CHAPITRE III
La sucee^siuo de lleori I*'. ^- Lulie oo(re MsUhilde cl Ëlieanc de Blois. -r* La Noripandic favorable à Etienne. — Etienne descend à Parfleur. — U charge Roger de Saint-Sauveur d'administrer le Cotentip. — Progrès de Geoffroy d'Anjou. — Le Colentin est envahi par les Angevins. — Roger de Saint-Sauveur organise la résistance. — 11 est tué. — Cherbourg est assiégé et pris, et le Cotentin soumis.
La question que soulevait la succe^âion de Henri Beau* Ciere était celle qui, au XIV siècle, fit tant de brait en France , et dont les légistes trouvèrent , plus tard , une solution ingénieuse dans la loi salique qui en était fort innocente. La royauté était-elle un service ayant nature de fief , ou une magistrature exigeant des qualités personnelles propres à un sexe, à l'exclusion de l'autre? Telle était ralternalivc. Dans le premier cas , riçfl da;^ les coujui^ies et dans \e^ traditions féodales n'empêchait la femme d'hériter du titre , du blason , des privilèges et des devoirs féodaux , sauf à partager les uns avec le mari qu'elle acceptait, et à lui faire exercer les autres ; et il n'existait
aucun motif sérieux d'introduire une exception en faveur de la royauté. La lettre de Louis-le-Jeune à la vicomtesse de Narbonne le proclamait à l'époque même qui nous occupe (1). Dans le second cas, à défaut de raisons logiques, on s'appuyait sur un axiome solennel et vide, dont le bon Lhomond, dans sa grammaire, donne une formule plus classique que respectueuse pour nos mères , et dont l'esprit de routine a conservé plus d'une application jusque dans nos codes modernes ; — « le masculin est plus noble que le féminin. » — Ce qui est l'exacte traduction de la fameuse règle : « Le royaume ne peut aller à femelle. » (Proissard, ch. IV). Et comme la règle avait besoin d'être soutenue par quelque texte qui en imposât aux esprits ; — parce que , après tout, il ne s'agissait pas là d'un dogme religieux, — on inventa la Loi salique^ sans songer à l'évidente contradiction qu'il y a entre l'hérédité monarchique et le privilège de masculinité , et à la conséquence , que cette contradiction entraîne, de consacrer la personnalité monarchique avec tous ses abus et tous ses dangers , au point de vue du maintien des dynasties.
Au Xn* siècle, il était encore trop tôt pour envisager ainsi le problème ; la Normandie , pas plus que l'Angleterre, ne le posèrent. On chercherait vainement, dans les historiens contemporains, trace d'une théorie quelconque en cette matière. Le fait dominait tout , et son unique sanction était la force qui, selon un principe remis en honneur , primait le droit (2).
(1) Ap. Duch. Hisi. franc, t. IV, p. 75î.
(2) Au XVI* siècle la vérilé s'était fait jour sur la prétendue toi salique ; le célèbre cardinal de Granvelle, lors du traité du Câteau-Cambresis, dit au cardinal de Lorraine, qu'elle n'avait été inventée que c par de vieux rêveurs et 9 chroniqueurs. » Catherine de Médicis, si Ton en croit Brantôme. {Vus des
Mathilde, fille unique du dernier duc et roi, paraissait appelée , sans contestation possible , à succéder à son père , le vrai et légitime héritier , le fils de Robert-Cou rte-Heuze , étant mort en 1128. Henri lui-même en était convaincu ; il avait fait jurer à ses barons , que Yemperesse , — elle dédaignait d'être duchesse , — aurait après lui sa double couronne. Pour le duché, nul doute ne devait s'élever, puisque la plupart des grandes familles ne se conservaient que par les femmes , la descendance masculine s éteignant fréquemment par la mort de ses représentants sur les champs de bataille de rOrient et de l'Europe. Pour Je royaume d'Angleterre, il n'en pouvait être autrement , puisque les lois normandes y avaient été introduites , et que les coutumes saxonnes, plus libérales encore , sur ce point , que celle-^ du Conquérant , n'avaient aucune disposition qui refusât à tout un sexe l'exercice du premier des droits féodaux.
