CHAPITRE IV
Minorité de Richard I*"*. — Intervention du roi de France dans les affaires de la Normandie. — Le Cotentin remis à la garde de Hugues, duc de Frincc. — Le parti danois. — Guerre avec la France et la Bretagne — .1^ Cotentin reste sans gouvernement. — Résistance des Normands contre la royauté française. — Rôle actif du Cotentin et de ses principaux barons. ^ Les Danois de la Hague. — Bataille sous Varaville. — Nouvelle expédition de Harold. — Il oblige Lothaire à demander la paix. — Calme dont jouit le Cotentin.
Conformément aux règles du dix)it féodal, déjà en vigueur, le fief était un titre personnel qui devait , au décès du vassal, et par une investiture nouvelle, passer sur la tête de son héritier. En cas de minorité de ce dernier ^ il restait aux mains du suzerain , ou était donné en garde à un tiers. Le dernier duc avait voulu prévenir ce résultat, en faisant , dès 940 , reconnaître son fils comme son seul ^t légitime successeur. Les seigneurs normands et bretons Itli avaient prêté leur serment de foi et hommage à Quévilly, dii
ils avaient été convoqués (i). — Mais la dernière volonté des princes est rarement obéie, et les passions politiques ne respectent guère celle qui ne s'impose plus que par l'autorité des souvenirs. Quoique le roi de France parût s'empresser de confirmer la cession faite à Roll, et manifestât de généreuses intentions, on sait par quelles vicissitudes passa le jeune Richard , et comment il fut sauvé de la dangereuse affection de son prétendu protecteur.
Louis d'Outre-Mer s'attribua la garde de la Haute-Normandie; il laissa celle du Bessin, du Cotenlin et de l'Avranchin au puissant duc de France , Hugues. Il savait que, sur cette dernière partie de la province , il était moins facile d'exercer efficacement un droit que de le concéder, et que son redoutable vassal rencontrerait plus d'un obstacle s'il tentait de le revendiquer. Les événements justifièrent ces prévisions.
La Chronique de Frodoard , qui ne se concilie pas toujours avec nos historiens locaux, tout en les complétant souvent, tiV Histoire de Richer mentionnent ici une circonstance toute particulière et qui nous semble assez vraisemblable. B'après ces auteurs , certains chefs normands reconnurent la suzeraineté du roi de France, et certains autres, celle de Hugues-le-Grand (2). En même temps, nous voyons le parti danois faire une levée de boucliers, dans l'année même de la mort de Guillaume-Longue-Épée (943).
Les trois comtes, Bernard-le-Danois, Anslech et Raoul, dont
(1) Dudo, p. 221. — Guill. de Jum. lib. ÏII, chap. VIII.
(2) Chron. Frod. (ap. Hist. franc, de Duchesne, t. 11, p. G07, ad ann. 943. Richerii hist, lib. II, g 34 c Alii vero Nortmannorum Richar- % dum ad regem transire indignantes, ad Hugonem ducem concedunt.) » Hugues conserva jusqu'à sa mort le titre de due des Bretons et des Normands, si l'on s'en rapporte à un fragment public par Duchesne, dans le même vol. p. C32.
les résidences principales étaientà Harcoiirt,BricquebecetLa Roche-Tesson, dirigèrent, sinon ostensiblement, du moins par tous les moyens en leur pouvoir , ce mouvement quils avaient le droit et Tinlérôt de considérer comme national (1). Ils avaient pris la direction politique du duché, en qualité de gouverneurs du jeune Richard. Ce furent, en effet, les hommes du Cotentin qui composèrent Tarmée contre laquelle le roi de France et Hugues eurent à lutter. Parmi eux , on comptait un grand nombre de païens, arrivés d'outre-mer et campés à la pointe do la Hague , et des Normands baptisés et revenus au paganisme.
L'une des troupes avait envahi le pays d'Evreux , s*était emparée de la ville et avait commis de nombreux ravages. Hugues marcha contre elle; après des combats acharnés, grâce au concours des habitants du pays qui étaierrt restés chrétiens, et qui détestaient les Normands, quoiqu'ils en eussent le nom , il réussit à reprendre Évreux et à refouler l'ennemi au delà de rOrne. Quelques mois après, il franchissait lui-même ce fleuve, et allait mettre le siège devant Bayeux , à la tète de Français et de Bourguignons (2).
