‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 27 sur 64 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Guerre avec la France. — Composition des armées féodales. — Les com' munautés populaires. — Le Gptentin parait rester étranger à ce mouvement. — Raisons de ce fait. — Fondations pieuses. — L'abbaye de Saint-Hélier à Jersey. — Donation faite à Montebourg , Saint-Sauveuret Cherbourg. — État social des Iles. — Le trouvère jersiais Wace. — Sa vie et ses œuvres.

Le monarque anglo-normand , qui reçut et mérita le surnom tout nouveau de beau-clerc, c'est-à-dire, savant , eut, pour la Normandie maritime, une constante prédilection. Caen fut sa résidence favorite (1), et Barfleur son port

(1) Rom, de Rou. — Notice sur la vie et les écrits de Wace, p. VIII. — Hume, Hist. of England, chap. VI, in fine.

habituel d'embarquement (1). Le Cotentin dut à sa présence une ère de calme, qui présenta un contraste complet avec l'état de la Haute-Normandie.

Comme toujours, et depuis tant d'années, la guerre continua de désoler cette autre extrémité du duché. Les haines nationales, autres progrès du temps, se dessinaient de plus en plus entre Français et Normands. Les boisdies — (tromperies) — et les triceries de Fiance excitaient l'indignation patriotique du trouvère jersiais, qui jetait à l'ennemi de son pays l'injure que, depuis, on renvoya si souvent à ses compatriotes.

f Es estoires , s'écrie-t-il , peut i'en et es livres trover.

> Qu'oDcques Fraocheiz ne voudrent as Normanz fei porter ,

» Se li Franchiez poeienl lor penser achever ,

» Ja le Rei d'Angleterre n'arreit rien de chà mer (i). »

C'était là une conséquence fatale de la conquête de Guillaume , que les contemporains , on le voit , reconnaissaient et proclamaient déjà. Le vassal devenu plus puissant que son suzerain , et faisant de son fief une simple annexe d'un grand royaume , renv^ersait la loi essentielle de la hiérarchie féodale. Tous les efforts du suzerain devaient tendre à ramener les choses dans leur condition normale. Le roi de France fut aidé dans cette entreprise , — qui peut , à cette époque et sans anachronisme , être appelée nationale , — par une partie du baronnage normand rebelle encore à l'idée monarchique , qui grandissait, peu à peu , à travers les obstacles.

Il est difficile de déterminer exactement la part que Taris-

n) Tou&tain de Rilly, MSS. page 264.

(^) Chron ascendante des Ducs, etc. (a(). Mém âes uni. 4. I, p. 446.)

tocratie du Gotentin prit à la lutte. L'histoire désigne quelqueSMins d^s seigneurs qui soutinrent Hend , soii eoutre Lôuis^e-^Gros ^ soit contre ses alliés du pays de Gaux , du Perche et de THiesmois (1); mais, parmi eux, titms ne trouvons , à l'exception de Ranulphe de fiayeux , de Nécl d'Aubigny et de Richard d'Âvranches , aucun des noms des barons qui possédaient des fiefe dans la Presqu'île (i). Il parait cependant certain , quau moment le pldis critique que la fortune du roi d'Angleterre eut à traverser, les prin* cipales villes de cette région^ let en particulier, Coutances et Avrancheâ , lui restèrent fidèles (8). Il est , dès lors» trèsprobable qu'il n'en ftit pas autrement des propriétaires dids châteaux qui s'élevaient dans le rayon de ces villes , et qui dominaient les campagnes. Nous serions , toutefois , porté à penser que les populations rurales n'entrèiient que pour une proportion assez faible dans les troupes anglo*iiorraandes. Les chevaliei-s en constituaient la principale ferce , et les Manceaux, sous Hélie de la Flèche , en formaient \t fond. Du reste , il y avait peu de stabilité d'ans la composition des armées féodales ; elle dépendait du caprice de l'aristocratie , toujours disposée à subordonner ses devoirs de vassalité à ses intérêts, (leci produisit dans le petit royaume de France , un changement dont les débuts fur^t modestes et presque inaperçus , et qui , poiuliint , contenait en germe une des !*évolutiôns les plus radiicales que le moyen âge pût léguer aux temps modernes.

