CHAPITRE I
Elat de la Presqu^ile au VI^ siècle. — Les missionnaires chrétiens. — Influence de la Grande-Bretagne et de la Bretagne-Ârmorique sur le mouYement religieux dans le Gotentin.
Au VI« siècle, la contrée que baigne l'Océan, depuis l'embouchure de la Seine jusqu'au Couesnon, ne se nommait plus la Seconde Lyonnaise et n'était pas encore la Neustrie ; du moins cette dernière dénomination n'apparaît que plus tard , après la mort de Caribert. — Depuis longtemps aussi , il n'y était plus question de l'administration romaine, et les Francs ne lui avaient, assurément , pas donné un nouveau gouvernement. Les villes s'administraient elles-mêmes d'après des habitudes contractées sous le régime qui avait été introduit après la soumission des Gaules ; elles avaient
emprunté le système du monicipe romain plus ou moins modifié selon les convenances locales.
Quant aux campagnes , leur situation ne s'était pas améliorée ; en changeant de maîtres , elles ne changeaient pas le joug. La domination franque ne leur apportait aucune sécurité ; d'ailleurs , il est à peu près certain , quoique Grégoire de Tours dise que , depuis Clovis, les Axmoriques étaient soumises (1), que cette domination ne s'étendait pas sur notre Presqu'île d'une manière régulière et permanente. Les chefs bretons n'étaient pas disposés à céder les droits qu'ils prétendaient posséder sur tous les territoires qui autrefois faisaient partie de la confédération armoricaine. Les habitants du Cotentin, déjà atteints par le contre-coup des invasions venues du Rhin, l'étaient donc, en outre, par les luttes incessantes que se livraient entre eux les anciens possesseurs du sol et les derniers conquérants de la Gaule. A cela il faut ajouter les incursions fréquentes des pirates du Nord qui descendaient sur les côtes et les pillaient, suivant leur coutume qui devait se maintenir pendant plusieurs siècles encore.
Les populations rurales, comme dans tous les temps, acceptaient passivement les changements que le triomphe de la force leur imposait. — Le lite germain ne diflTérait pas du colon romain ; il était toujours le serf de la glèbe (2). — Les lois territoriales avaient disparu avec les dernières légions romaines ; elles étaient remplacées par les lois per-
(i) Giég. de Toars, lib. IV, g III. D'après Procope (BelL Goth,^ lib. 4 ) le^ Tilles armoricaines se seraient, en A97, alliées avec les Francs et n'auraient plus fait a?ec eux qu^une seule nation.
(2) Cette expression se trouve déjà dans une loi d'Honorius et de Théodose (Codex^ lib. XI, tit. XLVII, S ^5), et d'autres lois du même recueil en donnent la définition — (iisd. lib, et tit. S 25 et tit, L et LT, ap. Corinu jur. ctv.j
m LSS LÊOSN0K8. 11
sonnelles qai amenaient avec elles la concision et l'anarchie. En attendant , rien ne demeurait debout , si ce n*est de vagues traditions qui servaient plutôt de prétexte que de frein à l'arbitraire des nombreux petits tyrans appelés roitelets — reguti — par les chroniques, et qui profitaient du désordre général pour opprimer les campagnes.
La religion primitive et nationale , le Druidisme, proscrite depuis des siècles , n'existait plus à l'état de dogme que dans les retraites profondes où se cachaient ses rares défenseurs ; il ne restait plus que quelques vestiges d'un culte dont les symboles et les pratiques n'étaient même plus compris et s'étaient confusément mêlés au culte officiel. Le paganisme romain avait pu, dans les villes et dans les classes sociales supérieures, conserver une apparence de vie et prolonger une lutte dont l'issue , depuis longtemps , n'était pas douteuse ; mais pour les classes inférieures de l'Ouest, il avait toujours été radicalement impuissant à rien fonder. Toute religion est un reflet de la société qui l'embrasse, en ce sens qu'elle doit répondre à son tempérament et à ses mœurs , tout en réagissant elle-même sur ces deux éléments. Or, le paganisme fait pour les peuples du midi, ces adorateurs des arts plastiques et des jouis* sances matérielles, n'était pas compris par les races celtiques qui toujours avaient eu une tendance marquée vers un spiritualisme sombre et brumeux comme leur climat. Les mythes Scandinaves ne les satisfaisaient pas davantage ; ils ne tes apercevaient qu'il travers les calamités de l'invasion* Le culte d'Odin n'avait pas eu le t^mps de conquérir la Gaule ; — en deçà du Rhin , il s'était trouvé en face au Christianisme , et Glovis avait proclamé sa défaite. Il s'était , toutefois, introduit sur notre littoral avec les colonies saxonnes; il s'y conserva même longtemps, mais sans pénétrer les masses populaires qui restèrent comme hésitantes
et troublées au milieu de ce pêle-mêle de croyances et de cultes.
