CHAPITRE I
lienri II s'embarque à Barfleor. — Donations aux abbayes du Gotenlin. — Etendue de la propriété ecclésiastique dans les Iles. — Le Livre rouge de rÈchiquier, — Institution des baillis. — Le bailU du Gotenlin Osbert de la Heuzc. — Les Grands rôles de l'Échiquier, — Les trois baillis de Jersey. — La^erme de Guernésey/ — Henri II modifie la composition de ses armées.
Henri n'attendit pas la mort d'Etienne qui , du reste , ne tarda guère, — car elle survint un an, jour pour jour, après la conclusion de la paix (1), — pour montrer comment il entendait gouYcmer. Il fit décider par l'assemblée de
(1) 8 nov. liS4. — Math. Paris, ad ann. cit.
Wallingford que toutes les usui'pations consommées par les seigneurs , tous les abus commis par les vicomtes chargés d'administrer la justice , toutes les exactions dont les paysans avaient souffert pendant les longues années de troubles et de misères qui venaient de s'écouler, seraient recherchés et réprimés ; — que tous les châteaux construits dans le même temps et sans autorisation du prince , et qui couvraient le sol de l'Angleterre (1), seraient renversés ; — que l'agriculture et le commerce seraient protégés , et , qu'enfin, il n'y aurait pour le royaume, qu'une monnaie unique et loyale frappée par le souverain.
Le programme était brillant; s'il ne fut pas complètement rempli, —phénomène politique qui ne s'est point encore vu , — la responsabilité n'en doit pas tomber tout entière sur son auteur qui , à côté des défauts inséparables de la condition humaine , montra de vraies qualités de roi et, notamment, un rare esprit de suite et de décision. Ainsi, en arrivant en Normandie, à Pâques 1153, il commença, peu à peu et prudemment — paulatimet pruâenter, — à faire rentrer dans le domaine ducal les seigneuries que son père, pressé par la nécessité, avait concédées à ceux dont il lui avait fallu acheter les services. Après la mort d'Etienne , il s'empressa d'exécuter , en Angleterre , les décisions prises à Wallingford, et de renvoyer, sur le continent, les mercenaires brabançons et flamands qui formaient la majeure partie de l'armée royale (2).
Cette réforme ne fut pas appliquée à la propriété ecclésiastique qui reçut, au contraire, de nouveaux accroisse-
(1) IVaprcs Robert du Moot, il y en avait 37S ; et, d'après Math. Paris qui exagère souvent, en le copiant, l'abbé du Monl-Saint-Michel, leur nombre s'élevait à 1,116.
(î) Rob. de mm. p. 773.
lïîents, sous Tinipulsion donnée aux esprits par saint Bernard et par les Croisades (d).
L'un des premiers actes de Henri, devenu majeur, avait été , sur la demande de sa mère , de confirmer les donations et les ventes faites à Tabbaye de Cherbourg de biens dépendant du domaine de la couronne (2). A son retour d'une expédition en Aquitaine, en dl54, il avait approuvé à Rouen réiection , comme abbé du Mont-Saint-Michel , de Robert de Torigny , le célèbre et savant prélat , plus connu sous le nom de Robert-du-Mont, — auquel nous devons les renseignements historiques les plus précieux (3). De là, après avoir conclu la paix , moyennant le paiement de deux mille marcs d'argent, avec le roi de France, il se dirigea vers le Cotentin, et vint reprendre, devant le château de Torigny, le siège que son père avait été obligé d'abandonner quelques années auparavant. 11 y resta près de quinze jours ; ce fut à ce moment qu'il apprit la mort d'Etienne, survenue le 8 novembre.
Il s'empressa de revenir à Barfleur ; il y appela sa mère , ses deux frères , les évoques et les barons du duché, afin
(i) Les Bcncdictins avaient remplacé les chanoines de Saint-Âugiistin dans la faveur publique ; sur SO abbayes fondées, en Normandie, dans le courant du XII® siècle, vingt-cinq appartenaient à l'ordre de Cileaux. (Voy. V Abbaye du Val-Richer. — Introduction, p. XVIII.)
