‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 37 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La Bretagne se déclai'e contre Jean. — Ilinéraire de Jean dans le Cotcntin. — La plupart des Barons l'abandonnent. — Mesures de défense prises dans le Cotentin et dans les lies. — Jean s'enfuit en Angleterre. — Envahissement général de la Normandie. — Les Bretons prennent Avranches cl soumettent le Cotentin. — Les Iles ne sont pas conquises et' se scpa^ rcnt de la Normandie.

La mort présumée d'Arlhur fut le signal de Texplosion de toutes les liaines amassées contre son meurtrier ; elle excita jusqu'à la fureur les rancunes séculaires des Bretons contre la dynastie normande, et donna à Philippe-Auguste une arme qui devint terrible et qui rendit son succès rapide et assuré.

La Bretagne avait cru voir dans le dernier descendant de ses ducs,' dans le jeune prince dont le nom lui rappelait ses plus antiques et ses plus poétiques souvenirs, comme une promesse prophétique de nouvelles destinées et d'une gran-

deur renaissante (1). Sa déception fut anière , quand il lui fallut renoncer à son rêye. Alors , avec une ardeur peu réfléchie, elle se jeta du côté de la France. Quelques historiens paraissent indiquer qu'à ce moment même les Bretons firent une incursion à travers le Cotentin ; on peut conjecturer qu'ils pénétrèrent au moins jusqu'à Torigny , dont le château fut ruiné, ainsi que l'indique un mandement de Jean , du IS mai 1203 (2). Mais cette première attaque n'eut pas de résultat décisif et fut même suivie de représailles de la part des Normands qui prirent, ou plutôt pillèrent Dol et Fougères (3). Le Maine et l'Anjou complétèrent le cercle fatal dans lequel Jean était enfermé. Toutes ses frontières étaient menacées. Jamais, depuis l'origine de leur établissement, aucun des dues normands ne s'était trouvé dans une telle situation ; et leur dernier représentant n'était capable ni d'en sentir la gravité, ni d'en affronter les périls. Il agit comme les enfants qui se couvrent les yeux pour ne point voir l'orage. Quelques semaines apfèiï la mort de son neveu, il s'embarqua à Bonneville- sur -Touques pour l'Angleterre (4); vers le milieu du mois de mai , il se fît couronner de nouveau à Cantorbérv. C'était son troisième couronne-

(1) On sait qu'en 1180 on prétendit avoir découvert le tombeau du roi Arthur, le héros de la Table ronde ; les prophéties de Merlin reprirent alors uke force nouvelle ; les chroniqueurs les plus graves de l'époque en reproduisent de longues citations; (Ord. Vital, liv. XII, p. Â\o, et dans l'édition do la Soc. de Vhisl. de France^ t. IV, p. 48C. la note de M. Le Prévost.)

(i) Grands rôles de l'Echiquier, p. il2. c Mandatnus vobis quod cum > castrum de Toreny prostratum fuerit, etc. »

(5) Guill. Le Breton. Vie de Philip. Àug. Collect. CTUizot, t. XI, p. UG.

(4) Grands rôles, etc., p. 12Î.

ET LES DERNIERS BUCS DE NORMANDIE. 4t5

ment (1). Puis rassuré par cette nouvelle consécration religieuse qui, probablement, selon lui, obligeait Dieu à étresoii partisan et son complice , il revint , dès la fin du même mois, dans ses manoirs des environs de Rouen ; — se promenant de l'un à l'autre avec la reine dont il était plus amoureux que jamais ; tantôt chassant avec ses oiseauic et ses chiens qui le suivaient partout, même au delà de la mer (2) ; tantôt passant les nuits à table , prolongeant le sommeil du matin jusqu'à l'heure du dîner (3), et dépensant , enfin , en prodigalités de toutes sortes , le trésor qu'il avait grand soin défaire venir d'Angleterre (4).

