‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 36 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La guerre cclalc entre Jean et Philippe-Auguste. — Prise du château de Mirebeau. — Captivité et meurtre d'Arthur de Bretagne. — Effet prodiit par cet événement dans le Cotentin. — Conspiration des barons. — Otages exigés des barons et des Iles.

La discorde ne tarda pas à éclater de nouveau. Le roi d'Angleterre avait célébré les fêtes de Noël à Argentan, et passé tout rhiver en Normandie dans les banquets et les réjouissances. Pendant le carême de 1:202, il eut, à la Roched'Orival, une entrevue avec Philippe; elle n'eut d'autre résultatque de fournira ce dernier le prétexte qu'il cherchait depuis longtemps. Il envahit, peu de mois après, le pays de Gaux, s'empara de, Gournay, et y reçut l'hommage d'Arthtir , comme duc de Bretagne et de Guienne, comte d'Anjou et du Maine (1). Il mit aussi le jeune prince à la tête d'une petite

(l) Juillet 1202. (Catal. des acles de Philippe- Auguste, par L. Delislo, numéros 731 et 7r»'2.) Rigord (p. IBO) donne le texte de cet hommage.

armée de deux cents chevaliers qui marcha sur le Poitou, et assiégea le château de Mirebcau , dans lequel la vieille reine Aliénor s'était réfugiée.

Jean eut alors un accès d^énergie , accès passager et comme on en rencontre peu dans sa vie. A Tappel de sa mère, il accourut, au mois d'août, avec ses routiers; aidé par la trahison du sénéchal d'Anjou , il sMntroduisit dans la place, et surprit, dans leur lit, son neveu et la plupart de ses compagnons. Il envoya prisonniers: les uns dans ses châteaux de Normandie, et les autres en Angleterre (1). Quant à Arthur, il l'enferma dans le donjon de Falaise; puis, Tannée suivante, il le lit conduire, après avoir essayé vainement d'obtenir de lui , pendant un séjour qu'il fil dans cette ville, dn 7 au 9 mai, un abandon de ses droits, dans la tour neuve de Rouen. A partir de ce moment, le jeune prince disparut, a sans que pei*sonne pût savoir ce qu'il était » devenu (2). »

Tel est le récit succinct que Mathieu Paris fait d'un événement qui souleva l'indignation générale, et qui marqua Jean sans-Terre de l'une de ces taclies que rien n'efface et dont le temps élargit l'empreinte. La légende s'en est emparée ; elle l'a varié et dramatisé ; elle a cherché à pénétrer le mystère d'un crime qui rappelle les mœurs atroces des vieux Mérovingiens qui s'égorgeaient en famille. Il paraît démontré que Jean n'ayant pu trouver, ni dans le gouverneur de Falaise,, ni à Rouen, un bourreau disposé à le servir , se décida à remplir en personne cet office. Les

(1) Grands rôles, etc, p. 110. — Ordres dates du Mans et de Falaise, les 10 et 15 août li02, aux baillis de Barfleur et de Ouistreh|im, de fournir un bon et solide navire pour îrans|.orlcr les prisonniers en Angleterre ; 300 étaient dirigés sur Barfleur {Rotuli etc., cdit. DulTus Hardy, p. lîO.j

(i) Math. Paris, (. II, p. 348. —PhUippide, par Guill. Le Breton, chant

uns rapportent que dans la nuit du jeudi saint , 3 avril iW6y après s'être cachée pendant trois jours, dans soii château de Moulineaux (1), il s'embarqua sur la Seine avec un écuyer , aborda à la porte de la tour qui donnait sur le fleuve, se fit remettre le prisonnier, prit le large avec. lui, et le perça même de sonépèe. —Les autres, et Shakespeare est de ce pombre, disent qu'Arthur, redoutant d'être tué dans son cachot, essaya de s'enfuir par une fenêtre, et se brisa en tombant sur les rochers qui entouraient le pied de la tour (2). — Enfin, quelques historiensentourent la scène du meurtre de circonstances plus romanesques encore, et la placent à l'extrémité de notre Presqu'île, à Cherbourg même- D'Argenlré, Adji^ hon Histoire de Bretagne (3), raconte ceci :

« Le duc Arthur estant prisonnier de Jean-Sans-Terre , il » le fil transporter de Falaize à Rouen , délibéré de s'en dé- 9 pescher, comme il fist, le menant partout où il allait, » comme l'agneau à la ]30ucherie. De Rouen, il s'en alla à » Cherbourg , pour estre plus à recoy ; où un soir assez tard » il se mist à cheval, et ce jeune prince devant lui ; et lais- » sant arrière ce qu'il avait de gens, commença à marcher » sur la rive, jusques à ce qu'il eust choisi un endroit d'un » haut rocher regardant sur la mer; approchant lequel il » donna un coup d'espron à son cheval, et d'un coup » d'estoc perça le corps du duc Arthur , criant niercy ; puis

VI in fine. —Branche de royaux /tgnag^*, parGuilI. Guiard(colIect. Buchon, t. VII, p. 138.)

