‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 20 sur 64 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

État de la Normandie à la mort de Robert. — Esprit de rébellion de Taris tocratie. — I.e Cotentin reste fidèle à Guillaume. — La moitié de Guernesey est rendue à Ranulph. — Conspiration des barons contre Guillaume. — Néel de Saint-Sauveur — Bataille du Val-des-Dunes. — Ses conséquences. — Confiscation des biens de Néel. — La moitié de Guernesey est donnée à l'abbaye de Marmôutier.

A l'époque où Robert , cédant aux entraînements du sentiment religieux qui amena les Croisades , abandonnait son duché, et le laissait sous l'autorité nominale d'une régence composée de seigneurs féodaux , gouvernant au nom d'un bâtard , la Normandie était parvenue à un haut degré de puissance. Son territoire s'étendait jusqu'à l'Oise; il touchait

presque à Paris , qui n'était plus qu'à sept lieues de sa frontière orientale (1) ; et, vers le nord , un étroit bras de mer , qu'on franchissait en quelques heures, la séparait de la Grande-Bretagne , dont les destinées allaient , dans un avenir prochain , siibir une révolution si profonde.

Les intérêts politiques avaient grandi et s'étaient multiplié»; le domaine ducal s'était prodigieusement enrichi par l'application rigoureuse des lois féodales. — Nous en avons la preuve dans les actes de douaire de Richard II et de son fils. — Mais, en même temps, l'aristocratie était devenue de plus en plus turbulente; elle saisissait, pours'affranchir detout frein, les occasions favorables que chaque défaillance du pouvoir central lui fournissait.

Dans des circonstances normales , une minorité aurait déjà trop favorisé ces empiétements; que ne devait pas produire de désordre et d'anarchie une situation semblable à celle où la mort de son dernier duc plaça la Normandie !

Les chroniques nous ont tracé de cette situation le tableau le plus sombre.

A peine la nouvelle de la mort de Robert était-elle arrivée, que le sol entier de la province se couvrit de châteaux et de forteresses construites « avec un art nouveau (2). » Les guerres privées éclatèrent de toutes parts ; on ne vit plus qu'incendies , meurtres «t pillages. Le porte-bannière héré-

(1) Robert s'étail fait céder par le roi de France, Henri, la suzeraineté du Vexin français, qui, on le sait, comprenait tout l'espace compris entre TEpte et rOise.

(•2) Guill. de Poitiers, p. 350, édit. Guizot). — Guill. de Jumiège, liv. VII, chap. 1. — Order. Vital, liv. III.

f Forteleces e heriçons 9 E motes hautes e donjons

» Firent en douse cenz leurs plusors... {Chron. de Benoît, t. m, p. 3 )

ditaire, Roger de Toesny, descendant, dit-on, de Huldrich, oncle de RoU , refusa de reconnaître pour chef le fils de Harlète. Beaucoup suivirent cet exemple (1) ; Guillaume de Poitiers ne veut pas les nommer ; car , de son temps, ils vivaient encore , et il craint leur vengeance ; c mais , » ajoute-t-il, ce sont ceux-là mêmes qui, aujourd'hui, font » les plus énergiques protestations de dévouement et sont » comblés le plus de faveurs (2). » — Les temps changent , on le voit , plus que les hommes. — Le précepteur de Guillaume , Thurold , et son sénéchal , Osbern de Crespon , furent assassinés ; — ce dernier dans le lit même qu'il occupait avec le jeune prince (3).

Ce fut surtout dans la Haute-Normandie que l'esprit de rébellion se manifesta avec violence. Le roi de France l'excitait ; il en aurait largement profité , s'il en avait eu la force; il l'essaya; seulement, comme il était à peine le maître chez lui , son rôle se réduisit à se ranger du côté qui lui semblait le plus fort , sauf à le quitter quand il le voyait le plus faible.

Le Gotentin , pendant les douze premières années du nouveau règne , resta fidèle. Cela tenait à plusieurs causes. Les princes qui formaient la descendance légitime de Richard II, et qui prétendaient avoir des droits à la succession de Robert, n'avaient pas leurs principales propriétés

(i) Guill. de Poitiers, loc. sup. cit.

