CHAPITRE II
État social du Cotcntin. — Les fiscs royaux. — Brix , le Hain , Nanteuil. — Influence des établissements religieux et des évéqucs. — Relations des Iles avec la Presqu'île — Le fisc de Pierrepont. — Le Pagus toriovallensis de la chronique de Fontenelle.
La presqu'île du Cotentin , sous les Mérovingiens, était dans un était social que nous avons , quelques lignes plus liaut, essayé de définir, et qu'il est fort difficile de bien connaître. Les monuments, comme les écrits, manquent d'une manière presque absolue sur cette époque placée entre deux périodes d'invasions également barbares et désastreuses. On est réduit à tirer de quelques faits isolés, des conjectures dont l'autorité peut, sans doute, être acceptée, mais ne saurait s'imposer. Ce qui est vrai , c'est qu'à la distance où nous sommes placés, nous n'apercevons que confusément les classes et les races diverses qui en occupaient le sol , les divisions territoriales, les modes de propriété, le rôle du clergé et du souverain et les œodiâcaiions successives que le temps et les événements apportaient dans ce qui nous semble un cahos.
Les rois francs possédaient çà et là des domaines analogues probablement à ceux qui leur servaient de résidence dans les contrées plus rapprochées du pays d'origine de leur famille. On les appelait des fi&csy mot traduit plus tard, et improprement par fief. L'avidité fiscale des Mérovingiens était tellement excessive que, de temps en temps, les peuples qu'elle menaçait de dévorer, se soulevaient, abandonnaient les villes et les campagnes et sortaient du royaume (1). Les fiscs étaient, en quelque sorte, les forteresses de l'impôt ; là demeuraient les agents qui percevaient les tributs au nom du monarque, et qui fabriquaient la monnaie. Ainsi, nous avons vu le fisc de Nant donné à Saint Marcouf; il y avait aussi le fisc de Brix, entre Valognes et Cherbourg (2) ; — le fisc du Ham, donné par Thierry pour fonder un monastère (3); il y en avait d'autres encore , nous reviendrons bientôt sur ce point, qui étaient disséminés dans la presqu'île, et, probablement, aux endroits que, dans un but de défense et de domination , les Romains avaient auparavant occupé et où ils avaient établi leur Castra explanatoria.
A côté de la propriété royale , la propriété ecclésiastique était venue se placer; elle devait son existence et sa grandeur à la dynastie mérovingienne ; en retour elle lui prêta un concours puissant, et lui servit d'intermédiaire dans ses luttes contre les races hostiles qui habitaient cette extrémité de son empire.
Le paganisme Scandinave reculait lentement devant le
(1) Voy. Grég. de Tours, passim ; el , entre autres, le § XXIX du liv. V.
(4) AnHquilés Mérovingiennes (article de M. de Gcrvilledans le Journal de Valognes y numéro du 9 août 1859).
(o) Inscription de la pierre d'autel découverte au llam et déposée à la bibliothèque de Valognes.
christianisme , non-seulement à cause de Tahcienneté et de la permanence des colonies saxonnes qui s'étendaient le long des côtes occidentales de la Neustrie ; mais aussi , et surtout, à cause de l'apport incessant dû aux émigrations du nord de TAllemagne. La langue même en usage parmi ces populations contribuait à produire ce résultat. Le latin corrompu , qui plus tard, sous le nom de roman, s'étendit avec une rapidité si merveillouse , avait perdu du terrain, et avait à peu près disparu sur tout le littoral devenu le littiis saxonicum. On y parlait une sorte de bas-allemand analogue à celui . de la chanson reproduite dans le recueil de Dom Bouquet, et qu'aux IX® et X* siècles chantaientencore les habitants du Boulonnais et de la Picardie (4).
D'un autre côté, nous avons vu , et, à mesure que nous avancerons dans cette Etude, nous le constaterons plus positivement, combien la vieille Armorique mettait de ténacité à revendiquer pour elle la contrée qui , naguère , faisait partie de la confédération armoricain^î, et que la nature semblait, en effet, avoir séparée du reste de la Neustrie par la mer et les marécages qui l'entourent comme d'une ceinture d'eau.
On comprend , en présence de ces faits généraux, que l'influence des rois francs sur la presqu'île du Gotentin dut être essentiellement faible et limitée. Il y eut là un double antagonisme des races celtique et saxonne entre elles et contre la race conquérante, et qui remontait, pour les deux dernières , au delà des temps de l'occupation de la Gaule.
L'Église chrétienne était entre tous ces barbares, une puissance neutre et supérieure ; elle s'appliquait à les sou-
(t) Hist* de France, l> IX. — Ânliquilés mérovingiennes de la presqu'île, par M. de Gerville (articles publiés dans le Journal de Yalognes, en 1839).