L'organisation féodale , qui divisait la société en classes séparées par les lignes si profondes du privilège , de la

(1) Ord. Vit. liv. XII, p. 274, 276, 291, etc. (î) Ord. Vit. liv. XI, p. 190 et liv. XII, p. 297.

(3) Ord. Vit. liv. XII, p. 297 Voy. cependant infrà^ ce qne la Chronique de x^Iégissier, rapporte de la trahison des bourgeois de QoulMîces.

naissance et de r inégalité des droits, avait créé, entre les membres de Taristocratie, une sorte d'association, qui fut la chevalerie , et dont la conséquence nécessaire fut la solidarité. La chevalerie était puissante en Normandie ; mais elle était divisée ; et son chef avait assez de force pour la diriger et la retenir sous sa main , malgré ses fréquentes velléités de révolte , parce qu'il pouvait , avec les vastes domaines dont il disposait , la récompenser et l'enrichir. La royauté française n'avait pas ces avantages ; à demi étouffée au milieu de vassaux plus opulents qu'elle , elle n'avait encore que l'instinct de ses destinées et les aspirations confuses de sa mission. L'appui qu'elle demandait à la noblesse était précaire ; il lui manquait au moment décisif , et ne lui apportait jamais que des défaites sans honneur , ou des succès sans profit. On ne se battait pas encore pour le roi; les chevaliers se battaient pour eux ; ils cherchaient , sur le champ de bataille, à gagner des rançons bien plus qu'à verser leur sang. « Ils s'épargnaient réciproquement , tant par la » crainte de Dieu , dit Orderic Vital , qu'à cause de la fra- » ternité d'armes (1). » Les épaisses cuirasses qui ne laissaient pas la moindre partie du corps exposée au danger d'être atteinte , encourageaient la bravoure féodale qui s'exerçait plus facilement sur les gens de pied. Au combat des Andelys (1119^, il y avait neuf cents chevaliers en ligne; ils s'élancèrent les uns contre les autres ; on entendit leurs cris et le choc de leurs armes ; et |i la fin de la journée , on compta trois morts (2)!... On eût dit un tournoi où chaque tenant luttait de grâce et de courtoisie , sans se soucier du parti qu'il servait.

Le roi de France sentit la nécessité de chercher ailleurs

(I) Liv. XII, p. 509.

(î) Même liv. p. 310.

un élément de force, qui fût mieux à sa disposition, et qu'il pût opposer à cette redoutable dynastie normande qui menaçait d'absorber celle de Hugues Gapet. D'après le conseil d'Amauri de Montfort , comte d'Evreux , Tun des barons de la Haute-Normandie dont les ducs avaient éprouvé l'hostilité constante, il demanda aux évêques d'ordonner à leurs curés la levée en masse de leurs paroissiens et de marcher , à leur tête , contre les Normands. Les évêques obéirent; et c'est ainsi que se forma la communauté populaire (1). A côté des bannières féodales , apparurent , pour la première fois , les bannières paroissiales — vexilla — portant l'image du saint patron de la ville en guise de blason. Les commencements ne furent pas heureux ; néanmoins , la royauté française avait trouvé sa voie ; son affranchissement et son triomphe sortirent de là.

