; les cliâteaux s'élevaient ; les abbayes se restauraient et les paroisses apparaissaient , soit avec des noms modifiés, soit le plus souvent, avec leurs dénominations et leurs circonscriptions primitives.

Il se faisait un lent et profond travail, dont nous n'apercevons pas d'indices précis et directs dans les chroniqueurs ; mais qui se révèle par les faits eux-mêmes et les conséquencees qu'on en peut tirer.

Le langage , d'abord , cet instrument et ce signe caractéristique des civilisations, contribua à maintenir, pendant un certain temps, ce que nous appellerons l'autonomie du Gotentin. Dans les villes du littoral, dans les campements militaires, la classe dominante parlait le norse, alors que, dans la Haute-Normandie, cette langue était à peine connue (1). Elle n'était pas, cependant, la langue de la masse du peuple, et surtout du peuple des campagnes, qui, depuis des siècles, faisait usage d'idiomes évidemment très-variés , très-imparfaits, qui avaient tous pour racines communes, le latin corrompu, qu'on désigna sous le nom de roman, et le basallemand, que les Saxons avaient apporté. Nécessairement, la lutte se prolongea davantage dans la contrée où ces deux

(I) Sous le Gis de RoU, on De se servait déjà pins que du roman dans ceUe partie de la provinoe, et Richard était envoyé à Bayeux pour apprendre le danois. {Chron. Adhém. ap. Labbe, t. II, p. 166. — Dudo, lib. III. — auiU. de Jumièêe, liv. III, chap. VIII).

DE NORMAmiB. 165

éléments se faisaient le mieux contrepoids ; et c'est ce qui eut lieu dans la Presqu'île et ses dépendances qui comptaient, sur rétendue considérable de leurs côtes , des groupes plus nombreux et souvent renouvelés d'étrangers^ venus du Nord.

Les noms de lieux, surtout, ont gardé la traoe de l'existence simultanée de ces deux langues qui , (antdt se combinaient, et tantôt se substituaient l'une à l'autre. Il y eut d^ terminaisons en ville , val , mont , vast , etc. , qui dérivaient du roman ; d'autres en hou, thaly tôt, iourpy etc., qui venaient du saxon ou du Scandinave, et qui s'appliquaient, les unes et les autres, à un même radical, — comme Né-hùu et Né-ville; Quette-hou, Çnette-ville et Quette-tot; Soête-ville et Sotte-vast ; Martin-ville et Martin-vast ^ etc., etc. Nous pourrions multiplier ces exemples à l'infini. Pourtant et en fin de compte , les anciennes formes conservèrent la prédominance, en particulier dans les Iles, et l'idiome français triompha de son rival. A partir des dernières années du règne de Richard I", au commencement du XI* siècle , la langue danoise semble s'éteindre et disparaître avec une I rapidité singulière (1).

Il n'en pouvait être autrement sous il'influence des causes diverses qu'il nous suffira d'indiquer. Nous ne rappellerons pas celle que nous avons déjà mentionnée , c'est-à-dire , la nationalité toute française des femmes, et parconséquent, du foyer domestique. — A cette cause , il faut en ajouter une première qui lui est , en quelque sorte , parallèle ; — l'action de l'Église chrétienne ; et une seconde qui découle de la condition politique , — les progrès du régime féodal.

(i) Voy. les articles de M. de GerviUe sur rjETi «totre locale sous les dues de Normandie [Journal de l'arrondissement de ValoQnes, u** du 1 décembre 1830).

Le paganisme Scandinave était dans l'impuissance de résister longtemps au christianisme, il n'est nullement besoin de le démontrer; et sa résistance', tant qu'elle put se maintenir, ne fut qu'une protestation plus politique que religieuse , de l'esprit du Nord contre la civilisation chrétienne. Raoul Tesson fit encore entendre , sur le champ de Imtaille du Val-des-Dunes , le vieux cri Thur aie (1) ; mais il n'avait déjà plus aucune portée religieuse , et la victoire de Guillaume lui enleva toute signification politique. L'Église , bien avant ce temps , était rentrée en possession de son ascendant. KUe avait, sans doute, considérablement souffert des invasions , dans ses richesses , dans sa situation extérieure, dans son personnel; — Tévêque de Coutances avait dû se réfugier à Rouen ; — mais , au fond , sa hiérarcliie s'était maintenue intacte ; son organisation administrative et territoriale n'avait subi que peu ou point de modifications; les noms consacrés, soit par les souvenirs religieux, soit par un long usage avaient, dans la majeure partie des cas, été respectés et conservés. Il y avait eu suspension de la vie, et il y eut uu réveil ; mais rien d'essentiel îi'avait péri.