(1) Castrum Molinellum ou de Molinellis, souvent mentionné dans les Grands rôles de l'Echiquier. — Un mandement du roi, daté de ce château du 1 avril iîOo , y prouve la présence de Jean, mais prouve, en même temps, qu'il ne s'y cachait pas. {Grands rdles, etc , p. llî».)

Ci) € My uncle's spirit is in thèse stones, » s'écrie Arthur en expirant. {King John, aot. IV, scène III.)

(3) Mv. in, chap. LXXV, folio 200.

» l'ayant Jeté par terre , le tira par un pied et le jetta du » haut du rocher en \k mer, demi mort, ny ne peut le » corps estre retrouvé. »

Un archéologue anglais du dernier siècle (1) ajoute à ce récit quelques détails qui , sans en prouver la véracité , pré* cisent cependant le lieu qui en aurait été le théâtre. : « A un » demi-mille environ de la ville de Cherbourg, dit-il, » s'élève un rocher d'une prodigieiwe élévatîon que Ton » gravit par un long sentier qui tourne autour de la mon- » tagne voisine , et au sommet duquel est un petit couvent » de moines ou ermites bénédictins qui cultivent là quelques » acres d'une terre aride et pierreuse. Le supérieur montra » à M. Wraxair,le lieu , marqué aujourd'hui par une croix, » d'où le roi Jean précipita , dit-on , son neveu Arthur dans » la mer , qui maintenant baigne , à peu dé distance , le » pied de ce rocher (2). »

Rien absolument ne permet de contrôler l'exactitude de cette dernière vereion , ou , plus exactement, de cette tradi* tion locale , puisque les auteurs qui l'admettent n'indiquent pas le document auquel elle est empruntée. — Ni Vliméraire que nous avons souvent cité, ni les rôles de la Tour de Londres ne renferment le moindre indice de la présence du roi dans le Cotentin à l'époque du tragique événement; il est à peu près certain, au contraire, qu'il ne vint, pendant l'année 1203, dans cette partie du duché , que dans le courant des mois d'octobre et de novembre , ainsi que nous le

(I) Some accouru oflhe alien priories and ofsnch lands as they are known lo hâve posseded in England Wales. — Landon, 1770 {i Tol. in-8«), vol. I, p. 3,*^.

(3i Ce rocher ne peut être que la montagne du Roule, et le couvent l'ermitage de Notre-Dame de Protection. Il y eut deux ermitages sur la montagne du Roule; celui dont nous parlons, qui ne fut fondé qu'en I6B0 par un religieux de l'ordre de Saint-AntoinC; et Termitage du bas ou

verrons bieutôt (1). Gela ne prouve pas, il est vrai, que le meurtrier qui s'était caché, dit-oii, pendant trois joui'S, à Moulineaux , afin de préparer son criipe , u*eùt pas pu « en se cachant encore, emmener sa victime sur Ifs côtes désertes du Gotentin , dans Tespéranco de détourner }es soupçons; mais un prince échappe difficilement aux regards ; et les détails mêmes donnés par d'Argentré démontrent l'invraisemblaiice de son récit. Pourtant , si Tillustre auteur des Mémoires d'Outre- Tombe l'eût connu , il neùt pas manqué, sans doute, de s'en emparer et d'ajouter une strophe aux imprécations solennelles qu'il lui plaît de lancer contre Gherbourg coupabU, à ses yeux, d'avoir vu, de notre temps, un vieux roi s'embarquer pour Texil (3). Nous n'avons pas une puissance d'imagination assez grande pour rendre les lieux responsables des actions humaines. Nous ne songerons donc pas à demander compte à Cherbourg du sang d'Arthur , alors même qu'il serait démontré par l'histoire que c'est sur ses rochers qu'il a été répandu. Nous nous contenterons de rechercher l'effet que produisit dans 'e pays la nouvelle de l'assassinat dont l'opinion générale,

de N'D. de Grâce f donl la fondaUDii remonlail à une date l)eaueoup plus ancienne. — L'un et Taulre disparurent en 1789. (Voy, Noiiee hiHorique sur les deux ermUages de la montagne du Houle, par M. Lesilos, ap. Mém. de la soc. acad. de Cherbourg^ année 183^, p. 179.)