Louis-d'Outre-Mer, de son côté, avait trouvé à Rouen, où il s'était rendu en toute hâte à la nouvelle de l'assassinat de Guillaume, d'autres bandes conduites par deux chefs, — l'un, Sedrich, auquel le chroniqueur donne le titre de roi païen et qui, peut-être, était le Kœ7iig des Danois de la Hague , et l'autre, le normand Thurmod, renégat du Christianisme, qui s'efforçait d'entraîner le jeune duc et ses compagnons dans son apostasie.
(I) Chron. de Norm. cd. Megissier, p. i(», verso. — l\ esl prol>abIc t|ue ccUc famille de Raoul était la incmc que celle des Néel de Saint-Sauveur. (Voy. Recherches de M- de Gerville, ap. ilfetH. des Ànliq.i. V, p. 188.)»
(-2) Chron Frodoardi, ad. ann. 944. (ap. Duch. t. H,) Eich. hisl.
Les historiens ne nous donnent aucun détail sur la lutte qui eut pour théâtre la capitale même de la Normandie ou ses environs ; ils se contentent de nous apprendre que Thurmod fut tué, que le comte de Montreuil , Hélouin , reçut le gouvernement de Rouen et la mission de venger le meurtre de Guillaume sur Arnold et sur le neveu de Rioulf, Balzo-le-Court (1), et qu'enfin, le roi de France retourna à Gompiègne, où Hugues le rejoignit pour s'entendre sur les mesures propres à amener la soumission des rebelles (2).
Ces derniers, repoussés mais non vaincus, se retirèrent dans leur presqu'île. De là, mécontents selon toute probabilité, — car nos chroniques sont muettes sur ce point , — de l'attitude que les comtes bretons , Alain et Béranger, avaient prise dans tous ces événements , ils passèrent le Gouesnon et se ruèrent sur Dol. Le vieux sang Scandinave se réveilla dans celte occasion. La ville fut livrée au pillage et à Tincendie, la cathédrale fut dévastée , et Tévêque, qui s'y était réfugié, fui tué avec un grand nombre de chrétiens. Le temps des pirates du Nord paraissait revenu. Une bande, nouvellement débarquée, accourut à l'aide de ses compatriotes, et chassa les bretons de leur terre , après en avoir fail un grand carnage (3).
Le Gotentin n'avait plus de gouvernement; il s'administrait lui-même , sous la direction de ses deux ou trois principales familles aristocratiques ; il ne s'en trouvait pas plus mal.
(1) Balduinus curlus. Il fut tué, el ses mains coupées fureiU envoyées à Rouen, par Hélouin (Chron. Frod. ad. ann. 943). Les Coteutinais s'en souvinrent et tuèrent, à leur tour, près de la Divcs, le prétendu vengeur de leur duc.
(î) Le récit de Richer (lib. II, § 3S), renferme quelques autres détails. — Thurmod , tué par le.roide France lui-même, — Sedrich, percé de trois coups de lance. — Neuf mille Danois restés sur le champ de bataille, etc.
(3) Chron. Frod. ad. ann. 944.
D>E NORMANDie. 1B3
Les troupes armées, sorties de sa population , se gardaient de porter la moindre atteinte à son repos et sa prospérifé. Aussi était-il devenu le pays le plus riche et lé plus fertile de la Normandie (1), et Robert-le-Danois pouvait-ii dire au roi de France :
c Là est la bonne terre et le bon combattant ;
» Diex mille chevaliers qui tost seront montant
» En istront, se li Dus ( Huçucs ) le vail bien sermonant.
» La terre est iijeilive , o li homes manant
Là sont li boen vilain è li boen palsant (1). >
En tous cas, le parti cotentinais, qui était alors celui de l'indépendance normande, avait subi à Rouen un véritable échec. Les barons qui le dirigeaient comprirent que Tal* liance de Lonis-d'Outre-Meret de Hugues-de-Prance rendait la lutte difficile ; il fallut qu'ils se résignassent à voir leur jeune souverain emmené à Laon , comme un otage. Nous^ n'avons pas h raconter ici des faits que chacun connaît, et dont le caractère dramatique donne, à cette période de l'histoire de Normandie, un intérêt romanesque. Nous devons nous renfermer dans les limites de notre sujet, et rechercher seulement, quelle part acliv.; notre presqu'île prît aux évé^ nemenls qui assurèrent à la dynastie de RoU la prépondérance politique dans l'Europe occidentale.
