CHAPITRE II
Portrait de Henri II et dtî sa cour , d'après Pierre de Blois. — Évéoements généraux. — Affaire de Thomas Becket. — Conférences d'Avranches. — Révolte de Henri fils atné du roi.
La vie de Henri II présente une analogie frappante avec celle de son aïeul Henri-Beau-Clerc, et cette analogie s'étend à leur personne ; — même activité que rien ne lasse, même énergie pleine de rudesse, mêmes voyages incessants de leur royaume d'Angleterre à leurs provinces du continent ; mêmes luttes continuelles contre la France , contre la Bretagne , contre les coalitions qui se forment jusque dans leur foyer domestique. — Sous la main du fils de Mathilde, le niveau .s'établit , le mouvement politique se concentre en lui et autour de lui ; les détails ne s'aperçoivent que difficilement , et les grands événements laissent dans l'ombre les faits locaux. Un de ses secrétaires ou chapelains, Pierre de Blois, qui fut appelé à sa cour en 1168, nous a tracé de lui un portrait qui explique l'énorme influence qu'il exerça sur
son époque, et nous montre, en même temps, ce qu'étaient ces hommes du XIP siècle , chez lesquels qualités et défauts, vices et vertus avaient des proportions que les générations modernes , affaiblies par les progrès mêmes de la civilisation, peuvent admirer plus facilement qu'elles tie les pourraient atteindre.
« Henri , nous dit cet auteur {i\ avait les cheveux d'une » couleur tirant sur le roux, sa taille était moyenne , sa » tête ronde et bien attachée ; ses yeux un peu ouverts » avaient ordinairement une expression pleine de douceur » et de simplicité ; mais, dans la colère ou l'émotion, ils » s'enflammaient et lançaient des éclairs. Sa chevelure » coupée court , donnait à sa face carrée l'apparence » léonine. Ses pieds cambrés, ses jambes de cavalier, sa » poitrine large, ses bras d'athlète , annonçaient un homme » fort, agile et audacieux. 11 avait cependant, à l'un des » orteils, un ongle incarné qui produisait parfois le gonfle- » ment de tout le pied. Ses mains , par leur rusticité, mon- » traient qu'il n'en prenait aucun -soin; jamais, si ce n'est » pour porter son oiseau , i! ne se servait de gants. Tous les » jours, soit aux messes, soit au conseil, soit au milieu » des autres occupations du gouvernement il se tenait ^ debout depuis le matin jusqu'au soir. Et quoiqu'il eût y* fréquemment les jambes blessées ou meurtries par le fer » des chevaux , jamais il ne s'asseyait que pour se mettre » en selle ou à table. Dans un seul jour , lorsqu'il le fallait, ■» il faisait quatre ou cinq journées de route; et, par ce » moyen , il lui arriva sauvent de déjouer les manœuvres » et les plans de ses ennemis. Il ne se servait que de bottes » sans plis, de bonnets sans ornement et de vêtements
(i) Pétri blesensis opéra, etc. — Parisiis 1067. — Epislola 06, p. 98 et suiv.