(1) Grands rôles, édit. L. d'Anisy, p. J12.

(i) Mémoires d' Outre-Tombe, t. IX, p 398. — < Malédiciion, Giier- > bourg, à tes parages sinistres, etc ; cl Fauteur repi'oehe à Cherbourg : !• le débarquement d'Edouard à Bar fleur ; 2o la défaite de Tourville à la Hougue; S" le voyage de Louis XVI, et 4« rembarquement de Charles X. Pour être juste, rhistoricn-poiile aurait dû mettre à Vavoir de Cherbourg, l'embarquement de Jean-sans- Terre à Barfieur! — La poésie a ses licences, et le génie ses privilèges ; la mesure ici n'est-elle pas, cependant, un peu dépassée !...

d'après Mathieu Paris lui-même (1), accusait hautement Jean- sans-Terre.

Cet effet fut aussi rapide que profond. Dans Ja Haute-Normandie, Tinfluence française y aida ; et, dans la Basse- Normandie , le voisinage de la Bretagne lui donna toute sa portée. — Dans le Côtentin , nous l'avons déjà dit , les Plantagenels n'avaient jamais été populaires; Jean n'avait rien fait pour s'en concilier l'aristocratie. La plupart de ses faveurs étaient réservées aux barons du Roumois , auxquels il distribuait les commandements de ses châteaux , l'administration des bàillages et les revenus des nombreuses confiscations qu'il prononçait. Il en était ré' suite un vif méconlement , dont les symptômes devinrent de plus en plus apparents, et qui s'était traduit, quelque temps après la disparition d'Arthur, par un complot formé entre quelques seigneurs cotentinais et Guy de Thouars qui se faisait le champion de la Brelagne. Les chefs de ce complot étaient Ranulf, comte de Ghestor, le principal baron de l'Avranchin, et Foulques Paisnel.

Jean , informé du grave péril qui menaçait les frontières occidentales du duché, vint en toute hâte au château de Vire, le jeudi de la semaine de Pâques 1203 (2). Les conjurés se rendirent immédiatement auprès de lui ; comme ils n'étaient pas prêts,ilsse justifièrent, le dimanche suivant (3), en présence d'une réunion nombreuse de seigneurs, des soupçons qui planaient sur eux. Le roi , du reste , avait déjà pris ses précautions; il avait envoyé à Thomas de Chaucombe et à Robert de Trégoz l'ordre d'occuper, avec

(1) T. II, p. 549.

(2) Grands rôles de l'Echiquier y etc., p. 143.

(3) f Die sabbatti summo manc » (Grands rôles, loc. sup. cil.;

leurs gens, le château de Semilly (1), place très-importante que coniraandaU le comte de Chester, depuis un an environ (2), et qui lui livrait l'entrée du Cotentin, et d'y dresser un inventaire exact de tout ce que renfermait la forteresse en armes et en provisions (3). Cette mesure fut rapportée à la suite de la soumission de Ranulf et de Foulques et des garanties de fidélité qu'ils durent fournir.

Jean ne se montra pas exigeant; il ne le pouvait guère en présence des dispositions peu sympathiques des propriétaires des manoirs fortifiés qui s'élevaient sur les principaux points stratégiques du pays , et qu'il lui était difficile de réduire avec les quelques bandes d'aventuriers qu'il avait à sa solde. Il se contenta donc d'accepter, en gage-piège, pour le comte de Chester, le fief que Guillaume du Hommet tenait du comte lui-même. Ce fief, en cas de violation de la foi jurée, devait être confisqué — forefactum^ — et rester aux mains du roi, — m perpettium absqiie aligna reclamatione predicti comitis vel hcredum suorum (4). Foulques Paisnel donna son propre fils comme otage ; et, chose significative , Raoul Tesson, qui était encore grand sénéchal, Robert de Trégoz et Jean de Préaux durent aussi personnellement fournir des garants (5).

Nous ne saurions dire si ce fut à ce moment que la même obligation fut imposée aux principales familles des Iles du Cotentin ; nous serions très disposé à le croire; quelques

(t) il ét.iit à peu de distance de Saiul-Lo. — Deux communes portent aujourd'hui ce nom : Saint-Pierre et La Barre de Semilly,

(i) Jusqu'au mois de septembre 1202, le commandant de Semilly était Thomas Malfillâtre auquel fut confie, quelques mois après, le. château de Uomfronl {Grands rôles, p. l'20.)