Nous ne voyons pas que ce mouvement ait eu lieu dans le Cotentin. Il semble , au contraire , résulter du récit des historiens que Henri avait surtout, dans son armée devant Tincbcbray , des chevaliers suivis de quelques vassaux et des auxiliaires anglais , angevins et bretons (2); tandis que son advei'saire comptait en plus grand nombre des troupes de pied, recrutées sur les marches du Perche , et peut-être même en France (3). Il y eut à cette bataille un indice de la

(1) OM. Vit. liv. XI, p. 2S0 et liv. XII, p. 315. — Il arriva souvent que les évêques furent les premières victimes du réveil populaire qu'ils provoquèrent, et que les bourgeois abusèrent de leur émancipation^ en opprimant, à leur tour, les habitants des campagnes. — Guibert de INogent donne des détails curieux sur ce point, en parlant de la commune de Laon (Guib. de Novigento oper. éd. de dom Luc d'Achéry, p. 3oi et suiv.) — Voy. sur l'origine et l'organisation des milices communales VHist. de la milice française, par le P. Daniel, 1. 1, chap. II.

(2) Rob. de Monte Append. etc., p. 744. — Ord. Vit. liv XI, p. 190.

(3) Ord. Vit. liv. XI, p. 197.

316 memu f

modification qui se préparait dans l'art de la guerre. Une partie des cavaliers descendirent de chenal , afin de lutter pins avantageusement contre la nomtn-euse iniinterie qui leur était opposée (1).

Un Mi rapporté par la chronique de Mégissier tendrait, cependant , s*il était admis , à prouver que les classes populaires dans la Presqu'île, n'acceptaient pas toujours les événements sans s'y mêler activement. Après la défaite de Robert , Thibault , comte d'Anjou , mécontent du traitement que subissait le vaincu , et envieux de la prospérité du vainqueur, aurait réussi à provoquer une conspiration parmi les bourgeois de €outances, et à s'anparer de la ville , grâce à leur concours. Henri serait bientôt accofiru, sewiit rentré par la force dans la capitale du CSotentin , et aurait rudement châtié la commune rebelle (2). Nous devons faire observer que ce récit s'accorde assez difficilement avec quelques détails mentionnés ailleurs. Ainsi le comte d'Anjou qui portait le nom de Foutqmi^ et non pas de Thibault, avait embrassé avec ardeur le parti du rw d'Angleterre; il l'assistait, en 1108, au siège de Bayeux (3). Il faudrait donc supposer un revirement complet dans ses dispositions , hypothèse assurément qui est loin d'être invraisemblable, tnais qui ne doit pi^ être acceptée sans réserve.

L'histoire générale , au surplus , n'a pas signalé dans la Normandie maritime , et spécialement dans le Gotentin , cette intervention des villes qui, dans d'autres provinces, revendiquaient leurs droits municipaux avec tant d*énergîe, en souvenir des traditions romaines. Cela s'explique par

(1) c Ut constantiùs pugoarent. > Aoè. ^ Mont. Àf^pemd.^d Sig^. p. U^. (t) Chron. de Norm. ^ 448, «rerso.

(3) Rob. de Jlfoni. Âppend. p. 744,

ET SA 8VC€IBftSI0N. 317

plusieurs motifs. — Dabord, les invasions normandes avaient effacé ce souvenir à peu près complètement, et les villes avaient peu d*importance dans la Presqu'île ; de plus, le gouvernement des ducs , habile et fort, dès le début, et s'organisant au milieu des populations indigènes affaiblies par de longues calamités, avait rencontré moins d'obstacles pour établir , de toutes pièces , le régime féodal , si profondément incompatible avec les franchises renaissantes des anciens municipes (1). — Enfin, Henri P', devenu chef unique de deux grands États, n'avait point, comme le faible roi de France , été réduit à s'adresser au clergé pour obtenir , avec Taide des serfs de l'Église , l'observation et le maintien de la trêve de Dieu (2). Il s'était borné., lorsqu'il

(1) Dans son Hist. de France (t. III, p. 2S9, A* éd.), M. Henri Martin pense qu'en Normandie les villes anciennes et nouvelles ont aussi fait corpt, et M. Léopold Delisle {Notice sur Orderic YUaly p. LVI), exprime l'opinion qu'avant le XII* siècle, c les droits des habitants des villes et môme des campa-