» simples. Ami passionné des bois, quand la guerre était » finie , il se livrait à la chasse avec les oiseaux ou les 9 chiens. Il combattait l'embonpoint dont il était menacé , T» par un exercice continuel , et Êitiguait les plus robustes, y II n'était pas, en effet, comme certains rois qui restent x> dans leurs palais ; il parcourait sans cesse les pro- » vinces, surveillait tout, et, en particulier , ceux qu'il » avait chargé de juger les autres. Il aimait et haïssait 3> avec la même ardeur et la même constance. 11 avait » toujours dans les mains son arc, ses flèches ou ses » épieux , à moins qu'il n'assistât au conseil ou qu'il ne fût » à ses livres. Car, aussitôt qu'il était débarrassé de ses y> travaux et de ses affaires , il se mettait à lire et à étudier y> quelques questions agitées par les clercs ; sa conversation » avec les plus lettrés d'entre eux le tenait journellement au » courant des discussions des écoles. Il cherchait, avant » tout, à donner la paix à ses peuples, et c'était dans ce but » qn'il distribuait et recevait, amassait et dépensait les som- » mesimmensesqui entraient dans son trésor. Nul ne fut plus D habile et plus magnifique dans les constructions de tout » genre qu'il entreprit; — murailles et fortifications, fossés » et clôtures pour le gibier , élangs pour le poisson , palais ce et édifices somptueux. Son père avait déjà beaucoup 3» étendu ses états ; mais il le laissa loin derrière lui en » réunissant, sous le même sceptre, leduché de Normandie, » le duché d'Aquitaine , le duché de Bretagne, le royaume » d'Angleterre, le royaume d'Ecosse, le royaume d'Irlande » et le royaume de Galles. Et pourtant aucun prince ne fut » plus miséricordieux envers les affligés, plus affable pour » les pauvres , et, en même temps, plus sévère pour les 9 orgueilleux qu'il poursuivait de sa haine et de ses dédains. » La coutume du royaume lui assurait une énorme influence » dans le choix et l'élection des fonctionnaires , et pourtant
» ses mains furent toujoui*s pures de toulc vénalité , el jamais » aucun soupçon de corruption ne l'alleignit. »
Sur Tce dernier trait le panégyriste s'arrête. L'éloge ne pouvait aller plus loin. Du reste, si le tableau est plus brillant que rigoureusement vrai , et si l'histoire doit y ajouter d'assez fortes ombres , il faut reconnaître que la figure qu'il reproduit est imposante et fait honneur au grand siècle où elle parut.
Il y avait, on le voit, de singuliers contrastes dans cette société. Le culte des lettres , le goût des sciences philosophiques et la pratique de l'art , dans sa plus haute expression, — l'architecture religieuse, — y avaient pris des développements considérables ; et elle était restée étrangère à ce qui constitue le bien-être moderne, la délicatesse des habitudes et le soin des détails. L'auteur que nous venons de citer nous en fournit un piquant exemple qui complète, en le montrant sous un autre aspect, le portrait de Thomme dont l'influence souveraine contribua le plus à amener cet état de choses.
Pierre de Blois, dans une lettre adressée aux chapelains ses collègues (1), décrit la misérable condition des gens attachés à la cour et qui suivent le roi dans ses courses continuelles à travers l'Angleterre , à travers les bois et les marais du Cotentin, à travers les plaines du Vexin et de la Haute-Normandie. « Pour les courtisans , dit-il , il n'y a ni » ordre, ni règle, ni mesure dans les repas, dans le voyage » ou dans les villes; on leur distribue du pain qui n'est ni » travaillé , ni levé , et qu'on pétrit avec des lies de bière ; » pain lourd, amer et mal cuit. Quant au vin corrompu » par l'acidité ou la moisissure, il est trouble, visqueux, » poissé et éventé. J'ai vu parfois apporter aux seigneurs
(1) Pelri Blesens. oper. episi. XIV, p. 24.
