CHAPITRE II
Saint Marcouf. — Sa mission dans le Cotentin. — Son voyage à la cour de Ghildebert. — Fondation du monastère de Nanteuil. — Saint Hélier. — Sa légende. — Les îlots de Saint-Marcouf, — Saint Hciier à Jersey. — Son martyre.
Le premier apôtre des Iles naquit vers 483 à Bayeux , la vieille cité gallo-saxonne. Sea parents, comnie.ceux de la plupart des naissionnaires des IV* et V* siècles, appartç*naie«t à la classe sociale supérieure. Il se nooimait Mareulf oii Marcouf. Il naissait à une époque profondément agitée ^ non-seulement par les événements politiques, mais aussi par la lutte que se livraient la barbarie représentée par la race des conquérants Germains et la civilisation que dé^ fendait TÉglise catholique. La fermentation des esprits était vive; et c'était pour l'aristocratie gauloise une question capitale d'unir sa cause , à celle du Christianisme; car de son triomphe dépendait son propre salut.
Marcouf subit l'influence du milieu où il se trouvait. Sa vocation m manifesta de bonne heure, encouragée par la victoire décisive qui suivit la conversion de Clovis. Il con-
sacra sa jeunesse tout entière à se préparer à la mission pour laquelle il se sentait appelé ; à l'âge de vingt- huit ans, vers 511, il quitta Bayeux, et s'en alla parcourir le pays, prêchant par sa parole et par ses actes, frappant les imaginations pari'austérité de ses mœurs et par l'ardeur de sa foi, et répandant dans les campagnes la doctrine nouvelle qui , en attendant qu'elle leur donnât la liberté; leur en donnait l'espérance.
Après deux ans, environ, de cet apostolat à travers la presqu'île du Cotenlin (1), il arriva à Coutances dont le siège épiscopal était alors occupé par Possesseur, le quatrième évéque, croit-on, depuis l'établissement du Christianisme dans la contrée. Il fut ordonné prêtre, et reprit sa vie errante avec un titre de* plus à la confiance des populations et à l'ascendant qu'il exerçait sur elles.
Mais bientôt un autre sentiment s'empara de lui. La mission qu'il accomplissait, outre qu'elle amenait l'épuisement des forces physiques, produisait inévitablement sur l'àme un effet particulier ; elle l'exaltait , et la faisait aspirer à un degré de perfection qui l'entraînait, de plus en plus, en dehors des conditions ordinaires de la vie humaine et vers la solitude. C'était la pente que, depuis l'origine même de l'Église, avaient suivie presque tous les hommes d'élite qui, après avoir été les propagateurs de ses dogmes , étaient devenus anachorètes. Marcouf voulait ramener sur la terre l'esprit des a premier chrétiens de
(I) Hesl cerlain que le liUus saxonieum s'ctendiiit, à partir du Besstn, le long des côles de la Manche et qu'on parlait dans cite partie do la Péninsule la même langue, c'est-à-dire, le saxon. — On con^prend, dès-lors, comment Saint-Marcouf ne commença son apostolat et ne pénétra dans le cœur du Cotentiu, qu'après s'être mis au courant de la langue qui fy était en usage et qui devait différer de celle du pays de Bayeux.
Jérusalem (1) » ; et, pour lui , cet esprit ne pouvait renaître que dans une nouvelle Thébaïde. 11 avait donc, tout en prêchant rÉvangilc, cherché un lieu où il pût réaliser son rôve. Il le trouva « aux extrémifés du Cotentin , vers le Dessin (2) » ; près d'urie rivière appelée la Cauche — Cauchia (3); et non loin de la nier, qui, slir ce point, découvre, en se retirant, de vastes plaines de sable , image d'un autre désert. Ce lieu s'appelait Nani (4) et reçut plus tard le nom du saint qui l'avait choisi pour retraite. Il fallait, toutefois, pour s'y établir « la permission du
(1) Vies des Saints (Paris, 17(h) i. II, p. 19. — Bedœ ecelesiast. hisi. lib. I, cap. XXVI.
(î) Id. lec. sup. cit.