(2) Guill. de Poitiers, p. 17^.

(3) Ces événements, bien entendu, ne furent pas simultanés; ils s'accomplirent dans les cinq ou six premières années du règne de Guillaume. Nous les mentionnons d'une manière générale pour ne pas nous étendre au-delà de notre sujet. Ainsi, Osbern de Crespon ne fut assassiné que postérieurement à 1040, puisque, à cette date, il figure dans deux chartes qui ont été publiées par M. L. Delisledans son Histoire des sires de SaifU-Saweur (numéros 14 et IG des pièces justificatives).

^0 GUILLAUME LE GONQUÉIVANT

dans la Presqu'île ; leur influence y était contrebalancée par celle des barons qui y étaient établis depuis près de deux siècles. Ces barons , d'ailleurs , n'avaient rien à gagner à un changement , et à remplacer un enfant , né près d'eux , et sur lequel ils pouvaient exercer un ascendant facile , par un de ces grands seigneurs d'au delà de la Dives , toujours armés en guerre , plutôt hostiles que favorables à la Nortndiïïdie marine , et qui n'auraient pas manqué de prendre pour eux , ou pour leurs amis, les nombreux et immenses domaines qui y étaient l'apanage de la couronne ducale.

Quant à l'illégitimité de la naissance de Guillaume , elle pouvait être un prétexte d'agitation et de révolte; mais pour l'aristocratie féodale du XP siècle , elle n'était pas, à coup sûr, une raison sérieuse. Chez les peuples du nord de

l'Europe, on distinguait à peine les bâtards des enfants légitimes (1). L'Église elle-mènie, — et elle l'a fait souvent, — avait dû transiger avec les indomptables ardeurs du sang barbare et avec les exigences de la politique , tout en maintenant et en proclamant , dans ses assemblées solennelles , la force indissoluble du lien matrimonial. Le concubinat était entré dans les mœurs des classes supérieures; l'ac- • tion de la femme sur cette rude société, s'exerçait plus sûrement par les qualités personnelles que par le titre d'épouse. Depuis Roll, il n'était pas un seul de ses descendants qui ne se fût affranchi de la loi évangélique, si absolue cependant sur ce point. Dans le Gotentin , on ne l'observait pas mieux qu'ailleurs; et tout à côté, en Bretagne, on l'observait encore moins. Là, il n'était pas rare, si l'on en croit l'archidiacre de Lisieux, Guillaume de Poitiers, de a voir un chevalier épouser, more danico, dix femmes et

(1; Henr. Spelman. codex, ap, Hoiiard, Ane. lois françaises, i. II, p. 173.

» même plus, et engendrer cinquante enfants (i). » Il est évident que de telles mœurs ne disposaient pas les esprits à regarder la bâtardise comme une tache originelle qui faisait, de celui qui en était atteint , un paria et un déshérité.

Le Gotentin offrait , en outre , au jeune Guillaume , une garantie particulière de sécurité. Depuis de longues années, le gouvernement en était confié au vicomte Néel de Saint- Sauveur, — le même qui, trente ans auparavant, avait repoussé Tattaque d'Ethelred contre Barfleur. Il avait servi Robert avec un dévouement constant , partout où les ennemis de son prince s'étaient présentés sur les frontières de France , comme sur les marches de Bretagne. Le duc , pour lui témoigner sa reconnaissance, avait donné en mariage à son second fils, nommé Manger, une fille qu'il avait eue de Tune de ses concubines. Il lui avait constitué en dot, parmi d'autres biens, le château de Ballon, situé entre Alençon et le Mans. Son but, en faisant cette donation, était d'avoir, non loin du Perclie , un homme sur la fidélité et l'énergie duquel il pût compter , pour protéger les populations contre les violences et la tyrannie des trop fameux comtes de Bellesme, les Giroie-Talvas (2).

Néel entré , par un des siens , dans la famille du nouveau duc, et chargé, à ce titre, avec plusieurs autres seigneurs, de gouverner la Normandie, pendant sa minorité, était donc un allié et un protecteur doublement dévoué ; tous ses intérêts se rattachaient à la cause du frère consanguin de la femme de son fils; et, moins que personne, il pouvait lui faire un grief de Tirrégularité de sa naissance.