(2) Pièces justif. n° 17. Dans cette charte, Mathilde est désignée par son titre ordinaire d'Impératrice ; au bas, on voit flgurer le nom de Rie. dapifer régis qui n'est autre que Richard de la Haye rentré dans la faveur particulière de Henri qui l'avait nommé sénéchal. La date de ce document doii être fixée en H49 et 1152. (Voy. les Recherches sur lesanc. chàl. ap. Mém. des Àni, ann. 18-25, p. 5lf.) Vers 11 C4, Henri ajouta aux possessions de l'abb. du Vœu, le manoir de Hague-sur-le-Mont, en Lincolnshire (Some account oflhealien prton>5, etc.,. t. I, p. 14).
(3) Rob. de Mont. Append. p. 772.
qu'ils assistassent à son couronnement. Mais Tocéan n*obéit pas à son impatience; il lui fallut attendre un long mois avant qu'un vent favorable rendit la traversée possible, sans un péril certain. Il n'arriva en Angleten'e que le 7 décembre , et fut proclamé roi , le dimanche avant Noël , en présence d'une immense concours de seigneurs et de peuple. En H55, il revint sur le continent.
Les abbayes du Cotentin reçurent à cette époque d'importantes donations.
Les chanoines de Saint-Hélier furent confirmés, par une charte de Henri II, dans les biens que Jourdain de Barneville leur avait donnés à Jersey (1). Ils reçurent aussi, de Renauld de Carteret, une terre située dans le Val-de-la-Mare, paroisse Saint-Ouen (2).
Le Mont-Saint-Michel rentra dans la propriété de l'îlot de Jethou , sur lequel s'élevait une chapelle dédiée à saint Georges, et dont l'usufruit avait été antérieurement concédé à Guillaume Chesney (3); une bulle du pape Adrien le confirma dans toutes ses possessions insulaires , qui s'étendaient sur Guernesey et sur les deux îlots voisins , Lihou et Jethou , que nous venons de mentionner (4). L'année suivante (11S6), Robert de Torigny obtint, de l'abbé de
(1) Pièces jusUf. n» 18.
(2) Pièces justif, n° 10. Cette charte est souscrite par trois des principaux seigneurs de Tile, Guill. de Sallenelles, Guili. de W^inchelcz et Guill.de Samt- Hélier.
(3) Pièces justif. n" 20.
(4) Pièces justif. n** 21. La bulle mentionne une chapelle Saint-Magloire, ceUii qui existait à Guernesey; paroisse du Vale. — c Near tbe sea-side, upon t a point of land N.-E of thc.clos du Vale.» {Jacob' s AniMàaU, p. 48S.) II y avait aussi à Herm un prieuré de ce nom (Delacroix, t. I, p. 169.) Le prieuré de Lihou avait été fondé, croit-on, par Robert, avant son départ pour la Croisade. (Id eod. p. 2C!2).
Saint-Sauveur , Tautorisation de construire une chapelle ou oratoire, à Jersey sur une ferme appelée Pierreville, que le Mont-Sainl-Michel possédait dans la paroisse Saint-Clément « dont le patronage appartenait d'antiquité — ab antiguo — à l'autre abbaye (1). Le môme monastère reçut encore, en H88, de Guillaume Pichenot la terre de ha, Perrelle, à Guernesey (2).
Saint-Sauveur fut aussi l'objet de nombreuses libéralités. Nous trouvons^ enll55« une donation par Guillaume de Vauville , de Téglise Saint-Jean-des-Ghesnes — de CaisnibuSf — à Jersey (3). Le donateur, dont un des ancêtres avait accompagné GuiUaume-le-Bàtard k la Conquête, avait son manoir près des hautes falaises de la côte de la Hague (4). Raoul de la Haye confirme Je même monastère dans la possession de tout ce qu'il avait reçu do ses ancêtres , sous les règnes de Henri P' et d'Ktienne , dans son fief de Jersey , c'est à savoir : l'église de Saint-Martinde-Gorey et la chapelle Saint-Médard (8). Simon de la Haye dispose de l'église Saint-Pierre-du -Désert , dans la même île (6), — concession que le seigneur primitif, Robert Bertran avait faite antérieurement , et que, depuis sa mort , son fils Guillaume et son frère Godefroy avaient ratifiée (7).
