‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 22 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Guillaume proparo son expéiUtion contre TAnglelerre. — Son beau-frère Toslig s'embarque à Barfleur. — Voyage de Toslig en Danemark el en Suède. — Pa4'ti]ue le Coîenlin prend aux prcparalifs. — Barons duCotenlin qui accompagnent Guillaume. — Les seigneurs de Carleret el le manoir de Sainl-Ouen. — Geoffroy de Monlbray, cvèque de Coutances. — Progrès de la richesse ecclésiastique dans le Gotçnlin.

L'heure de la grande entreprise, que Guillaume méditait depuis si longtemps et qu'il avait préparée avec une habileté et une persévérance si profondes, était arrivée. Edouard-le- Gonfesseur venait de mourir en 1066. Nous n'avons pas à nous étendre sur l'événement le plus considérable de notre histoire et de celle d'Angleterre ; chacun le connaît dans ses moindres détails'; notre but doit se borner à l'étudier au point de vue spécial de notre sujet.

11 semble , tout d'abord , que le Gotentin par sa situation, ses origines, son caractère politique et ses sympathies, ne pouvait rester étranger à l'immense mouvement (fui pré-

céda la conquête. Le développement de ses côtes, ses ports, sa nombreuse population de marins en faisaient , d'ailleurs, un des éléments essentiels d'une expédition d'outre-raer.

Guillaume avait successivement, et depuis un certain nombre d'années , écarlé les obstacles divers qui l'auraient entravé. Il avait rappelé de l'exil et rétabli dans leurs héritages les barons qui s'étaient autrefois révoltés, ou dont il avait suspecté la fidélité (i). En 1064, il en avait fini avec les Manceaux et les Angevins (2). En i066, au moment où il terminait ses préparatifs, Conan, comte des Bretons, qui lui déclarait la gueri'e à un moment si inopportun, était mort très à propos, par les soins de l'un de ses chambellans (3).

En Angleterre, l'influence normande qui dominait la cour d'Edouard n'avait pas disparu avec lui ; une partie de l'aristocratie, venue du continent, lui restait soumise, et# avait à sa tète le propre frère de Harold , Toslig (4), qui était en même temps le beau-frère de Guillaume-le-Bâtard. Celui-ci n'était pas homme à négliger le parti qu'il pouvait tirer de cette alliance et de la discorde qui devait inévitablement éclater entre les deux frères, et qui éclata, en effet. Tostig, attaqué par les thanes saxons et dépouillé, par Harold, des comtés de York et du Northumberland, que lui avait donnés son père, le fameux car/ Godwin , fut contraint de quitter l'Angleterre (5). Il passa en Flandre,

(!) Ordéric Vilal, liv. 111, p. 87 (édil Guizol.)

(2) Id. eod. p. 97.

(3) Guill. de Jum. lib. Vil, cap. XXXIII. Le chambellan se réfugia à la cour de Guillaume qui l'accueillit parfaitement, comme on le suppose bien.

(4) Les historiens normands font de Tostig le frôre aîné de Harold; Benoit seul, et avec raison, dit positivement qu'il était le jeune. (Chron. t. III, p. 182.)

(il) Chron. sax. ad. ann. 106S.

confia sa femme à son beau-père , le comte Beaudouin, et se rendit auprès du duc normand qui le reçut avec empressement. Ordéric Vital nous apprend que l'exilé, a qui aimait beaucoup Guillaume, » lui reprocha de laisser un parjure occuper le trône du bon roi Edouard, et lui affirma qu'il le renverserait facilement , s'il consentait à traverser la mer avec une armée de Normands. Guillaume remercia son ami de ses reproches affectueux , et , animé par ses exhortations, se décida à consulter ses barons sur l'importante affaire qu'il s'agissait d'entreprendre (i).