La presqu'île du Gotentin acquérait ainsi, de ces diverses

(1) Guill. de Poitiers, p. 370 (édit. Guizot).

{l) Du Coêlenlin, par Tousfain de Billy, p. 18 du MSS. de la bibliothèque de Caen.

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cireonstances , ane grande importanee politiqire. Plus q«e jamais , elle deyenait le point d'appui de ta dynastie normande exposée à de si graves périls, et le centre d*où son représentant pouvait surveiller la France , TAngletcrre et la Bretagne^ ce triple oèjectif de ses aspirations et de sa fortune.

Ce fitit grâce au concours que lui donnèrent le ^ioDmte de Sainl-Sauveur et les autres barons du pays, que Guillaume dut de traverser, sans y laisser sa couronne et sa vie, les premières années de sa jeunesse (1). Sa résidence de prédilection fut fa ville de Valognes (S), où il y avait un châtea« qui > d'après VîUarèt, un des continuateurs de l'abbé Yély (3), remontait à Clovis,et dont les derniers débris ont disparu en 1788, sans laisser d'autre souv^r que te nom de la place publique établie sur ses ruines (4)w Là , protégé par les obstacles naturels et la longue distance qui le séparaient des barons de la Haute-Normandie et du Perche , et du per-

(1) L'on des tuteun de Guillaume était Raoul d'Evr«tux qui était seigneur de Vareoguebec et, à ce titre, connétable de Normandie. — La famille de Reviers et Vemon était propriétaire du château à Vépoque de la conquête {Histoire dei chat. — Mèm. des Antiq. 183a, p. 19S.

(î) Toustain de Billy, p. 147.

(3) Hist. êe france, t. IX (éd. in-12). L'auteur ne cite pas là source où il a pusé ce détail ; nous n'en pouvons donc garantir l'exactitude ; nous ne connaissons que la Chronique de Bertrand du Guesclin, par Cavelier, trouvère du XIV* siècle, qui ait pu donner naissance à cette allégation. Nous lisons à la page 187 du t. 1 de redit. Didot.

c En Valongne eut paour cil de la fermeté,

• Fers n'estoit fort la ville, ce dit Tautorité,

• Mais bon chastel i ot et noblement fondé » Une tour ancienne y eusl-on trouvé

> Qui fu faite du tamps Clovis le couronné.

(4) Les anciens chàieaux du département de la Bianehej par M. de Gervdle (ap. Mém. des Antiq. t. I, p. iC5.)

BV BBS FIL& 28&

fiée patroQJige é» rot de France ; entouré de vàssànx fW^es» dont les forteresses formaient une ceinlure iofmncbiteaWe » et pfeeé près des côtes d'où il lui était faeîie de passer sur les Iles, dont il possédait la marfenre partie^ on eu Ans^e-terre , l'enfant attendit que le temps et ks dures é|lreuvts de la vie fissent de lui un maître et un coâqné^nl.

Jusqu en 1040, autant qull est permis de le coiyecturer par ia comparaison des dates , toujours si confuse:» daas nos chroniqueurs (1), il ne prit aucune part effective à l'admi* nistration du duché. A ce mom^^nt, il fut armé chevalier (3), et il figura , comme haut ««suzerain , dans ks nombreux actes de donati(m , faits aux églises et aux monastères ; — il y prend le titre de « fils du irès-glorleui Rob€frt , due des » Normands (3). »

La propriété féodale , alors , loin de s'immobiliser , était soumise à des mutations très-fréqurntes ; elle se divisait en une infinité de droits , que le seigneur distribuait suivant les besoins de sa politique , les inspérations de sa foi religieuse et les caprices de sa volonté, ou qu'il confisquait, en vertu de son autorité souveraine. Cette prérogative constituait la partie la plus importante du gouvernement civil ; Guillaume, malgré sa jeunesse , l'exerça amsitôl qu'il lut boi's de tutelle , et , en particultoi% pour les îles du Gotentin.

