‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 18 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

RévoUé des Vilains — Le Goleiitin y prit il part? — Antagonisme entre les Normands et les Bretons. — Alliance entre Richard II et les chefs danois. — Swen, Olaiis et Lacman. — Leurs courses et leur séjour à Rouen, d'après G. de Jumicge.

Guillaume de Jumiège . le premier chroniqueur qui ait [ arlé de la révolte des Vilains, ne donne sur elle aucun détail précis. «Au commencement de sonjeune âge (de Richard 11), » dit-il (1), il s'éleva, dans Yintérieur de la Normandie , un » certain germe empoisonné de troubles civils. Dans les » divers comtés , les paysans résolurent de vivi'e selon leur ^^ fantaisie et de se- gouverner d'après leurs propres lois , » tant dans les profondeurs des forêts, que dans le voisi- » nage des eaux , sans se laisser arrêter par aucun droit » antérieurement établi. » Et sur ce texte, Wace, Benoît, » Jean Nagerel , auteur présumé de la Chronique éditée par

{\) Guill. de Jum. liv. V, chap II.

Mégissier (1) etc., ont brodé des arabesques qui appartiennent plutôt à rimagination qu'fi la critique historique.

Wace énuDière longuennent les griefs des Vilains contre le duc et contre les seigneurs. — Richard ne veut autour de lui que des gentilshommes ; il Taut que chapelain , secrétaire , sénéchal , maréchal, bouteillier, dépensier, chambellan et jusqu'au portier , tous soient chevaliers ; tous sont comblés d'honneurs , de présents et de splendides habits. Quant aux paysans et aux vilains , les seigneurs ne leur font que du mal ; ne leur laissent ni paix, ni repos, les accablent de poursuites ; ce ne sont que plaids de forêt , de monnaie, de purprise, de chemins, de biefs, de mouture, d*hommage, de redevance, de corvée, d'aides, etc., etc. Et pourtant s'écrient les opprimés :

« Nus sûmes homes corne il sunt » Tex membres avuns cum il unt , > El allresi granz cors avum , B Et altreiant sofrir poum ,

» Ne nus faut fors cuer seulement (î). »

Nous sommes tenté de croire que le trouvère Jersiais, à la façon de Tacite et de beaucoup d'autres moins illustres, en critiquant le temps passé qui , à coup sCir, le méritait, frappait sur le temps présent , sans trop se préoccuper des contradictions et des anachronismes dont sa prose rimée était pleine. — Il n'est pas facile de dire à ses contemporains qn'ils manquent de cœur ; mais on le dit de leurs pères; Wace se donnait cette satisfaction sans péril.

(J) On croil que l'auteur de cette chronique ctail nmlve Jean Nagercl, chanoine et archidiacre de N.-D. de Rouen, ou du moins (]ue Mégissier avait édité un extrait de l'oeuvre du chanoine.

(î) Rom. de Rou, t. 1, p. 30i> el suiv.

DE NORMANBIE. 905

La conspiration des paysans de la fin du X® siècle fut la protestation éternelle du faible contre le fort^ du pauvre contre le riche, de l'égalité naturelle contre le privilège, que traduisit plus tard la chanson si connue des coofipagnons de Watt Tyler ,

> Wben Adam delved and Eva span, € Whère was then Ihe gentleman ?» (1)

Mais nous sommes convaincu que cette conspiration fut moins générale, et que les causes en furent plus locales que l'histoire ne le fait supposer.

Remarquons d abord , que Guillaume de Jumiège dit que les troubles éclatèrent dans Vintérieur du duché. Or, jamais le Gotentin n'a été désigné ainsi ; sous les premiers Ducs, surtout , une telle désignation pourrait encore moins se justifier que dans les époques postérieures ; — en second lieu, que le personnage chargé de réprimer le mouvement populaire fut Raoul d'ivri (2), c'est-à-dire, l'oncle de Richard II, le protecteur et l'inspirateur du chanoine de Saint- Quentin. — Raoul d'ivri habitait la Haute-Normandie; il devait, par conséquent, se trouver sur les lieux mêmes où l'insurrection éclata, circonstance nécessaire pour rendre vraisemblables la rapidité et la violence de la répression. Enfin, est-il possible de supposer un instant, qu'un chef féodal, eût-il été le duc en personne, eût osé entrer dans ce Gotentin, dont les grands propriétaire^ se soulevaient si faci-

(1) c Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, » Où était alors le gentilhomme ? »

Sharon Turner's Hist» of Angl. saxons, t. II.