(1) Pièces jusUf. numéros lit, io et â4. Le Mont-St-Michel avait eu le soin (le faire constater ce droit par Tévêque de Cou tances, Richard de Bohon. — Pièces justif. n« 25.
(2) Pièces justif. n? IS. — La dîme de cette terre avait ctc, dès Î01i4, Tobjet d'une charte. — Voy. pièces justif. no 19.
{TA Pièces justif. n" 26.
(4) Ane. châleauXy etc , (t. L p. 224.)
(5) Pièces justif. no 27.
(6j Pièces justif. n<> 2S.
(7) Robert Bertran, baron de Bricquebec, avait été tué dans une escarmouche qui eut lieu entre les Cotentinais et les Angevins en 1158, dans un vallon
Richard i'Ouville aumône la dîme de son fief de Meré et de Saint-Pierre-du-Désert et un acre de terre auprès de la chapelle de Male-Nuit (1).
Nous nous arrêtons dans cette nomenclature aride , que les pièces publiées à la fin de ce volume remplaceront avec avantage; elle nous semblait utile pour faire comprendre la physionomie particulière des Iles dont tous les champs étaient , pour ainsi dire , envatiis par la propriété ecclésiastique. Dans la seule île de Jersey , on comptait près de soixante prieurés et chapelles, en dehors des douze églises paroissiales (2); à Guernesey^ il n'y en avait pas moins (3); le plus petit îlot avait son oratoire et ses moines qui le desservaient (4). Quelques abbayes , dont les principales étaient Marmoutier, Saint-Sauveur, Sainte-Trinité de Caen , Lessay, Blanchelande et Cherbourg , possédaient tous ces établissements av^ec leurs dîmes , leurs redevances et leurs droits de tous genres.
Un tel état social avait pour conséquence inévitable d'étouffer toute manifestation d'existence politique et tout développement industriel et commercial. Les revenus produits par la culture du sol et par l'exploitation de la mer (5), étaient exportés et consommés hors des Iles. Les possesseurs de fiefs y résidaient d'ailleurs en petit nombre , et rien n'y attirait les princes et les courtisans. Depuis Robert , qui
sur les bords de l'Orne, lorsque Geoffroi entra la première fois à Caen. (Ord. Vil. liv. XIII,'p. SU.)
(1) Pièces justif. numéros i9 à 34.
(î) Delacroix, t. I, p. 168 et suiv.
(3) Duncan's Hist of Guern. p. 3î2.
(4) Il en était de même dans le reste de la province. Trigan dit que les corps ecclésiastiques et religieux y étaient innombrables. {Hist. ecclét. u IV, p. t»13.)
(3) Les pêcheries des Ues appartenaient presque toutes à des abbayes.
débarqua malgré lui à Guernesey,nous ne voyons aucun de ses successeurs visiter l'archipel qui, en réalité, n'était qu'une partie du Colentin , détachée de ses côtes par la nature , mais intimement liée avec liii par la communauté complète des institutions et des intérêts. '
Henri II , emporté par la continuelle agitation de sa vie , ne paraît avoir , dans aucune circonstance particulière , dirigé ses regards sur ce point infime de son vaste empire. Chaque année , cependant , ainsi que ses prédécesseurs depuis la Conquête , il venait en Normandie. Barfleur n'avait pas cessé d'être son port préféré ; il était rare qu'il ne passât pas les fêtes de Noël , — fêtes de famille et de cour , tolijours célébrées avec solennité , comme elles le sont encore aujourd'hui chez ses descendants (1), — dans quelques-unes de ses résidences du continent, tantôt à Cherbourg (1159), tantôt à Falaise (1160), tantôt à Bayeux , à Bur (1162), ou à Caen (1161) (2).
Ce qui devait, avant tout, intéresser un prince chargé d'un lourd gouvernement , et sans cesse menacé, au dedans, par une aristocratie impatiente, du joug, et au dehors, par des voisins envieux , c'étaient les finances et le recrutement de l'armée. Or, les revenus de la couronne , dans les Iles , étaient peu importants, et la population ne pouvait fournir qu'un modeste contingent militaire. Nous manquons de données certaines sur ce que Henri II retirait des impôts ; nous savons cependant, par des documents positifs, que sous Edouard Ilf , ces impôts s'élevaient , pour Jersey, à 6,222 liv.