» du vin tellement épais qu*on ne potivait l'avaler que les » yeux fermés , les dents serrées et avec d'horribles gri- 3) maces , et qu'on semblait plutôt le passer au filtre que le » boire. La bière que Ton consomme à la cour est affreuse » au goût et abominable d'aspect (1) ; la viande qu'on y dé- » bitc est indifféremment saine ou malade , et le poisson » qu'on y vend est souvent péché depuis quatre joure. Les » domestiques n'ont pas le moindre souci de la mort ou » de la santé des convives, pourvu que les tables de leurs » maîtres soient chargées de plats nombreux ; ils les cou- » vrent de charognes , et nos ventres servent de sépulture » à des animaux morts de maladie. Beaucoup reculeraient » de dégoût devant de pareils mets, si le besoin ne les ren- » dait voraces , et si tout ne disparaissait pas dans le gouffre » creusé par la fatigue et la faim... Je peux passer sous » silence d autres misères; mais les vexations des mare- » chaux (2), comment n'en parlerais-] e pas?... Il n'y a pas » de flatteurs plus serviles, de diffamateurs plus dangereux
(1) Il résuUc de ce passage que la bière elle vin éiaicnlles seules boissons en usage à la cour de Henri II. Il est certain, cependant, que, dès 1 1 17, le monastère de Montebourg possédait des pommiers à cidre dans son prieuré de Fontenay, en Bessin ; — ce qui prouve que le cidre était connu avant que Guill. Le Breton en parlât dans son poème. (Cartulaire de Montebourg, cité par M. de Gerville dans les articles publiés en 1840 dans le Journal de Valognes, q° du il février.) On sait, du reste, que la boisson normande était connue sous les Mérovingiens; l'histoire de saint Golombanen fait foi. (Histoire de la vie privée des Français par Legrand d'Âussy, t. II, p. 36 U de l'édit. de Roquefort.)
(î) Il s'agit ici des maréchaux de la cour, représentés aujourd'hui par les maréchaux des logis ou du palais. Leurs attributions sont énumérces dans Fleta , lib II, cap. iS, dans le Livre rouge de f Echiquier, folio 30, etc. Ils s'occupaient dé faire préparer les repas , la paille pour les lits, etc ; il dépendait aussi de leur office d'empêcher les chiens d'entrer dans la cour du roi — noji permittere canes aulam ingredi, [Fleta, loc. cit.)
388 HSNfti u
» et d'exploiteurs — emfmctores — plus fripons. D'une » importunité sans égale jusqu'à ce qu'ils reçoivent, ils v deviennent ingrats quand ils ont reçu , et vos ennenais , » quand votre main cesse d'être ouverte.... Si le roi a mani- » festé l'intention d'ajourner le départ , il arrive souvent » qu'une résolution subite et contraire intervient, et alors » il faut le suivre, môme quand on aurait subi une saignée » ou pris une médecine. On joue sa vie comme sur un coup » de dés. Le roi doit partir le lendemain ; tout est prêt ; les » chevaux sont chargés , les voitures attelées , les fournis- » seurs attendent , tous murmurent à l'envi ; et l'on apprend > que le roi a dormi jusqu'à midi. On s'adresse aux filles de » joie , aux taverniers pour savoir le moment où le prince » se mettra en route ; car cette classe de courtisans connaît » les arcanes du palais ; car la cour est constamment surivie » par les histrions , les courtisanes, les joueurs de dés, les » confiseurs » les cabaretiers, les vauriens, les batteleurs, » les barbiers, les bouffons et toute cette engeance (1). Nous » avons vu , plus d'une fois que , pendant le sommeil du » roi , le bruit circulail qu'on s'arrêterait dans telle ville , » dans tel château où l'on avait l'espoir de trouver un glle » et des vivres. Tout s'ébranlait alors, cavaliers, gens à » pied , et dans un tel désordre et avec un tel tumulte que » vous auriez cru que l'abime bouleversé avait vomi » l'enfer. Et puis, lorsque l'étape était presque atteinte, le » roi , changeant d'avis , et se faisant , si j'osais le dire , un » bonheur de nos angoisses, se dirigeait d'un autre cMé où » il n'y avait parfois qu'une unique maison et juste assez de
(t) On peut voir là une rémiaisceiice classique du premier vers de la deii' ! xième satire d'Horace.
