CHAPITRE VI
La propriété ecclésiastique dans le Gotentio. — Donations aux établissements religieux dans les Iles — État général des Iles.
L'un des faits les plus caractéristiques de ce temps, malgré les plaintes des chroniqueurs, qui appartiennent tous au clergé , et qui accusent l'aristocratie féodale de tant de spoliations , était de voir la propriété ecclésiastique s'accroître sans cesse et s'aflermirau milieu de ce désordre même. En parlant de la propriété ecclésiastique , nous entendons désigner surtout celle qui était attribuée aux monastères. Le clergé séculier n'avait pas, en effet, résisté à l'action dissolvante du milieu social où il vivait ; il avait perdu , avec la pureté de ses mœurs, le respect des populations, qui s'était reporté sur les ordres monastiques. — De nos jours, c'est, mutatis mutandis^ ce qui passe se en Russie. — Une des conséquences de cette situation, aux XP et XIP siècles, fut de réduire le nombre des prêtres séculiers qui restèrent pauvres , et de donner aux moines une influence prépondérante et des revenus considérables. On arriva à leur confier.
en partie, le ministère des paroisses, sous la dénomination de vicaires ou de prieurs (^).
D'un autre côté, et sans vouloir nous appesantir sur cette question délicate, les idées religieuses avaient pris, au contact de cett« civilisation féodale encore bien imparfaite , sous certains rapports, une direction particulière qui en altérait le caractère originel et les écartait sensiblement du spiritualisme chrétien. L'absence de toute moralité, la grossièreté des habitudes, les abus les plus scandaleux de la force brutale , n'arrêtèrent pas les manifestations de la foi catholique, s'attestant par les donations pieuses, ou pour nous servir du langage théologique, par les œuvres extérieures. Il ne semble même pas , que l'état à peu près permanent d'hostilité, qui régna entre les fils de Guillaume-le- Conquérant , ait apporté à ce mouvement un temps d'arrêt appréciable.
Il en fut ainsi, en particulier, dans le comté du Cotentin pendant les quelques années que Henri l'administra séparément. Vers 1090, la famille de Reviers se montra si libérale envers l'abbaye de Montebourg, qu'elle a passé pour l'avoir fondée , quoique l'origine en remonte au règne précédent (2). Nous retrouverons, plus tard, cette maison propriétaire , dans l'île de Serk , du couvent qui y avait été établi par saint Magloire.
Dans le môme temps, Néel de Saint-Sauveur, troisième du nom , souscrivit une charte en faveur des moines qui occupaient, non loin de son château, les bâtiments élevés par son père. Cette charte énumérait les diverses donations qui leur avaient été consenties précédemment dans les Iles, et au nombre desquelles nous mentionnerons celles
(f ) Totistaid âe Mlf, p. itl H salv.
des trois églises de SainNPîerre , Saint-GlémeiH , Samt- Hélier et de la cinquième partie de la dlme des autres églises de Jersey;, d'une terre du don du prêtre Turstin dans la même île, et, enfin, d'une autre terre teime en fief par Anquetil, fils de Grimoult, et située à Guernesey (4). . En 1091 , un chevalier , nommé Ërtauld , donna |i Saint- Martin de Marmoutier , et spécialement aux deux moines : Raoul, neveu de Tévéque de Lisieux Gislebert, et Gautier, qui représentaient le monastère dans Jersey, cinq acres de terre à Noirmont^ dépendant du fief d'Adélaïde, sœur de Robert l'Ësturman (2). Ertauld fit intervenir dans l'acte sa femme Origéa, alors malade et à l'intenrion de laquelle l'aumône était sans doute faite, ses trois fils et s<hi gendre. La charte fut souscrite par Evrard, prçBpositus, et par Guillaume Gondemare, mandataire ou tenancier du dona^ teur (3).
Le cartulaire du Mont-Saint-Michel nous fournit un autre document qui nous apprend que Robert*Courte*Heuze avait concédé à un pilote , qui était à son service et qui s'appelait Restauld, le petit îlot de Jethou, contigu à Tile de Herm. Dans les dernières années du XI"" siècle , Restauld , qui s'était fait moine dans ce monastère , transmit à ses frères qui y servaient Dieu , mais en se réservant l'usufruit , son domaine dont l'importance devait être peu considérable et l'accès souvent difficile. Le Mont-Saint-Michel y établit néanmoins un prieuré qu'il conserva longtemps (4).