A partir du mois de juillet' 1203 , nous pouvons , presque jour par jour , suivre Jean dans les stériles et frivoles occupations qui remplissent fla vie , pendant que sa puissance battue en brèche tombe lambeau par lambeau. Jusqu'au commencement d'août, il ne quitte pas Rouen et ses envienvirons. Le 7, il fait une courte apparition à €aen , passe quelques jours à Alençon , — du 13 au 15 , ei revient à Rouen par Ghambray^ Yerneuil etMontfort. Le 13 octobre, on le retrouve à Caen et à Bur (5). C'est de là qu'il fait un premier voyage dans le Gotentin. Nous le voyons le 28 à Brix, et les 22 , 23 et 28 à Valognes. Le 9 novembre îl est rentré à Rouen ; il ne s'y arrête guère, car le 15 et le 16 du même

(l) Math. Paris, t. II, p.o49.

(-2) Magn, Bot. de Stapleton, t. 1, p. B06. *- Rotes édités dans le t. XYI, p. 82, des Hém. des AnUq. — Mandement au bailli de Barfleur c pro qua- I dam nave conducla ad opus Thome Hlii Bernard portantes aves Régis in » Angliam el pro huchis emptis ad easdem aves poneudas VI lib. XV soiid. » per briev. reg. >

(5) Math. Paris, t. Il, p. SSo.

(I) Mandements au bailli de Barfleur pour procurer le passage aux botD' mes et aux chevaux chargés d'apporter le trésor royal d'AngleleiTe. (Grands rôles de VEchiquier, p. 105, 106 et passim.)

(8) D'après quelques documents, Bur était regardé comme situé dans le

mois , il est de nouveau à Caen , d'où il se rend à Domfront. Il rentre alors dans le Colenlin, par le Val-dc-Vire ; et du 24 novembre au 5 décembre, il réside alternativement dans les châteaux de Morfarville (1) et de Gonneville (2). Cherbourg, cette ville si fatale aux rois, d'après M. de Chateaubriand, reçoit sa visite le 4; et le lendemain, il s'embarque à Barfleur pour la dernière fois (3).

Pendant cet intervalle , les événements avaient suivi leur cours. Le roi de France assuré , désormais , de l'appui des barons du Poitou , de la Bretagne et de la majeure partie de ceux de la Haute-Normandie et du Perche, avait envahi le Vexin normand , et s'était rendu maître, en octobre 1203,

Gu(eoUo. Voy. Megùi. de Philippe- Auguste y MSS. 172 des Cariulaires ilc la Bibt. imp., T' partie, folio 92, verso.

(1) I/usage de donner à celte localité le nom de Montfarville a prévalu ; dans tous les textes originaux, on ne la voit désignée que sous celui de Morfarville. {y oy. Grands rôles, édii. d'An. p. 101, lîî>, 170, etc)— La famille Foliot, qui en avait la seigneurie, était fort importante sous Henri II; un de ses membres, Gilbert, avait joué un grand rôle dans la querelle du roi et de Becket. li avait été nommé évoque de Londres en liC3/et avait pris parti conlte le primat (Math. Paris, ad. ann. 1163 et suiv.) Après ia.coaquête de la Normandie par Philippe-Auguste, la famille se divisa; la branche du Ootentin se rallia au roi de France. On retrouve les noms de trois frères Foliot, — Guillaume, Samson et Richard, dans des actes de donation consentis à l'abbaye de Cherbourg et à THôtel-Dieu de Barfleur en 12i3 et 1225. — Les chartes en ont été copiées par Toustain de Billy (p. 966 du MSS. de Gaen). La branche restée en Angleterre s'y conserva également. — Un de ses membres, Samson Foliot, était à la fin du règne de Henri III, shériff du comté et gouverneur du château d'Oxford {Ane. ehéU, ann. 18i4 des Mém. des Anl. p. ^4!».) En lSo3, on écrivait encore Morfarville.

(2) I^ seigneurie de Gonneville appartenait, à cette époque, à la puissante famille des Reviers-Vernon. Le château, quoique à peu près en ruines, existe encore aujourd'hui. Les constructions actuelles paraissent ne remonter qu'au XVI« siècle {Ane. chat. loc. sup. (it. p. 21 G.)