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que notre chroniqueur, quoique presque toujours impartial, donne à son récit une physionomie à laquelle il manque quelques traits pour être complètement exacte, et qu'il déguise un peu son héros, qui n'avait pas attendu les exhortations, et *ne demandait pas les encouragements de ses amis. Il y eut entente parfaite entre les deux beaux-frères ; un plan de campagne fut arrêté. Tostig se rendit dans le Gotentin , et s'embarqua à Barfleur , avec quelques vaisseaux et quelques hommes qui lui furent donnés (2). Si l'on en croit le moine de Saint-Evroul , son projet était de retourner en Angleterre; — ce qui est assez peu vraisemblable. Mais la mer et les tempêtes, se faisant les complices du futurconquérant, poussèrent le prince saxon , d'abord en Danemark, où il fut mal accueilli ; puis jusqu'en Norwège , où il fut plus heureux. Herfagen ou Harold, roi de cette contrée, entraîné par l'éloquence de son hôte, et, sans doute aussi, par les souvenirs des anciens temps et la pensée d'en renouveler les xploits, à son profit personnel, consentit à rassembler une

(l)Ord. Vit. liv. III, p. 114.

(î) Order. Vit. liv. III, p. !IG. Gel auteur est, nous le croyons, le seul qui ait ici mentionné le Gotentin.

armée et une flotte ; il consacra six mois à ce soin,, et descendit sur les côtes du Northumberland jus(e à temps pour attirer Vusurpateur saxon dans le nord de l'île, pendant que Tami et le parent de Tostig, qui semblait n'en rien savoir , débarquait à Pcvensey et dressait ses tentes dans la plaine de Hastings.

Nous voudrions maintenant rechercher quel rôle le Gotenlin et ses Iles jouèrent dans cette sorte de croisade où se précipita, à l'appel de l'habile prince dont le pape se fit le patron , tout ce qu'il y avait en France, depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, de passions cupides, d'instincts barbares et de besoins d'agitations et d'aventures. La Chronique de Normandie (i) constate, avec une précision particulière, que l'enthousiasme de ceux qui avaient tout à perdre si l'expédition échouait , fut très-modéré. La plupart des barons normands pensèrent et dirent, au début, ce quele^ riche Robert, fils de la dame Guimare et parent du duc Guillaume, eut la franchise de lui mander quelques jours avant la grande bataille (2). L'entreprise leur semblait téméraire , et les avantages en étaient douteux. A un point de vue plus général, l'avenir devaitleur apprendre que le succès lui-même aurait pour dernier résultat la ruine de la nationalité normande. L'histoire reproche au faible roi de France, d'avoir souffert qu'un de ses grands vassaux allât conquérir l'Angleterre; — un profond politique n'aurait pas agi autrement ; car, tôt ou tard le roi de France devait fatalement hériter de la Normandie que ne pouvait garder l'Angleterre. On n'apercevait pas, assurément, au XI' siècle, ces perspectives lointaines; le présent avait une tout autre apparence;

(l) Cfiron, de Norm. (ap. doin Bouquet, l. XIII, p. 'i2S). — Chron. de Mégis«ier, folio 98 el suiv.

(î) Guill. de Poitiers, p. 3λ0 et ^95. — R(m. de Rou, i H, p 157.

mais quelques hommes, peut-être, en curent un vague soupçon; et nous croyons pouvoir, sans trop forcer la vérité historique, attribuer à celte cause la rareté des documents qui nous sont parvenus sur le concours que prêta à son prince la Normandie maritime et insulaire.

Ce concours était cependant nécessaire, puisque, avant tout, il fallait des vaisseaux et des marins. Pendant tout l'été de 1066, et jusqu'à la fin du mois d'août , on travailla à équiper la Hotte dans les divers ports de la province, et , en particulier, dans ceux de la Presqu'île (1). L'abba>e du Mont-Saint-Michel équipa six navires; Hugues d'Avranches, depuis comte de Ghester , soixante ; Port en-Bessin en construisit quarante , sur les ordres de l'évêque Eudes, qui en donna lui-même cent. Robei't de Mortain, comn>e l'évêque, frère utérin de Guillaume- (2), en prépara cent vingt, et Robert , comte d'Eu , soixante. D'autres seigneurs de la Haule-Normandie contribuèrent en proportion soit de leur fortune , soi», de leur dévouement. A ce premier élément (le la flotte qui s'éleva à mille navires environ (3) vinrent s'ajouter les vaisseaux que le duc lit construire luimême, ou qu'il obtint de plusieurs de ses chevaliers; de sorte que le nombre total put monter, ainsi que Wace l'avait appris de son père, à six cent quatre-vingt-seize grandes nefs et à plus de deux mille bateaux de transport (4)

(1) Ro7n, de Rou, t. Il, p. 141.