> gnes y étaient réglés et garantis par des coutumes qui, à bien des égards,

> doivent être assimilées aux chartes communales.» — Mais, outre que nous n'avons aucun document positif à invoquer pour le Gotentin, nous croyons qu'il faut faire une distinction entre les simples coutumes locales, qui renfermaient les éléments de l'organisation sans laquelle aucune agglomération ne pourrait se maintenir, et l'émancipation communale et politique qui résultait des cfunrtes de commnne du Xf h siècle. Les villes normandes jouissaient évidenmient de coutumes particulières, — ce 4}ti6 nous avons dit dt Domfront (sup. p. ?^o), l'Indique positivement. ~ Quiitaux chartes de commune, on ne cite que «elles de Breteuil et de Verneuil, qui soient antérieures à cette époque. — En fait, ce fut seulement sous Richard-Gœur-de-Lion et Jeau-Sans- Terre que Rouen, Gaen, Falaise, etc., et même de simples bourgs en obtinrent. (Nouv. Essais de l'abbc De la Rue, t. II, p. 84 et suiv.)

(i) Voy. éaxis le déci«4 du o«»cile de Rouen, de 1096, (ap. dom Bessin, p. 78, art. 3) , la formule du serment imposé à tous les hommes âgés ée plus de 12 ans. — Ge serment qui ne s'appliquait qu'au maintien de la Paix de MHeUy foi étendu, ^r les reis iie France, fort m tlelà àe sa portée primitive.

avait jugé utile à sa politique de se donner l'appui moral de l'opinion publique, à convoquer, ainsi qu'il le fît à Lisicux, en 1106, et l'année suivante, à Falaise, les menotbres de l'aristocratie, optirnates Dfeustriœ (1), c'esl-à-dire, les évêques et les abbés, comtes, barons et vicomtes, sans qu'il fût question des autres classes sociales. Quand il s'agissait de ces dernières , il appelait simplement les magistrats chargés de les administrer , — magisiratus populi (2). — et les invitait, soit par des exhortations, soit par des menaces de châtiments, à ne pas abuser de leur pouvoir et « à ne pas s'écarter des voies de l'équité (3); ^ — ce qui , on le voit, ne permet guère de supposer qu'il accordât à ses sujets plébéiens une bien large dose de liberté. - Ce fut dans l'Église qu'il chercha un contre-poids à l'influence seigneuriale.

Guillaume-le-Roux avait maltraité le clergé, Henri lui prodigua ses faveurs. Aussi, les libéralités et les fondations pieuses reprirent-elles un nouvel essor dans le Golentin et dans les lies.

A Jersey, l'ancien monastère, fondé par saint Marcouf, bur le rocher où la tradition plaçait la cellule du martyr saint Hélier, ne s'était pas relevé de ses ruines. Ce lieu, consacré par un si grand souvenir, appartenait , au XII* siècle, à l'illustre famille des barons de Thorigny et de GreuUy , dont le chef, Hamon-aux-Dents , l'un des révoltés du Gotentin, était tombé sur le chaajp de bataille du Valdes-Dunes (4). Son fils Robert était bientôt rentré en grâce; il avait servi Guillaume et ses fils, jusqu'à sa mort arrivée

(I) Ord. Vit. liv. XI, p. Wî et ^456. — Dom Bessin. — Concil. p. 79.

{•i) Oom Bessin. — Goncii. p. 81.

(3; Ord. Vit. liv. XI, p. 23t>.