La résistance nationale normande aux efibrts du monarque, qu'une fiction appelait encore le roi des Francs , s'appuya sur la diplomatie des barons, qui parvinrent à rompre l'alliance du roi avec Hugues, sur les populations du Co-
(1) Chronique, elc, éd. Mcgissier, p. 31, verso.
(2) Bomande Mou, t. 1, p. 17^. — Chron, de Benoit, t. 1, p. S$^9 et suiv.
tentin et du Bessin et sur le concours des Danois.
Le rôle capital, dans les intrigues qui se croisèrent alors autour de Lonis-d'Outre-Mer, fut joué par Bernard-le-Danois, avec l'aide des sires de Bricquebec et de la Roche-Tesson. En tous temps, 3a duplicité a conduit au succès, qui en fait une vertu; celle que déployaient, au X® siècle, les seigneurs normands pourrait servir de modèle à tous ceux qui ont le périlleux honneur de gouverner les hommes; le récit qu'en font nos chroniqueurs est plein d'enseignements (1).
Cette habileté , toutefois , n'aurait probablement pas amené \eé résultats décisifs qu'elle avait préparés , si elle n'avait eu, pour point d'appui, le sentiment énergique d'indépendance qui animait la Presqu'île entière depuis son extrémité jusqu'à l'Orne. L'état d'insurrection y était permanent, et la haine de la domination française y était devenue aussi générale qu'invétérée. On accusait les rois d'être envieux de la prospérité de la province et de chercher , par tous les moyens, à s'approprier les terres que les chefs normands y possédaient depuis les premiers temps de la conquête (2). Louis-d'Outre-Mer , suivant Dudon (3), alla plus loin. Il conçut le projet d'enlever aux barons du Cotentin et du Bessin, non-seulement leurs terres, mais aussi leurs femmes, et de donner les unes et les autres à ses familiers. Si ce détail peut sembler assez invraisemblable, il fut, du moins, assez heureusement inventé pour accroître l'irritation nationale et la porter à son comble. Les grandes dames nor-
(I) jRicher. hislMb. II, § 4^2 et seq.— Dudo. lib. IV, JRoô. de Monte etc.
(-2) Robeni de Monte Accessiones ad Sigebertum (ap. Guiberl de Nogenl, p. 724,)
(5) IJudo, p. 258. — Rom. de Rou, t \, p. 178. Guill. de Jumicge, ne dil rien de celle circonslanee qui peut paraître douleuse.
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ides accueillirent, avec une indignation qui fait Téloge d leur vertu et de leur constance, Vidée plus que singulière en pays chrétien, de faire de leur personne un accessoire de la propriété foncière ; elles déclarèrent que « plustost s'en » yroient noyer à la mer, qu'ils abandonnassent leursmaris » pour en prendre d'autres (1). » — Raoul Torte, chargé de l'administration du duché, acheva, par ses exactions et ses actes d'oppression et de. vandalisme , de creuser entre les deux peuples un abîme de plus en plus profond. L'œuvre de fusion commencée par RoU subit un temps d'arrêt; l'esprit scandipave se releva avec une force croissante, et l'aristocratie du Colentin fit un nouvel appel à ses frères du Danemark.
Les Danois établis dans la Hague, sous Guillaume-Longue- Épée, ne s'en étaient pas éloignés, quelque obscurité que les chroniques aient jetée sîir ce point, en racontant que les députés de Bernard-le-Danois se rendirent en Danemark , pour solliciter le secours de Harold (2). Dudon ne parle pas de cette dernière circonstance (8), et Guillaume de Jumiège, Wace et Benoît diser;t positivement que ce chef était encore, à ce moment, à Cherbourg (4). D'après Richer, la domination de Harold se serait même, dès ce moment, étendue sur le Dessin (5). Les faits , d'ailleurs, ne permettent pas de
(l) Chronique de Norm (éd. Mégissier, p. 53, verso.)