Nous avons vu qu'à la suite de la défaite de Rioulf , la moitié de l'île de Guernesey, qui lui appartenait, avait été donnée par Guillaume-Longue-Épée à Anslech , auteur présumé de fe maison de Bricquebec; que, plus tard, cette

(1) Guill. de Poitiers mentioRne la réception de Guillaorne comme clieva* lier imin^iatement après la mort de Hardi^aBul.

fi) Guill. de Poitiers, p. 3Î8.

(5) HiH aire des sires de Saint-Sanveur. par M. L.' i!>?lisle, numéros 13 et 16 des pièces justificatives.

maison avait, à son tour , perdu ce riche domaine, qui était rentré dans la main de Robert , et que , enfin, ce duc l'avait aumône, peu de temps après son avènement, au monastère du Mont-Saint-Michel (i). Vers 4042, Guillaume le restitua à Ranulph , descendantd'Anslech ; mais , en même temps, pour indemniser les moines du tort qui leur était fait, il leur donna les îles de Serk et d'Aurigny (2). Il ne s'agissait, bien entendu , dans cet acte de libéralité, comme dans tous ceux que nous aurons à mentionner , que des droits ecclésiastiques , si nombreux et si variés, qui se percevaient sur les tenanciers de la terre. Nous reviendrons sur cette matière intéressante; nous pouvons toutefois tirer, dès à présent, de l'examen des chartes que nous publions à la suite de cette Étude , la preuve que l'organisation de la propriété dans les lies s'était maintenue, et qu'elle était une abondante mine de richesses que les souverains normands exploitèrent au profit de l'Église et de l'aristocratie de la province. L'archipel entier était cultivé, ou occupé au XP siècle; et nous verrons s'élever sur le droit de possession des moindres îlots qui en dépendent, des contestations aussi longues que vives.

Au nombre des témoins de l'acte de 1042, figumit un Néel , dont le nom est suivi de l'épithète de le jeune —

(1) Voy. sup. p. 217.

pi) Voy. n° 2 des pinces justificatives. D'après une citation rapportée par l'abbé Des Roches {Ann. relig. de l'Âvranchin, ap. Mém. des Anliq. t. XVII, p. 37.), le Mont-Saint-Michel n'aurait pas conservé longtemps cette donation; Guillaume lui-même l'aurait supprimée. Nous verrons, en effet, que Serk, Aurigny et Herm furent concédées à d'autres établissements religieux. — Le Gallia Christ, t. XI, col. 47S, donne à la charte que nous citons, la date de iOu4. C'est une erreur évidente démontrée par les noms des cvéques qui l'ont souscrite et qui tous vivaient en 1042, et non en 1054: — Robert de Rouen. Herbert de Lisieux, Hugues d'Avranches et Hugues d'Evreux-

Niellus juvenis (i). — Néel le vieux — Niellvs vetulus , — le héros de Barfleur, était mort depuis un an environ. Ce fut pour le jeune duc un»* circonstance grave , et dont les conséquences faillirent lui être fatales. Tant que le vicomte du Cotentin l'avait protégé de son nom et de son caractère énergique, aucun des seigneurs de la Basse-Normandie n'avait osé se ranger ouvertement du côté des mécontents et des révoltés. Malheureusement, le fils n'avait pas les vertus du père ; et ce dernier avait à peine quitté ce monde, que les désordres, dont l'est de la province était, depuis longtemps , le théâtre , éclatèrent aussi dans la partie occidentale.

Il serait difficile de dire qui, le premier, parmi les barons , donna le signal , — si on accordait une confiance égale à tous les historiens originaux ; — car , en acceptant le récit de Guillaume de Jumiège, que Wace et Benoît ont suivi en cet endroit , on devrait placer la trahison de Toustain Goz , comte d'Exmos, gouverneur de Falaise , et la révolte de Guillaume d'Arqués, avant la conspiration des barons du Cotentin ; mais la chronique de Guillaume de Poitiers est la seule qui doive inspirer toute confiance , par les motifs qui sont si nettement exposés par Orderic Vital. — Guillaume de Poitiers, né en 1020 , était contemporain des événements ; il y avait pris part lui-même , puisque , avant d'être clerc , a il s'était montré intrépide à la guerre et avait combattu « pour le prince terrestre (2), » et qu'enfin, il avait rcrit ses

(1) Pendant un certain nombre fl'années avant cette date, on trouve les noms des deux Néel au bas des cbarles ; l'un prend le litre de vicomte, et l'autre la simple qualification de fils du précédent ; à partir de 1042, on ne voit plus qu'un Neel. (Yoy. les pièces justiGcatives de VHist. des sires de Saint-Sauveur, par M. L. Delisle.)