(2) On sait que Ilarlètc après la mort de Koberl, épousa Herlouin, bourgeois de Falaise, suivant la Chronique de Mégissier (folio l(!Gj; mais, en réalité, chevalier et sire de Conteville.

(7>) MSS. (le Taylor reproduit par Duncan, {The dukes ofNormandy from Ihe time of RoUo to Ihe expulsion ofKing John. London, 1831», p. lOo, note l)ct par Delacroix {Jersey et ses antiquités, Jersey, \ii^,{), t. H, \>. in.)

(4) Rom, de Rou, t. lî, p. 141).

« Maiz je oï dire à mon père

262 GtlLLAUME LE CONQUÉRANT

Il est assez singulier, si les Iles fournirent leur contingent dans cette contribution, ce qui est très-probable, que le poète chroniqueur , qui était né à Jersey, et dont le pèr^ prit part à l'expédition , n'en ait fait aucune mention. Du reste, Barfleur, le port le plus important etle plus fréquenté de toute la Normandie , sous le règne des ducs , a été omis aussi; et cependant, ce fut de ses chantiers que sortit le navire destiné au chef même de l'armée , et que la duchesse Mathilde lui offrit. Le manuscrit de Taylor nous en a donné une description qui, sauf de légères variantes, est reproduite par nos historiens et sur la célèbre tapisserie de Bayeux. — A la proue , la statue dorée d'un enfant, emblème du génie de la conquête, tenait le bras droit étendu en avant, comme s'il eût montré l'Angleterre , et , de la main gauche, portait à sa bouche une corne en ivoire(i). — L'équipage fut recruté parmi les meilleurs esturmans du Val-de-Saire, et le commandement en fut confié à un marin de Barfleur, Etienne, fils d'Airard (2). Le nom de ce navire était Mora (3); il fut le plus rapide de toute la flotte (4); la supériorité de sa construction prouva que les constructeurs du Gotentin n'avaient point à redouter de rivaux.

Il est moins facile encore de connaître le nombre de soldats que fournit la contrée. Comme il ne s'agissait pas

f Bien m'en sovint, maiz varlel ère

« Ke set cenz nés, quatre mems, furent »

(l) MSS. de Taylor (ap. Duncan's Hù^ of the dukes, etc.) «In prorà » ejusdem navis fieri eadem Mathildis infantulum de auro dextro indice » monsiranlem Angliam et sinistra manu imprimenteui cornu eburneum ori.i>

(î) Ord. Vit. liv. XII, p. 555, édit. Guizot.

(5) MSS. de Taylor, sup. cit. « Mathildis poslea regina ejusdem ducis uxor, » ad honorem ducis fecit effici navem quae vocabatur Mora in qua ipse dux » vectus est. »

(4) Ord. Vit. liv. XII, p. 55'3,

d'un service féodal ordinaire, mais d'une entreprise faite dans rinlérêt personnel du suzerain, il est supposable que chaque seigneur n'amena avec lui que ceux de ses paysans ou gueldons (i) qui consentirent à tenter la fortune ; on ne mit à la disposition du duc qu'un nombre assez restreint d'hommes d'armes. Cette conjecture semble ressortir de la liste donnée par le manuscrit de Taylor, dans laquelle nous voyons Hugues de Montfort figurer pour quarante hommes d'armes seulement et quarante navires; Gaultier Giffard, pour cent hommes et trente navires, etc. La Normandie ne fournit que le tiers de l'armée; le reste se composait, comme le dit l'historien de la conquête , de tous les enfants perdus de l'Europe occidentale (2). Or, cette armée étant évaluée, d'après la déclaration qu'on attribue à Guillaume, et d'après les auteurs originaux, à environ cinquante mille hommes, on peut en induire que Je Cotentin et ses Iles n'y entrèrent que pour un contingent qui ne dépassait pas celui de la Bretagne, c'est-à-dire , quatre ou cînq mille hommes.