Le Christianisme seul pouvait tirer les esprits de Tétat d'aflaissement et des ténèbres où ils étaient plongés. C'était la première fois que, à la place d'une religion faite pour les maîtres et les puissants de la terre , apparaissaient une doctrine qui parlait aux faibles et aux opprimés et une morale qui était supérieure à tout ce que Timagination humaine avait conçu de plus élevé.
Aussi, quoique sorti du milieu d'une société marquée d'une empreinte spéciale et d'une contrée étrangère et hostile au reste du monde, le souffle nouveau s'étendit sur toutes les régions et sur toutes les races.
Mais si forte et si supérieure que fût l'idée chrétienne, c'était aux hommes qu'il appartenait de la répandre et de vaincre les obstacles qu'elle devait nécessairement rencontrer dans l'ignorance , les misères et les passions humaines. Ces obstacles étaient nombreux ; et il n'y avait, pour les surmonter, que l'action individuelle qui ne pouvait se faire sentir que lentement, de proche en proche et par un contact direct avec les dernières couches des populations. La foi ardente des premiers siècles trouva son instrument dans le missionnaire , type essentiellement chrétien et jusque-là inconnu. Lui seul propagea l'Evangile; non pas avec le bruit et l'éclat qui accompagnent les œuvres de prosélytisme et d'orgueil, mais avec cette conviction qui prend sa force dans l'humilité même de la voix qui la proclame , et dans la simplicité des formes qu'elle revêt.
Le midsionnaire s'adressa avant tout aux classes pauvres des villes et des campagnes, principalement des campagnes; — il en parla le langage ; il pénétra dans les chaumières où il trouva des souffrancesque nul ne songeait àsoulager; il y apporta la consolation et l'espérance, en donnant à la vie un but supérieur aux agitations' terrestres, en faisant de
l'abnégation et du sacrifice, une vertu assurée d'une récompense , et en montrant que l'égalité des hommes devant Dieu et k liberté de leur âme, jusque dans la servitude, sont les conséquences nécessaires du principe évangélique.
L'homme qui, d'une contrée souvent lointaine, à travers mille périls, sans autre protection que son dévouement à sa croyance, venait enseigner une morale si nouvelle , si accessible à toutes les intelligences et en même temps si pratique, fut bientôt entouré d'une immense popularité. On l'accueillit avec enthousiasme; on l'entoura d'une sorte d'auréole; chacun de ses pas fut suivi ; chacune de ses actions fut racontée, et, en circulant de récit en récit, se transforma en miracles. A mesure* qu'il avançait au milieu (les populations descendues au dernier degré de la démoralisation et de l'abrutissement , la conscience de la dignité humaine se réveilla, la vie intellectuelle, à peu près éteinte, se ranima ; et là où il avait passé , on garda le souvenir de sa parole et de sa personne. Ce fut l'aliment unique dont les esprits s'emparèrent avidement ; et il eri naquit une liUérature vraiment populaire, profondément originale, pleine, il est vrai, d'exagérations naïves et d'inventions absurdes, mais fidèle image de l'ère sociale où elle paraissait, et sur laquelle elle exerça la plus incontestable influence ; — nous avons nommé la littérature légendaire. — Sans elle, nous ne saurions piesque rien de l'état intime de la société en France du V^ au VllI'* siècle, de la condition des diverses classes, de ce qui constitue enfin l'histoire réelle de l'humanité et nous en fait comprendre les événements, le caractère propre à chaque époque et les enseignements (1). Sans les légendes, il n'existerait pas, en
(1) Voy. sur celte époque, HUl. de la civilisation en France de M. Guizot, (om. II, page 32 et passim.
ÎQ LES MIS^IdîNAI^ES CPIiiTIENS
partioiUer, le moindre document sur le coin de terre qui fjB^it l'objet de notre étude; c'est à elles qu'il doit d'être sorti de l'oubli profond où il avait été plongé jusque là , et c'est à elles que nous demanderons, sous certaines réserves, le sefa*et de ses modestes .destinées , dans ces temps si obscurs et si r^des.
Le Christiiinisme ^rrivfi asse;z tard jusqu'aux limites maritimes et occidentales de la Gaule franque. D'après Hermias Sozomène, les Armoriques en auraient reçu la première révélation dès le commencement du IV® siècle; mais le témoignage de cet historien, qui ne peut inspirer qu'une médiocre confiance, est isolé, et la date du fait important qu'il énonce , doit être fixée un siècle plus tard. Les autres parties de la Gaule connaissaient cependant la doctrine nouvelle depuis d'assez longues années , puisque Saint Exupère était, dit-on, évêque de l'ancienne colonie saxonne de ftajeux vers la fin du IIP siècle, et que Saint Nicaise et Saint Clair prêchaient , à la même époque , le premier à Rouen et le second à Nantes. Cela prouverait soit que les missionnaires rencontrèrent sur le littoral de l'Océan pUis de difficultés qu'ailleurs, soit simplement qu'ils y parvinrent plus tard (1).