(2) Ord. Vital, liv. IV (p. 'i09, édit. Guizot). Guill. de Poitiers était archi*

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souvenirs perscRuiels,et passé les dermères années de sa vie à Lisieui, o'efit-à-dire ^ au milieu même des choses et des hommes dont il retraçait Thistoire.

D'api'ès Guillaume de Poitiers donc , « l'étendard de la » révolte » fut levé par Gui de Brionne, tils de Renauld, comte de Bourgogne (1) ; il était parent du prince des Normands, avait été élevé avec lui (2), et en avait reçu des dons considérables , entre autres : les châteaux de Brionne , — dont il avait pris le nom, — de Vernon et du Homme, — aujourd'hui rUe-Marie (3). Il prétendait, comme petit-fils de Richard II par sa mère » avoir plus de droits à la possession du duché que le bâtard de Robert. — 11 fallait avant tout , et pour que l'entreprise eût quelque chance de succès, obtenir la complicité des seigneurs du Cotcntin. Le Céos, ainsi qu'on nomma plus tard la Presqu'île (4), formait une enceinte que la nature rendait presque impénétrable, le seul côté que la mer ne baignât pas , étant défendu par des marais et des rivières qu'on ne pouvait traverser qu'à des gués peu nombreux , et que les marées recouvraient pendant la moitié du temps. Au centre du Clos, s'élevait Valognes, la résidence la plus habituelle de Guillaume, ville fort importante alors (5), et dont le château était un

diacre du diocèse de Lisieux. D'après Taulenr que nous citons, l'archidiacre c était plus habile à écrire en vers et en prosr, qu'à faire des prédications. •

{{) Guill. de Poitiers, p. 529.

(2) Gui était Gis d'Alix, fille de Richard II et femme de Regnault de Bourgogne. (Ram. de Rou, t. II, p. 3B2).

(Z) Rom. de RoUj t, II, p. \^. — HiU. de» Hres de SainH-Smifoeury p. 4 et in* ^ des pièces justificatives.

(4) Toust^in de Billy, MSS. de Gaen, p. 40 et iOS. Cette dénomination ne date peiîC^t^ cfue du XIV* siècle.

(5) Voici le curieux tableau que le curé du Mesnil-Opac fait de Valognes, (IrtSS. de Caen, p. 208 et «40). « La ville est présentement (vers 1700) , la

ET SB8 iîLS. 987

asile assuré contre tous ks périls, sauf contre la trahison. C'est à la trahison qu'on eut recours.

En 1047 (1), les vicomtes du Gotcntin et du Bessin, Néel de SaiBt-^Sauveur et Renauld de Sayeui, étaient en querelle, comffie cela arrivait souvent entre ces indociles et «ritobles gentilshommes. Leur jeune duc, — il avait vingt ans, — leur intima Tordre de déposer les armées , et il le fit , sans doute , avec un ton de maître auquel la noblesse n'était pas habituée , et qui blessa Torgueil des deux adversaires. Ils n'en continuèrent pas moins de se battre pour ne pas paraître obéir, mais tout disposés à s'unir contre le suzerain qui prenait son rôle au sérieux et se préparait à le faire respecter (2). La conspiration manquait d'un agent organisateur ; il s'en trouva un dans le voisinage. Grimoult , seigneur du Plessis, commandait soit le château de ce nom situé entre Cou-

> principale et la plus distinguée de ce qu'on appelle te Clos du CoHenlim, » elle est estimée la plus polie et la plus spirituelle de notre Basse-Norman-

> die, c'est la cour du Costentin; presque toute la noblesse des environs s'y

> relire en hyver et y forme une société fort agréable. Le peuple y serait

> assez à son aise, sans l'inclination extraordinaire qu'on y a ponr ies pro-

> ceds. • — Un autre auteur normand contemporain de Toustain de BiHy, écrivait de son côté : c Elle (la ville de Valognes) a un ch&teau et un grand

