‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 28 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

État du clergé en Normandie et spécialement dans le Cotentin. — Vital de Mortain et Bernard de Thiron. — Leur apostolat. — Bernard à Coutances. — Naufrage delà Blanche-Nef, à Barfleur. — Soulèvement des barons de la Haute-Normandie. — L'armée royale composée d'hommes du Cotentin bat les révoltés. — Fin du rècnede Henri I".

Les fondations religieuses , dont nous avons signalé le nombre croissant , particulièrement en Normandie, répondaient à un besoin de réaction qui se faisait sentir, jusque dans rÉglise même , contre la corruption des mœurs du clergé séculier. Ce que les historiens contemporains en racontent paraîtrait inspiré par un esprit systématique de dénigrement, si le caractère ecclésiastique de ces historiens et l'unanimité de leurs témoignages, contirmés par les décrets des conciles provinciaux, n'éloignaient tout soupçon d'exagération ou de partialité. Il nous suffira de rappeler les curieux épisodes du synode de Rouen de iH9 (i), pcn-

(2) Ord. Vit. liv. XH, p. S49. — Dom Bessin, Concil. norm. — Hist. ecclés. par Trigan, t. ÏV, p. fîl.

dant lequel la calhédrale fut ensanglantée par la lutte que s'y livrèrent les gens de l'archevêque et les prêtres du diocèse; — - ces derniers refusant d'abandonner leurs concubines , malgré les exhortations et les anathèmes des prélats assemblés. Les moines , sans être tout-à-fait irréprochables, ne donnaient pas ces scandales ; aussi s'éleva-t-il entre eux et les clercs , un antagonisme très-prononcé , qui se traduisit par des vexations de toutes sortes que ceux ci s'efforcèrent de faire subir aux cénobites (1). Mais il survint une nouvelle classe de réformateurs qui se mirent , comme les missionnaires du VP siècle, à parcourir, en prêchant, les campagnes et les villes , et à flétrir, au nom de Dieu et de la conscience , les deux vices contre lesquels les tentatives de réformation étaient impuissantes , — la simonie et l'incontinence.

Le Cotentin n'avait pas échappé à la contagion générale. Il y était passé en coutume que les prêtres s'y mariassent publiquement ; ils célébraient des noces, juraient, en présence des parents, que nulle autorité ne pourrait les contraindre à quitter leurs femmes, et dotaient leurs enfants aux dépens des églises et des biens qui y étaient attachés (2).

Deux des plus ardents adversaires des mauvaises mœurs, dans la contrée, furent Vital de Mortain et Bernard de Thiron.

Vital, né à Tiercevilîe , près de CreuUy (3), de simples cultivateurs, avait été nommé chapelain de Robert , frère de Guillaume-le-Gonquérant , puis chanoine de la collégiale,

(1) Ord. Vit. Jiv. XII, p. 371.

(î) Hist. ecclés. de Norm. de Trigan, t. IV, p. 133.

(3) Arrondissement de Caen.