Etienne, le compétiteur de la comtesse d'Anjou , fils du comte de Blois et d'Adèle, fille de Guillaume-le-Conquérant, ne représentait même pas sa branche; — il n'en était pas l'aîné (1). Mais, au moment de la mort de Henri, il était dans son comté de Boulogne (2), en vue des côtes d'Angleterre. Sachant par l'exemple de son oncle , le roi défunt , qu'en politique , la possession du pouvoir est le meilleur des titres; que le fait accompli dispense d'autres raisons, et que le serment prêté ne survit point à celui qui l'a reçu , et
dames illustres. — Marg. de Navarre, t. II, p. !63. édit. Buchon), en avait la môme opinioa.
(I) Thibaut, comte de Blois, était cet aîné. Les barons normands lui offrirent le duché ; mais ils changèrent d*avis, quand ils apprirent le couronnement d'Etienne. Thibaut dut se résigner ; il obtint plus tard une pension de 2,000 marcs d'argent, pour calmer son mécontentement (Ord. Vil. liv. XIII, p. 463. — Rob. de Mont. p. 759).
(i) Rob. de Mont. Append, p. 7!37.
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n'arrête que ceux qui ne peuvent pas le violer , il traversa immédiatement le détroit; et, avec le concours de eon frère, évêque de Winchester , de l'archevêque primat de Cantorbér y et de quelques prélats et seigneurs laïques, il se fit, dès le 15 décembre, couronner à Westminster. — Ita audenti parafa !
Geoffroi et sa femme, qui étaient dans leur comté, occupés de leurs préparatifs de guerre contre leur père , se hâtèrent également. Dans la première semaine de décembre, Mathilde arriva en Normandie. Elle y avait des partisans ; l'un d'eux , qui commandait , dans THiesmois , les places confisquées sur le trop fameux Talvas de Bellême, lui ouvrit les portes d'Argentan, d'Ëxmes et de Domfront. Le comte d'Anjou , assuré d'avoir une base d'opérations, passa la Sarthe, à son tour, accompagné de Talvas en personne, et suivi de ses Angevins, qui, fidèles à leurs souvenirs, s'imaginèrent entrer en pays conquis , et se mirent à piller et à brûler, comme au temps de Geoffroi-Martel. Les paysans exaspérés se jetèrent sur ces bandes indisciplinées et les chassèrent, après en avoir tué , dit-on , plus de sept cents (1).
Ce fut le signal d'un désordre général. L'imprudence du comte d'Anjou avait désormais changé, pour les populations , le caractère de la lutte ; elle devenait nationale , au lieu d'être dynastique. Etienne représentait le parti normand ; Mathilde , s'appuyant sur les Angevins détestés , n'avait plus qu'à conquérir son patrimoine par la force des armes.
La division éclata, alors, plus profonde que jamais, entre les barons normands ; ils se firent de canton à canton, de château à château , une guerre acharnée , qui ne fut
(1) Ord. Vit. liv. XIII, p. 478.
ET SA SUGGBSSIOlf . 348
plus que du brigandage (1). Par un phénomène singulier, et qui pourtant s'est produit à toutes les époques, la classe dominante avait gardé ses vieux instincts et ses vieilles habitudes, pendant que, au-dessous et à côté d'elle, les classes moyennes et l'Église marchaient rapidement dans une voie de progrès.