D'ailleurs, et quoi qu'en dise Toustain deBilly (3),tousles barons du Cotentin ne priient pas part à l'expédition, —du moins , à son début. Les listes dressées après l'événement sont loin d'inspirer une confiance absolue. Il y eut, on peut l'affirmer, beaucoup d'ouvriers de la dernière heure , qui ne s'empressèrent d'arriver que pour recevoir leur salaire , et beaucoupde victorieux dii lendemain, qui n'hésitèrent pas à orner leurblasondulustrc d'un succès dontilsne doutèrent

(i) Paysans armés de longues lances {Rom. de Rou, t. II, p. 191».) (i) Histoire de la conq. d'Angl. par Auç. Thierry, t. I, p. 3^7. — Nous supposons que cet ouvrage, qu'on ne saurait- trop étudier, est familier à tous nos lecteurs pour tout ce qui concerne cette époque. (5j MSS. de Caen, p. 18. . •

plus, quand il fut acquis. Les erreurs et les anachronismes que renferme le long dénombrement du Homnn deRou, ont été trop savamment relevés pour que nous les signalions de nouveau (1); Brompton lui-même a soin, avant de commencer son énumération , de faire observer qu'il donne les noms comme il les trouve écrits :

Car de vrais noms force n'y a Et illis sunl changés ça et la.

Voici , du reste , sous ces réserves , et dans Tordre que les exigences de la mesure et de la rime ont imposé au poète jersiais , les noms des barons , appartenant au Gotentin et aux Iles, qu'il cite comme ayant accompagné le duc en Angleterre: — les siresNéel de Saint-Sauveur (2), de Néhou (3), de Pirou , de Magneville, de Bohon, Onfroy et Manger de Carteret, Richard d'Avranches , du Val-de-Saire (4), de l'Espine, de Reviers, Guillaume de Moion , des Moutiers , Hubert Paisnel, Robert Bertran de Bricquebec, de Soûle, d'Orival, de Bréhal, de Brix, du Homet, de Saint-Sever, de

(\) Voy. les notes de M. A. Le Prévost sur le Roman de Rou C'est à cette source précieuse et aux articles de M. de Gervilie sur les Anciens châteaux, que nous empruntons les notes qui suivent.

(î) Il parait certain que les vicomtes de Saint-Sauveur n'accompagnèrent pas Guillaume. (Noies de M. Le Prévost). — Ane. chat. {Mém. des Anliq. 1824, p. 28o etsuiv). — D'après la Chron. éditée par Mégissier, folio 117, verso, Ncel aurait été tué à la bataille de Cardiff, dans le pays de Galles ; mais, d'après une autre version, il serait mort au Mont-Saint-Michel, où il se serait fait moine, ne laissant qu'une fille qui ût passer Saint-Sauveur dans la famille des Tesson (Toust. de Billy, MSS. p. 18.)

{7^) Sous Guill. le Conq. la seigneurie de Néhou n'était pas séparée de celle de Saint- Sauveur. (4nc. chat. 18^4, p. 274 du Mém. des Anliq.)

(1) Wace fait ici une confusion, le Val-<le-Saire ne fut jamais une seigneurie ; peut-ctro l'auteur a-t-il vqulu designer le Val'dê-Cie,

ET SES FILS. i6â

Semilly, de MonUiqiiet, Hue le Bigot, de la Haie et de Montbrai (1).

Parmi ces noms, il n'y en a que quelques-uns qui puissent ôtre considérés comme appartenant aux Iles. Les Paisnel, les de la Haye et les de Montbray y possédèrent d'importants domaines; mais ils n'y avaient pas établi leurs résidences principales. La famille de Garteret, au contraire, paraît avoir habité, dès le XP siçcle, son manoir de Saint- Ouen, en Jersey (2). Gomme les autres familles que nous venons de mentionner, et .que nous retrouverons plus d'une fois rappelées dans des chartes, elle était originaire du Gotentin. A l'époque de la prise définitive de possession du sol par les Danois , uY) de ses auteurs s'était, probablement, installé près du petit havre de Garteret, qui avait alors une certaine importance, à cause de son .voisinagr avec Jersey, et avec le centre de population qui , depuis les temps les plus reculés, s'était conservé à Pierrepont et à Portbail. Sur le sommet de la falaise qui domine l'entrée du havre, on voit encore les traces dune enceinte dont l'apparence est celle d'un ancien camp romain; plus tard, un château fut construit dans le champ où s'élève actuellement l'église du village (3).