(3) Voy. Vllinéraire de Jean, ci Ins Grands rôles de l*Echiquier; il y a une parfaite concordance de dates entre C(;s deux documents.

après un long siège , du Château-Gaillard , la plus forte place de la contrée (i). Jean vojail , au contraire, les défections se multiplier autour de lui, malgré les confiscations qu'il prononçait presque chaque iour contre oçuxqui l'abandonnaient, et malgré les libéralités dont il comblait ceux qui paraissaient lui rester fidèles. Les Rôles de l'Échiquier des deux années qui précédèrent son départ sont remplis d'actes de cette nature. Il s'était efforcé, en même temps , de se rendre favorables les populations des principales villes, en. leur concédant des chartes de commune (2). Dans le Cotentin, il avait retenu à son service les principaux barons. Ainsi, au mois de mai 1202, son grand sénéchal était, nous l'avons dit, Raoul Tesson, seigneur de Saint- Sauveur; son connétable était Guillaume du flommet; ses baillis du Cotentin étaient Richard de Fontenay et Richard deRevîers; il avait donné la baillie de Gavray à Robert de Trégoz et celle d'Avranches à son frère naturel , le comte de Salisbury (3).

Après le drame de la tour de Rouen » la désertion se fait parmi ces grands personnages, — Guillaume du Hommet abandonne le roi; et, par des mandements des 7 et 40 mai 1203 , ses terres sont confisquées (4). Le sénéchal lui-même est entraîné (5), comme l'ont été Richard de Vernon, sci-

(1) € G'esi le plus fort de Normandie. » {La Branche des royaux lignages, p. 147).

(i) La charte de Falaise est du 3 fcvricr, et celle de Caen du 17 juin

(3) Grands rôles, p. H 8.

(4) Grands rôles, p. \ti, — L'un des mandements est daté de Falaise, sous le contre-seing de Pierre de Préaux qui en était alors le bailli ; l'autre est adressé au bailli du Lieuvin, Guillaume de Préaux.

(S; Grands rôles, p. 122.

gneiir de Serk (1), Guérin de Glapion, bailli de Caen (2), et tant d'autres. Les grands domaines de la maison de Bricqnebec sont consignés entre les mains de Robert de Thibouville, pendant la minorité du fils de Robert Bertran, son chef, mort depuis plusieurs années (3).

Le moment est arrivé où Jean doit faire appel à ces dévouements de la dernière henre qui coûtent cher, et sont fragiles. Guillaume-le-Gros est nommé sénéchal; on lui confie, en outre , le château de Bur avec la forêt et la baillie du Bessin (4). Guillaume de Préaux est chargé du baiiïage de Lisienx (o) ; Pierre de Préaux est appelé de Falaise à Gavray (6); La garde de Pontorson est laissée au comte de Salisbury , mais sous la condition de remettre en gage tous ses domaines d'Angleterre (7). Torigny, avec ses dépendances, est confié à Jean du Bois (8). Richard de.Reviei*s remplace Henri de Pont-Audemer dans le commandement de Cherbourg, et pour l'encourager à bien garder la place, on lui donne Tourlaville et Equeurdreville , sept tonneaux de vin , huit quartiers de froment et cent cinquante-trois boisseaux d'avoine. On lui abandonne, de plus, toutes les

(1) Grands rôles, p. 124. — acledu 18 août 1^03, à Alonçon.

(2) Guérin de Glapion avait aussi été sénéchal de juin 1200 à novembre 1101 (Stapleton, t. II, p. 499.); Philippe-Auguste lui rendit cette charge après la soumission' de la Basse-Normandie. {Catalogue des actes de Philip. ÉMg.y par M. L. ^eliste, p. iS8).

(5) Grands rôles, p. 126, 15^ et 157.

(4) GtHinds rôkSj p. 130. — Caen, 24 novembre lîor».

(8) Grands rôles, p. 120 et 139. acte du 10 août et 22 novembre 1203.

(6) Grands rôles, p. 119. Stapleton, t. Il, p. 812.

(7) Grands rôles, p. 12S.

(5) Grands rôles, p. 122. Acte du 12 mai, c apud Bonam Viliam. > C'est dans cet acte que se trouve indiquée la ruine du château de Torigny à une époque antérieure et, probablement, récente.

menues faisances que sa baillie devait au roi , comme chapons, poulets , œufs, etc., «jusqu'à ce que le roi revienne. » Ce mandement porte la date éloquente du 5 décembre 1303, à Barfleur (1).