Une seconde tentative faite par Geoffroi , au mois de septembre 1136 , révéla , mieux encore que la première l'antipathie qu'il inspirait aux Normands. Les habitants se soulevèrent partout sur son passage, mettant le feu aux villes qu'il assiégeait , plutôt que de les laisser prendre par ses Gnirribecs (2); — e'est ainsi qu'on surnommait les Angevins. — Il ne put dépasser Lisieux, que ses défenseurs incendièrent. Son armée épuisée par les excès , harcelée par les paysans, atteinte d'une terrible dyssenterie , se débanda, et lui-même blessé grièvement devant la forteresse du Sap , repassa la Sarthe, couché sur une litière.
Etienne n'avait pas oublié la Normandie. Une flotte avait été réunie par ses ordres vers la Pentecôte qui précéda l'invasion angevine. Il se disposait à s'embarquer, lorsque des événements, survenus en Angleterre, où son ennemi lui créait de graves embarras, l'arrêtèrent jusqu'au mois de mars 1137. Il put enfin, à cette époque, traverseria mer et descendre , accompagné d'nn cortège nombreux , non plus à Barffeur , mais à la Houyue , aujourd'hui Saint- Vaast.
Le Cotentin Taccueillit avec enthousiasme. L'immense majorité des habitants }ui étaient favorables : ils espéraient que sa présence leur rendrait quelque repos. Le Cotentin n'avait pas été, plus que le reste du duché, à l'abri des
(1) Ord. Vit. liv. XII, p. 469.
(^) DucangC; dans son glossaire, cite le mot fans en donner rélymolo^ie.
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entreprises des barons, qui saisissaient tous les prétextes de piller et de satisfaire leurs Vengeances particulières. Il est évident, en effet, et c'est un lieu commun de le dire , que Taristocratie féodale n'eut jamais ce qu'on appelle Tesprtt national , et qu'on chercherait vainement ailleurs que dans ses préoccupations personnelles , les raisons qui lui firent prendre parti tantôt pour l'un et tantôt pour l'autre des deux compétiteurs à la succession de Henri P'.
Dans le Cotentin, le premier qui se prononça fut un seigneur des environs de Granville, Richard Silvain — Syivanus. Il s'était emparé, immédiatement après la mort du roi , du château de Saint-Pair, et l'avait fortifié; il en avait fait le centre de ses opérations, qui consistaient à lever des contributions sur le pays, et à rançonner les passants. Il se disait partisan de Mathilde. — Il résista longtemps à ses adversaires ; mais, enfin, ceux-ci, profitant un jour de ce qu'il avait quitté son château pour aller courir quelque aventure , mirent le feu au village. Richard Silvain aperçut de loin la fumée de l'incendie , revint en toute hâte avec sa troupe , et chargea l'ennemi avec une telle impétuosité, qu'il se jeta sur )a lance d'un des cavaliers, et s'enferra. Sa mort amena la reddition de la forteresse qui fut occupée au nom d'Etienne (i).
Malheureusement pour ce dernier, Richard n'était pas le seul baron du Cotentin qui eût pensé, dans son intérêt particulier, à se ranger du côté des.Angcvins. Les intrigues de Geoffroi avaient réussi auprès de plusieurs autres qui, selon les vicissitudes d'une guerre suivie sans plan arrêté d'avance et avec des auxiliaires fort indifférents à la querelle, attendaient pour se prononcer que la fortune des armes, si
(l) Ord. Vit liv. XÏII, p. 49î. — Les anc. chàl. du département de la Manche, ^p Mém. des Àntiq. t. i8!27-i828, p. 90).
inconstante elle-même, désignât son favori. Il arriva de là que jamais aucun des belligérants n'obtint un succès, sans avoir lé lendemain la compensation d'une défaite ; et qu'après avoir échoué : — le comte d'Anjou , devant Caen qui resta fidèle à Etienne ; et Etienne , devant Lisieux , où il fut abandonné par les levées féodales jalouses des auxiliaires flamands , — les deux antagonistes, par lassitude, cessèrent de se battre , convinrent d'une trêve de deux ou de trois ans, et vers Noël H37, s'en allèrent chacun de son côté (1).