> marché le mardi ; il y a en cette ville de beaux esprits qui ont fait le pro- ) verbe, ils sont italiens de Valongne. > (Les beautés de la Normandie ou r4^Tigine de la ville de Rouen, par J[^^ Ourtel, à Rou^n^ 4ihe» la veut^e de Jecm Oursel, 1700, {in-ii de 361 |>«|fres, p« 249.) t- Av9ns-j|;M>.us besoin d'ajouter que ce double tableau, qui semble avoir inspiré Lesage dans Turearet, a beaucoup perdu de son ^clat et de sa vérUé?

(1) Cette date est encore très discutée* ; ou hésite entre 1046^ 10i47 et 104S. Nous adoptons celle que donne Wace<t. II, p. 18.) Guillaume, dit-il, « Ja esteit bien creuz e granz • Tenu av^it xefse duze ans. • Or, son père était mort en i<»3o.

(1) Chron. édit. par Mégissier, p. 72 et suiv.

tances et Garentan , soit celui qui s'élevait dans le Val-de- Vire (1). Dévoué ou vendu à Gui de Brionne , il parvint à réunir, à Bayeux , Néel .de Saint-Sauveur, Renauld de Bayeux et Hamon-aux-Dents , sire d'Evrecy , de Torigny et de GreuUy. Outre les avantages généraux que chacun des conjurés devait retirer du succès , chacun d*eux en obtenait d'immédiats et de particuliers. Néel recevait de Gui le château du Homme , Tun des plus importants de la Presqu'île, puisqu'il était la clef de sa ligne de défense du côté du continent (2). Quant à Grimoult, il avait, dit-on, formé le projet d'assassiner Guillaume , eii s'introduisant , pendant la nuit, dans le château de Valognes. Il en fut, du moins, accusé par un chevalier originaire de Lingêvres, nommé Salles ou Selles (3) On sait comment le complot fut déjoué, grâce au dévouement du fou Golet ; de quels incidents dramatiques fut accompagnée la fuite du futur conquérant de l'Angleterre , et ce qui se passa sur le champ de bataille du Val-des-Dunes'(4).

Henri de France qui était venu au secours de son vassal , en attendant qu'il le combattît, fut renversé , dans la mêlée, d'un coup de lance. H lui fut porlé par un chevalier cotentinais , frère utérin de Néel de Saint-Sauveur , et oncle du sire de Greully. Il s'appelait, d'après une tradition, dont

(1> Chron. édit. par Mégissier, folio 71, verso. Ànc. châteaux du département de la Manche, par M. de Gerville, (ap. Mém. des Ant. vol de

i8%s, p. nh.

(2) Les anciens châteaux (Mém. des Antiq. lS'i9, j). 274.) La rétrocession du château de Homme à Néel est constatée par une mention qu'on trouve dans une charte de 107S (n** ^4 des pièces justificatives de VHist. des sires de Saint-Sauveur.)

(^) Chron» de Benoit, t. III, p. 71. — Ram. de RoUy 1. 11^ p. 45.

(4) Voy. le Rom, de Rou, t. II, p. i8. — Chron. de Benoît, t III, p. SB et suiv. Guill. de Jumiège, chap. XVII, etc., etc.

Texactitude n'est pas rigoureusement prouvée , Guillesin ou Guilleron {{).

Les yaincus du Val-des-Dunes s'enfuirent de tous côtés. L'aristocratie féodale recevait en Normandie un échec dont elle ne se releva pas , et qui présagea ceux que les siècles suivants lui réservaient en France. Elle prit sa revanche en Angleterre, contre les descendants de celui-là même qui venait de disperser ses bandes , et qui la rendit plus riche et plus puissante qu'elle ne le fut jamais dans aucun pays.