ET SA SUCCESSION. 3i9

fondée par ce prince dans sa ville de Mortain, et s*était , enfin, fait ermite; d'abord, au milieu des rochers où fut établi, en 1105, le prieuré de Neufbourg (1); et ensuite, dans la forêt de Craon où vivait le célèbre Robert d'Arbrissel. Bernard était né à Abbeville d'une famille d'artisans (2). Il avait voyagé en Aquitaine , pays renommé par la ferveur de ses congrégations monastiques; il était resté dans l'abbaye de Saint-Gyprien. Menacé d'être élu abbé de Saint- Savin, il s'était enfui en Anjou, où il avait rejoint Robert et Vital; il avait été reçu dans la colonie d'anachorètes, dont chaque membre habitait une hutte faite de terre et de branchages. — Il passa là trois ans , vivant du travail de ses mains, comme son compagnon de cellule qui tournait des ustensiles en bois, et se livrant aux plus rudes austérités. Ses anciens frères de Saint-Savin étaient parvenus à découvrir sa retraite et persistaient à vouloir le nommer abbé ; il se déroba de nouveau à leurs recherches, arriva dans le Gotentin, et se retira sur l'île de Chausey , où la solitude absolue qu'il cherchait , fut bientôt troublée par des pirates bretons qui , à cette époque , et profitant du désordre des événements, infestaient le littoral normand. — Bernard se résigna alors à être élu abbé de Saint-Gyprien. ■— Robert d'Arbrissel venait de fonder Fontevrault. L'un et l'autre assistèrent , comme abbés , au concile de Poitiers, en 1100. Quelques années plus tard , ne voulant pas accepter un rescrit du pape Pascal II qui soumettait son abbaye à celle de Gluny , Bernard alla rejoindre ses deux anciens amis de la forêt de Graon. Tous les trois quittèrent la vie d'anachorètes; et , pieds nus, couverts de vêtements grossiers.

(i) Act. sanet. (ap. BoUand. H Januar.) — Neust. pia, p. 84ii.

(2) Act. sancl. 14 april. — Nouvelle Vie des Saints , p. 74? ei suiv

Vivant d'aumônes, ils prêchèrent la vertu, la pénitence et la pauvreté.

L'ermite de Ghausey se rapprocha de nouveau des côtes du Gotentin, et les parcourut, en s'arrôtant dans les villes et dans les bourgades. Le peuple Fécoutait ; mais les clercs , endurcis par le péché , et excités par leurs femmes , qui n'admettaient pas une réforme dont l'effet les touchait personnellement , n'accueillaient qu'sfvec des murmures et des menaces les exhortations du missionnaire. Il lui arriva souvent de courir des dangors de mort au milieu des attroupements hostiles que les curés provoquaient contre lui.

Il prêchait un jour dans la cathédrale de Coutances. On célébrait la fête de la Pentecôte ; une affluence considérable remplissait l'église , où les paroisses voisines de la ville étaient venues en procession. Un des archidiacres du diocèse, qui avait femme et enfants, pénétra à travers la foule , suivi d'un cortège de prêtres et de clercs , jusque auprès de la chaire, et, interrompant le prédicateur, lui demanda de quel droit un moine, mort pour le monde, avait la prétention de s'occuper des vivants. Bernard lui répondit, sur le champ, par un raisonnement qui peint les habitudes d'esprit et de langage du XIP siècle : « N'avez- » vous pas lu , lui dit-il avec un ironique sang-froid , que T^ Samson défit les Philistins avec la mâchoire d'un âne ? » Cette partie du corps qui a pour fonctions de mordre et de » mâcher représente le missionnaire de l'Évangile, qui » doit mordre les vices et mâcher au peuple chrétien les » vérités divines. Il lui faut pour cela, non la mollesse de » la chair, mais la dureté des os. Il doit apprendre aux » autres à mourir au monde; mais il faut pour cela qu'il » y soit mort le premier. Ainsi prêclraient les bienheureux » Grégoire et Martin , tout moines et morts au monde qu'ils » étaient. Loin donc que cet état soit contraire au ministère » de la parole, il en est, au contraire, un des meilleurs

» appuis (1). » Le peuple applaudit à cette réplique; rarehidiacre n'osant pas s'en fâcher , se rangea du côté du prédicateur, et le défendit contre les insultes auxquelles il était encore exposé. L'histoire , toutefois , ne nous dit pas si Targument tiré de l'arme de Samson opéra des conversions parmi le clergé du Gotentin. —- La cause du célibat n'était pas facile à gagner (2).