(4) Voy sup. p. 240. — Ane. chàL^ ^tc, (Mém. dêsantiq,, i. V,p. îîO).

en ii07, à la suite d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Falaise. Un de ses parents, car il n'avait pas laissé de fils (i), nommé Guillaume, fonda ^ vers 1125, sur l'emplacement dont nous venons de parler, une abbaye qui fut occupée par des chanoines réguliers de l'ordre de saint Augustin. Les bâtiments couvrirent l'îlot où s'élèvent aujourd'hui les casernes du fort Elisabeth ; elle prit pour patron saint Hélier, et fut bientôt dotée de propriétés considérables. Pendant soixante ans, elle prospéra; il est hors de Joute que c'est à l'aclivité nouvelle qu'elle fit naître dans l'île et aux relations fréquentes qu'elle créa avec le continent, que l'on doit attribuer la formation du groupe de population qui, peu à peu, devint une ville et prit de l'abbaye le nom qu'elle perdit elle-même, pour n'être plus , à la fin du XIP siècle, que le Prieuré deVhlet.

Le roi d'Angleterre encouragea la libéralité de Guillaume Hamon , en donnant au monastère le moulin de la ville , le marais de Saint-Hélier et l'église de Sainte-Trinité (2). La charte de cette donation semble indiquer qu'il existait alors entre l'Islet et le fond de la baie , des terrains cultivés que la mer a progressivement envghis à une époque postérieure, ainsi du reste , que cela est arrivé sur tout le littoral de la baie du MontSaint-Michel.

Jourdain de Barneville céda aux moines, vers le même temps (3), et moyennant cent livres d'Anjou, toute la

(1) < Viro nobili et antiqui stemmatis apud Neustrios heroë-» {Neusi. pia,

p. lï'L)

(i) La charte qui rappelle cette donation, en la confirmant, est de Henri II. — Voy. pièces justif. n* 8.

(3) Pièces justif. numéros 9 et 10. La date de cette charte est fixée appro* ximaiivement par la mention qui y est fait^ de Kévéque de Goutances, Richard de Bruis, qui occupa le siège de 1124 à 1132, et qui, en Ili9, d'après le Gall. Christ. \i. XI, col. 874), « confirmavit ecclesiam de Garteraio ininsulâ

3f0 BBNRI I*'

charmée de terre , au triage de Ci*apoudet , paroisse Saint- Clément à Jersey , qu*ii tenait en fief du roi , à titre héréditaire , — ou , peut-être , en sous-flef de Guillaume-fitz- Hamon (1), — et deux acres, dans son domaine de Barneville, sur le territoire de la Haje-d'Ectot, pour lesquels onze sols, monnaie d'Anjou, furent versés à Jourdain, frère du vendeur. Henri confirma cette convention par une charte , dont un fragment nous est parvenu (2).

La famille des Carteret s'empressa de s'inscrire au nombre des bienfaiteurs de l'abbaye naissante. — Regnauld lui donna un acre et une demi-vergée de terre dans le Vûl de la Mare , paroisse Saint-Ouen. A la charte figurent comme témoins^ Guillaume, curé de la; paroisse , Richard Boudoir, prê4re , Guillaume de Sallenelles, Guillaume de Winchelez et Guillaume de Saint-Héli(»r (3). Ce fut un peu plus tard, en li29, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que le fils de Regnauld (4), Philippe de Carteret , réédifia à Guernesey l'église de Torteval.

Dans cette dernière île , le mouvement religieux , que nous signalons, se fit également sentir. Deux des plus an-

> Gerse. > — On peut remarquer, dans la charte que nous citons, la mention de la monnaie d'Anjou, qui, peut-être, n'eut cours dans notre province, qu'après l'avènement de GeofTroi oc de Mathilde; et ce détail pourrait foire supposer qu'il s'agit ici de Richard de Bohon {{\^K à li7(^) et non de Richard de Bruis ; mais il est possible aussi, ce qui arrivait souvent, qu'il y ait eu une modification laite ultérieurement au texte primitif, sur le point peu important de renonciation de la monnaie courante.

(1) Le texte porte, en oiïei, que le donateur avait fait aveu enire les mains de Guillaume, fils de Hamon. — Ce fief devint le cheMieu d'une è«t//f0 sous Henri II. (Voy. infra liv. VI, chap. I.)

(l) Pièces jiistif. numéro 11.

(3) Regnault de Carteret avait accompagné Robert à la Croisade.