(3) Vies des saints de Bretag^ne, p. G7!>. L'auteur commet ici une erreur. La Cauche est une rivière de Picardie qu'il a sans doute confondue avec la TatUe. Les divers détails mentionnés ici par Legrand pourraient faire supposer qu'il ne s'agit pas de la commune actuelle de Saiut-Marcoufen^rilc, arrondissement de Valognes, mais du hameau de Saint-Marcou, canton de Carentan, situe entre deux bras de la Vire et en fa^^ede Neuilly qui appartenait aux èvéques de Bayeux ; mais la tradition est confirmée par des preuves trop nombreuses et trop certaines pour que le moindre doute s'clcve sur ce point.
(4) c Où pour lors, dit A. Legrand (p. 6S9), se faisoit la recette générale » des finances pour Sa Majesté » Le chroniqueur a traduit, à sa maniera, la légende latine qui fait de Nanlus un fief de la ville de Goutanccs. — c Oraturus uli fiscum urbis constantiensis qui Nanlus dicitur, cum omni-
» bus suis redditibus » (Ducbesne, Hisî. franc, t I . p. SôD.) Le mot
fisc ne signifie ici rien autre chose que domaine. (Gloss de Ducange, hoc verbo). Seulement il arrivait souvent, sous la première race, qu'on frappait des monnaies dans ces grandes propriétés royales, — fisci publici. Ainsi, M. de Gerville cite deux pièces d'or sur lesquelles il a cru lire le nom de Rrix, lieu où il y avait un fisc. {Hisl. locale des Ducs de Norm. ap. Journal de Valognes^ ann. 184ii. — Quoique les numismatisles contestent le fait particulier en ce qui concerne Brlx, le fait géiréral que nous énonçons n'en est pas moins certain.
Rot. » Du moins , toutes les légendes prennent soin de le dire, et de nous montrer, grâce à l'esprit monarchique qui lesanime'et qui devance les temps, le régime féodal déjà organisé et le monarque chevelu déjà haut suzerain. La conquête franque avait-elle été assez rapide et assez complète pour amener, nous ne disons pas, bien entendu, un tel résultat dans la foraje acceptée par les chroniqueurs du X* siècle (i), ce serait un trop grossier anachronisme, mais, du moins, un état de choses analogue, quant au droit qu'on reconnaissait ou qu'on attribuait aux nouveaux conquérants ? Nous serions disposés à le croire , en présence de l'unanimité des témoignages des historiens du temps qui, tous, font remonter l'origine de la propriété ecclésiastique à la libéralité des rois de la première race et surtout à celle de Childebert.
Childebcrt est le monarque favori des légendes? Elles en font un prince glorieux et agréable à Dieu — glûriosns et Deo amabilis — (2), dévoué aux intérêts de l'Église, toujoui's prêt à prendre la défense des faibles et à leur offrir un asile. Il est libéral , magnifique , affable , débonnaire dans sa vie privée comme dans sa vie publique ; car la leine sa femme semble avoir des passions vives dont il ignore , ou dont il excuse les manifestations les moins équivoques. Son caractère est même faible ; déjà assez civilisé pour aimer les courtisans, les esprits cultivés et les jouissances du pouvoir (3), il est encore trop barbare pour dissimuler ses vices
(1) Il nous parait évident que la plupart des récits légeiiilaires datent, sinon pour le fond, du moins pour là forme, du X* et peut-être même du XI* siècle On peut supposer également que ces récits ont été nrrangésà des époques très-postérieures à leur rédaction primitive.
()) Hist. franc. (Duchesne), t. r p. S5£S.
(5) Voy. Vie de saint Hervé. {Tiei des iainis de Bretagne, p. !202.
et connaître les scrupules. C'est bien rhbmnae qui provoque l'assassinat des enfants de son- propre frère , hésite à l'accomplir et le laisse pourtant consommer sous ses yeux. Vivant à la façon des mérovingiens, c'eSt-àdire en chef.de bandes , il prétend à la domination du vaste territoire que le sort des partages lui a attribué. Tantôt , il en dispose arbitrairement ; tantôt, il se fait le grand justicier des petits souverains qui s'en disputent les fractions. Il joue, en quelque sorte, 1q rôle que devait jouer, cinq siècles plus tard , l'un des premiers capétiens qui s'efforçait de reconquérir pour la royauté , tout ce que lui avait fait perdre le régime féodal, dont les fils de Glovis eux-mêmes préparaient l'éclosion. L'Église l'entoure de prévenances afin d'obtenir sa protection ; elle le flatte ; tous les missionnaires errants, qui, des diverses contrées où l'Évangile a pris racine , se répandent sur la Gaule à demi païenne, viennent h sa cour, organisent autour de ses résidences des associations monastiques, opèrent des miracles et arrangent ce portrait un peu flatté, quoique, en somme, assez fidèle, auquel les écrivains légendaires donneront la couleur unifoitne et séduisante , dont la reconnaissance ecclésiastique a, de tous temps, orné les personnages signalés par leur piété généreuse.