(i) Spelm. cod. ad. ano. 1158.
{i) fiob, de Mont. p. 776 et suiv, passim. C'est à cette époque, d'après cet historien, que fut construit par Henri II le palais dit de Guillaumej dont on admire encore les restes auprès de l'église Saint-Etienne à Caen ; et dont une partie, restaurée il y a quelques années, est aujourd'hui occupée par l'école normale.
8 SOUS 11 deniers (1), et pour (fuernesey à 1,064 liv. 4 sous 4 deniers (2), chiffres évidemment supériem-s à ce qu'ils étaient au XII'' siècle.
Quant au nombre d'hommes qui devaient le service des armes , il avait été fixé , en principe , d'après la nature des fiefs de chaque baillie. Mais Henri, en cette matière comme en toutes celles qui touchaient à l'autorité royale , avait introduit progressivement , et avec une habileté consommée, des innovations dont le but était de restreindre la puissance et les prérogatives du baronnage anglo-normand.
Il avait y depuis plusieurs années , nous l'avons dit, prescrit une révision générale des fiefs ; ce travail , consigné dans le recueil connu sous le nom de Livre rovge de VEdnquier, et qui ne fut achevé que vers 1172 , donne l'état ou rôle détaillé des fiefs de chevaliers ou de haubert — infeodationes milUum — qui devaient le service aii duc (3).
Il faut d'abord remarquer l'expression nouvelle employée dans le Lhre rouge, pour désigner les circonscriptions territoriales. A côté de la Vicomte , vient se placer la Baillie. Le Comté ne représente plus , en Normandie , qu'une dignité purement honorifique. En 1157, le comte du Gotentin était Guillaume , bâtard du roi Etienne y qui était en même temps comte de Mortain. Henri II lui fit rendre tout ce qu'il avait reçu de son père , et garda pour lui le comté qu'il donna plus tard, en simple apanage, à son dernier fils Jean. L antique office du comte sera, alors, remplacé par celui du Grand Bailli (4).
(1) Jersey, elc, par Delacroix, t. II, p. 8G.
(i) Extenla insulœ de Gemerye, (MSS. communique par M. Léopold Dellsle; nous en donnerons des extraits dans notre seconde partie.)
(3) Publié en premier lieu par Ducarrel, et ensuite par Houard, dans les Cou^ume$ Angl. Norm. 1. 1, p. 939.
(4) Rob. de Moni. Append. ad ann. ltB7, p. 77^. — Spelman eod. ap. Houard. Ane. lois, t. II, p. 267.
La vicomte du Cotentin qui^ depuie Torigine de la dynastie danoise, appartenait aux sires de Saint-Sauveur , et avec laquelle ils s'étaient si complètement identifiés qu'ils en avaient fait leur nom (1), leur fut laissée; toutefois, les fonctions qui y étaient attacliées passèrent au commandant du château ou connétable de Clierbourg , Osbert de la Heuze , et la vicomte devint 1^ Baillie , non plus même du Cotentin, mais de la Heuze — Bailliva de Hosa^ — du nom du nouveau titulaire (2) ; tant était manifeste l'intenlion de modifier l'ancienne organisation féodale aq profit du pouvoir monarchique ! Trois autres divisions analogues partageaient le reste de la contrée , — les baillies de Coutances , de Gavray et de Cérences (3).
Il semble, d'ailleurs, que le chef-lieu de chacune de ces divisions était, le plus souvent, fixé dans la localité où s'élevait le principal château fortifié , et qu'il pouvait être changé suivant l'importance de la place. Ainsi le voisinage . très-rapproché de Cérences et de Gavray s'expliquerait diffi-
(i) Hiêt. génér. et chronoî. etc., par le P. Anselme, t. i, p. H14. On disait Ncel, Lœticie du Costeniin, au lieu de Saint-Sauveur. L'illustre Tourville a aussi porté ce nç>in.