Les seigneurs de Garteret, suivant un usage qui devint général , ajoutèrent à leur nom individuel celui de leur domaine. Au commencement du XI® siècle, on rencontre un Guy de Garteret (4). G'étaient, probablement, ses deux fils.

(l) Tous ces noms serclrou\eat sur les listes de Bromplon, de Tabb. de la Bataille, etc. ; M. de fierville donne sur eux les détails les plus complets (Années 1824, 18-2i?, imi) et 1850 des Mém. des Anliq.)

("2) Jersey et ses antiq. par Delacroix, t. II, p. 27i

(3) Ane. chat, de M. -de (îerville {Mém. des Antiq. 1824, p. i«î?.)

(4) Jersey et ses ant. t. II, p. 275.

Onfrpy et Mauger,qui accompagnèrent Guillaume en Angleterre, et que Wace désigne comme étant, à Tépoque de la bataille de Hastings , de nouveaux chevaliers :

De Gartiai Onfrai e Maugier , Ki esleit novei chevalier (l).

lisse firent suivre, sans doute, par un certain nombre de leurs vassaux du continent et des Iles; mais l'histoire n'a gardé que le souvenir du père de notre trouvère (2), qui raconta à son fils les épisodes de la grande aventure dont il avait été un des plus obscurs acteurs.

Le manoir de Saint-Ouen remonte à une époque fort reculée. On le voit encore de nos jours à l'endroit où il fut fondé. Avant ii2S, il était déjà un des principaux châteaux fortifiés de l'île ; on rçconnaît facilement les traces des anciens fossés et du champ où s'exerçaient les chevaliers et les hommes d'armes. Le fief de Gartorct était , en effet, le seul qui , à Jersey, dût le service militaire au suzerain ; ce service était, d'après YExtenie , de deux chevaliers qui accompagnaient le seigneur « lui tiers avec chevaux et armures (3); » d'après Le livre rouge de V Echiquier ^ il n'était que d'un chevalier — sermcium i militn (4).

Un des fils de Onfroy suivit le duc Robert à la Croisade et assista, dit-on, à la prise df* Jérusalem en 4096. Il avait pour prénom Renauld. EnH29,son fils Philippe, d'après une tradition conservée dans les registres de la paroisse, construisit à ses frais et en accomplissement d'un vœu ,

(I) Rom de Rou, t. II, p. "2iO.

(!) Rom. de Rou, l. II, p. 145.

(3) Jersey et ses ant. t. II, p. 276.

(4) Ane. chat. 'Mém. des Antiq., 1824, p. i6l). Le livre des fiefs de Philippe 'Auguste menlionne la même reilevaace d'un seul chevalier.

Téglise de Torleval dans l'île de Guernesey (i). Après Philippe, un Renauld , second du nom, eut le commandement de Jersey sous Jean- Sans-Terre. C'est à ce moment que la famille, obligée de choisir entre la France et l'Angleterre , préféra abandonner ses biens du continent , qui furent confisqués par Philippe-Auguste, et se consacra désormais, avec une fidélité constante , au service des princes dont le sang était normand comme le sien (2). A partir du commencement du Xlil® siècle , elle joua u^ rôle très-important dans les annales de l'archipel du Cotentin ; elle se mêla activement aux luttes qu'à de nombreuses reprises se livrèrent, pour conserver ou reconquérir les fies, les deux nations rivales qui les ont successivement possédées. — Dans la seconde pai'lie de cette étude, nous retrouverons plus d'une fois les Garteret; c'est pour ce motif que nous avons