Les derniers n»ois de cette même année avaient été employés, sinon par Jean -sans-Terre, du moins par ses partisans, à prendre quelques mesures de précaution et de défense. Richard de Fontenay avait placé une petite garnison au MonUSaint-Michel ; à Mortain, il avait, sur les ordres du sénéchal, et, pro timoré inimicorum Domini, augmenté, à diverses reprises, le nombre de chevaliers et sergents d*armes qui devaient garder cette place si exposée aux premiers coups du côté de la Bretagne et de TAnjou. — Le château de Vireavait, pour les mêmes motifs, reçu un ou deux sergents à cheval (2). — Quant aux Iles, le bailli Pierre de Préaux avait reçu un mandement' daté de Montfort , 24 juillet 1203, qui enjoignait à tous les seigneurs.de fiefs de Jersey et de Guernesey de fournir le nombre d'hommes, chevaliers et sergents, nécessaires pour les protéger contre les ennemis du dehors. Renauld de Carteret était chargé d'organiser les forces qui pourraient être rassemblées dans ce but (3).

Mais toutes ces garnisons féodales offraient fort peu de garanties; leur temps de service accompli, elles se retiraient ; il fallait en chercher d'autres , en se soumettant

{\) Gratids rôies, p. 118 et iôO, col. 3. La bailHc de Cherbourg comprenait 4ius8i Valognes. Un mandement du même jour 5 décembre donnait l'ordre de rembourser à Richard de Reviers les sommes par lui dépensées pour la réparation des maisons et taillis dépendant du château de celte dernière yllle. {Grands raies, eod. loc. )

[%) Grands raies, etc., p. 131, passim.

(3) Pièces justif. n« 30.

4K0 umm n

aux conditions , &Q^ droite et aux pmiléges qui variaient presque pour chaque tenure. L'appui sur lequel le roi codiptaîtle plus était celui de ses routiers ou cètereaux qui restaient fidèles tant qu*on leur donnait de Tai^geot, ou qu'on leur procurait dea occasions de pillage. Jean avait à sa solde trois chefs de ces handes que Guillaume Guiard , dans sa chroniqui3 rimëe , désigne sous les noms de Martin ^ Archade et Lupicaire (1). Ce dernier commandait à Gaen , en 1308 , ainsi que l'indique un mandement adressé en novembre, au bailli ou prévit de Barfleur , Roger Wascelin , pour envoyer à Lupeskeire , treize tonneaux de vin (2).

Jeati comprit bientôt que n'ayant pas le courage d'agir en roi , la lutte contre ses ennemis , dont le nombre s'accroissait chaque jour , n'était plus possible. Philippe-Auguste , maître 4e l'Ëvrécin , do Gournay et du Château-Gaillard , allait l'enfermer dans Rouen et lui couper la route de la Basse- Normandie. — A l'autre extrémité du duché , Guy de Thouars, avec la majeure partie des barons du Cotentin et du Val-de-Vire, se préparait à franchir la frontière de Bretagne. Les finances étaient épuisées ;

c Normandie à garder Icssa

» Ou il ot mais poi de finance (5). >

Le prévôt de Gaen avait dû avancer le prix de deux fourrures de menu vair pour la reine, et l'abbé de Saint-Êtienne

{i)LM brûHehe des n^a$ÊX lignages, vers ABAÎ, (Coltect. BmoIim), t. VII, p. 191.) — Le nom ée œ même persofina^e est écrit Lupescar, loupescairo. Nous le voyons mentionné dans plusieurs rôles de la méu» •ann^e. Wrênéê rôlee^ p. 136 ) L'auteur de la milippide semble appii^yer à un seul individu les deux premiers noms; il écrit, --MÊrHtk4'At^uee(p %i\).

(i) Grande rôles, p. 130.

5) La branche des royaux lignages j p. IbS (édit. fiucbon). .

ET LES DERNIERS DUCS DE NORMANDIE. 4fSi

de Caen ^ livres et 46 deniers , pour nourrir la fïieule royale (1).