Bernard , après avoir visité toute la Presqu'île , mena , jusqu'en 1109, la vie la plus active et la plus variée. Il retourna à son abbaye ; alla deux fois à Rome ; revint à sa solitude de Chausey ; en fut <;hassé, comme, la première fois, par les pirates bretons ; se mêla , pour les apaiser , aux querelles sanglantes des comtes de Mortagne et de Bellôme ; et, enfin , grâce aux libéralités de Rotrou , comte du Perche , fonda , non loin de Nogent, l'abbaye de Thiron. Ce fut delà que Henri Beau-Clerc, ayant entendu parler de son renom de science et de sainteté , l'appela en Normandie , et lui fit des dons importants pour son monastère. Le dortoir des moines, d'une magnificence toute royale, fut construit avec l'argent d|i roi. La politique ne fut pas , sans doute , complètement étrangère à cet acte de générosité; car on sait que le Perche renfermait, pour les ducs normands, une menace permanente de trouble et de révolte ; et qu'ils avaient , dès lors, un grand intérêt à s'y créer des partisans.

Les années qui suivirent la réunion , sous le gouvernement de Henri I" , de la Normandie et de l'Angleten^e ,

(I) Vita saneL Bem. Tir. cap> VI II, numéro 07. — Ap. Àct. Bolland. 14 april — Hisl. ecclés. de Trigatij t. IV, p. 134.

(1) Voy. dans les Conciles provinciaux de Normandie, les nombreuses dispositions relatives à cette matière. iDom Bessin, p. 1.10. I5î, etc.) En 11S9, on alla jusqu^à défendre aux clercs d'avoir dans leur maison une cuisinière. {Concil. de Rouen, art. IV, p. 93, de Dom Bessin.)

333 HENRI r

furent remplies par les guerres contre Louis-le-Gros , qui se prolongèrent, sauf quelques courtes intermittences, jusqu'en 1125 , et sur lesquelles nous n'avons pas à nous arrêter, — le Cotentin n'y ayant pas pris fJart, si ce n'est par les hommes qu'il y employa.

Au mois de mai 1119, Henri fit reconnaître comme duc, son fils aîné, Guillaume Adelin , âgé de dix-sept ans, qui venait d'épouser, à Lisieux , la fille de Foulques, comte d'Anjou. Pour cette occasion on avait réuni , dans celte ville , une nombreuse assemblée de prélats et de barons. La paix qui suivit cet événement ne fut pas de longue durée ; cependant , après une nouvelle campagne de dix-huit mois environ , elle paraissait plus assurée, lorsque , dans le mois de novembre H20, survint la catastrophe qui eut Barfleur pour théâtre, et dont Orderic Vital a tait un récit si pathétique, dans sa simplicité, si précis, dans ses moindres détails , et qui est devenu banal , à force d'être reproduit.

Le port de Barfleur n'avait point perdu la faveur dont il jouissait auprès des princes normands, et qu'expliquait sa proximité de l'île de Wight et de Southampton , ou Sudhamtune (1), qui était le point du littoral le plus rapproché de Winchester, ville fort importante à celte époque (2). Il devait alors offrir à la navigation des ressources que le temps lui a enlevées. La mer , sur ce point , s'est avancée peu à peu dans les terres , en couvrant les roches énormes qui, aujourd'hui, en obstruent l'entrée, et qui, au Xlf siècle , en formaient la ceinture intérieure , ainsi que le prouvent la situation actuelle de l'église placée assez loin

(I) Chronique de Jourdan Fantû^me (ap. Chrm. de Benoit, t. III, p

(^2) Le ircsor royal y était déposé (Hume. Hist. of England, U I, p. 29G).

du bourg, et les ruines qui Tentourent (J). La flotte qui s'y était réunie > en H20, était nombreuse ; plusieurs des navires qui la composaient avaient des dimensions considérables, quoiqu'ils ne fussent, à proprement parler, que des embarcations non pontées, manœuvrées à l'aviron et pourvues d'un seul mût peu élevé (2).