(i) Osbert avait reçu son surnom de la Heuze, du fief du Hozu, situe dans la paroisse du Grand-Quévilly, près Rouen. {Thom. Stapîeton's Magni' roiuli, etc., t. 1, p. 77 )
(3) Ce système de dénomination employé pour une partie des. baillies dans le Livré rouge né semble pas avoir prévalu. Le nom de Baillage du Colenlin s'appliqua encore à la Presqu'île proprement dite, c'est-à-dire à la circonscription qui s'étend depuis la Vire jusqu'à l'extrémité de la Haguc et qui constitua toujours l'archidiaconé du même nom; mais il fut moins employé à partir de l'époque où furent institués les fonctionnaires qui remplacèrent les Comtes et qui reçurent le titre de Baillis, ou plutôt de Grands baillis du Cotentin pour les distinguer des baillis inférieurs. (Voy. le Mémoire sur les Grands baillis, par M. L. Dclisie, ap Hém. des Ant. t. XIX, p. 6B et suiv.)
cilement sans ce motif. Le bailli, à cette époque^ n'était pas, en effet, exclusivement un juge; il cumulait les fonctions les plus diverses; — administration^ armée, finances et justice ; tout était confié à son activité ; mieux encore que le sénéchal dont les anciennes attributionsn'étaient plus qu*un souvenir, il était-ce l'œil et le bras du prince (1), » et, quand il s'agissait de fiefs de chevaliers , il était surtout chef militaire.
On ne peut préciser le moment où, pour la première fois, le nom de bailli apparaît en Normandie. Le rôle des fiefs du Livre rouge, n'est pas, ainsi qu'on Ta dit (2), le premier monument historique qui en fasse mention ; nous le rencontrons dans plusieurs chartes émanant de Henri II , et portant une date antérieure même à son couronnement comme roi d'Angleterre (3). Nous ne savons pas davantage si les lies formèrent , dès ce moment, une drconscription ou bail lie séparée, ou si , au contraire, elles ne ressortissaient pas de la baillie du Gotentin. Le Livre rouge ne renferme, sur ce point, aucun renseignement. Il indique , seulement, que parmi les possesseurs des fiefs de haubert de la baillie de la Heuze, ou du Gotentin , figuraient , à côté de Pierre de Valognes, de Guillaume de Ghiffrevast, de Richard de Martinvast , etc., Philippe de Garteret et Jourdain de Barneville qui devaient chacun un homme d'armes (4). Nous ignorons si c'était à cause de leurs domaines insulaires que ces seigneurs étaient tenus de ce service ; nous ne le pensons pas ; car les seigneurs normands qui possédaient des terres,
(1) Lé grand Couslumier de Normandie , au chap. de Sénéchal au Duc, folio XVIÏ, verso, de l'édit. de 1534. (i) Dicl. de dr. normandj par Houard, v° Bailli.
(3) Voy. pièces justif. numéros 9 et 7.
(4) Extraits du Livre rouge, ap» Traités sur les Coutumes, etc. par Houard, l. 1, p. 247.
et même des manoirs, dans les Iles, n'avaient pas abandonné leurs châteaux du continent ; ils en portaient le nom; la prestation militaire devait évidemment y être attachée.
Un document 9 d'une date postérieure de quelques années au Livre rouge ^ nous fournit , au contraire^ des éclaircissements précieux que nous croyons pouvoir jîlacer ici. Nous voulons parler des Gfands rôles de V Échiquier de Normandie^ déposés aujourd'hui dans les archives de la Tour de Londres, où ils furent envoyés sous le règne de Jean-sans-Terre (1), et qui ont été, à diverses époques, l'objet de plusieurs publications successives (2).
Chacun connaît l'origine et les attributions de cette cour •souveraine des ducs de Normandie, et les questions historiques qui ont été soulevées à son occasion. Ce qui est certain, c'est que, dans le principe, l'Echiquier était une sorte de chambre des comptes qui , sous le nom de Trésor , suivait le souverain partout où il lui plaisait de se transporter. Ce ne fut que sous Henri II qu'il devint une sorte de tribunal, d'abord financier, puis, plus tard, judiciaire, ayant des sessions déterminées quant au temps et quant au lieu (3). Les impôts recueillis et centralisés par les officiers
(i) En 1304, le grand sénéchal prévoyant l'invasion française enleva les archives de Caen et les envoya à Londres {Ann* de la ville de Caen, par i'abbé De la Rue, t. II, p. 1S6 des Nouveaux essais.)