(1) Voici un certificat délivré en IHCî) par le bailli et le doyen de Guernesey qui atteste ce fait : — « Nous les soussignés, le bailli et le Moyen de » l'île de Guernesey, certifions à tous ceux à qui il peut appartenir, que d'à- » prés les registres que nous avons vus et examinés, relatifs à la construc- » tion des églises de ladite île, l'honorable Philippe de Garteret (ainsi qu'il » est désigné), dr l'ancienne et noble famille des de Garteret de l'Ile de » Jersey, en l'année de Notre Seigneur !129, bâtit l'église paroissiale de » Torteval, en ladite île de Guernesey, à ses propres frais et coûtages, étant » l'accomplissement d'un vœu qu'il avait fait étant en danger de naufrage, » que dans le cas où il plairait à Dieu, de le délivrer du danger dans lequel * il se trouvait, il bâtirait une église là où il mettrait le pied en sûreté. En » foi de quoi nous avons apposé nos noms et nos sceaux ce iG avril, en > l'année 1669. — Signé W. Andros, bailli, et P. Sausmarés, decan's. > — {Jersey et ses ant. t. II, p. H\y.

(i) La famille de Garteret est depuis longtemps éteinte en Normandie ; mais, suivant le Peerage de Gollins, elle subsiste encore à Jersey et en Angleterre, où les ïhynnes, marquis de Kath et barons de Garteret, descendent directement de Onfroy. (Peerage of Collins, t. VII, p. 1 — Ane. châl {Mem. des Ant. t824, p. i65.)

tenu à faire connaître leur origine et les phases principales de leur vie politique sous les ducs.

Nous avons dit que la seigneurie de Saint-Ouen était le seul fief de haubert que l'île ait paru renfermer au Xl^siècle Cette circonstance donne à supposer que Jersey , aussi bien que Guernesey, ne participa à lexpédition que dans une proportion très-faible. Sa population était loin d*alteindre le chiffre auquel elle s'éleva plus tard ; elle ne dépassait piobablement pas huit ou dix mille habitants, et se composait surtout d'agriculteurs et de marins. Les Iles, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, n'étaient qu'une sorte de trésor de réserve dans lequel les ducs puisaient toutes les fois qu'ils avaient des services à récompenser ou à acheter.

Guillaume ne négligea pas de le faire, quand il eut besoin de l'assistance de ses barons du Gotentin. Celui d'entre eux qui en profita le plus largement fut le célèbre évêque de Coutances, Geoffroy de Montbray, ou Mawbray, suivant l'orthographe anglaise, — ce type des prélats du XI*" siècle, il appartenait à l'illustre famille qui avait sa résidence dans la paroisse et le château de ce nom, et qui était alliée aux Hauteville, alors maîtres de la Sicile (1). Il était à peine adolescent lorsque son frère Roger lui acheta, à beaux deniers comptants, l'évêché de Coutances; Manger le consacra en 1048 (2). Il entrait, on le voit, dans la carrière sacrée, sous de mauvais auspices; — la simonie et une consécration à peine orthodoxe, l'archevêque corisécratcur n'étant pas reconnu par Rome. Son activité , son énergie et ses richesses firent bientôt oublier cette double tache originelle. Il fut le

. (1) Hisl. des év. de Coul. par l'abbé Lecanu, p 419. — Anciens chcU. etc., (18^0, p. 105). — jMonlbray est aujourd'hui dans l'arrondissemenl de SaiBt-Lo.

(i) Concil. norm. de U. Bessin, p. 531.

ET 8BS PIL». 269

véritable restaurateur de son évèché, qui n'avait pu encore se relever de ses ruines , depuis les invasions danoises. Une partie du chapitre, restée à Rouen, fut définitivement rappelée au siège épiscopal ; et Geoffroy eut enfin Thonneur de célébrer , en 1057 , la dédicace de sa magnifique cathédrale, qui fut achevée quelques années plus tard, — au moins dans son principal œuvre (1).