Saint Marcouf accompagné de deux de ses compagnons , Carioul et Domard (1), se rendit donc auprès de Childebert et lui demanda la concession du fiscAe Nant (2). Sa requête fut gracieusement accueillie. Un motaire^ immédiatement
(\) I/Eglise lésa aussi canonisés; en Normandie, Carioul est devenu saint Criou; e( on ne les sépare jamais Tun de l'autre, non plus que de saini Marcouf. •
(2) Nant devint NanteuiL Le nom primitif dérivait du g«ulois et sigfijfiail eau ; la terminaison euil s'y ajouta quand le lieu devint habite (Notice sur l'étymologie des noms de quelques communes, par M. de GerviUe, ap.
appelé, — accHo notario (i), dressa l'acte de donation et l'un des gens du Roi, Léonce, habile architecte,, quoiqu'il n'eût que dix-neuf ans, fut envoyé pour faire la délinaitation et la délivrance du domaine et dresser les plans du monastère. Un oratoire et quelques cellules furent provisoirement construits (2).
La renommée du fondateur ne (arda pas à attirer à Nanteuil un certain nombre de néophytes; il en vint de tous les côtés. L'un d'eux partit des extrémités de la Gaule- Belgique, appelé par cet irrésistible besoin d'isolement et d'austérités qui devait le conduire jusqu'au martyre et. donner à la terre de Jersey le baptême du san(^^ Il était né à Tongres de parents païens qui avaient confié son éducation à Saint Cunebert. Sa destinée, comme sa vocation, a'annonça par des indices tellement évidents que ce dernier lui donna le nom de Hélitr , c'est-à-dire çaint, heilig. Pendant les premières années de sa vie, il étonna ses concitoyens par l'ardeur et môme par les excès de son zèle. Son père, que son exemple n'avait pas converti et qui regrettait de voir son fils perdu pour lui , pensa qu'il le ramènerait au monde s'il pouvait le soustraire à l'influence à laquelle luimême avait eu l'imprévoyance de le soumettre, il ne
Journal de Valognes, n** diZ\ aoùi !838). Wace nous apprend que Nanteuil fut brûlé par les Normands :
« A Saint Marcou en la rivière
> Hicbc abbeie et plainiore
> Nanteu à ce jour avait nom » Kl- la contrée d'environ
> Hastain et Bier la gastcrcnt
> Robèrcnt la puis l'allumèrent. »
( Roman de Rou. — cdit. Pluquet, t. I. p. iO). {{) Duchesne, Hist. franc, t. I, p. i>o,1.
{i) Vies des Saints (Paris, 1704), t I. p 10.
trouva pas de moyen plus efficace que de faire assassiner Saint Cunebert. Mais il ne retira pas de ce crime le résultat qu'il en attendait. Hélier en conçut une profonde horreur; il prit la fuite, marcha pendant sept jours à travers les forêts, et atteignit la ville de Morins, aujourd'hui Cassel (1), près de laquelle il trouva une chapelle abandonnée qui lui servit d'ermitage. Il y resta plusieurs années, redoublant ses austérités et finissant par acquérir un tel renom , grâce à ses miracles (2), que sa célébrité l'efira va, et que, sous l'inspiration d'un rêve, et sans être arrêté par la longueur du chemin, il quitta l'Allemagne et se dirigea vers Nanteuil, où il vint se mettre.sous la direction de Saint Marcouf, comme lui d'origine saxonne, qui le baptisa; - car il paraît qu'il ne Tétait pas encore, et, qu'en ce temps, on pouvait être regardé comme chrétien avant d'en avoir reçu le signe (3).
Saint Marcouf n'avait pas, cependant, rencontré dans la retraite qu'il s'était choisie tout ce qu'il désirait. Les hommes l'y poursuivaient de leur vénération indiscrète , et le bruit de leurs luttes et de leurs passions arrivait jusqu'à lui. Aussi s'éloignait-il de temps en temps de Nanteuil pour passer sur l'un de ces petits îlots qui portent aujourd'hui son nom et qu'une faible distance sépare de la côte. Les îles Saint-Marcouf étaient alors connues sous le nom de Dolirron,
(i) Marinorum castellum.