Aussi, quoique nous ne possédions, sur ce dernier point, que des documents d'une date un peu postérieure (2), nous sommes convaincu que , dès la dernière moitié du X* siècle, les paroisses existaient dans les Iles avec leurs circonscrip-

(1) Roman de Rou, t. II, p. 52. — Celle étymologie est conlcslce par de très-savants archéologues qui la font simplement dériver du nom de Thury, nom du principal château de la famille des Tesson-Harcourt. — Nous ne nous sentons pas une autorité suffisante pour trancher la ({uestion; mais il est incontestable que le texte du Roman de Rou est favorable à la première interprétation , et qu'il reste à décider, si on adopte la seconde, si le nom du château ne dérive pas lui-môme de Thur- aïe. (Voy. la note de M. A. Le Prévost aux Corrections et additions du t. II du Roman de Rou, p. .jiS.)

(-2) Charte de Robert de 1028, n* i des pièces justificatives.

lions et leurs dénominations actuelles; et, circonstance remarquable, toutes, à deux exceptions près, portent le nom d*un saint de l'église catholique. M. de Gerville, dans un de ses opuscules (1), émet l'opinion que cette organisation, du moins dans la Presqu'île, n'était pas définitive; et il en donne pour motifs le nombre des seigneurs normands qui étaient encore païens et le défaut d'union entre cette partie de la province et le reste de la Normandie.

Ces deux faits sont incontestables, nous l'avons pensé nousméme; mais ils ne nous paraissent pas entraîner cette conclusion. Il faudrait, pour cela, que le culte national eût été détruit par les incursions normandes jusque parmi les populations rurales; or, c'est ce qui est loin d'être démontré. Les petites agglomérations qui prirent, dès les premiers siècles du Christianisme, le nom de paroisses (2), étaient le résultat de l'un de ces phénomènes sociaux produits par des lois naturelles qu'on ne fait pas naître à volonté, et qu'on efface difficilement, — des convenances réciproques, des besoins communs et surtout des croyances religieuses identiques. — L'Église et le prêtre en sont le centre et le point de ralliement. La force brutale peut renverser l'une et chasser l'autre ; mais l'idée résiste , et le souvenir se conserve. Nous appelons de nos jours ce sentiment, l'amour du clocher ; tenons pour certain qu'il n'est pas nouveau, qu'il est vieux comme le monde chrétien, qui lui a donné une plus grande énergie et une vitalité plus tenace qu'aucun autre culte ne l'a fait. — Ne voit-on pas encore aujourd'hui d'anciennes paroisses, devenues de simples hameaux, garder au saint, patron de leur église en ruines, ou même disparue tout-à-fait, une mémoire fidèle

(i) Hist. loc. sous les Ducs {Journal de Valognes, n* du i7 décembre 1839).

{i) Gloss. de Duc. v» Parochia.

que se sont transmise une longue suite de génératious ! — Pour les abbayes, les mêmes raisons ne sauraient être invoquées; et, cependant, les principales furent, on le sait,, restaurées par les premiers ducs ; or , M. de Gerville i^ui-mëme affirme que les paroisses furent réorganisées avant les monastères (1), et il devait en être ainsi , car les pia^oisses se relevèrent d'elles-mêmes , du moment qu'un seul de leurs éléments constitutifs survécut aux désastres de riuvasion et de la conquête.