L'évêque de Coutances n'était pas seulement un grand administrateur, il était aussi ungrandseigneurfeodal.il portail la cotte de maille aussi et, ^eut-être môme, plus volontiers que le rochet. Si l'on en croit Ordéric Vital, il s'entendait mieux « à conduire au combat des soldats cou- » verts de leur armure , qu'à enseigner le chant des » psaumes à ses clercs (2). » Guillaume comprit combien un tel homme lui serait utile dans son audacieuse entreprise; il fit tous ses efforts pour l'y entraîner; il^ lui vendit, movennant trois cents livres, la moitié de Coutances et de ses faubourgs , et lui donna, par une charte datée de Valognes, les églises de Cherbourg, Equeurdreville et Barfleur (3), une partie des prairies et des forêts du domaine ducal dans le Cotenlin , avec la venaison du même domaine , et une terre à Valognes, dans laquelle il construisit un palais et planta un bois taillis, —car il était ardent chas-

(l) Hisl. des év elc , loc. sup. cit. — Conf. Touslain de Billy, p. 157 et suiy. Eludes sur le département de la Manthe, v*' Coutances, Mém. des Anliq. UB24), p. 148. — D*après Toustain de BilIy (p, 227), la première pierre ftit posée par la duchesse Gonnor, femme de Richard I". Ce dernier fait est attesté par un passage des Gestes de Geoffroi de Montbrai, document coatemporain publié dans le Gallia Christ (t. XI, p. If 9 des Instrumenta).

(l) Order. Vital (ap. Duch. pag. ÏHîo).

(5) Chart« de Tidimus, de !208, citée par Toustain de Billy, p. 31 . (Voy. aux pièces justificatives le numéro S!».)

seiir (i). Il reçut enfin des biens considérables dans Jersey et Guernesey, et les îles entières de Serk et d'Anrigny (2).

Le prix était considérable ; le duc n'eut pourtant pas à regretter de l'avoir payé. L'évoque de Goutances fut un des héros de la bataille de Hastings. Il bénit l'armée normande ; puis il la précéda au plus épais de la mêlée. Après la victoire, il resta le plus fidèle et le plus brave lieutenant du nouveau monarque, et le plus terrible adversaire des Saxons et des Danois. Aussi, fut-il royalement récompensé. Sa part dans le partage fut de deux cent quatre-vingt manoirs anglais. Son frère devint comte du Northumberland. Le baronnage du Cotentin fut donc dignement représenté dans la peine et dans l'honneur.

Ou nous pardonnera de nous être arrêté sur ces détails qui pourraient, à des degrés différents, être appliqués à la plupart des compagnons du conquérant; mais, outre qu'ils ne nous ont pas entraîné trop loin de notre sujet, ils montrent mieux que ne le ferait une longue dissertation, quel était l'état de la société féodale au XP siècle , et comment le duc de Normandie sut en exploiter les passions.

Au milieu du débordement des appétits qui semblaient avoir été transmis par les anciens pirates du Nord à leurs descendants, l'Église chrétienne elle-même présentait un

(l) (lei édifice prit le nom du Mcinoir Vévêque qu'il conserva longtemps; c'est sur l'emplacement qu'il occupait que s'élève aujourd'hui le séminaire (Voy: dans Toustain de Billy, p. 227 et suiv, l'histoire assez 'létaillée de cet établissement. |

(î) Gall. ChHit. t. XI, p. 870 et p. 219 des Insirum. — Hisl. des év. de Coût, de l'abbé Lecanu, p. 119. C'est à cette occasion que les moines du Mont- Saint-Michel se plaignirent amèrement d'être dépouillés de ces deux dernières fies qui leur avaient été concédées en 1054. {Recherches sur les paroisses f etc., par l'abbé Des Roches. — Ap. Mém des Anliq. t. XIV. ^

spectacle tout-à-fait en harmonie avec la vie du siècle (1). Elle s'y était si intimement associée, que son esprit s'était, pour ainsi dire , transformé. Sans abdiquer la puissance morale , qui devrait être sa seule force, elle s'était attachée de plus en plus à acquérir celle que procure la richesse; elle donnait, il est vrai, une interprétation toute spiritualiste à ce système ; mais la logique l'avait entraînée; elle était devenue un des éléments actifs du régime politique ; et aux prières, il lui avaitT}ien fallu joindre les services féodaux, pour reconnaître les libéralités dont on la comblait.