(4) Pièces justifie, numéro il.

ciennes églises y furent entièrement reconstruites ; — Saint- Samson, en IIH ; et le Vale, en 1117 (1).

Il en fut de même sur le continent. Henri augmenta l'importance de Tabbaye de Montebourg, que les barons de Reviers, seigneurs de l'île de Wight, continuèrent à protéger et à enrichir ("2). — Un seigneur , qui portait le nom Scandinave de Suen (Guillaume), donna à l'abbaye de Saint-Sauveur, en perpétuelle aumône, une terre dans la paroisse de Saint-Jean-des-Chênes , à Jersey , en môme temps que des biens à Anneville et à La Luthumière (3). Cette terre dépendait d'un fief appartenant à une famille Wace, nom illustré par l'historien poëte que nous avons cité si souvent (4).

Le monastère de Cherbourg , dont la fondation est communément attribuée à Mathilde , veuve de l'empereur d'Allemagne, Henri V, fut occupé, comme l'abbaye de Sain t- Hélier , par des chanoines réguliers de Saint-Augustin , et obtint, vers 1122, dans Aurigny, une terre, contenant cinq acres, qui appartenait à Guillaume L'Ingénieur, seigneur de l'île ^ et de plus, la confirmation d'autres donations qui lui avaient été antérieurement consenties (5). Cette môme abbaye paraissait s'être mise aussi en possession de l'église de Sainle-Marie-d'Aurigny ; mais elle fut obligée , en 1134, de la restituer à l'évêque et au chapitre de Coulances , auxquels elle avait été donnée par Guillaume-le-Conquérant , ainsi que l'indique une charte de cette dernière date (6).

(l) HiU. of Guernesey, by Brock Tupper, p. Qi. — Duncaa's Hisi. i>. on.

(î) Neustriafiia, p. 072. — Toustain de Billy, MSS. p. '23. {7i) Pièces justif. numéro 12.

(4) Pièces juslif. numéros 13 et 14.

(.^) Pièces justif. numéro 13.

(G) Pièces juslif. numéro 10.

Enfin, le prince normand , l'un des premiers de la chrétienté, donna son concours à Tinstitution récente des moines soldats de THôpital Saint-Jean>de-Jérusalem et du Temple , en fondant dans le Gotentin et le Val-de-Vire , les deux commanderies de RéviUe et de Villedieu (1).

Les documents que nous citons dans les notes qui précèdent , et que nous publions à la fin de ce volume , nous fournissent quelques renseignements assez précis sur la situation sociale et religieuse des lies au XII® siècle. Nous pouvons reconnaître, par l'examen de ces titres , que le régime féodal était en pleine vigueur dans Tarchipel , et que le sol en était partagé en fiefs et en sous-fiefs exploités par des tenanciers ; — que la plupart des feudataires y résidaient dans leurs manoirs , ou habitaient la presqu'île du Gotentin; — que .l'une des îles, au moins, Aurigny, avait un principal seigneur qui prenait le titre de Dominus^ et qui en possédait la fieffe-ferme ou le Champart; — que l'Église y avait conservé son organisation administrative sous l'autorité de l'évêque de Gou tances ; — et que . enfin , dans le lieu où s'éleva l'abbaye de Saint-Hélier , il existait une école dont le directeur, à l'époque de la vente consentie par Jourdain de Barneville, était maître Mauger — magister Marcheritis (2), qui tenait lui-même avec deux autres individus,

(1) Toustain de Billy, p. lA. — De ill^ à il3o, époque de la mort de Henri I»', et à des dates qui ne sont pas rigoureusement précises, mais qui se renferment dans ce laps de temps ; dix-neuf abbayes furent fondées en Normandie: — Savigny. 1112; L'Ëstrées et Saint -Georges, 1114; Eu, 1H9; Ardennes, 1121 : Marche-Roux, Ui%; Saint-Hélier et Ressons, 1I2B: Beaubec, 1127; Sainte-Barbe-en-Auge, 1138; Aiimale, Falaise, Foulcarmont, Gouffern, Le PJcssisGrimoult et Vignatz, 1130; Aunay, 1131; Fonlaine- Guérard et Mortemer, 1 13S. — Nous ne parlons pas des prieurés et des collégiales qui avaient été créés partout.