Le 9 novembre \iQS, Jean sortit de sa capitale, et 6*âichemina à petites journées vera le Goténtin. Il s'arrêta à Caen. Les nouvelles qui lui parvinrent de la Presqu'île ne lui parurent, sans doute, pas assez favorables pour que la reine l'accompagnât plus loin. Il chargea le vicomte de la ville de louer un navire ; et , vers le milieu du même mois , Isabelle , confiée à Richard de fieauchamp (S), s'embarqua à Oistrèham , petit port à l'embouchure de l'Ortie , et retourna en Angleterre (3). — L'oisellerie royale ne tarda pas à Ty suivre. Le roi ne voulait laisser en Normandie qull avait, peut-être ; le pressentiment de ne jamais revoir, rien de ce qui faisait son unique préoccupation et de ee qu'il préférait à tout , même au pouvoir isouveratn. Du cbÂteau dé Morfarville, où il séjournait le 27 novembre , il délivra sur l'Échiquier au prévôt de Barfleur un mandat de sept livres d*Anjou, en remboursement du prix du passage du Grand fauconnier, Hugues de Hauville, reportant lesoiseatix à Soutbampton (4).

(1) Grands rôles, etc., p. 1^9 (membrane A )

(^) Ricard de Beaucbamp était connétable , ou capitaine de la Tour de Rouen {Grands rôles, p. 129.)

(ô) < Rex etc , Senescallo Normannise et baronibus, etc. Comput. vicec. » de Cadomo quandam navem quam ipse invenit Ricardo de Bello-Campo

> transfretanti cum... Regina de OIstrebam in Ân^liam. Teste me ipso apud

> Gadomum XV" die novembris. » (Grands rôles, p. 130, col. 2. — Raiul. éd. DufrusHardY, p. 113).

(4) X2«ril. Le Breton, Vie de Philipr^-Augusie fcoll. Gaizot; t. XI, p. i^4). ^ mUppide, chant VIII. Lupescaire défenilatt Fatalse; il|>^sa an service du roi de France, après lui avoir renda ceUe place et i^MVU J^Uppe- Auguste renvoya avec ses routiers rejoindre, dans le oonté de MortalBy €uy

Ce fut là un des derniers actes du gôuvernenient de Jeansans-Terre , au moment d'abandonner le riche patrimoine que la bravoure de ses aïeux avait conquis , et qu'il perdait par sa lâcheté. Il l'abandonnait, du reste , avec cette insouciance que les faveurs aveugles de la fortune inspirent si souvent à ceux qui croient avoir le droit d'en abuser, parce qu'ils n'ont rien fait pour en être dignes. Le 5^éeembre , après vavoir passé sa deniière nuit dans le château de Morfarville, résidence de Guillaume Poliot, il monta, à son tour , sur te navire qui l'attendait à Barfleur, dans le port qui avait fourni son premier pilote au conquérant de l'Angleterre. Ce jour là, on put dire que la dynastie de RDll avait cessé de régner, et que la Normandie finissait, après avoir vécu plus de trois siècles.

Le prince fugitif était à peine débarqué à Southamptoii, que les ennemis du nom normand , jadis si redouté , se préparèrent à envahir la province.

Philippe-Auguste n'eut pas à s'occuper du Cotenlin. Pendant que, vers l'octave de Pâques (mai 4204), ri entrait par Argentan en Basse-Normandie , s'emparait de Falaise, après un siège de sept jours, et recevait la soumission de Caen , de Lisieux et de Bayeux (1), Guy de Thouars traversait le Couesnon à la tête de quatre cents chevaliers et d'une armée considérable (2). Pour les Bretons, c'était une sorte de croisade évidemment inspirée par les haines nationales; le sentiment politique n'y était pour rien ; car, la Normandie une fois absorbée, l'indépendance des autres provinces était à la merci de la royauté française qui , déjà ,

de Thouars, Rcnauld de Boulogne et Guill. des Barres, probablemeol pour faire contre-poids aux Bretons qui furent bieniût traités en ennemis.

Il) Branche des royaux lignages, p. ^Oô.

(2) Guill. Le Breton, p 235.

par instinct , et sans lui donner son nom , était dévouée au système des grandes agglomérations si favorable à Tabsolutisme.

