CHAPITRE m
Les chefs danois devienocnt des seigneurs féodaux. — Âsceodanl de répiscopat. — Alliance de Tépiscopal et de rarislocratic. — Influence de la langue latine. Les chefs Danois dans le Gotentin. — Leur cloignement de la cour des ducs. — Assassinai de Guiilaurae-Longue-Épée. — Ses conséquences. — Éducation danoise de Kichai'd.
Les chefs danois s'étaient emparés des grands domaines dans les Iles ,et la Presqu'île , dès que la conquête se fut affermie, et, certainement, avant le prétendu partage au cordeau attribué à Roll. Us n'eurent aucune répugnance à se transformer en seigneurs féodaux , tout disposés qu'ils furent à tenir fort peu de compte de la suzeraineté ducale, et à user largement de l'immense pouvoir que le système social leur donnait sur de nombreux vassaux, qu'ils finirent par traiter comme les esclaves antiques (1). Ils avaient un
(1) Voy, entre autres documents, l'acte de douaire de Richard II (Thés. nor. anecd. de dom Martène, l. 1, p. i^l) dans lequel le duc donne à sa femmç < familiâ meâ quingenlos ulriusque sexus. »
intérêt évident à ne pas reconstituer immédiatement les monastères av£c leurs possessions terriennes et leur influence d'autrefois ; mais ils n'en avaient aucun à changer les circonscriptions paroissiales. Il leur était plus facile, au contraire , en respectant les habitudes des populations , et en conservant les divisions auxquelles elles tenaient , d'asseoir les impôts qu'ils se' faisaient payer sur des bases déterminées, prol3ablement , depuis de longues années. Ils trouvaient à cela un autre avantage , celui de ne pas froisser l'autorité ecclésiastique, alors même que , par esprit d'opposition , bien plus que par conviction , ils persistaient dans leur culte.
Les évoques n'avaient rien perdu de leur caractère et de leur ascendant. Plus que jamais , ils étaient les seuls représentants de l'autorité intellectuelle et morale au milieu d'une société meurtrie par tant de calamités et livrée à toutes les passions matérielles, ils avaient dirigé même les événements politiques ; ils avaient transigé avec les barbares du Nord , comme leurs devanciers avec les barbares d'Outre- Rhin , afin de rendre la terre chrétienne à la civilisation et au repos. Tel avait été le rôle que rarchevêque de Rouen , Francon, avait rempli au commencement du X* siècle, en se faisant médiateur entre les envahisseurs de sa province et le monarque devenu trop faible pour la protéger (1). Et la dynastie normande, subjuguée par le moyen qui avait réussi avec la dynastie mérovingienne, était devenue une alliée fidèle de l'Église, et répara, en peu de temps, les pertes qu'elle-même lui avait fait éprouver.
Cette alliance , d'ailleurs , était dans la nécessité des
(1) c Quer jà ii roiz de France ne s'en cntremetreil Quer il n'aveit la force, ne il ne tant valeit. i Roman de Rou, t. t, p. S7).
DE flOItMANDiE. 473
choses. L'aristocratie nouvelle, en entrant dans un état social où récriture avait une importance considérable ^ devint tributaire de la seule classe qui eût conservé le goût et la pratique des études de l'esprit ; elle ne pouvait se passer des clercs qui tous étaient membres du clergé , et, pouîr la plupart, du clergé régulier (i). De là, deux conséquences relatives, Tune, à l'abandon de la langue danoise, et l'autre à la composition du personnel ecclésiastique.
Les conventions écrites ne pouvant être rédigées que par les clercs , ceux-ci avaient naturellement conservé les formules latines ; ils n en connaissaient , et il n'y en avait pas d'autres ; car, les idiomes vulgaires étaient trop imparfaits môme pour reproduire par la traduction , les expressions qui appartenaient à la savante terminologie romaine. (1 arriva de là que la langue des Danois devint de plus en plus étrangère aux relations ordinaires de la vie civilisée et de plus en plus négligée, à mesure que les hommes qui la parlaient se rapprochèrent davantage du clei'gé et de la population indigène, c'est-à-dire du double foyer où se formait lentement notre langue française. 11 arriva de plus que les traces laissées, par les conquérants, dans les noms de lieux et de personnes , sans être effacées , changèrent d'aspect ; les terminaisons et , souvent aussi le radical reçurent, de la main des clercs, l'empreinte latitie. L'effet se produisit si rapidement que, moins d'un siècle après l'avènement du premier duc , il n'était plus question , même dans le Cotentin, de la langue que son petit-fils allait apprendre à Bayeux.
D'un autre côté , le contact des seigneurs normands avoc le clergé leur fit bientôt comprendre quelle source d'avan-
(0 Nous verrons plus tard que les premières chartes de cette époque, qui nous sont parvenues, sont presque toujours soaecrUes par d^s moines.
tages ils pouvaient tirer de son concours, et quel intérêt ils avaient , dès lors , à s'en rapprocher et à respecter son organisation hiérarchique et territoriale. Bien plus, ils ne tardèrent pas à pénétrer dans ses rangs; Tépiscopat normand se recruta parmi eux, et, malheureusement, ils purent entrer dans le sanctuaire , sans déposer sur le seuil , leurs vices, leur turbulence brutale et leurs instincts de barbares. — L'état moral du clergé ne se ressentit que trop du profond désordre et des désastres que la société avait subis.
