‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 24 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

iDtrifiies' de l'évéque de Bayeux. — Sa conspiration contre le roi d'Angleterre. -^ II fait arrêter Henri , comte du Gofentin , et renferme dans le doqjpn de Bayeux. — Robert remet son fipère en liberté. — Henri se prépare à la guerre.

Le faible Robert était tombé sous la domination de son oncle Odon , qu'une captivité de quatre années n'avait pas corrigé de son ambition et de son esprit d*intrigue. On sait que le célèbre évèqu^ de Bayeux avait été chargé par son frère Guillaume-le-Conquérant, appelé en Normandie en 1083, de diriger, pendant son absence, l'administration du royaume. Profitant de l'occasion, il avait accablé d'exactions les églises, les abbayes et les propriétés laïques; et il se préparait à se servir des ressources ainsi acquises, soit pour se rendre à Rome et s'y faire nommer pape , soit même pour s'emparer de la couronne d'Angleterre (2) , lorsque

(î) Ord Vil. liv. VII, p. 168. — Rtm.detkmy t. Il, p. î9e* — Ôrdaric Vital adopte la première version ; mais la seconde qui eit celle de Wace nf>us

Guillaume , averti , le surprit dans l'île de Wigbt et l'envoya prisonnier dans le château de Rouen ; il n'en sortit que quelques instants seulement avant la mort du roi, qui ne consentit qu'avec répugnance à lui rendre la liberté.

A peine délivré, l'ardent prélat organisa , de concert avec les comtes.de Bellème et de Boulogne, une conspiration contre Guillaume-le-Roux , en faveur de Robert. Celui-ci, avec sa légèreté ordinaire, s'associa à l'entreprise, pourvu qu'elle commençât sans lui. Les conjurés passèrent donc en Angleterre , et soulevèrent le comté de Kent qui dépendait de l'évêque. Guillaume fut entouré par plusieurs des barons originaires du Gotentin, tels que Hugues d'Avranches et Robert de Montbray (i), et soutenu par les Saxons, en haine des Normands. 11 força les partisans de l'évêque à s'échapper de la forteresse de Rochester , où ils s'étaient renfermés, et à retourner sur le continent, dépouillés, parla conliscation, des biens qu'ils avaient depuis la conquête.

Battu en Angleterre , Odorj se rabattit sur la Normandie. 11 fit de sa ville épiscopaîe un nouveau centre d'agitation politique et de manœuvres dirigées cette fois contre le chef du Gotenlin ; son but était facile à comprendre.

L'incapacité de Robert-Gourte-Heuze , livré de plus en plus à ses débauches, était arrivée à un degré extrême; tout sens moral , tout sentiment de dignité était éteint en lui ; — - entouré de bouffons, de parasites et de courtisanes, il ne s'appartenait plus , et laissait le plus effroyable désoi'dre s'étendre sur ce qui lui restait encore de ses États. Orderic Vital fait le plus sombre tableau des calamités sans nombre qui désolèrent le pays pendant les huit

paraît plus probable. Guillaume, s*il ne se fût agi que du Pape, De se serait pas, à coup sûr, montré aussi sévère.

(1) Ord. Vit. liv. VIII, p. Î34

années qui précédèrent le départ du malheureux duc pour la Croisade (1096). — Rien n'y manque, ni les meurtres, ni les pillages des biens ecclésiastiques , ni les crimes de Sodome , ni les avertissements et les anathèmes des prédicateurs qui voyaient l'Église elle-même envahie par le mal (i). L'évêque de Bayeux pensa qu'il lui serait facile de profiter de ce bouleversement général des esprits et des choses et de s'emparer du gouvernement, en l'exerçant sous le nom de son neveu. Mais il savait que, sans le Cotentin , la possession en serait toujours précaire , et qu'il lui manquerait le contrepoids indispensable pour résister aux barons indisciplinés du Talou , du pays de Caux et du Perche. Henri était donc l'obstacle qu'il fallait, avant tout, écarter puisqu'il n'y avait pas à compter sur sa docilité. L'état relativement calme et heureux que, par sa fermeté et sa sagesse, il avait su , en moins de deux années, assurer à la partie du duché qu'il administrait, fournissait, d'ailleurs, un terme de comparaison trop peu favorable à celle qu'il n'administrait pas.

Le comte du Cotentin fit naître lui-même l'occasion que l'évêque attendait avec impatience. Ayant appris , dans le courant de l'été (1089) que son frère aîné avait vaincu la sédition de Kent, il passa en Angleterre et réclama les biens auxquels il avait droit du chef de Mathilde , sa mère. Il reçut un excellent accueil et obtint tout ce qu'il demandait. Il resta jusqu'à l'automne, à la cour de Guillaume. Odon mit à protil cette absence. Il persuada à Robert que ses deux frères avaient arrêté un traité entre eux et qu'ils s'étaient engagés à le dépouiller. Robert était à Rouen , occupé de ses plaisirs; comme toujours, il approuva, sans examen, ce que son oncle lui proposait. Celui-ci envoya une forte

(1) Ord. Vit. liv. VIII, p. i49 et suiv.

iSSè GUILLAUKB LR CONtHIÉRANT

troupe de soldats sarveUter les côtes et fit saisir , à leur débarquement à Barflenr , Henri et son compagnon Robert de Bellème ; Vun fut enfermé dans le château de Neuiily , qui faisait partie du domaine épiscopal, et l'autre dans le donjoD de Bayeux (1).

Du même coup , Tévéque se rendait medtre du Gotentin ; se vengeait de son ancien complice , le comte de Bellème qui l'arvâit abandonné après Técbec de Rochester , et lançait Gourte-Heuze dans une guerre contre les comtes du Perche et du Mans. Il avait compté sans Tincurable mollesse de son neveu , qui se laissa entraîner jusqu'à Saint-Céneri , le boulevard principal de Talvas; fit, avec sa bravoure naturelle , quelques brillantes passes d'armes ; fut victorieux, puis pardonna à tout le monde. Robert de Bellème sortit de sa prison de Neuiily plus irrité et plus dangereux que jamais , et Henri rentra dans la Presqu'île, où il ramena la paix , tandis que les contrées d'au-delà l'Orne et la Seine étaient déchirées par les querelles de plus en plus ardentes des seigneurs.

Cette fois , ce fut Guillaume-le-Roux qui entra en scène. Il intervenait dans les affaires normandes autant en haine des conspirations de Kent que par intérêt pour les malheureuses populations toujours sûres de porter le fardeau et de recevoir les coups quels que fussent les combattants.

Henri reprit avec une persévérance et une énergie dignes d'une moins déplorable époque, l'administration du Gotentin. Les principaux barons , et entre autres Hugues et Richard de Heviers , lui prêtèrent leur concours ; seuls, Robert de Montbray et l'évèque de Coutaoces ne se rallièrent pas à sa cause. Il travailla activement à fortifier les

(1) Ord. Vit. liv. VIII, p. Î5î.

châteaux d'Avranches, de Coutances, de 6a vrai (1 ) et de Cherbourg. Il prévoyait que le repos ne serait pas pour lui de longue durée (2).

(1) Ce château était très-fort au XIV* siècle; il servit de quartier général à Charles de Navarre, qui le préférait à tous les autres. (Toustain de Billy, MSS. p. 37.)

(i) Ord. Vit. liv. VIII, p. SOT.

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