(2) Wace et Benoit le qualifie par erreur eoïïUe d'£vr«iiâ?. A ceUe époque, ce titre appartenait à l'archevêque de Rouen, Robert. (GalL Christ, t. XI, col. 26. — Chron. de Benoit, t. II, p. 5594.)

lement contre leur haut suzerain , et que les barons de Saint-Sauveur, de Bricquebec et tant d'autres , auraient souffert qu'on poursuivît comme des bêtes fauves, et qu'on fît périr, par les plus horribles supplices , les habitants qui vivaient sur leurs terres, — ces vaillanz, comme les appelait Bernard-le-Danois , qui étaient aussi « li boen vilain et li » boen païsanz(i)? »

Il nous paraît probable que l'insurrection se renferma dans l'Evrecin et le Roumois, c'est-à-dire dans la partie de la province où l'aristocratie, rendue plus exigeante par le voisinage d'une cour à demi française , faisait plus lourdement peser , sur les classes inférieures des campagnes , l'abus de ses privilèges. Les chroniqueurs nous apprennent, en effet, que les réclamations des paysans avaient pour objet les droits d'usage dans les forêts et sur les cours d'eau qu'on leur avait sans doute enlevés, ou qu'on voulait restreindre. Nous n'avons rien découvert qui ait pu nous indiquer que, dans le Cotentin, des plaintesde cette nature aient produit aucun mouvement. Ajoutons que si la révolte eût été générale, il semble quelle eût été étouffée moins facilement qu'elle ne le fut, si l'on s'en rapporte à l'histoire (2).

Quoi qu'il en soit , et dans l'hypothèse même où l'ouest de la Normandie n'aurait pas complètement échappé aux effets de ce grave événement, il est constant que l'échec subi par les Anglais en effaça les traces, et que l'autorité des

(i) Rom.deRou, t. I, p. i73.

(2) La Bretagne eut aussi, mais seulement en 10i4. sa révolte des paysans qui fut étouffée dans le sang , après une longue lutte contre Paristocratie féodale. Si la conjuration des vilains de Normandie se fût étendue jusque dans le Cotentin, il est probable que les Bretons en auraient profité et se seraient soulevés dès cette époque.

vicomtes de Saint-Sauveur n'en souffrit aucune atteinte.

La Péninsule tout entière et les Iles avaient été, jusque-là, sous Tadministration à peu près indépendante de cette puissante famille ; le gouvernement ducal, qui n'y avait exercé qu'une action fort indirecte et lointaine, modifia alors peu à peu son attitude. Il comprit l'extrême importance que présentait la possession d'un pays si riche par la fertilité de sa terre , l'énergie de ses paysans et de ses marins et le nombre de ses ports. — C'était le cœur de la nationalité normande. -— Il s'efforça de faire accepter la suzeraineté féodale par les fiers barons qui l'avaient couverts de leurs châteaux fortifiés. La Chronique de Benoît raconte que Richard , en reconnaissance du service que Néêl lui avait rendu à Barfleur, lui donna cent mille marcs d'argent (1). Il lui donna , de plus , mais ti'ès-involontairement sans doute, un accroissement considérable d'influence qui , plus tard, devait porter ses fruits. - Nous retrouvons le comte du Gotentin , peu de temps après, vers 1014, revenant à la tête de l'armée qui avait envahi les terres d'Eudes, comte de Chartres et de Blois , pour revendiquer la succession de Mathilde', sœur de Richard, s'enfermer dans le nouveau château de Tillières dont la garde lui avait été confiée , et repoussant victorieusement les comtes du Mans, de Chartres et de Meulan (2). Nous le retrouverons encore, lui ou son fils du même nom , à une époque postérieure , défendant l'Avranchin contre une attaque des Bretons.