Le roi reprit la route de l'Angleterre. Avant de quitter le Cotentin , il en avait confié l'administration à Roger de Saint-Sauveur. La retraite des chefs n'eut pas la moindre influence sur l'état des choses ; partout , la guerre continua. Dès l'année suivante, au mépris de la trêve convenue, Geoffroi rentra en Normandie.
Etienne avait fait des mécontents. L'un des plus riches et des plus puissants barons du Cotentin , Beaudouin de Reviers, s'était déclaré contre lui à son arrivée en Angleterre, et avait refusé de le reconnaître. Le roi l'avait assiégé dans le château d'Exeter , dont il avait le commandement ; et, après l'avoir forcé de se rendre (H36), il l'avait exilé et avait confisqué l'île de Wight, qu'il tenait en fief, et ses autres possessions. Beaudouin était revenu sur le continent, et s'était déclaré partisan dévoué de l'Angevin (2). Jourdain Tesson, Etienne de Grand ville, Guillaume de Verville, les deux frères Alexandre et Enjuger de Bohon (3) et plusieurs autres l'avaient imité (4). Deux frères naturels de Mathilde ,
{{) Ord. Vit. iiv. XIII, p. 488. — Robert de Mont. Append. p. 759. (i) Rob. de Mont. Append. p. 7o8.
(3) Ane. chat, de la Manche [Mém. des Antiq. t. V, p. 502).
(4) Toustain de Billy, MSS, p. n. — Ord Vil. Iiv. XIII. Peut-être faudrait-il lire Etienne de Maffnevillf et Guillaume de Vernon au lieu de Grandville et Verville.
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qui résidaient habituellement en Norenandie, prêtèrent, après quelque hésitation , leur concours à leur sœur. L'un, Renauld de Dunstan ville , avait ses domaines tians le comté de Hortain , et l'autre , Robert , comte de Glocester , tenait le château de Gaen et en avait pris son surnom. Malgré ces éléments de force et de succès , il ne paraît pas que le comte d'Anjou ait entrepris sérieusement de soumettre le Gotentin avant Tannée 1141. Les villes d'au-delà de la Vire, Bayeux, Gaen , Falaise , Lisieux avaient été prises ou occupées en 1138 et 1140. La défaite que le roi subit à Lincoln et sa captivité , quoique de courte durée, portèrent un coup fatal à sa cause.
En apprenant ce double événement , Geoffroi , assisté de Robert de Glocester, et accompagné de son fils Henri , en* core fort jeune (i), envahit une nouvelle fois le Perche et le Vexin, pendant que Renauld de Dunstanville, Beaudouin de Reviers et leurs amis, entraient par l'autre extrémité du duché. La ville de Mortain , les quatre châteaux qui dépendaient du comté (2), Avranches, Saint-Hilaire et Pontorson, furent occupés sans difticulté (3). Mais la résistance avait été organisée dans le reste de la Presqu'île sous la direction de Roger de Saint-Sauveur , soutenu par l'évêque de Goutançes, Algare, et par les deux frères Raoul et Richard de La Haye (4).
L'évêque avait fortifié Goutances et Saint-Lo. Gette dernière ville, fut investie d'abord. Après deux joui*s de siège , son défenseur perdit courage et s'enfuit dans sa ville
(1) Rob. de Mont. Àpp> p. 761.
(2) Mortaifi, Le Teilleul, Auney et Céreoces. {Boherl de Mont» ad aon. 1141.)
(3) Hist Gauf. monaeh. (ap. dom Bouquet, t. XII, p. 13^). (4^ Toust. de Billy, p. n.
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épiscopale, qui ouvrit ses portes à l'armée aiig«>ine, sans même essayer de lutter {i).