{'î) La vie de saint Hélier, comme tout/^s les légendes, est remplie de récils exagérés et imaginaires ; les détails qu^on y trouvé monlrcul que ces anachorètes des premiers siècles devenaient do véritables hallucinés et donnent l'explication de certaines croyances populaires dont l'origine serait perdue pour nous, si nous n'y avions recours.
(3) L'auteur de VHist. eccL de Normandie trouve le fait si extraordinaire et si périlleux, quant aux déductions qu'on en pourrait tirer, qu'il préfère n'y pas croire (Hist. eccL par Trigan, l. 1. p. Hi).
32 LES MISSIC^NAIRBS CHRÉTIENS
corruption, croit-on, de duo limones (1). Seul sur ces rochers arides, et en présence de la nature immense et sévère , il réalisaitl'idéaldela v'\QCon\em^\dX\\e,celestibuscontemplandU — (2), secouant, autant qu'il le pouvait , le joug de la matière, domptant ses révoltes et livrant de rudes combats à TEsprit du mal, à Satan , qui joue , dans la littérature légendaire, le rôle le plus actif et le plus perfide , et qui troublait les méditations du Saint, jusque sur son rocher (3).
Son exemple fut bientôt suivi par le nouveau venu. Saint Hélier demanda avec instance à se retirer aussi au milieu dé. la mer. Saint Marcouf qui, sans doute , dans ses courses à travers le Cotentin avait aperçu ou visité les îles de la côte méridionale, lui désigna Jersey, qu'on* nommait alors Gersuth ou Agna (4), et l'y fit conduire par l'un de ses plus fidèles et de ses plus anciens compagnons, Doniard, celui
(1; Les deux limons. Celte dénomination venait probablement de leur forme. (Voy. Acl. sancti Ord. bened. et Vies des saints de Bretagne , loc. sup. CIL) Â une époque beaucoupplus récente, il s'y établit un couvent de Cordeliers qui fut transféré à Valognes où il subsista jusqu'à la révolution de 1 789. Aujourd'hui les deux îlots sont encore occupés par un fort et une petite garnison relevée chaque mois et approvisionnée par le fort de Saint -Vaast-la- Iloiigue. Un récent décret (1867), vient d'ordonner leur évacuation.
(2) Charte de l'établissement des Cordeliers à Chausey, en 1832.
(5) Voy. dans la vie de Saint Marcouf {Âct. ord. sancti Ben. 1. 1. p. 131 et suiv), la tentation que Satan fait subir â l'ermite sous la figure d'nne belle femme échappée au naufrage, et le moyen ingénieux que ce dernier emploie pour découvrir la ruse du malin esprit. En lisant dans les légendes cette continuelle intervention de T Esprit du mal on fait involontairement un rapprochement entre ce christianisme primitif et la doctrine manichéenne, qui, plus tard, apparut avec ses conséquences désastreuses.
(4) Allas Âugia et Angia. Nous pensons que ce mot qui dérive du Saxon, signifie lieu entouré d'eau (Gloss. de nucang« v Augia) et qu'il n'était que la traduction du nom celtique de Jersey — Ger — Ey. — En allemand moderne le mol Aue a conservé à peu près une acception analogue.
qui l'avait suivi dans son voyage à Paris. Les deux ermites s'embarquèrent à Gemes ou Genest , petit port de la baie du Mont-Saint-Michel (1). Ils arrivèrent sur un rivage désert. L'île exposée aux incursions fréquentes des pirates , comptait, dit-on , à peine trente habitants.
Saint Hélier construisit sa cellule sur l'extrémité d'un rocher fort avancé dans la mer et qui ne se rattachait à la terre ferme que par une chaussée naturelle que recouvrait chaque marée. On voit encore, dans ce même endroit, des ruines qui remontent certainement à une époque trèsreculée, et que l'on croit être celles de l'ermitage (2). Il ne reste plus que des pans de murailles grossières sur une étroite plate-forme qui domine, d'un côté, la mer , et d€ l'autre, un entassement de rocs abruptes et couverts d'algues. C'est de là, cependant, que devait sortir la ville populeuse et prospère qui s'étend aujourd'hui à une petite dislance, et qui, par une fortune heureuse autant que rare, devait, en recevant le nom de Saint-Hélier, rendre hommage au souvenir de son berceau.