Guillaume , échappé à ce grave péril , se montra indulgent envers ceux des révoltés qui se soumirent sans retard ; il se contenta de faire raser les forteresses qui avaient été élevées pendant sa minorité. L'antagonisme secret qui existait entre les deux parties de la province , et que nous avons plusieurs fois reconnu , lui permettait d'agir ainsi. La conspiration de Bayeux n'avait pas , en effet , trouvé d'adhérents au delà de la Dives. Le pays de Gaux , le Roumois , l'Evrecin , le Lieuvin et l'Hiesmois s'étaient rendus à l'appel de leur prince et s'étaient rangés auprès des troupes royales que notre'trouvère appelle déjà H comunes (S). Les hommes du Gotentin , du Bessin et peut-être de l'Avranchin , désignés sous le nom générique de Costentinais (3) , formaient seuls l'armée des barons, et y étaient plutôt par contrainte et pour remplir un service féodal , que par sympathie pour la cause qu'ils défendaient, et qui était, à tout prendre , celle

(1) Chron. de Mégissier, folio 74, recto et Chron. ap. dom Bouquet, t. XI, p 334. Ce GuilleroD se réfugia en Fouille avec d'autres chevaliers normands, auprès de Robert Guiscarl

(*l) Rom. de Rou^ t. II, p. 29. Cette expression, si elle n'est pas un anachronisme, est digne d'être remarquée.

(3) Rom. ûe Rou et Chron. de Benoît dans le récit de la bataille du Valdes-Dunes.

ée quelques ambitieux eatratnés par rennemi acharaé de Guillaume, Geoffroy Martel, comte d*Anjou (1). Lespopulatims 4ii GotoDtin , habituées à voir le jeune duc vivre au milieu d*elle« , et comprenant que , par son éducation , son caractère et «a naissance aîôipe , il était )e représentant le plus vrai de leur nationalité , l'aimaient , au contraire , et n'apportaient pas , dans la luUe , le coonage tenace qui , jadis, les avait rendues si redoutables. Il est même certain que l'armée que Guillaume et le roi de France eurent à combattre comptait plus de Bretons , de Manceaux et d'Angevins que de révoltés normands, et qu'il s'y trouvait peu de barons du Gotentin.

Néel de Saint-Sauveur accepta noblement les conséquenees de sa feute ; il se montra digne du sang que lui avait transmis la longue ^lite de ses ancêtres. Il ne se retira du champ de bataille que quand la défaite fut devenue une déroute générale , et il alla denfiander un asile au comte des Bretons. On te surnomma Chef de Faucon (2).

De ses complices , l'un , Hamon-^ux -Dents , frappé par un français, « tomba sur son escu», et fut inhumé dans l'égide d'fisquai; l'antre, GrimotiU du Plessts, conduit dans la prison de Roue» , y fnt trouvé étranglé (â) ; le troisième , Renauld de Bayeux, s'enfuit l&chement en abandonnant ses armes ; et le quatrième çnfin , Gui de Brionne , après avoir

(i) c Willelmus dux... multa é Martello mala perpessus est > {Geita conmt. sndegao- etc., «p. £^ieil6$imn, t X, p. 4;^.) Le neveju ^ «Geollroy- Martel coBmwâait na des ^ptHre corps de bataille. {Chron. de Mé^issier, f* 73, verso.)

(t) ilM». 4e jRMi, t. II, p. 41.

(3) Ses biens confisqués furent donnés : te chef-ftef du Plessis à Eudes , éyêflpie et Bayenx , frère utérn du duc , et 4'MitlK3S doonAJuas à é'«âbbaye de Saint-Etienne de Gaen. (Neusl. piap, 743.)

ET SES FILS. i4i

subi un long siège dans son château (i), capitula, et se retira en Bourgogne.

L'heure de Texpiation était venue pour Néel. Le souvenir de l'inaltérable fidélité de son père enlevait toute excuse à sa trahison , mais ajoutait à la nécessité de punir son ingratitude le pénible regret de la proclamer. D'après les règles du droit féodal , le vassal qui avait pris les armes contre son suzerain était atteint de forfaiture; il perdait ses titres et ses honneurs , et ses biens étaient confisqués. Le titre de comte du Cotentin fut supprimé et passa à Robert, frère utérin du duc, qui devint, en même temps, comte de Mortain^ à la place de Guillaume Warling, chassé de la Normandie (3). Guillaume, par une charte qui remonte à 1048 (3), aumôna, à l'abbaye de Marmoutiers, la moitié de l'île de Guernesey , que la maison de Saint-Sauveur possédait depuis de longues années.