(1) Benoît, t. Il, p 41S.

f Cent mil mares valut d'argent

> Grant pris en ont il e si eir. »

Guill. de Jum et Wace ne mentionnent pas ce détail, ajouté par le trou vère qui en ajoute souvent.

(i) Guill. de Jum. liv. V, chap. X.

L'établissement de la race Scandinave jusqu'à la frontière bretonne, au lieu dé rapprocher les deux peuples, avait rendu plus ardent leur antagonisme ; notre histoire est remplie des guerres qu'il amena. Là, comme dans la Bretagne insulaire, les anciens habitants n'avaient pas accepté la domination que les nouveaux venus voulaient leur imposer. Les alliances de famille avaient pu créer entre les princes des échanges de procédés courtois et de fêles somptueuses (1); au fond , l'esprit de lutte était permanent; — esprit entretenu par la différence du langage, des mœurs, des traditions, et , pendant une assez longue période , par la différence du culte. On voit, dès- lors , à ce point de vue, de quelle importance était pour la dynastie normande , le concours des populations du Cotentin. Elles étaient son rempart contre la vieille et toujours sauvage Armorique, comme elles étaient son plus solide appui contre la jalousie de la France. Ciette situation donnait à ces populations une indépendance dont profitaient, avant tout, les chefs qui les dirigeaient, et à laquelle hur origine ajoutait une force particulière.

L'ancienne solidarité, qui, dès le commencement de leur histoire, existait entre les deux péninsules gallo-bretonnes d'une part, et la Bretagne insulaire, de l'autre, avait persisté, malgré les révolutions qu i 'a vaient changé les hommes et les choses de l'un et de l'autre côté du Canal britannique. Le contre-coup des événements qui s'accomplissaient en Angleterre , se faisait sentir en Normandie ; nous trouvons ce

(1) Geolfroi, comte des Bretons, avait, on le sait, épousé la sœur de Richard II, et ce dernier avait, à son tour, épousé Judith, sœur de GeofTroi. — C'est de ce mariage qu'était née une fille qui, mariée a Baudouin de Flandre, le rendit père de Mathilde,qui devint femme de Guillaume -le-Gonquérant. (Guill. de Jum. liv. V, chap. V et XIV)

DE NOKMANDIË. 9M)

fait compris et attesté par nos anciens chroniqueurs ; tu récit de ce qui se passe auprès d'eux , ils méleïit colui de^ invasions danoises qui continuaient de désoler le péfs d'outre-mer (1).

Au commencement du XP siècle , Tinfluence des peuples de la Norwège et du Danemark pesait encore de toiit son poids sur l'occident de l'Europe , et y apportait le dernier et définitif élément social. Les ducs de Normandie y faisaient appel , lorsqu'ils se voyaient menacés par raristoci*àtie féodale qui entourait et dominait la royauté française, et Us s'en servaient aussi sur les frontières opposées , lorsque les Bretons voulaient franchir le Gouesnon.

En d004 , Richard II conclut avec le chef danois Swen un traité d'alliance qui rendait les Normands solidaires de leurà anciens compatriotes ; ils s'engagaient à recevoir et à acheter tout le hutin que ceux-ci enlèveraient à l'ennemi, et à les recueillir et les soigner , s'ils étaient blessés ou malades (2). Ceci n'empêcha cependant pas le duc d'offrir un asile à son beau-frère Ethelred , chassé de son royaume par ce même chef, son nouvel allié > et d'oublier la tentative de Barfleur.

Après un exil de deux années durant lesquelles Swen prït le titre do roi de toute l'Angleterre , et à l'expirafibn desquelles il mourut, en d0i5, le roi saxon rentra dans ses états (3). Quelques vaisseaux ^Scandinaves éloignés pour un instant , qui fut très-court , des côtes de la Grande-Bretagne, se mirent à croiser dans la Manche et à chercher fortune. Ils étaient commandés par deux iarls que Guillaume de

(I) GuiU. de Jum. liv. V, chap. VI et suiv. (i) Guill. de Jum. Iiv. V, chap. VII.