Le premier mouvement des Bretons fut d'attaquer le MontSaint-Michel , ce sanctuaire vénéré qu'ils n'avaient cessé de revendiquer, et qu'ils reprochaient aux caprices dune rivière d'avoir rendu normand. Au point de vue stratégique, la possession en était d'une médiocre importance ; n^is entre les deux peuples voisins, il y avait là une question d'amour-proprB à vider, une tradition à suivre, une provocation permanente à repousser et un drapeau à abattre. L abbaye était défendue par la faible garnison que Richard de Fontenay y avait placée; quelques fortifications en bois et en pierre avaient été ajoutées à la partie supérieure de la mon. (agne (1). Seulement, quelque nombreux que fussent les agresseurs, la position était en elle-même inexpugnable ; on ne pouvait songer à s'en emparer, qu'en réduisant ses défenseurs par la famine. Or, cet expédient était lui-même impossible à cause du retour périodique des grandes marées. Ce retour devait avoir lieu avant quatre jours. Les Bretons, ne pouvant attendre, mirent le feu aux palissades de bois qui servaient de clôture à la ville. L'incendie gagna les bâtiments du monastère et l'église, et y causa de déplorables ravages (2).

(1) MSS. de Thomas Leroy, cite par l'abbc Desroches dans ses Ann. relig. de l'Avranchin, l'' partie (ap. Mém. des Antiq. t. XVII, p. 43.)

(2| Guill. Le Breton, p. 2.^(î. MSS. de Thomas Leroy, sup. cit. ~ Plu lippe-Auguste, d'après Guill. Guiard, répara tous ces désastres :

« Fist à ses propres couz, refaire > Maisons, aoumements et livres, » Qui de la valeur de mil livres

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La ville d*Âvranches assiégée immédiatement après la prise du Mont-Saint-Micbel , résista avec énergie, moins par dévouement monarchique , qu'en haine de ses vieux ennemis ; mais elle fut emportée d'assaut et livrée au pillage. L'armée bretonne ne rencontra plus d'obstacles ; les bourgs, les villes et les châteaux s'ouvrirent devant elle ; accompagnée des désastres de l'invasion, elle alla faire sa jonction à Caen avec les troupes françaises qui l'y attendaient {i).

Philippe-Auguste , surpris de son facile triomphe , n'eut qu'à procéder à une simple prise de possession de la Normandie marine y — de cette contrée dans laquelle, depuis une longue suite d'années, aucun de ses prédécesseurs n'avait osé pénétrer.

Un mois plus tard, environ, le jour Saint-Jean, Rouen, dont la résistance héroïque, par un singulier jeu de la fortune, n'était pas mieux récompensée au Xlll' siècle par le roi normand qu'elle ne devait l'être au XV** par le roi de France, n'espérant plu§ rien, livra ses deux châteaux et se rendit. Â la tête desesdé • fehseurs étaitPierrè dé Préaux, le bail! ides Iles (2). Pas un baron du Colentin ne prit part à cette protestation suprême de la nationalité normande. Toujsse soumirent. Leurs noms, surle /ftfpfw^reirfw^e/ide Philippe-Auguste, figurent aupremier rang (3). Quant aux barons restés en Angleterre, ils sollicitèrent de

» Ou de plus valurent mieux douqucs > Que devent n'a voient fait onques. »

( Branche des royaux lignages, p. 195). (\) Guili Le Breton. — Vie de Philippe Auguste et Philippide. (î) Voy. ap. Rigord, p. i«6, la capitulation de Rouen du 1^'JTiin 1204. (5) Rcgislrum damin. illust. Régis Philippi de feodis.— (Ap. Grands rôles de l'Echiquier, p. 168). Voici la liste de ces barons dans l'ordre où ils sont mentionnés : Rricquebec, Saint-Sauveur, Néhou, Le Hommel, le Mont-Saint-Michel, la HaiePaisnel, Tévéque de Coutances, Le Plessis, Lltehaire, Montaigu, Garentan, Orglandes, Le Quosnay, Carteret, Bohon, Moion , Trégoz, Aubigny, Gavray, etc.

Jean Tautorisation de sauver leurs domaines en rendant foi et hommage au nouveau maître de la province. Vous aurez nos cœurs, lui dirent-ils , et le roi de France aura nos corps, — <c Car che seust-il bien ke jà fust che cosc que lors cors » fussent deviers le roi de France , si seroient li cuer adiès » lui (1). y> Baudouin de Bethune, un vieux et loyal chevalier , fit rejeter cette requête qui prouve si bien que, pour l'aristocratie féodale, il n'y eut jamais de patrie, de même que, pour Taristôcratie du Cotentin,la Seine était à peine un fleuve normand.