(1) Chron. de Mégissiep, p. 33, verso. L'auteur pour tout ce qui coriceruc Harold, confond les dates et les événements de manière à rendre son récit peu intelligible et peu digne de confiance.
(5) Dudo, p. 23iM§ î^i).
(4) Guill. de Jum. liv. lY, cap. Vil — Wace dit, t. I, p. 185. De Gostentin manila Heroult privcement Ki a Cliieresbore ont séjourné lungcment. »
(o) Richer. hist. lib. II, g M. Cet auteur commet, sans, douic, ici une erreur en faisant venir le roi de France ii Bayeux < Baiocas... securus accès. > sit. >
supposer qu'il en pût être autrement; car, sans la permanence du séjour des Danois dans le Gotentin , dont ils occupaient les ports, et, en particulier, celui de Barfleur, (1) on ne pourrait expliquer leur présence autour de Rouen, au moment du meurtre de Guillaume , ni la rapidité de leur arrivée , sur une flotte nombreuse, à rembouchure de la Dives , en 945. Un simple détail , au surplus , nous semble décisif pour établir cette thèse. Lorsque, dans le combat qui eut lieu près de cette rivière , les deux armées furent en présence, on sait comment Herlouin fut tué. Un soldat danois, entendant un de ses compagnons d'armes reprocher au comte français son ingratitude envers celui qui l'avait si généreusement secouru , s'avança et le renversa d'un coup de lance. Or , ce compagnon avait suivi Guillaume au siège de Montrcuil, et avait pu ainsi reconnaître Herlouin, l'allié du chef au servict duquel il se trouvait dès cette époque (2).
Les Danois de la Hague étaient donc, en quelque sorte, une troupe auxiliaire qui , venue du Nord , soit dans un but, soit dans un autre, était à la disposition moins du duc même de Normandie que des barons du Gotentin. Us intervenaient, dans les circonstances ordinaires , par de simples détachements réunis aux levées faites dans la Presqu'île. 11 fallut un danger pressant et la crainte de l'envahissement du sol par les forces supérieures du roi de France uni à Huguesle-Grand, pour que la colonie militaire se déplaçât tout entière, sous la conduite de Harold, et groupât, autour d'elle , ce que le Dessin, l'Avranchin, le Colonlin , le Val de
(t) Benoil, t. 1, p. il.
(l) Chron* éd. Mégissier, p. 54. Dudon, dans le récll <lc cet épisode met principalement en scène les Cotent inois cl les Bajocasses iiuxquels il donne le nom générique de Dacigenœ (Oudo, p 241).
Mortain et le Val de Cinglais renfermaient d*iiommesen état de porter les armes (1).
L'énergique élan des populations sauva , sur les bords de la Divcs, l'indépendance de la province; et la défaite du roi de France , suivie de sa capture , rendit au jeune Richard son duché affranchi de tout service féodal. Désormais, il ne releva que de Dieu — « ^'ulHs nisi Dco servitium ipso, et » successio ejus reddat (2) . »
Ce fut là pour la Normandie , malgré les épreuves qu'elle eut encore à traverser , le commencement d'une ère de grandeur politique, dont l'étude spéciale serait pleine d'intérêt. L'élément Scandinave reprit, pour nn instant, son influence absolue. Harold domina chrétiens et païens; et, de sa résidence de Baycux , les ramena les uns et les autres, à l'observation t des lois et statuts du ducRoll. » Il fit, en outre, restaurer les villes et les châteaux , « afin de pré- » venir les vicissitudes de la fortune (3). » Cette intervention des descendants des anciens pirates n'est pas le trait le moins curieux de cette é[ oque de formation de la nationalité normande. Elle ne fut pas la dernière; nous la voyons encore apparaître aux jours de danger et de lutte, dix-huit ans plus tard , lorsque Richard P% arrivé à l'âge do la force et de la maturité, se vit exposé à une nouvelle coalition formée par le roi de France et le comte de Chartres.
Cette fois , si la certitude de cet épisode de notre histoire est suffisamment établie (4), les Danois vinrent de leur pays d'origine, envoyés encore par un chef du nom de
(1) Roman de Rou, t. 1, p. iS4.
(4) Dudo, p. ^47. — Roman de Rou, i. 1, p. lî>5, eic.
(3) Dudo, p. 245.