L'anachorète dévoré par une fièvre d'ascétisme qui ne connaissait ni repos , ni intermittence , ne songeait pas , à coup sûr, qu'il apportait avec lui l'avenir du coin de terre 011 il n'était venu que pour oublier le monde et en être oublié;
(1) P'apres une note de M. de Gerville, Gemes sq^j^U une transûription erronée du nom du ruisseau qui se jette à Portbail, le Gomey; mais l'autre version paraît préférable ; car Genêts est le petit port d'où Saint Pair, retiré à Scicy, voulait passer à Jersey, (Hist. ecclés. par Trigan, t. 1. p. 83) et qui dès le V* siècle éiail très-fréquente. {Recherches sur les paroisses de la baie du Mont Saint-Michel, par Pabbé Desroches, ap. t. XIV des Mém. des Antiq. p. B6.)
(-2) Cette tradition peut être vraie, car le mode de construction employé
et qui rappelle le système romain, résiste pendant des siècles à l'effet du
temps {Jersey, ses aniiq. par Delacroix, t. 1, p.T188.)
mais il apportait une idée nouvelle et puissante ; il en était le représentant ; il en était même l'exagération ; et toute idée de ce genre s'impose et se propage avec une irrésistible force.
Domard n*ayait pas séjourné à Jersey ; il était retourné à Nanteuil, et trois mois après il revint , accompagnant Saint Marcouf qui voulait fonder sur l'île un centre de propagande religieuse et une colonie monastique. Il trouva Saint Hélier exténué de veilles et de privations. L'àme seule soutenait le corps ; et l'aspect de ce solitaire qui semblait supérieur à l'humanité , tant il vivait en dehors de ses lois les plus impérieuses, frappait vivement les imaginations et les préparait à accepter aveuglément une doctrine qui enfantait de tels prodiges.
Un incident, malheureusement trop ordinaire à cette époque déplorable , vint interrompre l'œuvre de Saint Marcouf à peine commencée.
Les incursions maritimes des pirates originaires des contrées septentrionales de l'Europe , étaient, nous l'avons dit plus haut , un fait permanent depuis la fin du IIP siècle de notre ère. Il est même certain qu'il remontait à des temps beaucoup plus reculés, et que ceux quine furent connus sous le nom générique de Northmen, que vers le IX* siècle, venaient des mêmes rivages, qu'ils s'appelassent Saxons , Danois ou Normands. Une de ces incursions eut lieu pendant le séjour de Saint Marcouf à Jersey , c'est-à-dire au milieu du VP siècle, et produisit sur ses rares habitants, son effet habituel, — une épouvante profonde, et, à sa suite, l'absence de tout esprit de résistance. Les chroniqueurs racontent que la bande qui apparut alors , ne comptait pas moins de trois mille hommes (i). Mais nous n'éprouvons aucun scrupule à
(I) VUê des Saints (Paris, 1704), t. i,p. 19.~ Acl, ard. sanci. Bened. U 1, p. \Zi,
lui donner des proportions plus modestes et moins invraisemblables , en même temps que nous sommes disposés à augmenter celles de la population indigène.
Quoi qu'il en soit , Saint Marcouf arrêta les insulaires prêts à fuir, les rassembla, et leur communiquant son énergie et sa confiance en Dieu , leur persuada de marcher contre les envahisseurs, malgré, Tinfériorité de leur nombre (i). Ceux-ci, surpris d'une attaque aussi imprévue, regagnèrent précipitamment leurs barques,et au même moment, dit-on, une furieuse tempête les dispersa et les engloutit tous.
Le seigneur de l'île , — dominus insulœ , — en apprenant cet événement, comprit quel secours puissant il pouvait attendre de l'homme dont l'ascendant moral produisait de si merveilleux effets , et il s'empressa de lui faire don de la moitié de ses terres.
Saint Marcouf résolut donc de fonder un monastère près du lieu où Saint Hélier s'était retiré et sur l'îlot où s'élève maintenant le fort Elisabeth. Mais il retourna auparavant à Nanteuil , afin de ramener des néophytes et les ouvriers qui lui étaient nécessaires.