(2) Magni rotuli scaccarii Norman, de ann. ab. incam. domin. H83, by M. Pétrie. — London, 1830. — Roluli Norm. in Turri London, asserv. acctir. Thomas Duffus Hardy — London 1838. — Magni rotuli Norm, oper. Thom. Stapletoii. — London, 1840. — et enfin Magni rotuli scacc, Norm. sub reg. Angliœ, publiés par Léchaudé d'Anisy, aux frais de la Soc. des Antiq. de Norm. — Paris, 1845 et 18iîî. — Nous croyons devoir signaler ici à l'attention des érudits les publications de M. Thomas Duffus-Hardy ; |I n'est pas une bibliothèque publique normande qui ne dût les posséder, et nous voyons avec regret, qu'on ne les trouve nulle part.
(r>) Il y avait deux sessions: Pâques et Saint-Michel. — Ca<;n fut d'abord le
du duc étaient versés entre les mains des barons l'Echiquier qui, selon l'expression consacrée, siégeaient ad taleas (1), et délivraient dès quitus aux comptables qui leur apportaient de l'argent. Ces comptables étaient des fonctionnaires publics qu'on désigna d'abord sous le titre vague de ministres — ministri (2), ^ et qui devinrent les baillis et les prérôts.
En il80, le bailli du Cotentin était le même Osbert de la Heuze que nous venons de voir flgurer dans le Livre rouge et que nous retrouverons encore quelques années plus tard. Il rendait compte à l'Echiquier soit directement , soit par l'intermédiaire de subordonnés, de droits fiscaux nombreux et variés, — fermes anciennes , fermes nouvelles, coutumes, droits de forêts et de foires , amendes et confiscations pour meurtres , pour duels , pour épreuves par le fer , etc. — Sa baillie s*étendait sur la Presqu'île entière, depuis Sainte- Mère-Eglise jusqu'à Cherbourg (3). Il avait dans sa circonscription , outre les fermes de Valognes , Brix (4) et Cherbourg, les prévôtés de Barfleur, Saint-Marcouf (S), Poupe-
siégc de rEchiquier ; plus tard il se tint aussi à Falaise cl à Rouen. — (Observalions on Ihe Excheq. etc., by Stapleton, passim.)
(1) Par allusion aux tailles — tallecBf — dont on se servait pour dresser les comptes. Ce procédé élémentaire est encore en usage chez perlains fournisseurs, les boulangerts entre autres.
(îy Nous rencontrons ce mot des le temps de Charlemagne, notamment dans le cnpitulaire de Viliis qui organise Tadminisiraiion des Fiscs royaux. {Capii. ap. Baluze, t. i,p. 333. •— Préface des Olim par le comte Beugnot, t. 1, p. 17.)
(3) Mag. roiul. — Edit. L. d'Anisy, p. 2 et suiv.et Stapleton, t. 1, p. I.
(4) La chaslellenic de Brix payait une taxe plus élevée que Valognes et Cherbourg. Ces trois fermes réunies produisaient o<J4 livres. {Mag. roi» de 1180 )
15) Il y avait à Saint-Marcouf un reclus — recluso de sancto Harculfo, qui recevait 10 sous d'aumône que Osbert de la Heuze fait figurer dans son compte. {Mag. rot. p. 10.)
ville, Varrevîlle et Sainte-Mère-Eglise (<).
Dans les autres parties dn Gotentin sont mentionnées : la vicomte de Goutances, dont Guillaume de Saint-Jean est le comptable, la baillîe de la même ville, représentée par Guillaume du Pont, la vicomte de Cérence?, administrée par Etienne de SaukevîUe , etc. (2).
Les Iles formaient aloi*s une circonscription distincte et séparée du Gotentin; nous ne pouvons affirmer que les divisions qui s'y trouvaient , fussent à proprement parler des baillies; elles portaient le nom de ministetia. 11 est probable que l'organisation administrative, qui nous est révélée par les documents de cette époque , était assez récente, et que la terminologie n'en était encore ni très-nette, ni Irèsarrêtée , ainsi que nous l'avons indique quelques lignes plus haut. Nous pouvons cependant, sans inconvénient, employer le mot baillie qui e$t, en réalité, la traduction assez exacte de l'expression latine minislerium , puisqu'il s'agit ici d'une charge ou d'un office à la nomination du prince.