(4) Les historiens normands seuls rapporlcnt cet épisode ; il n'en est fait aucune ' mention ni dans les dironiques recueillies par !). Houquet, ni dans rhisloire de RichfT. (Voy. Rom. de Rou. t. \, p. 251, not. o).
Harold, mais qui ne pouvait pas, évidemment, être le héros de la bataille sous Vamville, quoique Wace le suppose (1). Ces nouveaux auxiliaires, — nous pourrions peut-être dire mercenaires , — remontèrent la Seine et s'arrêtèrent à Geffosses — Geroldi fossa, entre Vernon et Bosnières , que quelques auteurs , à tort évidemment, ont confondu avec le village de même nom qui est situé à la pointe de Maisy, près du Grand-Vey, sur les limites du Bessin (2). Le secours fut efficace, puisqu'il obligea Lothaire et Thiébault à demander merci; seulement, il le fut par des moyens tellement barbares , qu'il est permis de douter s'il fut positivement réclamé par Richard, ou si, au contraire , la flottille danoise n'entra pas dans la Seine un peu malgré lui.
A peine arrivés, les païens , en effet , suivant leur vieille tactique, se jetèrent sur le pays, sans se préoccuper du souverain auquel il appartenait. La terre du roi de France et celle du comte de Chartres furent, en peu de temps, couvertes de ruines et abandonnées par leurs habitants. Cette guerre sauvage commençait à n'être plus dans les mœurs; elle provoqua un cri général d'indignation et de désespoir; elle devenait impolitique. L'Église protesta dans un synode, et députa l'évêque de Chartres vers le duc de Normandie pour lui demander dans quel but
(1) Les trouvères Wace et Bepoit ont aiiopté pour dceigner les chefs danois deux noms typiques ; avant Roll, c'est HasUngs, et après lui, c'est Harold f Aitgrold ou Bérout.
{î) Chron. de Mégiss. p. Aï. Il est fort douteux que la traduction latine de ce nom indique son ctymologie vraie; Huct, dans ses Origines de Caen, p. Ô(ii,nous paraît avoir donne la plus pi-obable, — Way- fosse ,chemm creux. — Dans la plaine du Bessin, on trouve souvent des parcelles de terre appelées la Geffosse.
il permettait aux païens d'écraser ainsi les chrétiens (1). Richard invita l'envoyé à revenir au mois de mai avec les représentants de ses adversaires, et promit que, dans Tintervallc, il s'efforcerait d'adoucir l'orgueil de ses barbares alliés. On était alors en 963.
La tâche ne fut pas aisée. Les Danois avaient* pris goût au riche butin que, depuis trois ans, ils recueillaient dans le Dunois et la Beauce, et dont les Normands tiraient un profit discret. Il fallut de nombreuses conférences , et môme un sermon , dans lequel , d'après le doyen de Saint-Quentin (2), le duc leur exposa les dogmes les plus abstraits de la religion chrétienne, pour leur persuader de se retirer dans le Cotentin, où ils se retrouveraient, plus qu'ailleurs, au milieu des souvenirs et des traditions de la patrie absente. Une partie d'entre eux se laissa gagner aux douceurs du repos et de la vie civilisée, se convertit au christianisme et accepta des terres que Richard leur distribua généreusement. Quant aux autres , restés païens endurcis , ils ne voulurent ni baptême , ni domaine. On leur offrit des vaisseaux tout approvisionnés et des mariniers cotentinais — comtantinensibus viatoribus (3), qui les conduisirent en Espagne, où ils accomplirent des exploits dont le récit appartient plus à la légende qu'à l'histoire.
Les habitants du Crotentin, on le voit par le passage de Dudon que nous venons de citer, avaient conservé leurs habitudes et leur supériorité nautiques. Ils étaient regardés comme les meilleurs marins de toute la Normandie. C'était parmi eux qu'étaient ces « bonz esturmenz (4) » auxquels
(l) Dudo, p. Î77 el seq.
{%) IHido, p. 184.