Dans la Presqu'île et dans les Iles , les abbayes n'eurent quune renaissance tardive et incomplète , ou pour parler plus exactement, la plupart furent annexées à celles qui furent fondées à des époques postérieures. Ainsi, l'abbaye de Portbail qui , au XI^ siècle , était donnée en dot par Richard III à sa femme Adèle, devint la propriété de l'abbaye de l'Kssay; celle de Saint-Marcouf fut partagée entre Fontenelle et Cérisy ; le Ham , entre Saint-Père-de- Chartres, Saint-Sauveur et Montebourg; Le Vicel, entre l'Essay, Montebourg, Cherbourg et l'Hôtel-Dieu de Barfleur (!)• A Aurigny , l'ancien couvent de femmes, dont l'emplacement est appelé la Nonnerie ^ en face de la côte de France , ne fut jamais relevé (2). Sur les îlots de Saint- Marcouf, on tenta , vers 942 , d'établir un oratoire, en souvenir du saint resté populaire; mais, si Ton en croit une légende , une tempête enleva la charpente du bâtiment qu'on construisait, et la porta sur la côte du paysdcCaux, où

(1) BUt. du Cotentin sous les DueSj c(c. {Journal de Valonnes^ a* du 29 novembre 1839).

(1) Hist. du Cotentin sous les Ducs {Journal de Valognes, 29 novci«bre J839.)

(i) Dict. des lies (MSS. de M. 'le Gerville), p. 04. —Hist des évéques de CoutanceSy p. 22.

DE NOItMANDlK. 169

elle servit à l*abbaye de Fécamp, alors aussi en construction (1). A Serk, le couvent de Saint Magloire ne fut plus.à partir du XII* siècle , qu'un simple prieuré dépendant de Montebourg. — k Guernesey, il ne resta pas de tittces àe la chapelle que ce même saint y avait , pense-t-on , fondée au VP siècle, et qui s'élevait sur un petit promontoire, à l'extrémité du Glos-du-Vale dont nous avons f)arlé (2). A Jersey , enfm , le monastère de Saint-Hélier attendit aiissi le XII'' siècle pour renaître ; mais sa vie nouvelle n'eut pas une longue durée , car nous le verrons plus lard réuni à Fabbaye de Cherbourg. En résumé , on le voit, aucun des établissements religieux du Colentin , fondés avant le IX* siècle et ruinés par les Danois , ne retrouva , au X% sa vie propre et distincte.

Les paroisses , au contraire, nous venons de le dire, reparaissent sans avoir subi de changements appréciables, au au nombre de dix , à Guernesey (3) , de douze à Jersey (4), et d'une seule , dans chacune des petites îles d'Aurigny et de Serk (5).

On doit conclure de l'examen des vocables de ces diverses églises que l'influence danoise sur l'organisation ecclésiastique des Iles fut à peu près nulle, puisque sauf /br/eva/ à Guernesey, et Grown7/e (6) à Jersey , toutes les paroisses

(1) Neustria pia, Hist. des évéques, p. 107.

(i) Hislory of Guernsey, by Tup|)er, p. 26.

(5) Saint-Picrro-Port, Sainl-MichcI-du-Vale, Saint-Sampson, Sainle-Maricdu-Gàt»îl, Sainl-Sauvcur, Sainl-Picrrc-du-Bois, Torteval, Sainle-Trinilcde-la- Forct, Saiiit-Marlin-dc-Belloiise et Saint-André.

(4) Sainl-Breladc, Sainl-Picrre, Sainte-Trinité, Sainte-Marie, Saint-Jean, Saint-Oucn, Saint-Laurent , Saint-Sauveur, Saint-Clément, Saint-Martin-le- Vicux, Grouvrlle et Saint-Hélicr.

(5) Sainte-Anne à Aurigny, Saint-Magloire à Serk.

(6) Le nom de Torte était commun parmi les Danois ; Raoul Torte qui

conservèrent les noms qu'elles avaient reçues des prêtres ou des moines qui les administraient.

Il y a de ce fait une explication très-simple et qui est indépendante de celle qui ressort de la puissante vitalité de l'Église ; elle se tire de la seconde cause que nous avons attribuée à la disparition rapide de la langue du Nord ; — nous voulons parler des progrès du régime féodal parmi les nouveaux possesseurs du sol normand.

joua un rôle imporlant sous Richard 1*'. est le plus connu de ceux qui le portèrent (Wace, t. 1, p. 1S2.) Plusieurs localités en Normandie se nommaient Torteval (Cartulaire normand, ap, Mém. des Àntiq. t. XVI, p. 195, et Grandi réles de tEcfiiquier, ap. Mém. des Àntiq. p. ilO.) Il y avait aussi, sur le continent normand, un tief de Grauville, de Gorovilla (Grands rôles, p. 174j col. 1).

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