L'île de Jersey était donc partagée en trois baillics administrées chacune par un agent qui percevait les impôts et en rendait compte à l'Echiquier. G'étaient : V la baillie de Groceio qui comprenait la partie occidentale de l'île et avait été ainsi appelée de l'ancien château de Grosnez , construit sur le promontoire dii môme nom (3);2°labailliedeGorey, — deGorreio, — dontlesiége était dans le château de Gorey , aujourd'hui Moiitorgueil, et 3* enfin, la baillie de Crapoudouet, dont la situation ne nous est pas positivement connue
(i) Poupcvillc (4 Warrcvillc apparlcnaieht à Richard de la Haye; elles avaient été saisies et confisquées en 11 G9. (Slapleton Observ. t. 1, p. 146.)
(2) Observations on ihe Norm. Excheq. by Stapleton, t. I, p. LXXVI.
(3) Id. eod. loc.
mais qui constituait , dans la paroisse Saint-Pierre-du- Désert, un triage — con finis ^ — en même temps qu'un fief du roi (1).
Le ministre ou bailli de Grosnez se nommait Roger Godel. Il avait la ferme de cette baillie , et rendait son compte à la séance de l'Echiquier tenue à Caen en H80. Suivant l'usage adopté en Normandie, le comptable présentait en bloc ses recettes ; puis il en indiquait les éléments , en déduisait les dépenses et obtenait son quitus sur le reliquat définitif. Ainsi, Roger Godel devait, pour la ferme nouvelle de Grosnez, 140 livres ; il versait 133 liv. 8 sous au trésor, déduisait 48 sous représentant , pour l'année présente, huit quartiers de froment qui étaient dus à l'abbaye de Sainte- Trinité de Caen ; il restait comptable de 4 liv. 8 sous qu'il reportait à un compte ultérieur; il opérait deux autres versements, et les barons de l'Echiquier prononçaient sa libé" ration par la formule consacrée : — « /ri thesauro liheravit et qmettis est (2). »
Gorey avait pour bailli Gislebert de là Hougue , et Crapoudouet Richard Burnouf, dont les noms figurent au bas des chartes de donations faites à l'abbaye de Sain t-Hélier par
(1) t In confine de Crapoudail de feodo Régis, > (Charte de cession (le Jourdain de Barnevilleà l'abb. de Saint-Hélier. cire. )130 ; pièces jusUF. n* 9el sup. p. 323. — On lit Crapou-doil dans Tcdit. L. d'Anisy, p. 8, col. ï; — Crapoudoil dans Tédit. Stapleton, t. 1, p. 2S. — Nous avons adopté Torthographe qui nous semble le mieux se rapprocher de Tétymologie indiquée par la terminaison douet , ruisseau, — Dans la paroisse Saint-Pierre, il existe encore, en effet, un canton dit du Douet. (Voir la carte de Laurie.)
(V, Voici la forme constante de ces comptes avec les abréviations de Toriginal. — c Rog. Godel r. cp. de c lib. XL de nova firma ministri » de t droceio , in insula de Gersui. — In .tho. cxxxiij lib. VIII sol. — Abb. sancta; Tri ni" > tatis de Cadomo, p. VIII, quart, frumentt XLVIII sol hoc ann. de elem. » Et deb. iiij lib. iiij sol. undë r. cp infer. etc. > (Staplet. t. i, p. iS).
Rcoaud de Carteret et Jourdain de Barneville (1).
Guernesej ne semble pas, à cette époque, avoir eu un bailli spécial. C'était Gislebert de la Hougue qui rendait compte de la ferme de cette Ile , ainsi que de plusieurs fiefs désignés dans les rôles sous les noms de Empete-Raie , du Marais d'Orgueil y de Waldin et de Paienel {^). La ferme rapportait à TËchiquier deux cent quarante livres. Les trois fermes de Jersey en rapportaient ensemble quatre cents (3).