Ce document, l'un des plus précieux, assurément, qui nous ait été conservé sur le XI* siècle, renferme l'énumération des églises comprises dans la donation. Klles étaient au nombre de six; Saint-Pierre-du-Port , Saint-Ândré^de-la- Pommeraye, Saint-Samson, Saint-Martin- de-Bellouse, Sainte- Marie-de-Torteval et Sainte -Trinité. Les droits concédés consistaient dans les dîmes ecclésiastique^ d^ Xow ^^ produits du sol et du croît des animaux , dans le patronage , otu droit de nommer aux cures vacantes par décès ou destitution résultant d'une décision épiscopale, et, en outre, dans la

(1) !)*après Ord. Vital, le siège aurait duré trois ans.

(1) Robert était, d'après William de Malmesbury (t. XI des Hisi de France, p. 189), eroêti et hebeHi ingenii, — mais il était dévoué. .

(3) Voy. le n" 4 des pièces juslif. Nous ferons remarquer que cette charte, portant en suscription les noms de Matliilde, ftmme de OuiHaume, et de Robert son fils aîné, a subi des interpollations, fait trop fréquent dans les actes qui ont traversé le moyen [âge.

dime de quatre charmées (i) appartenant au domaine du Prince , et dans un fiôte (2), avec toutes ses redevances , afin que le moine , préposé à Vobédience (3) , pût se constioiire une demeure. Néel , résigné au sacrifice de sa fortune , sans perdre cependant l'espérance de rentrer dans la faveur d'un maître indulgent, confirma aux moines de Marmoutiers qui, pour plus de sécurité, le lui demandèrent, la libéralité faite à ses dépens. Il leur souscrivit , « sur l'autel de » Saint-Martin , d deux actes dans lesquels il ne stipulait de réserves que pour les revenus qu'il avait donnés aux chanoines établis , depuis 998 (4), dans son château de Saint- Sauveur, sur les si\ paroisses de Guernesey (5). Son exil ne fut pas de longue durée. Pendant la guerre qui éclata entre le duc de Normandie et Geoflroi Martel , il se mit à la tête d'une troupe qu'il leva et organisa en Bretagne ; avec elle il alla ravager l'Anjou. Il remporta près d'Angers « sur les » gentilshommes du pays et surles bourgeois de la ville », et ensuite sur le comte lui-même, des avantages qui contribuèrent au succès de Guillaume devant Domfront et devant Alençon (6). Aussi rencontre-t-on de nouveau son nom ,

(1) Carrua ou carruca, mesure de superficie enusage dans les Ues. La eharruée se composait de 2 bovées ; la bovée de cinq ctcres ; l'acre de 4 vergées ; la vergée de 40 perches , et la perche de M pieds. (Extenla de Gerneriej etc., MSS. n** 3S.) Dans la seconde partie de cette étude nous donnerons des extraits de cet important document.

fi) Gloss. de Duc. v» Bospes.

(3) Gloss. de Duc. v» Obedientia. C'est ce qui devint le prieuré. (His(. locale par M. de Gcrville. (ap. Journal de Valognes, S juin 1840.)

(4) Ane, chat, par M. de Gerville. (Mém.desanliq. t I, p. i83.) Cette date est douteuse.

(B) Bist. des sires de Saint-Sauveur, numéros, iO, !îl et 2<> des pièces justif.

(6) Chron. de Mégissier, r> 76 et suiv.

accompagné de son titre de vicomte, dès lOSO, au pied d'une charte constatant une donation faite par Adclelme au Mont-Saint-Michel (1). II rentra dans son château, près duquel il fonda, plus tard, en 1080 (2), l'abbaye qui , de nos jours, est sortie de ses ruines. Toutefois, il ne recouvra point ses domaines de fiuernesey.

(!) N"* 32 des pièces justif. de VHUi des Hm de SaitU- Sauveur. Il esl constant cependant, d'après des documents de cette époque (numéros 30 et 38 des mêmes pièces justif.) que le litre de vicomte fut porté par Robert Bertran de Bricquebec et Eudes-Ghapel.

(1) Numéro 38 des pièces justificatives de VHiii. dei iirei de Saint- Sauveur.

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