Henri et la suite qui l'accompagnait s'étaient donné rendezvous à Barfleurpour le 25 novembre. Làse trouvait réuni tout ce que la noblesse normande comptait de plus illustre ; toutes les grandes familles y étaient représentées; — le fils aîné du roi , Richard son frère et sa sœur Mathilde, femme du comte de Mortagne , le jeune comte de Chester, de la maison d'Avranches, sa femme, sœur dn comte palatin Thil>ault , et son frère Hugues, gouverneur du prince royal , presque tous les barons du comté de Mortain et beaucoup d'autres chevaliers dont le nombre dépassait trois cents (3). Le roi avait son navire préparé qui l'attendait dans le port. Cette précaution n'avait pas, il semble, été prise pour les autres pei^sonnages importants qui devaient passer le détroit , puisqu'un capitaine, nommé Thomas, vint solliciter la faveur de prendre à son bord le roi et sa cour. <« Etienne, » fils d'Airard , était mou père , dit-il à Henri , et pendant » toute sa vie , il a servi le vôtre sur la mer. Ce fut lui qui , » sur son vaisseau , le porta en Angleterre , quand il y alla » pour combattre Harold, et qui, dans cet emploi, lui » rendit des services si agréables que , comblé de ses bien-

(1) Touslain de Billy, MSS. p. 26Î.

(2) La tapisserie de Bayeux reproduit, quoique grossièrement, la forme exacte des navires normands à celte époque ; leur construction rappelle celle des galères ; il y en avait qui pouvaient porter des chevaux et un nombreux équi^ge, d'autres plus petits ne servaient qu'aux passagers.

(3) Ord. Vit. liv. XII (t. IV, p. SH?, éd. Guizol).

» faits, il vécut riche parmi ses compatriotes. Seignem-, je » vous demande de me concéder en fief ce même honneur; » j'ai un vaisseau parfaitement équipé et que l'on appelle la » Blanche-Nef. » Et il offrit un marc d'or comme prix du privilège qu'il réclamait à titre héréditaire. Le roi lui répondit qu'il ne changerait pas ses dispositions, qu'il consentaità lui confier ses fils qui lui étaient chers comme sa propre personne et ceux de ses barons qui voudraient les suivre.

Thomas et ses matelots , pleins de joie , demandèrent du vin au prince royal, qui leur en fit donner trois muids, et s'enivrèrent. La folle jeunesse ne s'en inquiéta pas; malgré les observations de plusieurs hommes sages qui sortirent du vaisseau , en voyant le désordre qui y régnait, elle s'entassa sur les bancs déjà occupés par cinquante rameurs privés de raison, et accueillit , par des moqueries, l'évoque de Goutances qui , avec quelques prêtres , était venu bénir les passagers.

Le roi avait pris les devants. La nuit était arrivée ; la mer était calme ; un vent de sud favorisait le départ; la lune, dans son plein , brillait au ciel. Le pilote, excité par le vin , cria à ses hommes qu'il fallait dépasser ceux qui les précédaient, et, à son commandement, ils se lancèrent avec impétuosité hors du port. Ils ramaient depuis quelques instants , lorsque la Blanche-Nef toucha sur l'écueil du Catte-Bas (1), s'entrouvrit et coula. Un immense cri d'agonie fut entendu du rivage et des navires en mer ; mais comme un profond silence lui succéda, on ne s'en inquiéta pas.

(1) Aujourd'hui le Raz de Gatteville, en face Ou rocher sur lequel s'éiève le phare magnifique qui y a été construit de 1SÎ7 à 1833, par l'ingénieur De la Rue. — Plusieurs écrivains, même modernes, ont pris les Ccukets pour le Caite-Ras.

Trois hommes reparurent ; Thomas le maître du navire , le (ils du comte de Laigle et un boucher de Rouen , nommé Bérold. Thomas, apercevant les deux autres naufragés soutenus par une vergue qu'ils avaient saisie , leur demanda où était le fils du roi ; ils lui répondirent qu'il était perdu, et tous avec lui ; « alors je ne peux vivre , » reprit-il ; et il disparut. Le jeune noble lutta pendant quelque temps ; puis vaincu par le froid et la fatigue , il lâcha répave. Le pauvre boucher, vêtu d'une peau de mouton, résista jusqu'au jour ; il fut recueilli par une barque de pécheurs; seul donc il put dire comment était arrivée cette catastrophe unique dans l'histoire.

