CHAPITRE r
L'archevêque de Rouen Prétextai exilé à Jersey. — Son retour en Neustrie. — Frédégonde le fait assassiner.
Deux ans après la mort de Saint Magloire, nous voyons , pour la première fois , l'une des Iles de 1 archipel du Gotentin mentionnée par Thistoire proprement dite. Elle nous est signalée, déjà , comme la terre hospitalière où tant de proscrits devaient, à toutes les époques, trouver un asile.
L'archevêque de Rouen , Prétextât , subît, à Jersey , un exil qui dura dix années.
Prétextât s'était, comme tous les chefs de l'Église, sous les Mérovingiens , mêlé par calcul , et peut-être par néces-
sUé, aux affaires politiques de son temps. Il avait , en mariant lui-même le fils de Chilpéric avec Brunehaut, sa tante, commis l'imprudence de donner à Frédégonde une occasion de se venger sur lui d'un succès de sa rivale. Il avait, en même temps , excité le mécontentement secret du clergé qui n'aimait pas la veuve du roi d'Austrasie, comme on peut s'en convaincre facilement en lisant ce que les légendes en ont dit.
Le roi franc, inspiré par sa femme, convoqua en 577 , à Paris , une réunion de prélats et leur déféra le jugement de l'archevêque. Il l'accusait, non-seulement, d'avoir consacré un mariage que les saints canons considéraient comme incestueux, mais encore, d'avoir, par des distributions d'argent et des manœuvres de toutes sortes, conspiré en faveur de Mérovée contre son pouvoir et contre sa vie. Grégoire de Tours, qui assistait au concile et y joua un rôle important, a donné une relation détaillée et fort curieuse de cet épisode de la longue lutte d<;s deux reines (1). L'astuce et la violence étaient !es deux moyens de gouvernement exclusivement employés par ces souverains barbares qui semblaient être arrivés, d'un seul élan, à la hauteur des civilisations en décadence. L'imbécile époux de Frédégonde en est le type le plus complet, et il fait comprendre jusqu'à tel degré de lâcheté et d'abrutissement les hommes peuvent descendre, lorsqu'ils subissent le joug de tels maîtres.
Prétextât tomba dans le piège grossier que le roi , aidé par ses courtisans — « adulaloribus suis » — lui avait tendu. Il eut la naïveté, dans une scène convenue d'avance , et sur la promesse d'un pardon qu'on ne songeait nullement à lui accorder, de reconnaître les crimes plus ou moins imagi-
(1) Hi$L franc, liv. V, § XIX (ap. Duchesne, i. 1, p. 533.)
naires qu'on lui imputait. Les évêques furent alors, en présence de cet aveu, sommés par Ghilpéric «de déchirer la tii- » nique du coupable ou de lire sur sa tête le cent huitième » psaume (1). » Ils obéirent; et aussitôt les fidèles du roi se jetèrent sur l'archevêque, le blessèrent grièvement et l'emprisonnèrent ; mais ses collègues ne Tabandonnèrent pas ; ils le firent échapper pendant la. nuit ; et il put, grâce aux secours extérieurs qui lui avaient été ménagés, et malgré son état de souffrance , traverser la Neustrie et parvenir jusqu'à la côte du Cotentin. Il passa à Jersey ; « dans une île y> de la mer qui est proche de la ville de Coutances » — in insulam maris quod adjacet civitati Constantin (2).
L'évêque de Goulances était alors Romker — Romacharius, dont on a fait Saint Romphaire; il était d'origine saxonne (3) ; il venait de la Grande-Bretagne et de l'un de ces grands centres d'instruction religieuse et littéraire qui avaient résisté , quoique fort amoindris, aux persécutions païennes (4). Il était l'ami de Prétextât ; il lui offrit, auprès de sa résidence, et dans son diocèse, ce refuge qui, au premier abord , paraissait peu sûr, mais qui , en réalité , mettait le proscrit hors des atteintes de ses persécuteurs.
(1) Grég. de Tours, liv. V, g XIX (ap. Duch. t. 1, p. 337 )
(2) Eod loc.
(3) Hist. ecclésiasl. de Nortn.j par Trigaii, t. 1, p. ïoO. — Hist. des évêques de Coût, par Tabbé Lecanu, p. 4^. — Il était ne dans la Grande- Bretagne.
(4) A l'àge de dix-huit ans, il se disposait à se rendre en Aquitaine pour compléter son éducation ; il s'était embarqué ; une tempête avait entraîné son vaisseau sur la côte du Coteutin ; obligé de descendre à Barfleur, un concours de circonstances miraculeuses l'y avait retenu, et bientôt il était devenu l'apôtre du Val-dc-Saire et, plus lard, parle suffrage populaire, le successeur de Saint Laud. (Histoire ecclésiastique du diocèse de Coutances. (MSS. de laBibl. de Caen, t. 1, p. 44).
Le9 !les, et «lëme la presqu^le du C<^entiu, parleurs pop<ila4ions » le«ir& habitades et leur langage, appartenaient, m effiet , bien plus à la Bretagne- Armorique qu'à la Nenslrie. Tojltfe cette région était dans l'état équivoque et mai défin-i d'un; pays frontière, où. deux éléments sont en lutte permanente^ tant que l'un n'a pas absorbé l'autre. La hiérarchie ecdésiasêique, toutefois, n'y était paa contestée ; nul n'y déclioail l'autorité du métropolitain de Rouen. Et c'est pour* quoi celui-ci trouva à Jersey le double avantage , qu'il n'aurait rencontré nulle part ailleurs, — de ne pas sortir de la province soumise à sa haute juridiction et, en même temps, d'être sur un sol dont son ennemi ne possédait que le gouvernement nominal.