Les historiens originaux ont signalé le mouvement général qui se manifesta, en Normandie , dans la seconde moitié du XP siècle, et qui y accrut considérablement la propriété ecclésiastique. Guillaume de Jumiège (2) énumère les abbayes qui y furent fondées pendant le seul règne de Guillaume-le-Gonquérant; le nombre s'en élève à vingt , en ne comptant pas Gérisy , dont les édifices furent , cependant , en grande partie , construits par ce prince.

Dans la Presqu'île, l'abbaye de l'Essay — Exaquium — fut fondée, en 1064, par Toustain-Halduc , sa femme Emma et Eudes Ghapel, leur fils ; — celle de Saint Sauveur , en iOSG , par Néel ; et celle de Montebourg, à une date inconnue , mais antérieure à la mort de Guillaume (3).

(t) Ainsi, un chapelain de Fécamp offrit un navire monte par vingt hommes, eB échange de la promesse d'un évêchc; il eut celui de Lincoln. (JlfSi. de Tay/or, sup. cit.)

(î) Chap, XXn.

(5) En t090, on en construisait les bâtiments (Recherches swr les abb. etc.,par M. de Gerville, ap. Mém. des Ant 18î8, p. 38.) La nouvelle abbaye, qui hcrila du prieuré de Saint-Magloire, dans nie de Serk, ne succéda pas au monastère de Nanteuil, pour ses autres possessions. Guillaume donna les îlots de Sainl-Marcoufà Saint-Wandrille {iVtftiW. p<4, p. 168); et plus lard. Gérisy les obtint c^t y entretint deux moines {Hisl. du diocèse, etc., par T. de Billy, MSS. p. 245). — Nous ajouterons, pour compléter ce qui con-

m GUILLAUME LE CONQUÉRANT

A Cherbourg , une collégiale fut aussi établie par ce prince. Ce ne lut que plus tard , en 4145, que fut fondée l'abbaye du Vœu qu'on a , parfois , confondue avec la maison religieuse dont nous parlons ici (i).

Quant aux Iles , leur territoire presque tout entier devint l'apanage des établissements religieux de la province et du monastère par excellence , — Majus monasterium. — Marmoutier. Guernesey fut appelée ïlle des Saints, tant s'y étaient multipliés les chappUes et les prieurés que desservaient des moines. Les plus petits îlots eurent leur colonie ecclésiastique. Ce fut comme une renaissance du mouvement du VI* siècle , qui ramena dans l'archipel une activité depuis longtemps oubliée , et lui rendit des relations sans lesquelles il restait ignoré du reste du monde. Jusqu'au commencement du Xni® siècle , ce fait, dans l'histoire des Iles , est tellement dominant qu'il apparaît à peu près seul , et que nous ne pourrions l'étudier en même temps que les autres événements , si peu importants et si rares qu'ils soient, sans tomber dans des longueurs qui obscurciraient et entraveraient notre récit. Nous croyons donc qu'il vaudra mieux exposer , dans un chapitre séparé , ce que nous

cerne ces îlots, que peu d'aBnées avant la révolution de 1789, M. deBlangy, qui en était le seigneur, les céda gracieusement au roi de France ; et que le gouvernement y fit élever quelques travaux de défense; ce qui n'empêcha pas les Anglais de s'en emparer en 1704 et de les garder jusqu'à la paix d'Amiens (180^) , malgré une tentalive faite en 1708 (le 6 mai) pour les en chasser. — On peut lire dans une petite brochure, d'ailleurs sans aucune valeur, imprimée à Valognes en 18 10 et intitulée: — Notice géographique sur les Isles Saint Marcùuf, par L.-J.-B. May eux, commandant des dites Isles j — le récit de cette expédition, à laquelle concoururent IB chalouqes canonnières, plusieurs bombardes, 33 bateaux plats et 3,000 hommes de troupes, et qui revint honteusement à Saint-Vaast d'où elle était partie, après avoir perdu un seul bateau plat coulé par un boulet anglais

(1) La collégiale de Guillaume fut supprimée par Philippe- Auguste qui en réunit les prébendes à la cathéditihe de Goutances.

aurons appris sur l'état de TÉglise dans, le Cotenlin et , en particulier, dans ses îles , lorsque nous en serons arrivés à l'époque où, sous Jeàn-sans-Terre , se consommera entre ces deux fractions de la même contrée , la séparation définitive.

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