(o) Guili de Juin. liv. V, chap. VIII. Chron, sax. éd. Gii>soo, p. MZ - Will. de Malniesb Henry Huting. édit. Savile, p. ô9 et 363, etc

Jumiège nomme Olaûs'ei Lacman: le premier Norwégien, et le second Suédois (1).

Olaûs était Olaf Uaraldson , fils d'Harald , qui fut depuis surnommé le Saint ^ et qui a été souvent confondu avec Olaf Tryggveson dont nous avons parlé quelques pages plus haut (2).

Ceci se passait précisément à Tépoque où Néel de Saint- Sauveur luttait , dans la Haute-Normandie , avec ses Golentinais, contre les ennemis de son suzerain. Quoique battus devant le château de Tillières , les trois comtes coalisés avaient continué la guerre. Le roi de France les y excitait en dessous, et se disposait à se joindre à eux , pour rester fidèle à cette politique de bascule qui plaît tant aux indécis et aux impuissants, et qui était son unique ressource. Richard , effrayé du danger qui le menaçait , appela à son secours les deux iarls que les événements survenus en Angleterre rendaient disponibles (3).

Malgré la précision du récit du moine historien , nous éprouvons quelque hésitation à Taccepter sans réserve ; non pas que nous mettions en doute la présence d'Olaf-le- Saint à Rouen , ni même son baptême par l'archevêque Robert ; car ces nouveaux convertis se faisaient baptiser autant de fois que leur intérêt le réclamait ; mais nous serions disposé à voir là une coïncidence fortuite plutôt qu'une circonstance préparée.

(j) Guill. de Jum. liv. V, chap. XI. — Wace (l. i, p. 54C), appelle les deux chefs - Colan et Coman ; Benoit : Olaive ci Laaman {t. II, p. 4<)()); la Saga : Olafr et Hakon; tous s'accordent à disting^uer leur nationalité. — C'est, nous le pensons, pour la première fois que la Norwcge et la Suède sont désignées séparément.

(î) Expéd. marii. par Depping, t. II, p. 17G et suiv. et notes et éclaircis.

(5) Guill. de Jum. loc. sup. cit.

La situation du duc de Normandie n'était pas, il semble , assez grave pour l'obliger à recourir àTexpédient, toujours périlleux, d'une intervention d'hommes qui, après tout, n'étaient que des aventuriers. Et puis, le prétendu secours , s'il eût été urgent, ne devait-il pas arriver trop tard , puisque la flottille Scandinave , au lieu d'aborder sur le point du littoral le plus rapproché du théâtre de la guerre, alla se jeter au fond de la baie du Mont-Saint-Michel, entre le Couesnon et la pointe de Cancale? Les chroniques rapportent , il est vrai, que ce fut la tempête qui détourna les païens de leur route ; — mais on doit faire cotte remarque que Olaf et son compagnon suivirent identiquement le même itinéraire que le premier Olaf , et qu'ainsi, il est très-probable que , en 1015 comme en 994, il s'agissait simplement d'une course de pirates dont le but était la Bretagne qui lut rançonnée, suivant l'ancienne coutume (1).

Au retour, les. vaisseaux longèrent les côtes du Gotentin, et alors, peut-être, sur la demande de Richard, entrèrent dans la Seine et remontèrent jusqu'à Rouen. La renommée des hommes du Nord n'avait point encore perdu son prestige ; elle suffit pour dissiper les velléités hostiles de Robertde-France et amener la paix entre les belligérants. Quoique les deux rois, comblés de présents se fussent engagés, avant de quitter la capitale normande , à revenir au secours de la dynastie, dans toutes les occasions où elle aurait besoin d'eux (2), l'histoire ne fait plus aucune mention de l'intervention des Danois dans les affaires politiques du duché. C'est dans la Grande-Bretagne que se renferment désormais les luttes dernières des races qui s'en disputent la domination.

(i) Le château de Dol fui pris et brùlé,et Saloinon qui eir était le seigneur fui massacré. (Guill. de Jiim. liv. V , chap. XI). (2) Guiil.^e Jum. loc. sup. cil.

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