Ambubajarum ooUegia, phariBacopoleque, » Meodici, miaase^ balatrones, hoc genus omne. t
y* provisions pour lui. De sorte que , après avoir parcouru » trois ou quatre miliesdansdes forêts incoiuiues,etsouT6Qt, » dans les ténèbres de la nuit , nous nmis estimions trop 9 heureux de trouver la chaumière la plus pauvre et la plus » sordide , et de ne pas avoir à nous disputer l'épée à la 9 main un bouge que les porcs auraient dédaigné. »
Et en terminant ce lamentable récit, Pierre de Blois , oubliant que naguère il a brûlé devant Henri II l'encens officiel , prie le Dieu tout*puissant de changer le cœur du roi et de lui persuader qu'il n'est qu'un homme, et qu'il doit traiter avec humanité , au moins ceux qui ne le suivent que par nécessité et non par ambition. Quant à l'auteur, tout ce qu'il demande pour lui , c'est de ne jamais revenir à la cour où « l'impudeur des valets, huissiers et chambellans — » ostkifii eamer»^ — fait rougir les honnêtes gens; où » l'amour du gain est insatiable , plus horrible que Cerbère, » plus terrible que Briarée , plus méchant que Pygmalion , » plus cruel que le Minotaure , et d'où , enfin , est exclue » cette milice dont parle saint Paul, dans sa première épître » à Timothée , et qui ne servait qu'avec la bonne foi et la » conscience piïre. »
Au XVil^ siècle , Alceste n'en eût pas dit davantage.
Tels étaient donc le prince et la cour que , chaque année , Barfleur voyait descendre sur sa plage , et qui , en traversant la Presqu'île pour aller tantôt vers la Haute-Normandie, tantôt vers la Bretagne et le Poitou , ne donnaient guère l'exemple de l'ordre, de la moralité et des habitudes élégantes , et devaient être une lourde charge pour les populations.
Ces voyages sont , d'ailleurs , à peu près les seuls faits qui soient à noter , dans le Gotentin , pendant le long règne de Henri II. Les événements politiques y furent rares et sans importance. Les séjoursfréquents , que le souverain y faisait, indiquent que le calme n'y était pas interrompu , et que
Taristocratie , comme le peuple, s'y montraient soumis' malgré le contact des Bretons, dont le vieil esprit avait d'énergiques réveils, et ne se lassait pas de protester contre le prétendu droit de suzeraineté des ducs normands. — Il y eut cependant , nous le verrons bientôt , des exceptions en cette matière ; quelques-uns, parmi les seignevrs cotentinais , se laissèrent entraîner dans les révoltes de la province voisine.
L'intervalle qui s'écoula entre les années H66 (1) et 1172 fut rempli, comme les années précédentes, par une suite d'événements qui appartiennent à l'histoire générale , et au milieu desquels l'indomptable énergie du roi ne se démenti^ pas un instant : guerres avec la France, nouvelles luttes avec la Bretagne, expéditions en Auvergne et en Aquitaine ; conquête de l'Irlande, etc. Deux faits dominent cette période, et exercèrent , sur les destinées de Henri II , l'influence la plus fatale : — son démêlé avec Thomas Becket , et le couronnement de son flls aîné , Henri Court-Mantel. — Deux fautes qui furent la conséquence d'un pouvoir sans contrôle.
Notre historien normand, Robert du Mont, contemporain de l'archevêque de Cantorbéry , son collègue dans la prélature , favori et hôte du roi , initié à toutes les affaires de son temps , esprit élevé , savant universel , mais caractère prudent, se tait sur cette question qui agita l'Église entière, qui passionna toutes les classes , jeta le trouble dans les consciences et occupa les chancelleries des états civilisés. Il se borne , après le meurtre consommé, à composer ou à citer,
(1) En i 166, Henri) revenant de la Bretagne, s'arrêta au Monl-Saint-Micbel; il coucha à Génois et y reçut l'évéque de l'île de Man , dont la jaridiction s'étendait sur les trente petites îles de la mer d'Irlande, cl qui portait le titre àç Roi des Iles. Il payait à son avènement un tribut de 10 marcs d'or au roi de Nonvége; — curieux exemple de la pci'sislaDce des habitudes chez les races du Nord. {Bob. de Mont. p. 78S.)