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meltre tous indistinctement ; et les progrès qu'elle foisait , servaient , en définitive , au pouvoir quel qu'il fût , qui l'aidait dans sa marche envahissante. Les monarques venus d'Outre-Rhin , sentant leur impuissance à gouverner ce coin de leur trop vaste empire, étaient, d'ailleurs, d'autant plus disposés à en abandonner la direction et à céder les droits contestés qu'ils pouvaient avoir sur lui. « La près- » qu'île du Gotentin, disait avec raison un historien du
y> XVI* siècle, fut mal gardée par les Mérovingiens et
» semble avoir été abandonnée par les Charlicns pour estre » cette terre comme une presqu'île (i). » Aussi les donations furent-elles facilement et largement faites par ces possesseurs apparents.
La première conséquence de ces donations, en ce qui concerne les Iles, fut de les rattacher à la terre francosaxonne et de les éloigner peu à peu de la Bretagne. Il s'opéra une transformation lente , mais progressive des besoins sociaux qui y avaient été introduits par les missionnaires bretons.
Nous avons vu plus haut quels rapports étroits existaient entre les établissements religieux fondés par Saint Samson et Saint Magloire, et les monastères du littoral breton. Il semble que l'île de Jersey seule eut, par la colonie de Nanteuil, un lien avec la presqu'île du Gotentin et avec la partie saxonne de sa population. Mais la situation , le caractère et le rôle des évoques s'étaient bien modifiés, et s'étaient mieux précisés , à mesure que l'œuvre de la conversion s'était étendue. Leur autorité avait considéra]>lement grandi et devait grandir encore ; elle était déjà presque exclusive; plus tard elle fut despotique. Au VP siècle, les conciles étaient fréquents, et rapprochaient souvent l'épiscopat de la
{{) Claude Fauchei. — Antiquités gauloises et françaises, p. 6a9.
ET LES IMYASIOIIB NOEMANDES. 77
royauté^ qui rendait en privilège ce qu'elle recevait en concours politique. Dans son diocèse ^ Tévèque agissait , pour ainsi dire , en souverain ; et Rompbaire le prouva , non-seulement en protégeant son métropolitain contre Fré dégonde; mais aussi en présidant aux funérailles de la victime, et en prenant part aux cérémonies solennelles. qui accompagnèrent Tinteitiit lancé par l'Église contre les assassins.
Il n'est pas supposable, dès-lors, que Tévèque de Coutances qui, par de tels actes, révélait un grand caractère et un sentiment élevé de son droit , eût laissé en dehors de sa juridiction, le groupe d'îles qu'il apercevait de sa ville épiscopale même et qui recrutait ses missionnaires parmi les prêtres qu'il avait consacrés. Il est évident que, dès la fin du VP siècle , les îles du Cotentin constituaient une annexe du diocèse de Coutances ; qu'elles n'avaient plus avec la Bretagne que des relations de souvenir et d'origine ; que l'organisation hiérarchique de l'Église Chrétienne et les divisions territoriales qui en dérivent y étaient établies ou an moins , déjà dessinées ; et , qu'enfin , les monastères du continent y avaient fondé des centres religieux , et y possédaient des terres.
Nous ne pouvons suivre rigoureusement l'ordre cbi'onologique , pour appuyer ces assertions sur des faits ; car les faits , à l'époque qui nous occupe , sont rares , et il faut franchir , parfois , de longues périodes avant d'en rencontrer de directs et de précis. Mais l'ensemèle des documents et des événements généraux nous permettra d'indiquer les résultats qui se produisirent à la suite des changements dont notre contrée fut le théâtre sous les règnes agités et confus des mérovingiens.
La donation de Childebert à Saint Marcouf avait été le premier lien qui rattacha les Iles au Cotentin. Nanteuil^ qui, bientôt, prit le nom de son fondateur, avait dans sa
dépendance, non-seulement le monastère de Jersey , mais encore des chapelles, moûtiers ou prieurés, dans les îles de Guernesey, Serk et peut-être Aurigny. Plus tard nous retrouverons une partie de ces établissements inscrits dans le chartrier de Tabbaye de Montebourg , héritière du couvent de Saint Marcouf qui disparut sous les invasions normandes.
Les libéralités de la cour mérovingienne continuèrent , et la presqu'île fut bientôt dotée de colonies [religieuses qui , semblables à ces pionniers devant lesquels, de nos jours, recule la vie sauvage et les forêts , luttèrent sans relâche contre le paganisme et furent les soldats d*avant-garde de la civilisation moderne.