Roger , à la tète de ses vassaux et des autres seigneurs du pays , opposait à l'invasion un obstacle redoutable et ses adversaires le craignaient « Mais , dans les vicissitudes de ce » siècle, s'écrie Orderic Vital (3), aucune puissance ne V dure, et ses ennemis ^ jaloux de ses succès, conspirèrent » sa perte et lui tendirent des emb(\cties. » Ufl certain nombre de cavaliers se cachèrent, à quelque distance du lieu où il se reposait avec sa troupe, et envoyèrent une bande de maraudeurs simuler une attaque. Roger, attiré par par le bruit, s'élança, suivi d'un petit nombre des siens, à la poursuite des pillards ; les hommes embusqués Ventou-*^ rèrent, le i^enversèrent de cheval et le percèrent de coups , malgré ses cris de détresse et la rançon i^onsidérable qu'il leur offrait. Avec lui s'éteignit la postérité directe des sires de Saint-Sauveur, vicomtes du Gotentin. Ce fiit sa nièce Létitie qui recueillit sa succession, et qui, par son mariage avec Jourdain Tesson , transporta la seigneurie dans cette autre grande famille normande (3).
La mort de son chef consterna le Gotentin et le mit à la merci des Angevins , qui lui firent expier cruellement son attachement au roi ; leur rage , à l'époque où Orderic Vital termine sa judicieuse histoire (i14i), n'avait pu encore, nous dit-il, «être réprimée dans ses excès, et le roi était • toujours captif (4)» »
La lutte devint alors une mêlée confuse dans laquelle les passions de chacun , sous le drapeau de l'un ou de l'autre
(1) Hist. des ev. de Coût., p. 149.
(î) Ord. Vit. liv. XIII, p. 507.
(3) Hist des sires de Saint- Sauveur, p. 31.
(4) OH. Vil. iiv. XIII, p. 509 et 531.
parti, se donnèrent libre carrière. Le pays fut plein de meurtres, de pillages, d'incendies , de toutes les horreurs, enfin, que peuvent commettre les hommes, descendus jusqu'à ce degré d'abrutissement féroce où la guerre les entraine.
Il y avait, dans les bandes angevines, des amis ou des parents du vicomte du Cotentin, que son lâche assassinat avait indignés. Une rencontre eut lieu, devant le château du Hommet , enfre les deux armées commandées , du côté des Normands, par Ënguerrand de Sai, un des fidèles qui avaient le plus vaillamment combattu avec Etienne à la journée de Lincoln (1) ; et de l'autre côté, par Renauld et Beaudouin. Les amis de Roger profitèrent de la confusion du combat pour tourner leurs armes contre leurs propres compagnons , et tuèrent plusieurs des assassins du vicomte. Cet incident donna le succès aux gens du Cotentin. Beaudouin et quelques chevaliers de sa suite furent pris (2). Les Angevins n'en continuèrent pas moins de marcher en avant; ils se présentèrent devant Cherbourg, vers la (in de H4i ; Geoffroi en personne y arriva au commencement de l'année suivante (3).
La défense du château en était confiée aux deux frères de la Haye, dont le chef-manoir , la Haye-du-Puits , était déjà tombé au pouvoir de l'ennemi. Ils soutinrent le siège aussi longtemps qu'ils le purent , aidés par quelques chevaliers dévoués à Etienne et parmi lesquels nous voyons Jourdain Tesson (4). Mais Raoul de la Haye fut fait prisonnier dans une sortie ; et Richard , voyant que toute résistance était
(1) Ord. Vit. eod. p. SÎ9.
(2) Ord. Vit. eod. p. S-29.
(3) Bob. de Mont. Âppcnd. p. 7G3.
(4) Chron. d'Anjou, t. I, p. 301.
impossible, s'enfuit par mer, soit pour gagner l'Angleterre, où Etienne avait repris l'avantage sur Mathilde , soit pour se réfugier dans les lies , où sa famille possédait des fiefs importants. Cherbourg fut obligé de se rendre. Geoffroi fut, dès-lors, le maître incontesté du Cotentin (1).