\%) Le mot Magister employé seul désigne, en général^ le maître d'une école. (G lois, de Duc. hoc verbo.)

Angol et Anquetil, la terre de Crapoudet. Ce dernier fait confirDierait la tradition assez douteuse , d'ailleurs , quoique consignée dans un ancien manuscrit , qui attribue à saint Marcouf rétablissement au VP siècle en ce môme endroit et son maintien jusqu'en 1125, é'une maison de ce genre (1).

Les chanoines de Saint-Augustin s'occupèrent-ils à leur tour de la jeunesse qui les entourait , et lui donnèrent-ils l'enseignement au moins élémentaire ? Il est permis d'en douter, si l'on en croit l'opinion commune qui attribue à un prêtre, vivant en 1477, la restauration des études dans les Iles (2) ; et , surtout, si l'on s'en rapporte à ce que nous apprend de lui-même le trouvère jersiais, Waco, dans son Roman de Rou.

Wace (3) était né à Jersey , dans les premières années du XII® siècle. Une famille du même nom y possédait un fief sur la paroisse de Saint-Jean-des-Chênes (4), et- y était encore représentée sous Henri VIII (S) ; on le destina à l'Église ; mais comme l'île n'offrait aucune ressource d'éducation :

t A Caem , dil-il , (6) fu pelis portez,

» Iliiec fu lungcs a leitres mis ,

» Puis fu lunges en France apris.

> Quanl de France jo repairai,

» A Caem lunges conversai ,

(1) Delacroix, Jersey, etc , t. I, p. 1S3. [ï] Delacroix, Jersey, etc., t. II, p. 477.

(3) L'évéque Huet est le premier qui ait donné le surnom de Robert à Wace qui ne le prend nulle part quand il parle de lui-môme. Wace est, on le sait, un nom personnel , abréviation de Wislace ou Eustache.

(4) Pièces justif. numéros 13 et 14.

15i A celte époque, le prieur de l'Islet était un Wace. (Delacroix, t. I, p. 41?.) (6) Rom. de RoUy t II, p. 9a.

i De Roroanz fere m'entremis > Mult en écris el mult en iis. >

On était alors à cette époque que l'on a , avec raison, appelée la renaissance du XIP siècle, et pendant laquelle la théologie, la littérature, la philosophie et les arts prirent l'essor le plus remarquable , peut-être , de toute notre histoire (1). La Normandie y eut une part brillante, et vit paraître un groupe d'historiens tel qu'aucune autre contrée n'en a présenté de semblable (2). Wace qui devait être l'un d'eux , fut donc obligé de quitter son pays natal , dès son enfance, pour commencer ses études à Gaen , où , déjà > il y avait plusieurs écoles célèbres (3). Puis, il se rendit dans un de ces centres universitaires qui étaient les ardents foyers de la pensée humaine , aspirant vers des horizons nouveaux, et piotestant contre la force brutale plus que jamais en honneur. Après une longue absence, l'étudiant devenu poëte et historien revint à Gaen ; ce fut dans cette ville , séjour préféré du roi son protecteur, qu'il composa la plupart de ses nombreux romans, dont cinq seulement sont parvenus jusqu'à nous (4). Il obtint de Henri II une prébende

(1) La science du droit était également florissante, H est probable que dès le temps de Lanfranc l'enseignement du droit romain s'introduisit en Normandie et en Angleterre: En 1149, le lombai^l VacariWy attirait à ses leçons les nobles et les ro^uH^r^, — pauperes. II avait composé neuf livres extraits du Code et du Digeste, etc., c qui sufflraient, nous dit Robert du Mont {Append. p. 766.) pour résoudre toutes les questions que soulève l'interprétation des lois, il On connaît la célébrité de l%niversité de Bologne. {Hist. de France j de H. Martin, t. III, p. ^66, ad not.