(3j Recherches sur les anc. chàl. (aj». JUem. des Ànliq. ISîO, p. Î38).

(4) Grands rôles, etc., p. 153.

(8) Grands rôles ^ eod.

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mois plus tard, le roi eût été dans la plus complète impuissance de la faire exécuter, tandis que Tinsuccès de la cons^ piration lui offrait une occasion toute naturelle de prendre une mesure générale, dont la nécessité était parfaitement justifiée.

Jersey et Guernesey dureut donc aussi envoyer en Angleterre d'assez nombreux otages qui furent , suivant l'usage , et pour nous servir d'une expression moderne, internés les uns dans des villes , et les autres dans des abbayes. Un acte de la seizième année du règne de Jean (1^14), daté à Havering du 2 novembre, nous apprend que ces otages avaient été remis à la garde du prieur et du maire de Winchester, de l'abbé de Glocester , du prieur de Saint-Alban et de l'abbé de Ramsey. Leur fidélité, leurs bons services, et aussi, sans doute, des considérations politiques plus puissantes, engagèrent le roi à leur rendre la liberté; il en donna l'ordre par l'acte que rious venons de mentionner et que nous reproduisons à la fin de ce volume (i).

Parmi les noms énumérés, un seul appartient à une famille connue, — celui de Guillaume Malet, fils de Robert, qui tenait à Jersey, dans la paroisse de Grouville, le fief de La Maletxcre (2). Les autres noms ne fournissent aucun indice surja personnalité des individus qui les portaient, et ne représentent, nous le pensons, que de simples feudataires, ou vaYaàseurs qui étaient les ôlages collectifs des Iles et non pas les otages personnels des seigneurs qui tous , sauf de très-rares exceptions, habitaient leurs châteaux du conli-

(1) Pièces jusl. n*48. — Nous donnoDs celle copie d'après M. Delacroix, [Jersey, etc., l, II, p. ISO) ; nous n'en garanlissons donc pas la correction oa^aclc.

(2) Voy. sur la famille Malet de Gravillc, la note de M. Le Prévost dans le jRoman de Rou, t. II, p. ^19.

neiit. Le texte du rôle de 1214 établit cette distinction , en citant les otages personnels, ^ absides suos^ — et les otages des Iles ; les premiers sont Guillaume Malet et Colin Le Petit;— un historien de Jersey y ajoute un Réginald de Gai'teret, mais sans appuyer son allégation sur un document positif et original (1). Cette vieille famille possédant des domaines considérables dans le Cotentin , il est naturel de supposer qu'elle put être soumise aussi à la mesure qui atteignit toute l'aristocratie du pays.

Au surplus , les possesseurs non résidants des fiefs insulaires n'échappèrent point aux expédients tinanciers de Jean-sans-Terre. Par un acte du 13 août 1203, daté d'Alençon où le roi s^ourna , à cette époque, pendant plusieurs jours (2), il fut enjoint aux baillis de Pierre de Préaux (3) d'imposer tous les évêques, abbés, abbesses, clercs, chevaliers, vavasseurset autres, qui tenaient des flefs, ou des aumônes dans les îles de Jersey et de Guernesey , à un aide montant au cinquième d'une année de leurs revenus. Les sommes produites par cet impôt devaient être employées à payer les chevaliers et sergents chargés de la défense des Iles contre les ennemis du dehors — qvi prœdictas imulas défendent ah extraneis (4).

Les seigneurs du Cotentin, on le voit, ne pouvaient pas être favorables à leur ancien comte qui ne leur rendait, en

(i) Jersey, etc. j par Delacroix, t. II, p. î48. Uû acte de Jean, que nous publions parmi les pièces juslilicalivcs , numéro ^0, rend celle allégation peu vraisemblable. En HOS, ce Réginald de Carteret était chargé d'organiser la défense des Iles et paraissait dès lors jouir de toute la confiance du roi.

(2) Grands rôles, etc., p. Iî2.

(5) Le mandement est adressé Baillivis Pétri de Pralellis ; il en résulterait donc, si la copie est exacte,qu'il y aurait eu des baillis spéciaux, à cette époque, à Jersey et à Guernesey.

(4) Pièces just if. numéro 49

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retour des sacrifices qu'il leur imposait, ni sécurité , ni bon gouvernement. La transaction arrêtée dans le château de Vire avait été précédée de confiscations nombreuses, qui avaient surtout frappé la Haute-Normandie où les événements avaient hâté les défections, et où le roi de -France avait déjà assez de pouvoir pour les récompenser. Le reste du duché eut bientôt son tour.

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