Richard de la Haye partagea , jusqu'à la fin , la mauvaise fortune de son pays. En sortant du port , son navire fut pris par des corsaires ou des pirates qui croisaient devant la côte. C'est dans cette circonstance, qu'il fît le vœu, s'il recouvrait la liberté, de fonder un monastère sur son principal domaine. Il fut délivré en effet, et, en exécution de son vœu , il fonda l'abbaye de Blanche-Lande , dont les bâtiments furent construits , quelques années plus tard , en H55, auprès de la Haye-du-Puits , entre Lessay et Saint- Sauveur, et occupas par des chanoines réguliers de Saint- Augustin (2). Son frère Raoul, de son côté, rendu aussi à la liberté, confirma , vers le même temps, les donatious que ses ancêtres avaient faites, dans l'île de Jersey , aux moines de Saint-Sauveur , et qui consistaient en dîmes et revenus sur diverses églises , et, en particulier, sur Saint-Martin-de- Gorey et sur la chapelle Saint-Médard, comprises dans son fief. La charte fut signée par Richard de la Haye , Pierre de Montsorel , Guillaume de Barneville , etc. (3).
Il est hors de doute que la cause d'Etienne était la seule populaire en Normandie , comme en Angleterre. Le bon sens des classes moyennes et des classes inférieures, des
(1) Toust. de Billy, MSS, p. ÎOO. D'après la Chron. d'Anjou (t. 1, p. 301), Jourdain Tessou était au nombre des défenseurs de Cherbourg, mais il ne tarda pas à se rallier à GeofTroi.
(î) Neustria pia, p. 84î. — Recherches sur les Abbayes, etc., par M. de Gcrville (ap. Mém. des AîUiq. vol. 1825, p. SG.)
(5) Pièces justif. numéro 27.
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clercs et des laïques se préoccupait moins du droit héréditaire du souverain que de ses qualités personnelles et des garanties de sécurité et de protection qu'elles offraient ; il comprenait aussi que plus la souveraineté était affranchie des liens féodaux , et mieux elle était en situation de contrebalancer les effets oppressifs du système social en vigueur. L'exemple de la royauté française était là pour l'attester. D'ailleurs , le profond égoïsme de l'aristocratie s'était clairement révélé dans les longues discordes dont nul contemporain ne prévoyait l'issue ; les masses voyaient ses membres les plus considérables passer d'un camp dans un autre , et la plupart finir par se mettre au service du prince angevin, qui avait couvert la province de ruines et de sang. Etienne avait grandi dans les esprits , par la comparaison. « Son malheur, nous dit le moine de Saint-Evroul, en » parlant de la captivité du roi , causa un grand chagrin aux » clercs et aux moines, ainsi qu'aux simples gens du » peuple — pauperes , parce, qu'il était humble et affable » pour les hommes honnêtes et paisibles ; et , si de perfides » seigneurs l'eussent permis , en renonçant à leurs entre- » prises perverses , il eût été le protecteur généreux et » bienveillant de la patrie (i). »
Tel était le vrai sentiment populaire ; les bourgeois de Rouen furent les derniers à l'abandonner. Dès il40, toute la région qui s'étqpd de la Seine à la Risle était soumise , et la capitale normande résistait encore. Elle résista jusqu'au jour Saint-Hilaire , 14 janvier 1143 , jour où le comte d'Anjou, à la tête d'une nombreuse armée, força les Rouennais à ouvrir leurs portes (2), et put se dire , enfin , quoiqu'il n\^ ait jamais pris le titre , duc de Normandie par le droit de la conquête.
(1) Ord. Vk. Hv. XIIÏ, p. 33«.
(i) Rob. de Jlfonl. App. p. 763- La GîtadeUe défendue par les gens du comte de Varenne, le descendant du grand justicier d'Angleterre, sotts Guill. le Gonq., ne se rendit que par la famine. — Le château d'Arqués résista jusqu'en 1144 (id. eod).