Grégoire de Tours ne nous dit pas dans quelle partie de l'île le proscrit fixa son séjour. D'autres documents rapportent que ce fut dans V Eglise de Jersey, c'est-à-dire dans le monastère fondé par Saint Marcouf sur le lieu où Saint Hélier avait construit son hermitage (1). L'auteur de Y Histoire ecclésiastique de Normandie ne connaissait probablemens pas ce détail, lorsqu'il affirmait (9) que depuis la mort du martyr on ne savait plus ce que le couvent était devenu ; car il ne pouvait ignorer que très-souvent pendant les premiers siècles le mot église était employé pour désigner un établissement religieux quelconque, — monastère ou paroisse.
Prddégonde laissa-t-elle à Prétextât la paix et Toubli de Texil ? Il est permis d'en douter , lorsque , dans Tannée même qui suivit le concile de Rouen , en 578 (3), on voit
(1> Voy. la brochure de M. de Gernlle. Reehêfches sur les îles éa QUÊnmm^ p. 14.
p)Tri«W, t. l,:D. H.
(3) Grég de Tours, liv. V, § XXVII (ap. Uuch. l. l , p- U\.)
ET LES INVASICmS NORMANDES. 69
Chilpéric wganiser et envoyer contre le comte breton Waroch , une expédition à laquelle il fait concourir les hommes de la Touraine, du Poitou, du Bessin , du Mans et de l'Anjou. Nous ne prétendons pa« donner pour ca««e exclusive à cette nouvelle guwrc la question de Tanche* vêque; mais elle put, cependant, n*y être pas étrangère ; — il en fallait de beaucoup moins graves pour jeter Francs €t Bretom les uns contre les autres. Malgré le laconisme «t l'obscurité du récit, on comprend que l'armée franqne qui marchait vers la Vilaine derrière laquelle se tenait Ventiemî, était partagée en divers groupes qui suivaient des directions correspondant à leurs points de départ respectifs, yun d'eux, le principal , était composé des Saxons du Bessin ; il envahit le Cotentin ; mais surpris pendant la nuit, par nïie troupe habilement conduite , il ftit , en grand* partie , détruit. Cet échec termina brusquement la campagne , dont le but spécial paraissait ainsi manqné. Sur de vagues pro^ messes de Waroch, Chilpéric s'empressa de quitter le teri>toire ennemi.
A partir de ce moment, Prétextât vécut dans sa retraite sans être troublé. Il s'y livra au travail et à la prière, et se fit le continuateur de l'œuvre apostolique de Saint Magloire. Il contribua puissamment à la répandre et à îa consolider dans les îles, dont l'organisation ecclésiastique, cela est certain, se développa et se perfectionna sous son influence et par son action. Il composa même, à Jersey, des traités théologiques qu*il présenta plus tard au concile de Mâcon. Grégoire de Tours nous apprend qu'ils ne reçurent pas, et bientôt nous verrons pourquoi , l'approbation coittiplète de tous les évêques, «. quoique le style en fûl cofif<HUiie aux x> traditions de l'Église et à la raison (i). >
(1) Grég. de Tours (liv. VIII, § XXj, t StHus «wnen per ïoca , wtîtesHis-
Après huit ans écoulés , rappelé parles vœux et l'affeclion de ses diocésains , le saint prélat crut que le souvenir des événements qui l'avaient chassé de sa ville épiscopale était assez lointain pour être eflacé. Il quitta Jersey en 585 , et revint à Rouen. Il avait compté sans Prédégonde qui n'oubliait rien et qui ne pardonna jamais l'indépendance et le courage. Il voulut lui résister de nouveau ; il brava ses menaces, en lui reprochant publiquement ses crimes, et en Texhortaîit au repentir. Quelques jours plus tard, le dimanche de Pâques , elle le fit assassiner dans sa cathédrale (i). Ce fut encore Romphaire qui accourut, et qui présida aux funérailles solennelles de l'ami auquel il avait prêté , contre les fureurs de la reine , un abri qu'elle avait respecté.
Le séjour prolongé de l'archevêque de Rouen dans le monastère de Jersey produisit des résultats plus généraux que ceux qui se manifestèrent dans l'organisation de l'Église; il l'approcha les îles du continent le plus ^oisin et rendit plus nombreux et plus intimes les rapports qui existaient déjà , ou , plutôt, qui avaient existé de tout temps entre les insulaires et les habitants du Cotentin. D'un côté comme de l'autre , l'élément breton ou celtique dominait encore dans la population , mais il tendait à s'altérer plus rapidement
f ticus cl rationabilis eral. > (Duch. l. 1, p. 401). C'est dans ce concile qu'on déclara orthodoxe la proposition, contestée par un évéque, que la femme peut être appelée homme — tMulierem hominem passe vocilari.* Les textes de l'ancien et du nouveau testament furent invoqués pour établir cette vérité ihéologique (Grég. de Tours).
(1) Grég. de Tours (liv. VIII, § 31). — La Chronique latine de Normandie, éditée par la société des Ant. dans le XVIII' vol. de ses mémoires, donne la date de 58i évidemment erronée. — Il parait d'après ce môme document que le successeur de Prétextât fut soupçonné* de complicité dans le meurtre. [Mém. i. XVIII, p. 2, de la Chronique).
chez ceux-ci que chez ceux-là , et il ne fallait pas moins que les intérêts religieux joints aux intérêts matériels et au voisinage, pour maintenir l'équilibre nécessaire, et resserrer des liens que la différence croissante des races aurait peutêtre fini par rompre.