Le lendemain , le fatal navire fut relevé et traîné sur le rivage. Le trésor du roi et l'opulent bagage des passagers furent retrouvés intacts. Le courant, si violent sur cette côte, avait emporté les cadavres; un petitnombre furent rejetés par les marées et furent recueillis par les habitants du pays (1).

Le roi, à la nouvelle du malheur qui frappait si rudement lui et sa dynastie, fut anéanti; on ne le vit plus jamais sourire.

La Normandie perdait son duc; elle le regretta modérément; ses vices précoces faisaient mal augurer de son gouvernement. En Angleterre, il n'y eut qu'un deuil de cour. Les biens laissés par les morts enrichirent et consolèrent les vivants. Le comte de "Bayeux devint comte de Chesfer, et obtint les immenses domaines que Richard, le dernier titulaire, possédait des deux côtés de la mer. Les

(1) Le Raz de Gattevillc a vu plu.^ d'un laufrage; un vaisseau bambourgeois, la Luna, chargé d'émigrants pour TÂmérique, se brisa, il y a quelques années, sur le même ccueil, en plein jour. Trois personnes furent sauvées sur 80. L'obscurité des victimes leur assura l'oubli de Phistoire, et la catastrophe ne fut qu'un accident de mer.

populations saxonnes éprouvèrent un secret sentiment de joie en voyant souffrir leur maître. Quant au Gotentin , il accueillit avec assez d'indifférence un événement qui ne louchait qu'un petit nombre des familles qui lui appartenaient. Les historiens ne citent, parmi les victimes, que Richard de Chester et Guillaume de Pii-ou, qui eussent des châteaux dans le Gotentin (i).

Il ne restait plus à Henri qu'une fille unique et légitime. Sa postérité naturelle élait fort nombreuse, |il est vrai , — six fils et sept filles , tous largement pourvus d'honneurs et de biens (2). — Mais les idées sur l'organisation de la famille avaient fait des progrès depuis Guillaume-le-Bàtard ; et comme celte fille unique était Mathilde , mariée à l'empereur des Allemands, le fîls de Robert-Gourte-Heuze , Guillaume Glilon, devint pour beaucoup de barons normands , surtout pour ceux auxquels l'obéissance pesait et que la paix ennuyait , le véritable héritier présomptif de la couronne.

Une ligue se forma dans la Haute-Normandie , à l'instigation du comte d'Evreux , et sous l'impression qu'y produisaient les abus de pouvoir et les exactions commis par les agents fiscaux du roi. La situation devint si grave, que Henri, au mois d'octobre H23, quitta l'Angleterre et se rendit à Rouen , où il rassembla une armée (3). Il fît alors entourer le château de la ville d'une haute et épaisse muraille (4).

(l) Ord. Vil. liv. XII, p. 560. — Guill de Pirou descendait de TursUn Halduc, fondateur de I*abbaye de L'essay ; la charge de sénéchal était héréditaire dftBS ceite famille ; sous Guill. le Conquérant, elle avait été exercée par Eudes — Odo Dapifer [Neustria pia, p. C20 et 6Î2).

(%) Guill. de Jum. cap. XXIX.

(o) Ord. Vit. liv. XII, p. 581.

(4) Robert de Monl. Append. p. 751.

Son armée se composait, en grande partie , d'hommes du Cotentin commandés par son fils naturel , Robert de Caen , seigneur de Thorigny, et par Néel d'Aubigny. Le dualisme qui , dans Torigine , divisait la province , et qui , tant de fois déjà, avait été le salut des ducs, se maintenait, malgré les changements amenés par le temps , et se manifestait à toute occasion.