Pendant son absence , les pirates qui , quoi qu'en dise la légende , n'avaient pas tous péri , apparurent de nouveau , disposés à venger leur première défaite. Saint Hélier, épuisé de plus en plus, était dans l'impuissance absolue de défendre lui-même et les autres. Pendant que Domard allait au secours des habitants , il se cacha dans le creux d'un rocher ; les pirates l'y découvrirent et lui tranchèrent la tête. Son sang jaillit de toutes parts, et longtemps on en crut voiries traces sur cette terre
(i) Vie de saiDt U^vcoxxî (YUs deê Saints de Bretagne ^ p. 660.)'^ Hi$t* franc, (Duchesne), t. 1, p. 533.
36 LES Ml»»iONIUlRE» CHRÉTIENS
désormais chrétienne et consacrée par le martyre.
A son retour , Saint-Marcouf reçut les pieuses dépouilles de Termite et les fit transporter dans une ville située au confluent de la Meuse, du Rhin et du Wahal (i); puis, il construisit et organisa le monastère autour duquel devait se grouper une population de plus en plus nombreuse qui s'attacha au sol et qui ne l'abandonna plus.
C'est de cette époque, en effet , que date l'existence historique de Jersey. Les premiers missionnaires chrétiens ne prévoyaient pas, cela est évident, tous les résultats que devait produire la révolution religieuse et sociale dont ils étaient les instruments, mais ils la préparaient néanmoins par des moyens divers et efficaces. Ainsi, le monastère n'était pas seulement une réunion d'hommes qui donnaient aux masses l'exemple de la vie morale et dirigée vers les intérêts supérieurs aux intérêts matériels, il agissait aussi; en même temps qu'il s'organisait, il ouvrait des écoles qu'il plaçait sous la direction des religieux eux-mêmes. Des enfants de toutes les classes et de toutes les origines y étaient envoyés de contrées souvent très-éloignées , et y recevaient des éléments d'instruction et d'éducation qu'on n'aurait trouvés nulle part ailleurs en dehors de l'Église. « Vers la » fin du VP siècle, nousdit M. Guizot(2),lesécolesecclésias- » tiques subsistèrent seules, et le développement intel- » lectuel était concentré dans la sphère religieuse. »
Le monastère de Jersey eut son école , et nous verrons
(1) < Itï oppiâim Heretniarde ad confluentes Morœ, Rhein et Walli.... •% èeià(\e Slo^enas. • {Aet. ^>rd. t. 1, p. 13 1.) Saint GiMebrius élaitévèque 4e Me lieu, diaprés les Vies des Stn/nis de Bretagne, p. 673.
[1) Hist. de la dvilisalion en France, tome 2. p. 2. — Quelquesunes de ces écoles monastiques avaient une importance et une renommée exceptionnelles ; par exemple, Saiirt WandriHe en Normandie et Sithiu ou Saint Bertiu, à St-Omer.
bientôt que chacun de ceux qui furent fondés, à la même époque sur les autres îles de Tarchipel , eut la sienne plus ou moins florissante , et se recrutant parmi les familles qui habitaient le continent, la Grande-Bretagne et l'Irlande.
Saint Marcouf consacra les dernières années de sa vie à son œuvre de colonisation. D après certains légendaires, il mourut à Jersey , en S58 (i); d'autres lui font terminer sa carrière à Nanteuil (2). Son corps ne connut pas plus le repos dans la tombe, que son âme n'avait joui du calme dans la vie ; il fut transporté de monastère en monastère , et déposé, enfin , près de Rheims, à Corbény , où il devint l'auxiliaire des rois de France, pour guérir les écrouelles. Et encore ce dernier asile lui fut contesté par l'église de Mantes qui prétendit posséder ses reliques. L'île qu'il avait rendue à la civilisation ne garda pas aussi fidèlement son souvenir que celui du pauvre anachorète devenu martyr. Saint Hélier resta un personnage populaire et fit oublier Saint Marcouf, l'homme d'action et le vrai fondateur ; comme si le sang répandu était la seule et efficace consécration de la grandeur et de la gloire terrestres.
Le mouvement religieux dans lequel Jersey entra, s'étendit, presqu'au même moment, aux autres îles voisines; elles eurent aussi leurs missionnaires qui vinrent de la presqu'île armoricaine.
(t) Les Vies des Saints, t. Il, p. t9.
(î) fies des saints de Bretagne, p. 662. — Hist, franc. (Duchesne), t. I, p. o36.