(1) D'après certaines traditions adoptées encore au XVII* siècle, la conversion des Armoriques revxonterait à 70 aqs après la naissance de J.-G. ; immédiatement après la Passion, Lazare serait parti de Judée accompagné de ses deux sœurs Marthe et Marie-Madeleine ; aurait débarque à Marseille ^ à cause du mauvais temps, et aurait envoyé dans les villes principales des Gaules, et jusqu'à Rennes, les disciples qui. avaient fait levoyaçc avec lui. (Les vies des sainls de Bretagne. — Catalogue des évéquesde Rennes, p. 4i.) L'auteur ajoute : < Je sçai bien que quelques doctes escri vains moder- > nés révoquent en doute que ces saints fondateurs soient venus de si bonne
I hei^« es dictas jjjsiules Mais quant à la venue de Saint Lazare, aucun
» (que je sçache) n'a douté qu'il n'y soit venu bien-tost après la Passion de
Ei LES LÉGENDES. M
Quoiqu'il en soit, au eommenceotent du VP siècle, les îles de lai Manche ne les avaient pas vus encore ; et on peut s'en étonner ; car placées , comme elles le sont, sur la route qui conduisait de la Bretagne-Armorique dansf la Bretagne insulaire et en Irlande , elles devaient être visitées par les navires qui passaient fréquemment d'un rivage àfautre (1).
Il s'était produit, en effet, dans ces contrées, vers lé commencement du V® siècle , un mouvement considérable et tout particulier parmi les populations qui en habitaient les presqu'îles et qui étaient de même race. L'Irlande, le pays de Galles , la Cornouaille et la Bretagne - Armô rique. avaient conservé la même langue, les mêmes mœurs , la même haine de la domination étrangère , les mêmes désignations géographiques , et , il semble , la même disposition à recevoir les idées chrétiennes. Saint Patrick avait converti l'ancienne Bybernie , où il était vertu vers 431; mais la Cornouaille et la Kambrie li'avaient pafs attendu l'apôtre de Grégoire-leGrantf, Augustin, pour
i Notre Seigneur, ce qui me suffU pour justifier rétablissement du siège
> cpiscopal de Rennes par Maximin, contemporain de Saint-Lazare. > — Il est vrai que le même auteur nous apprend {Vie de Saint Sané, p. 77), qu'à la fin du y siècle^ il y avait encore des idolâtres sut la côte de Léon.
(1) Il existe des traditions qui attribuent à Ereptiol, premier évéque de Goutances, l'introduction du christianisme dans le Colentin vers 4^0; mais ce fait n'est pas suffisamment prouvé pour être admis. (Voy. l'Histoire eceiéêiaâHqne au dioeéêe ée Couitmces, MSS. de la bibliothèque de Gaen, en deux volumes In-folio, qu'on regarde comme un complément de VHistoire du Costentin, par Toostain de BiUy et dans lequel Fabbé Lecami a évidemment puisé son ouvrage.) Saint Mar^lti de Tours ptssc^ également pour avoir contribué à répandre la nouvelle doctrine dans notre contrée où il devint tellement populaire qu'il fut le patron d'une foule d'églises. C'est de là que yim le dicton : c Sainte Marie et Saint Merlin ont partagé le Cos-
> tencift. » {iHU. eecl t. i,'p. 3).
abandonner leur culte primitif. Il paraît probable que les missionnaires grecs qui avaient jeté sur Yile , peut-être avant Saint Patrick , la semence des Saints, avaient étendu leur influence au-delà de la mer Verginienne. Il est certain, à moins de ne tenir aucun compte des récits des légen" daires, que des relations aussi intimes que nombreuses s'établirent entre les deux Bretagnes et rirlande aussitôt que les premiers germes du Christianisme s'y furent développés.
Chaque homme qui se dévouait à la propagation de la vérité nouvelle , et qui , par cela seul , était appelé Saint (1), employait deux moyens d'action. Il parcourait les diverses contrées qu'il voulait évangéliser , enseignait par sa parole et par l'exemple , fondait des oratoires, et des couvents ; ou bien il réunissait autour de lui , lorsque sa renommée avait fait connaître au loin son nom, des élèves qui lui étaient confiés par les familles , et qui, après quelques années d'études et de noviciat, se dispersaient pour répandre à leur tour la doctrine à laquelle ils avaient été initiés. Quelques-uns, parvenus à un degré supérieur de sainteté, devenaient, par une élection plus ou moins régulière, et, le plus souvent, par une sorte d'acclamation populaire, des chorévéq^ies , évêques errants ou régionnaires. On en retrouve la trace jusqu'au milieu du VIII® siècle (2). Parfois ils abandonnaient ce |titre et se fai-
(\) On expliquerait diiicileipent le nombre si considérable des Saints que les six premiers siècles de Père chrétienne produisirent, si on donnait rigoureusement à ce mot sa signification actuelle.