(4) Voy. MérMHre sur tes Trouvères Normands, par M. Pluquet, (ap. Mém. des Anliq. t. V, p. 3()8.) Essai sur les Bardes et Jongleurs, par raUi)é De la Rue et l^BiHoire littéraire des Bénédictins, i. XII, p. !>18.

(r) Notice sur Wace. — {Rom. de iîott,.édit. Pluquet.)

(4) Le Brut d'Angleterre, — Le Boman de Rou. — fca €hronique

dans la cathédrale de Bayeux. La récompense lui parut peu en rapport avec les promesses^ — promesses de prince , — qu'il avait reçues ,

c Me Tu donéc , Dex^i rende ,

A BaJcues une ppovende (1).

» Mull me donna , plus me pramisl

» Ë se il tôt dune m'eust

» Ço kil me pramist , mtelx me fusl (i). >

On peut conjecturer cependant , que ce don était un souvenir de son île; car il y avait dans la cathédrale de Bayeux une prébende dite de Gorey (3), qui fut occupée, au XV* siècle , par Jean de Marie , nommé évêque de Coutances, en 14l3 (4;.

Wace est la première figure historique appartenant à Tarchipel du Gotentîn que nous rencontrions; il aurait mérité d*être mieux apprécié par ses compatriotes qui ont laissé ce

oêgendaniê, etc. — l/EsttUUissemmit de la fesle de la Conception et la Vie de Saint-Nicolas. — (Notice sur Waee, par M. Piuquet>. Il y a maintenant sur la vie et les ouvrages de Wace plusieurs dissertations dans lesquelles les opinions de M. Pluquet sont rectifiées et complétées sur bien dés points.

(1) Rom. de Rou, u II, p. 9S.

(2) Rom. de Rou, eod. p. 408.

(3) Gorey était le nom primitif de la paroisse actuelle de Grouville. Gorey est aujourd'hui le village, renfermant un petit port, qui est au pied de la col- Une sur le sommet de laquelle s'élève le cliàteau de Montorgueil, autrefois de Gorey. — Ajoutons, toutefois, qu'il serait possible que Goreioou Gaureio fût traduit ici par Gavray; au XII" siècle, nous trouverons Gorey nommé de Gorroio. (inf. liv. VI, chapitre premier).

(4) Rôles normands et français publiés par la Société des Antiq. de Norm. t. XXIIÏ, p 270. La prébende de VÈcolâlre de la cathédrale de Coutances était aussi à Jersey {Hist. des évéques, par l'abbé Lecanu, p. 380).

soin aux antiquaires du continent (i). Son poëme historique a été une véritable révélation ; il nous a fait connaître le XII* siècle dans des détails qui ne se rencontrent pas ailleurs. La langue dans laquelle il écrit, par sa clarté, son énergie , sa souplesse même , est déjà notre langue française; et, si on la compare à celle que parlent les autres trouvères de son temps , sans en excepter Benoît (2), son contemporain , chargé aussi par Henri II d'écrire notre histoire en roman , on est tenté de croire que , non-seulement , notre province fut le creuset d'où sortirent , dans leur combinaison la plusavancée, les éléments qui devaient devenir la langue du XVII* siècle , en passant par la plume des Joinville, des Proissart, des Rabelais et des Montaigne, mais aussi , que le trouvère jersiais, à la distance qui l'en sépare, est peut-être l'écrivain qui en fait le mieux pressentir le caractère et les rares propriétés.

(l) Voy. cependant Master Wace, etc., hy Edgar Taylor. — London, 1837, i vol. in-folio.

('2) Appelé à tort Benoit de Sainte More. {Introduction à la chronique des Ducs, etc., par F. Michel, p. XVI et suiv.)

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