(Z) l>udo, p. i87. ilom. de HaUy t. I, p. Î65. — Benoit, t. Il, p. 513 et suiv. •
(4) ilom. de ilou, t. i, p. Î03. —Estourman, pilote, devenu en anglais
Richard confiait la mission de le .débarrasser des hôtes qui rincommodaient; — c'était parmi eux aussi, que Robert devait trouver ses sauveurs, et que 6uillaume-le-Bàtard devait choisir le pilote qui le conduirait à Pevensey (i) — 'Ils sortaient des nombreux ports qui entouraient les Iles et la Presqu'île , et qui présentaient , peut-être, à cette époque, une activité que la plupart ont perdue de nos jours (2). Des uns , on passait aux lies , avec lesquelles les relations étaient fréquentes, puisque le sol en appartenait presque exclusivement aux seigneurs dn Cotentin; des autres, on se rendait en Angleterre ', qui , en attendant qu'elle fût conquise, avait déjà de nombreux rapports commerciaux et politiques avec la Normandie.
Les incursions des Danois et leurs établisssements permanents ne firent , du reste , qu'étendre et améliorer cette situation particulière. Les habitants de la Presqu'île avaient un champ d'activité beaucoup plus étendu que le reste du duché. Ils pouvaient, plus aisément, rester en dehors des agitations qui imposaient, à leurs compatriotes d'au-delà de la Dives, de si rudes épreuves. Pendant que la guerre sévissait sur les frontières du pays chartrain et du pays de France, ils jouissaient d'un calme profond et d'une prospérité qu'aucune calamité ne troublait. Chaque paysan pouvait travailler suivant sa volonté, et sans craindre d'être opprimé, a La terre de Richard était stable et tranquille — terra
moderne Steerman (BcnoU^ t. 111, p. 5t9. — Roman de la Violette, p. 14. — Archéologie tiavale, par Jal, p 180.)
M) Les pilotes qui sauvèrent la flotte de Robert (en 10Î9), étaient de Guernesey. Le pilote de Guillaume-le-Conqucranl était de Barfleur (Ord. Vital, édit. Duch. p. 868.)
(2) Recherches sur les ports du Colentin, par M. de Gerville. {Journal de Vahgnes, numéros de septembre et octobre 1840.)
» solida erat et quieta, nec ullius calamitaiU peste afflicta (1). — Les immigrations qui continuaient dans une proportion moins considérable , bien entendu , entretenaient , en le renouvelant , l'ancien élément qui avait si profondément changé les 'destinées du pays et lui avaient imprimé son caractère spécial. Nous ne croyons pas, cependant , quel que soit, d'ailleurs, l'imperturbable et constant optimisme de nos chroniqueurs, que l'intervention de ces nouveaux coureurs d'aventures fût provoquée par les princes normands; elle était plutôt subie avec une répugnance qui n'empêchait pas de profiter de leur secours , mais qui se manifestait aussitôt que le besoin de ces redoutables et turbulents auxiliaires ne se faisait plus sentir. Les temps étaient changés. Le descendant des anciens rois de la wer était devenu un monarque civilisé, — au moins par les qualités extérieures, — un haut suzerain féodal, le gendre du puissant duc de France et le beau-frère de celui qui allait prendre la place des fils de Charlemagne ; il était soutenu par les grands seigneurs issus du même sang que lui, et qui voulaient garder leurs domaines. 11 ne pouvait donc guère lui convenir de se rappeler l'origine de sa race et de souffrir, à sa cour et près de sa personne , les rudes compagnons auxquels son aïeul devait sa couronne ducale , et qui , comme le lion de la fable, ensanglantaient parfois la main qu'ils ne voulaient que toucher en amis. Ils étaient surtout redoutés dans les lies que leur isolement, leur population peu nombreuse et l'absence des hommes que le service féodal appelait sur le continent , laissaient à peu près sans moyens de défense. Et puis, les bandes danoises ne se composaient pas, à coup
(1) Dudo, p. 577, — § 114, — € Quisque colonus quod atnbiebat libère > agebat, possibilitalc sua; voluntatis pcrcepta. >
sûr, de l'élite de la nation à laquelle elles appartenaient: de plus , elles étaient païennes. C'est ce qui avait effrayé l'Eglise, et avait donné, à la royauté française, l'appui énergique de l'épiscppat en France et en Bourgogne (1); c'est aussi ce qui fit naître, ailleurs, un nouveau danger pour le Cotentin.
(\) Chron. Frod. ad. ann. 944.