Pierre de Préaux avait, jusqu'au dernier moment, rempli son devoir de vassal avec un dévouement que n'avait pas découragé l'indignité de son suzerain, mais qui, pourtant, se lassa aussi. Philippe-Auguste, dont le camp était assis entre « Faîghe et le bois, » lui offrit deux mille livrées de terre s'il voulait rendre la ville. Sur les conseils de Tarchevéque, qui lui donna une garantie écrite, il consentit une trêve pendant laquelle il réclama des secours d'Angleterre. Quand tout fut fini , il rappela au vainqueur sa promesse Toutefois les termes de la charte de concession ne lui ayant pas paru convenables, il n'accepta pas la récompense ; il alla demander son pardon à Jean qui le lui accorda , quoiqu'il eût « grand duel de sa pierte et grande ire (2). »

Ce que Pierre de Préaux avait refusé , ses quatre neveux : Jean du Bois , Jean de Hodenc, Guillaume le Pannetier et Raoul de Tilli le reçurent volontiers (3); lui«méme se résigna, et s'inclina devant l'arrêt de la fortune. Il passa

(1) Hist. des Ducs, etc., p. 00.

(2) Hist. des Ducs, etc. p. 08.

(3) Le3 terres concédées éfaieot sMuôes à Liall-8tt^Mer, — - mHfé Codomum, à Vernettit et à Elreiat. (Cftiahtue des actes de FhiHppe'Âu§m$e, par L. Delisle, p. 100.)

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Taveu de ses nombreux fiefs, et reconnut les tenir du roi de France. Dans cet aveu ne furent pas comprises les lies du Got^ntin (1).

D'un autre côté, JeàH que la perte de son duché n'avait pas tiré de son indifférence apathique, et que la nouvelle de la chute prochaine de sa capitale n'avait pas interrompu dans sa partie d'échecs, s'était consolé et s'était vengé, en. frappant d'exprôpriatioi> e^*en confisquant à son profit tous les fiefs que ses anciens vassaux possédaient en Angleterre. Un rôle en avait été dressé ; la valeur de ces fiefs avait été déterminée par des jurés. Nous retrouvons là les noms de la plupart deê seigneurs et des abljayes du Cotentin:^-^ Robert Qertran, du Hommet, Raoul Tesson , Guillaume et Jean de Préaux, Robert de Harcourt, Foulques Paisnel, etc., les ebbayes de Montebourg et de Mortain , le chapitre de la cathédî-ale de Coutances , etc. (2). Jet, circonstance remarquable et significative , cette mesure, non plus, n'atteignit pas les Iles , quoique les terres en fussent , dans une large proportion , la propriété des établissements religieux que nous venons de mentionner, et que le roi de France eût, comme son ennemi , décrété de forfaiture tous les domaines que les barons anglais détenaient en France.

C'est qu'une révolution profonde, et dont les conséquences se sont développées , ont grandi et ont survécu à une période écoulée de près de sept siècles , venait de s'accomplir. Les Iles n'étaient pas conquises ; elles étaient séparées sans transition , brusquement , de la Normandie continentale avec laquelle elles étaient, depuis les premiers temps historiques,

(1) HegUi. de féad. (loc. sup. cit.

{D Botuhts de valore terrarum Narmannarumincepius annoregni Megis Jokannis sexto (i^oA). Ap. Grands râles de l'Echiquier, édit. L. d'Anisy, p. 151.

si intimement unies. — Elles changeaient non-seulement de gouvernement, mais de nationalité. Jusque là, simples annexes du Cotentin, elles n'avaient pas eu d'individualité propre; elles étaient restées dans une situation analogue à celle qu*elles auraient; si la France en avait fait un de ses arrondissements (1). La population, le commerce, Fesprit public ne s*y étaient que fort peu développés; elles n'avaient guère été qu'un x^hamp exploité par Taristocratie féodale, ecclésiastique et laïque de la Basse-Normandie ; et elles avaient éprouvé de ce voisinage plutôt les inconvénients que les avantages (2). Aussi, on l'a vu, nous n'avons pu , dans cette première partie de notre Étude , parler de leuii histoire que d'une manière incidente , et en rencbftssant , pour ainsi dire, dans l'histoire du pays voisin.