ET I^ES DERNIERS DUCS DE NORMANDIE. 39i
en quatre, vers latins dans lesquels Fauteur parvient , selon le goût du temps , à jouer sur les mots , Tépilaphë de la victime qu'il compare à « la fleur du monde arrachée du » monde et qui commence à être un fruit du ciel (1). »
L'épiscopat normand se prononça , en général , plus ou moins ouvertement en faveur du primat; il montra plus d*indépendaiice que le haut clergé d'Angleterre. Nous avons, ailleurs, indiqué les motifs de cette différence (2). L'évoque de Goutances , Richard de Bohon , entretint avec le proscrit des i^lations sympathiques. On raconte même qu'il l'accueillit à Saint Lo, en ilTO, lorsqu'il traversa le Cotentin pour retourner à Cantorbéry ; — que les habitants de cette ville lui demandèrent à quel saint il fallait dédier une église qu'ils construisaient (3); et qu'il leur répondit : « Au premier martyr ; » — en faisant ainsi allusion à sa mort prochaine, dont il avait le pressentiment.
Il est constant que Thomas Becket visita et parcourut la Presqu'île. Plusieurs chartes qui portent sa signature, fournissent la preuve authentique de son passage à Garentan et à Valognes (4). Seulement, ces chartes ne sont pas datées et
(1) < Annus millenus cenUmus septuageniis
> Primus erat, Primas quo mit eose Thomas. » Quinla dies nataiis erat, flos orbis ab orbe
> Vellitur, etfniclus incipil esse Poli. > {Rob. de Mont. p. 71fi ) (î) Vahhaye du Val Richer, p. 37 et suiv.
(3) Cotte église était construite en accomplissement d'un vœu fait à la suite d'un tremblement de terre arrivé le 1"* janvier 1161. {Hisl. des évéq. de Caul. p. liîS. — Toustain de Billy, p. 154.)
(4) Vingt-neuf chartes nous ont été signalées par M. L. Delislc comme ayant été souscrites en Normandie par Thomas Becket : huit à Argentan, une à Bayeux,nne à Bonneville-sur-Toucques, doux à Caen , une à Carentan une à Domfront, une à Falaise, une â Lions, une au Ncufbourg, dix à Rouen et deux à Valognes.
rien n'indique qu'elles aient été souscrites avant TélévatloQ du chancelier à la dignité de primat et pendant les dernières années de sa vie. Les faits généraux rendent même cette hypothèse diflSciiement acceptable. Becket ne put traverser le Cotentin pour retourner en Angleterre , puisqu'il s*embarqua , dans cette occasion , à Wissant , à l'extrémité opposée de la France (1). Quant à l'anecdote de Saint-Lo , il nous suffira , pour lui restituer son vrai caractère , de rappeler qu'elle était revendiquée en même temps par la chapelle de l'hôpital à Lisieux, par Tabbaye du Val-Richcr, par l'église de Toucques et par l'église de Notre-Dame de Pourvières à Lyon (2). Il est donc fort difficile d'en admettre l'exactitude. La légende ici s'est substituée à l'histoire. Chacun tint à honneur, aussitôt que l'opinion populaire et celle de Rome, empresséeet heureuse de s'y conformer, eurentfait un saint et un martyr de l'adversaire du roi , d'en conserver un souvenir et d'ajouter un incident à l'émouvant récit dont il était le héros.
Henri était dans son château de Sur, où il célébrait la
(1) Dans DOtre élude sur V Abbaye du Val Rtcheff nous avons cru pouvoir admettre la tradition populaire du séjour de l'archevêque de Gantorbéry à Lisieux et au Val-Richer, en 1170. Ce point intéressant de notre histoire locale a été discuté dans une brochure récente {Saini Tlumuu de Cantarbéry et une tradition à LisieuXy par M. Tabbé Tapin, cure de Hottol-les- Bagues ; extrait de la Revue de Normandie, 18i;0). L'auteur soutient la thèse contraire ; ses arguments sont sérieux et savamment présentés ; mais Us ne nons paraissent pas suffisamment décisifs pour amener la négation absolue d'un fait que les historiens contemporains ont pu ignorer ou négliger, et qui s'appuie sur une tradition constante dans le pays. Ajoutons que la question des reliques que l'auteur de la brochure semble résoudra dans le sens de celte tradiiion, se lie intimement à la question principale, dont elle n'est que la conséquence, et que, si Ton conteste l'une, il est d'une logique risoureoFe de rejcler l'autre.