(l) CapU synod. vernensis, cap. XII. (Baiuze, i 1, p. 473 et t. H, p. 1029). Ce capiluiaire est de rannée 75i1. II règne sur ce point une assez grande obscurité et les auteurs ne sont pas d'accord sur la nature des fonctions exercées par les chorévéques (voy. le gloss. de Ducange hocverbo). ybypotbèse la plus naturelle est de les consid.érer comme des missionnaires
saient anachorètes; ils se reliraient alors dans quelque lieu désert ou dans quelqu'uoe des îles voisines de la côte.
Ces premiers missionnaires montmient une infatigable ardeur. Rien ne les arrôlait, ni les longs el pénibles voyages, ni les périls de la mer. Aucun d'eux ne i^estait dans* son pays natal.
Il se faisait entre la Bretagne-Armorique et la Neustric d'un côté , et l'Irlande et la grande île bretonne de l'autre , un échange continuel d'hommes et d'idées. Le plus grand nombre de Saints bas bretons étaient nés au-delà Ai la mer (1) ; et presque tous ceux qui étaient originaires de la presqu'île armoricaine avaient été envoyés, dès leur enfance, en Irlande, en Cornouailles ou daiis le pays de Galles, où, grâce à des circonstances favorables, le Christianisme avait pu se développer plus complètement et plus tôt que sur le continent (â). En 518, surtout, il y eut comme un redoublement d'activité. Il sortit des petits havres de la Grande-Bretagne un véritable essaim , disent les légendes, de ces pieux personnages; « auscuns desquels y> remplirent les sièges des éveschez, autres peuplèrent » loutlejPaïs d'Armorique de Saincts religieux (3). » Les
apostoliques auxquels une ordination spéciale conférait la plénitude du sacerdoce et le droit d'exercer les fonctions épiscopales partout où r^rèque ne pouvait se transporter qu'à de longs intervalles. L'état de la société rendait cette institution nécessaire; et elle disparut quand l'organisation ecclésiastique se perfectionna. Dans les premiers Tsiècles, l'autorité des évéqueS' était fort loin d'être absolue comme elle l'est de nos jours, et le clergé jouissait d'une indépendance qui était dans les vraies traditions de l'Eglise.
(1) Voy. les Vies des saints de Bretagne j du frère Albert Legiaiid,' passim.
(î) Voy. Histoire de la Civilisation en France, de M. Guizot, t. II, p. 182.
(3) Vie de saini Vouga. ( Vies des saints de Bretagne,p, 198.)
t4 LES MiftSHMfllAIRES CHUÉTIENS
invasions saxonnes avaient jeté un trouble profond parmi les nouveaux chrétiens , et c'était pour y échapper que de nombreux émigrés se rendaient sur le continent.
Il était impossible que les îles du Cotentin demeurassent en dehors de ce mouvement qu'une cause extérieure précipitait, sans doute , mais qui , en réalité , tirait son caractère et sa puissance de la situation particulière des esprits. Ces iles offraient des retraites trop ûtvorables aux besoins de contemplation et aux rigueurs volontaires de Tascétlsme , pour n'être pas choisies par quelques-uns de ces enthousiastes qui se -reposaient dans la solitude des luttes de l'apostolat, et retrempaient leur âme dans la fortifiante «atmosphère des hautes pensées. Les premiers qui descendirent sur leurs rivages oubliés depuis plusieurs siècles, et qui, avec la Croix, y ramenèrent une- activité nouvelle et y déposèrent les germes de l'avenir , résument dans leurs personnes et dans les événements de leur vie , ce que l'on peut savoir et dire des missionnaires de ces temps primitifs* Nous essaierons de les faire connaître aussi complètement que les documents qui nous sont parvenus , nous le perm^ttront. Au milieu des ornements naïvement pompeux , des fables , des contradictions , des singuliers anachronismes du récit et des erreurs de dates, et malgré les efforts constapts des auteurs pour introduire] dans l'époque méroving^ne les idées et les principes qui n'appartiennent qit*à la seconde raee , nous découvrirons dans les légendes plus d'un détail intéressant qu'on chercherait en vain dans l'histoire proprement dite, et qui éclairera le temps où il âè révèle , mieux que ne le pourraient faire les commentaires les plus savants et les plus exacts.