A l'époque où nous sommes parvenus, c'est-à-dire sous Guillaume-Longue-Épée , le Cotentin paraissait être déjà la propriété de quelques principales familles. L'une avait pour chef,- nous l'avons vu, Rioulf, auquel les chroniqueurs donnant le titre de Comte — Qucns — adopté, à l'imitation des Français, par les chefs normands; l'autre, que nous retrouverons mêlée à tous les grands événements des règnes postérieurs, était celle dont le premier membre connu apparaît, sous le règne de Richard I", avec le nom de Roger (1). La première tomba après la révolte de Rioulf, et fut remplacée par Anslech, qui fut l'auteur de la maison de Bricquebec — La seconde fut la famille de Néhou et de Saint-Sauveur. — L'une et l'autre se partageaient l'île de Guernesey . Les Saint- Sauveur possédaient Saint-Sampson , Saint-Pierre-Port , Saint-André, Saint-Martin, la Forêt et Torteval, et les Bricquebec, le Val , le Câtel , Saint-Sauveur et Saint-Pierredu-Bois (2).
Ces familles n'étaient pas évidemment les seules qui dominassent le Cotentin continental et insulaire , mais nous
(I) HUi, du Château et des Sires de Saint-Sauveur, par M. L. De lisle, p. 1.
(î) Tupper's Hist. of Guemsey, p. 38.
attendrons, pour les mentionner, l'époque prochaine où les monuments écrits remplaceront les indications toujours un peu vagues des chroniques. Ce que nous pouvons, dès à présent, faire obseryer, c'est, d'une part, le rôle de plus en plus accessoire et dépendant que prennent les Iles^ et, d'une autre part, l'attitude toujours réservée et presque toujours opposante de la Presqu'île vis-à-vis du gouverneiâent ducal.
Les Iles, depuis que la conquête a mis et affermi la grande propriété entre les mains des chefs normands , ne sont plus, pour ceux-ci qu'un élément de fortune, une source de revenus qui leur servira bientôt à se montrer généreux envers l'Église. La résidence n'en paraît pas leur plaire, et cela se comprend, si on compare l'étendue modeste de ces rochers très-fertiles, mais si étroitement entourés par la mer, à celle de ces immenses possessions que RoU avait attribuées ou reconnues à ses compagnons, et dont quelques-unes couvraient une partie de la Normandie (i). Et puis, l'isolement n'était plus nécessaire; le temps des camps retranchée , des courses maritimes , des expéditions de pirates était passé. Le premier effet de la vie civilisée avait été de substituera la guerre d'invasion , — la seule qui soit logique , puisqu'elle est de l'essence de l'état barbare, —la guerre politique qui met la force matérielle à la place du droit et associe ainsi deux principes contradictoires , dont l'un , à la rigueur , ne devait être que la sanction de l'autre.
Mais, sur ce point encore , il existait une différence profonde entre la partie occidentale et maritime, et la partie continentale de la Normandie. La défaite du comte du
(1) La famille des Tesson du Cinglais possédait à elle seule des domaines qui, réunis, auraient, suivant un dicton, couvert le tiers-pied de la province. {Roman de Rou, t. Il, p. 30, not. 4.)
Coteiitin n*avait point abattu le parti qu*il représentait et que fortifiaient les bandes danoises qui avaient acconopagné Harold, et qui se maintenaient à Cherbourg et dans la Hague. A l'exception de quelques anciens ùirls, comme Anslech et Bothon, qui avaient pris, en qualité d'opulents propriétaires et de hauts seigneurs féodaux, un grand ascendant à I9i cour ducale, et que leur intérêt y attachait, les autres ^aron5 , ainsi qu'on les appelait parfois, ne voyaient qu'avec regret leur indépendance menacée par la dynastie nouvelle. Il est évident pour nous, quelles que soient la diversité et l'obscurité des récits de nos historiens sur cet événement (1), que l'assassinat de Guillaume-Longue-Épée fut inspiré et préparé par le vaincu du Pré-de-la-Bataille, qui, d'après la version adoptée par Dudoii, était l'un des quatre complices d'Arnoul à Picquigny, et trouvait ainsi à assurer sa vengeance, tout eu satisfaisant celle du duc de Flandre.
La mort du duc de Normandie, survenue le 16 décembre 943 (2), jeta Je pays dans le plus grand trouble. Les Normands et les Bretons, nous dit le doyen de Saint-Quentin, « ne trouvèrent de gués nulle part — nusquàm repererunt vada (3). — Et cependant, selon ce môme auteur , tous acclamèrent le jeune Richard. En réalité, les choses furent loin de se passer aus^si régulièrement. Le parti danois, représenté par les hommes du Bessin et du Cotentin, se releva avec un redoublement d'énergie, et s'efforça de restaurer le
(i) DudoD, p. 507 cl 208. — Elude sur Dudon, p. 8r> et suiv. (ap. Mém. des ÀtUiq.) I-iCS quatre assassins étaient Eiric, Robert, Rioulf et son neveu Baulze-le -Court. — Toustain de Biily admot cette version de la complicité de Rioulf (p. 17 du MSS do la bibl. de Caen).
a) Etude sur Dudon, p. 8r> (Mém, des Anliq. t. XXHI.)
(3) Dudon, p. 208.
pag-anisme. Il y élait encouragé par Tédiication particulière que Guillaume avait , dans un but politique, fait donner à son fils. Richard avait été confié à Bothon ; il avait passé son enfance dans le domaine que les ducs possédaient près de Bayeux , à Noron ou à Balleroy , et y avait appris la langue danoise ; il n'avait même pas été baptisé ; il ne le fut qu'après la mort de son père (i).
(1) Dudo, p 219 et 22î.