2) UAbb. du Val Richer, p. 33 et 48.
fête de Noël (1), lorsqu'il laissa échapper les paroles de co^ 1ère qui ne furent que trop fidèlement recueillies par les quatre assassins de l'arcbeTêque. L'un de ces dangereux courtisons appartenait à une famille du Gotentin , dont le château patrimonial était à Morvilie , paroisse située à une petite distance de Valognes. Hugues de Monrille , fils de Roger, au moment où il commit son crime, devait avoir passée depuis longtemps , Tâgede la jeunesse , qui explique parfois, sans les justifier , les exagérations du zèle et les actes d'irréflexion et de violence. Dès 1139, en effet, son fils avait été l'un des otages remis au roi d'Ecosse , en garantie de la paix qui venait de se conclure (3). A moins , cependant , que ce fils , portant le même nom que son père, ne soit lui-même le coupable.
L'un des derniers actes du long drame qui remplit huit années du XIP siècle , et qui n'est qu'un épisode de la lutte , non encore éteinte , des deux autorités spirituelle et tempo^ relie , se passa près du Gotentin. Henri II, malgré la liauteur de son orgueil , ne se sentit pas assez fort pour accepter la solidarité de l'assassinat sacrilège d'un prince de l'Église, de son ancien ami , du persécuté dont la mort , en exaltant les passions politiques et religieuses du peuple anglo-saxon, avait fait presque un dieu (3). Il s'humilia devant la tiare , comme s'était humilié au commencement du siècle , et pour une cause analogue , son homonyme d'Allemagne, le père du premier mari de sa mère. Ayant été informé que les
{\)Rob. de Mont, p. 791.
(i) Lesanc. chat, de la Manche {Mém. de» Àntiq. t. i, p. 270.) Lu autre Hugues de Morvilie^ probablement fils du meurtrier de Thomas, fut un des seigueurs qui restèrent le plus fidèle a Jean-sans- Terre, pendant les dernières années de sa lutte contre Philippe-Auguste.
(3) Math. Paris met* nMj. ad ano li7i.
légats du pape étaient arrivés en Normandie , il s'empressa de quitter l'Irlande , où il se trouvait alors , et de passer la mer (1). Il débarqua à Barfleur quelques jours après Pâques (H72), et se rendit à l'abbaye de Savigny. Une imposante assemblée de prélats , évoques et abbés , Ty attendait (3). Il débattit pied à pied les conditions de sa soumission et de sa pénitence. Ce ne fut qu'après de nombreuses conférences tenues, d'abord à Avranches, puis à Caen, que le concile revint, vers la fête Saint-Michel, à Avranches, et reçut^ dans la cathédrale, le serment solennellement prêté, sur les reliques, par le roi, conformément aux articles qui avaient été arrêtés à Gaen (3). Il jura qu'il n'avait ni ordonné, ni voulu le meurtre de l'archevêque; qu'il n'avait pu saisir les malfaiteurs (4), el qu'il craignait seulement qu'ils n'eussent été entraînés, dans leur forfait, par l'émotion et le trouble d'âme qu'il n'avait pu dissimuler devant eux (5).
La charte d'absolution qui fut délivrée par les deux légats d'Alexandre III termina la grande affaire religieuse , mais ne fut que le commencement d'une longue série d'événe-'
(t) D'après Roger de Hovedeo, Henri ctail en Bretagne en ce moment; mais Robert du Mont dit positivement quM( était en Irlande (Dom Dessin, Concilia etc., p. 84. —Roh. de Honl. p. 7λ2.)