Quant à Aurigny, le roi en partageait le champart avec le chapitre de Goutances , ainsi que cela résulte d'une charte souscrite, entre les années 1216 et 1238, par Henri III et révoque Hugues de Morville. Le revenu en était peu considérable (4).
Cette partie de ses états n'offrait donc à Henri II que des ressources assez faibles t;n hommes et en argent ; il lui eût été difficile de s'en contenter, s'il n'eût pas été dans son système politique de recruter aussi ses troupes en dehors de la société féodale. Les principaux barons du Colentin , c'est-à-dire , les seigneurs de Saint-Sauveur, de Bricquebec, de Bohon, de Montbray, du Hommet, de Néhou, de la Haye, etc., fournissaient ensemble à peine cent chevaliers; Henri y suppléa en organisant une armée dont il disposait librement et qui ne l'obligeait pas à subir les caprices de
(1) Magn. rot. id. Siaplelon, t 1, p. 27.
(-2) Magn.Rolul.e^. Staplcton, cod loc. Le Jfarai« d'Orgueil est aujourd'hui le Château du lierre, Ivy-castle^ — dont nous avons déjà parlé ; — quant à la terre d*Empète-Raie, nous manquons de renseignements pour en expliquer la signification ; peul-êlre est-ce la localité nommée actuellement Amphrey^ dans la paroisse Saint- Martin.
(3) Grosnez 140, Grapoudouct ICO et Gorey 100.
(4) Status insulœ de Âureneio etc. Nous publierons cette charte inédile dans la seconde partie de cette étude.
laristocratie , ou les conditions d'un service , dont la durée variait à l'infini et était rigoureusement déterminée par les coutumes (1). Il en fit l'essai, en 4189, pour son expédition contre le comte de Toulouse. « Ne voulant pas, nous dit son » historien , à cause de la longueur et de la difficulté de la » route y molester les cbevaliei*s des campagnes et la foule » des bourgeois et des paysans (3), » il imposa une contribution de guerre à laquellç on donna le nom de Seuiage et qui fut de soixante sous d'Anjou par cbaque fief de haubert, et d'une somme proportionnée à Timporlance de la terre et fixée arbitrairement, pour les autres fiefs et tenures. Avec le produit de cet impôt, le roi paya un grand nombre de mercenaires de toutes provenances , et il n'emmena avec lui que ceux des barons qui étaient particulièrement attachés à sa personne (3).
Quelques années plus tard , il compléta le système d'organisation des forées du pays, en prescrivant à tout homme libre, tout bourgeois et toute commune ^ de se pourvoir d'armes, dont la nature et le nombre furent déterminés d'après les revenus de chacun, et en exigeant le serment de fidélité direct et sans tenir compte du seigneur féodal (4). Nous remarquons ici que dans les assises où ces mesures furent décrétées , la vieille institution franco-saxonne des centaines ou hundreds est plusieurs fois mentionnée , et qu'elle put , dès cette époque , être introduite dans les Iles qui la conservent encore aujourd'hui et qui ne la reçurent évidemment p^s dç Ja Normandie, puisque la France entière l'avait
(t) Observât, sur l'Mst. de France àe Mably, liv. III, chap. III. (î) Rob. de Mont. p. 778.
(3) Spelman codex p. ^6d. — L'impôt produisit, d'après cet auteur, lî, 400 livres d'argent.
(4) Spelm codex, p. 209.
ET LES DERNIERS DUCS DE NORMANDIE. 38i
perdue depuis longtemps, c'est-à-dire , depuis rétablissement de la féodalité (4).
(1) Cette organisation sociale si intéressante, que nous étudierons plus tard, ne s'introduisit, peut-être, dans les Iles qu'à l'époque de leur séparation, sous Jean-Sans-Terre ; on en fait remonter Torigine à la fin du VI* siècle, — en 596; mais la filiation romaine de la centaine et de la dizaine e&i incontestable ; et ce n'est pas là le seul emprunt que les rois francs aient fait à l'antique civilisation qu'ils avaient vaincue sans l'anéantir. Dans le courant du XI* siècle, on rencontre le cen(enanti« employé comme synonyme de vicarius. (Stapleton's observations, t. f , p. ZB.)