La guerre fut conduite avec énergie. Dans un vallon près du Bourg-Théroulde , le 26 mars H24 , l'aristocratie , couverte de fer et montée sur ses chevaux protégés comme elle, se trouva encore en présence des paysans cotentinais , combattant à pied (1); une nouvelle fois, qui ne fut pas la dernière, ceux qui s'appelaient eux-mêmes la fleur des chevaliers de France et de Normandie, furent écrasés l&ous le poids de leurs armures et vaincus par les archers « qui mangeaient le pain du roi (2). »

Henri apprit cette victoire à Caen ; il n'y crut qu'en recevant prisonniers les principaux barons révoltés ; — le comte de Meulan, le jeune Galeran , Hugues de Montfort et une foule d'autres aussi illustres par leur nom que par leur bravoure (3). H mesura ses vengeances au péril qu'il avait couru, et la vieillesse ne modéra pas ses rancunes. Il fit arracher les yeux ou subir une mutilation à quelque$-uns de ses captifs. L'un d'eux , Luc de La Barre, avait commis le crime que ne pardonnent jamais les princes ; — il avait composé des chansons satiriques contre les mœurs du roi et donné raison à l'esprit contre la force. — H se brisa la

(1) Ord. Vit. liv. XII, p. 393. — Roheti de MonL Append. p. 752.

(%) Ord. Vit. eod. p. 392. Il résulte de ce passage que les troupes du roi d'Angleterre recevaient une solde. On peut donc, sans anachronisme, employer le terme de êoldcUtj à partir de cette époque.

(3) Rob, de Mont. Append, p. TB2.

tête contre les murs de son cachot , plutôt que de subir l'odieux supplice auquel l'avait condamné son ennemi.

Le reste du règne est rempli par des événements dont le récit nous entraînerait hors de notre sujet, et que nos lecteurs connaissent. Chaque année , sauf en H32 , Henri revint et séjourna en Normandie (1). Mais la catastrophe de Barlleur lui rappelait un trop lugubre souvenir pour qu'il conservât sa faveur à ce port ; il prit l'habitude de débarquer sur un autre point du littoral plus rapproché de Gaen et de Rouen ; du moins , nous le supposons , car nous ne l'avons vu désigné nulle part, et il n'est fait aucune mention du Cotentin. Le vieux roi parut s'attacher davantage à l'ancien patrimoine de ses aïeux et négliger la conquête de son.père , où il se sentait étranger. Survivant à ses fils, sans espoir d'obtenir , de secondes noces tardives , une postérité nouvelle, il avait reporté ses affections, ou plutôt sa résignation , sur sa fille , devenue veuve , dont le caractère fî'oid et hautain n'attestait que trop visiblement la royale origine. 11 l'avait remariée, en 4127, au descendant de l'ennemi séculaire de sa race, à Geoffroy d'Anjou, qui l'avait séduit par ses qualités extérieures , et qui , bientôt, devait, impatient de posséder l'héritage , lui préparer de sanglantes funérailles. — Il avait fait de vains effortspour arrêter la démoralisation générale et profonde qui avait envahi la société de son temps , et dont , le premier , il avait donné l'exemple. — Sa fille, enfin, l'abandonnait; plus fidèle à la cause de son mari qu'il ne l'avait prévu , elle excitait contre lui la trahison et la révolte. — Il était, comme son père, sur le point de connaître la suprême amertume d'une lutte contre

(1) Robt.Tt du Mont dans son Appendix ad Sigebertum donne trcs-exactement les dates des passages du roi d'Angleterre en Normandie, et réciproquement. (Voy. ap. Guiberli opéra, p. 7Sft et suiv.)

ses enfants, lorsque , le 1" décembre 1136, il mourut d'une indigestion d'anguilles , dans son château de Lyons , rendezvous habituel de ses grandes chasses. — Il avait soixantesept ans. Son corps fut conduit à Caen , où il attendit , pendant un mois, dans le chœur de l'église Saint-Etienne, un vent favorable pour être transporté en Angleterre, et déposé dans l'abbaye de Reading.

Page 1