(2) Les abbés de Gluny, de Vézelay, etc., firent partie de rassemblée et séjournèrent au Mout-Saint-Michel [Roh de Mont. loc. sup. cit.)
(3) D. Bessin, Coneiliaf p. 85. — Rob. du Mont. p. 79i.
(4) Nul n'ignorait cependant que les quatre conjurés s'étaient réfugiés après la consommation de leur crime, dans le château que Hugues de Morville possédait à Knareiborough dans l'Vorksh>re (Roger de Hovcden, édit. Savile, p. 399. — Mathieu Paris dit que ce château appartenait au roi luimême tad ann. 1171).
(H) Dom. Bessin, loc. sup. cit. Ce qui est certain, quoi qu'on rapportent les récits légendaires, c'est qu'ils ne furent nullement inquiétés.
ments qui remplirent des chagrins les plus amers le reste de la vie du roi. Comme deux de ses plus illustres aïeux , il vécut assez longtemps pour voir la révolte se dresser dans son propre foyer et armer , contre lui, ses fils excités par leur mère; assez aussi, pour apprendre que le pouvoir absolu , qui semble dispenser ceux qui Texercent d'avoir de bonnes mœurs, ne les sauve pas des conséquences que le mépris des lois imposées au commun des hommes entraine fatalement.
Ennemis acharnés de Thomas Beckct, quoiqu'ils fussent ses collègues dans Tépiscopat , les conseillers de Henri K lui avaient persuadé de faire couronner son fils aîné par larchevèque d'York, et pendant l'exil du primat, afin d'enlever à celui-ci le privilège exclusif de sacrer les rois , qu'il prétendait appartenir au siège de Gantorbéry (1). La cérémonie avait eu lieu avec la plus grande solennité, dans l'église de Westminster, au printemps de 1170 ; elle eut pour résultat d'inspirer au jeune prince une idée si hpiute de sa personne , qu'il se considéra , dès ce moment , comme le seul vrai et légitime souverain, et que son père ne fut plus qu'un usurpateur d'un pouvoir qu'il avait abdiqué. 11 montrait, ainsi , le profit qu'il avait su tirer de cette éducation fausse qui prépare à gouverner les hommes , en étouffant les qualités propres à s'en faire respecter et aimer.
Une circonstance tout intime, si l'on en croit certains récits, détermina l'explosion des passions haineuses qui fermentaient dans la maison royale, souillée par le mons-
(1) D'après quelques auteurs contemporains, ce fut ce dernier iucidcntqui amena la catastrophe du ZO décembre 1171. — Tbomas Bccket, à son retour d'exil, avait renouvelé avec éclat ses protestations contre l'atteinte portée à ses prérogatives, et les paroles prononcées par le roi à fiur, avaient été le prétexte bien plus que la cause de l'assassinat. (V^oy. Pétri Blesens. oper. épist. G 7.)
trueux libertinage de son chef. Henri le Vieux, — c*est ainsi qu'on désignait ]e roi depuis le couronnement de son fils, — fut soupçonné de poursuivre de ses désirs incestueux la jeune femme de ce dernier (2). Excité par sa mère que ses propres vices ne rendaient pas indulgente pour ceux de son mari , Henri le Jeune quitta furtivement la coor qui voyageait en Anjou , et se réfugia auprès du roi de France , son beaupère. Louis VU saisit avec ardeur cette occasion de reprendre la lutte traditionnelle de la dynastie capétienne contre la dynastie normande. ïl eut pour auxiliaire la femme et les trois fils de son ennemi et quelques seigneurs de la Haute-Normandie , dont le nombre s*accrut avec le temps.
(î) Ce qui arriva plus lard avec la fiancée de son second fils Richard permet en cette matière tous les soupçons. (Voy. Hoveden, Annal, édit. Savile, p. 674.)