(1) Hist. des sires de Saint-Sauveur, numéro !>4 des pièces justifie — Voir un extrait de cette charte infrè pièces just. numéro
(2) Esturman, pilote,
(3) Voy. numéro 6 des pièces justif.
(4) Le Mont-Saint-Michel concéda ultérieurement Jethou à Guillaume Ohesney qui, par une charte de la 6d du Xil' siècie, It rendit à ce monastère. Sous Edouard III, le Mont-Saint-Micbel^ le possédait encore, ainsi que cela
Nous pourrions multiplier ces citations, quoique les chartes du XP siècle nous soient parvenues en nombre beaucoup plus restreint que celles des siècles suivants ; nous ne voulons ici qu'y puiser quelques renseignements sur rétat général des Iles. 11 en résulte que l'archipel normand n'avait pas encore de vie politique distincte; mais que , pour l'organisation de la propriété et le régime administratif et judiciaire, il était complètement assimilé à la partie continentale du duché. Nous n'avons, du reste, pour cette dernière région , aucun document qui nous instruise d'une manière positive de l'état des institutions civiles, à l'époque où nous sommes parvenus. On regarde généralement comme certaine l'absence, au XI® siècle , de lois écrites; du moins nous n'en possédons aucunes traces, et les chroniqueurs n'y font jamais allusion. Nous en avons indiqué le principal motif pour un autre temps , et il s'applique aussi bien à celui-ci; — c'est que , en dehors de l'Église, ce que nous appellerions la vie intellectuelle existait à peine ; il n'y avait que la société féodale avec ses préoccupations matérielles et ses abus. II. se conserva toutefois un ensemble de coutumes qui s'étaient lentement formées ou modifiées , à travers les âges , et qui se retrouvèrent le jour où il s'opéra une sorte de renaissance de la vie civile.
Ainsi , existait-il dans les Iles une administration judiciaire quelconque , analogue à celle que nous y retrouvons plus tard, et dont les éléments avaient certainement une trèsancienne origine, comme la dizaine, la vingtaine, etc.; y avait-il des magistrats représentant le souverain ou les propriétaires de fiefs, comme le vicomte, le bailli, les justiciers-jurés, etc.? Cela nous semble très-probable; car
résulte «les PlMita de guo toarranlo, reçus par John de Fresiogfield. — Voy. inf. p. juslif. numéro 7.
le XIII* siècle nous le montrera ; et le plus simple bon sens nous indique que rien de semblable ne se crée spontanément.
Quant à présent , nous ne pouvons que tirer une conjeclure de l'un des documents que nous venons de mentionner. — Dans la charte de i091 , relative à la donation par Ertauld à Tabbaye de Marmoutier, d*une terre à Jersey, nous lisons , dans la suscription , le nom de Evrard, suivi de la dénomination de prxpositui. Ce mot signifie-t-il ici, prévôt ou prieur ? La première hypothèse nous fournirait la preuve de la présence, à Jersey, de cette magistrature féodale subalterne qui y existe encore, quoique très-modifiée ; la seconde , moins probable que l'autre , nous le croyons , ne révélerait qu'un fait certain et fréquent : — le moine administrateur du prieuré et stipulant pour son couvent , qui en est propriétaire. Cet exemple , entre beaucoup d'autres , nous montre la difficulté qu'on éprouve à éclairer ces matières par des documents positifs, lorsqu'on ne se contente pas de théories générales , qui dissimulent mal les lacunes réelles.
L'histoire des XP et XIP siècles , il faut nous y résigner, est exclusiveuient celle des événements militaires et ecclésiastiques ; elle est muette sur tout ce qui ne concerne pas les deux classes dominantes; c'est incidemment , et comme à son insu, qu'elle laisse soupçonner que, au-dessous de celles-là, il y en a d'autres qui ont le même droit à la vie sociale , qui ont souffert la plus longue des oppressions, et qui , quoiqu'elles en soient affranchies depuis plus des trois quarts d'un siècle, sont, encore aujourd'hui, sous l'influence malsaine et dangereuse de son souvenir.