Avant l'établissement définitif des Normands» l'Église, par ses missionnaires, par ses couvents, par sa hiérarchie, avait déjà rattaché l'archipel à la presqu'île du Cotentin. Les invasions maritimes des Danois n'avaient point modifié cet état ; — insulaires et habitants de la terre ferme avaient, alors, supporté les mêmes épreuves, souffert les mêmes

(i) Un des historiens de Jersey. le rév.- Phil. Falie, qui écrivait dans le XVII* siècle, observe (p. 37) que si les Iles eussent été annexées à la France, tout l'iiéritage recueilli par leurs habilants eût consisté dans c popery » and wooden shoes, the wretched lot of our neigbour Normans in their

1 présent siatenindertbe French. > {An aceouni ofihe Manu of Jersey,

1664.) — Aujourd'hui les Iles auraient, au moins, un sous-préfet à ajouter à ce que le rév. Phil. Falle appelait un toretched lot».,. Il n*est que trop certain, en efTet, que le système de centralisation qui nous régit est la cause principale de l'énergique et franche antipathie que les insulaires éprouvent pour la nationalité française.

(i) En 1^02, Jean prescrivait à ses fidèles Insulaires d'aider leur Bailli à chasser des Iles les malfaiteurs et les voleurs, — malefactores et IoItùms, — qui s*y étaient réfugiés. (Voy. Pièc. justif. n* 46).

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aalamités , 6ubi le ftiéfiie joug. Le gonvernement desâocs avait maintenu ^ette homogénéité , même après la conquête de l'Angleterre; elle résultait de la nature des choses; et Guiliaume-ie-Gonqnérant , à coup sûr, n'aurait pas pins songé à distraire Jersey , Guernesey et Aurigny du duché de Normandie , quand il le léguait à Rôbert-Courle-Beuze , qu'à enlever l'île de Wight à Guiliaume-le-Roux, quand il lui donnait la Grande-Bretagne.

Philippe-Auguste et ses contemporains ne comprirent-ils pas la portée du Ikit nouveau qui se produisait; — oublièrentils les.Ilefi, dans les premiers moments du triomphe; — méconnurent-ils la gravité de ^etle situation , peul-'ètre sans exemple, d'une grande monarchie impuissante à s'assi* miler un petit peuple qui , à quelques lieues -de ses côtes, a voulu rester son maître et a prospéré, en se gouvernant luimême ?... On pourrait le croire, et ce serait une erreur.

Philippe-Auguste essaya, à plusieurs reprises, de conquérir le dernier débris du duché de Normandie et de faire cesser une anomalie plus frappante encore de son temps que de nos jô«rs ; car alors, et jusqu'à la Réforme , l'Église catholique conserva dans les Iles ses possessions et ses privilèges, et l'évèque de Goutances sa juridiction. I^ royauté française rencmvela , à différentes époques , les mêmes tentatives qui n'eurent, sans doute, que les mêmes succès éphémères, mais qui produisirent, nous le verrons bientôt, un résultat d'une Importance considérable ; — elles contribuèrent à créer Ja marine française et la préparèrent à soutenir cette lutte pour la liberté de la mer qui a divisé si souvent les deux grandes nations voisines.

A partir du XlIP «iècle, rarchipel normand a une vie politique distincte; il défend son ind^endance contre la France , et sa nationalité contre l'Angleterre ; il est le refnge du vieil esprit nôtmand qui monti-e comment un peuple.

quelle que soit sa faiblesse matérielle , conserve par son énergie ses institutions séculaires et son nom. — (la donc une histoire qui n*a plus, il est vrai, de lien intime etnécessaire avec celle du Cotentin , mais qui , cependant, y touche par plus d*un point et s'y rattache par plus d'un événement, évoque plus d'un souvenir perdu , révèle plus d'un détail intéressant et généralement ignoré , et renferme, enfin, pour qui veut l'y chercher, plus d'un enseignement utile. C'est cette histoire qui nous reste à étudier ; elle fera l'objet de la seconde partie de ce travail que nous soumettrons à nos lecteurs, s'ils daignent accueillir avec une bienveillante indulgence le volume que nous leur présentons aujourd'hui.

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