En 679, le roi Thierry donna à l'évêque de Goulances, Saint Fromond, le fisc qu'il possédait au Ham (i), afin qu'un monastère y fût fondé sous Tinvocation de la vierge Marie.
Vers le même temps, sur l'autre versant de la presqu'île, un autre monastère fut établi à Portbail, en vue de Jersev, qui n'en était séparée que par un étroit bras de mer.
Ces trois centres monastiques, auxquels on peut ajouter Lieuxaint , dépendant du diocèse de Bayeux , quoique trèsrapproché de Valognes, et en même temps lise royal (2), le Vicel, où s'élevait l'abbaye du Licornet (3) , et peut-être plusieurs autres (4) qui ont laissé des traces ti'op incertaines
(I) Inscription de la pierre d'aulel de Ham. — Voy; sur ce monument unique l'Html, eccl. de Tri§[an, t. 1. — et les notices publiées par MM. Lechaudé d'Anisy et de Gerville dans les Mémoires des AntiqMaires de Normandie et dans une brochure imprimée à Valognes en 1854.
(l) Eludes sur le déparlemenl de la Manche , par M. de Gcrviile, \^ Lieusaint.
(Z) là. V» le Vicel. Robert Wace écrit Vissaïre.
(4) Saint Jean du Bois (plus tard Néhou), Pont-l'Abbé, Saint-Floxel, Saint- Cosme-du-Mont , etc. (Voy. Histoire ecclésiasl. de Normandie^ par Trigan, t. Il, p. 16 des observations).
pour être mentionnés dès celte époque, formaient, à travers la presqu'île, comme une ligne non interrompue de foyers de propagande dont Tinfluence s'étendit rapidement et ne tarda pas à devenir dominante.
Les Iles communiquaient donc avec le continent par les deux points extrêmes de cette ligne — Nanteuil au nord , et Portbail au sud.
C'était surtout par ce dernier bourg qu<;, sous la première race, comme sous la domination romaine, et comme de nos jours, s'échangeaient les rapports religieux , commerciaux et politiques. II y avait toujours eu là une agglomération importante de population. — Sans vouloir entrer dans la question , naguère si vivement débattue , de l'emplacement de (\rannonum , il parait hors de doute que les voies romaines qui reliaient Coriallutn, qu'on suppose être Cherbourg , d'une part; et Allaunum ou Allauna, Valognes, d'autre part, avec Gouiànces , Cosediœ , se réunissaient à faible distance de ce point de la côte, et franchissaient un petit cours d'eau qui passe là , sur un pont de pierre dontun village a tiré son nom (1).
Pierrepont — Petrssus-Pont , -— était , on le croit, un fisc royal, sous les Mérovingiens. D'après une tradition qui subsiste encore aujourd'hui , on y battait monnaie dans un château. La célèbre abbaye de Pontenelle y possédait un domaine dans lequel résidaient plusieurs moines ; des abbés y vinrent chercher le repos , et même leur dernière retraite.
(1) Voy. Recherches sur les villes et les voies romaines en Normandie y i^ar M. de Gerville (Valognes, 183S, brochure). — Supplément ^u mémoire précédcoi (Valognes, 1840, 1 roch. — Eludes sur le département de la Manche, v** Portbail — Gouey par le môme auteur. M. do Gerville a soutenu que Grannonum était Portbail et a reconstruit la géographie de la Normandie sous les Romains, mais, nous le pensons, sur des données trop incertaines pour être acceptées sans réserves.
Dans la première année du règne de Ghildéric , — 742 , — un certain père de famille , Rainfroid , donna à ce monastère une villa nommée Laxira et qui était située dans le Cotentin (1). — Quelques siècles plus tard , l'abbaye de Saint-Sauveur remplaça Fontenelle, et reçut une partie des terres qu'elle possédait dans les Iles et dans la Presqu'île.
Il est probable que, antérieurement au IX® siècle, la résidence des comtes, ou, ce qui semble plus rigoureusement exact , des vicomtes , qui , plus tard aussi , fut transférée à Néhou, puis à Saint-Sauveur, était fixée à Pierrepont. Il se tenait là un marché , et c'était le siège d'une juridiction administrative et judiciaire d'où ressortissaient les Iles; elles y venaient , d'après ce que rapporte Trigan (2) , y plaider et y commercer. Il y avait même dans le bourg , dont le souvenir est attesté par le nom que porte actuellement une ferme voisine du village (3), une rue appelée la rve aux llesinans (4).
Cette circonscription administrative était-elle analogue à celle qui eut pour chef, aux époques postérieures, le comte
(1) Churon. FonlanelL (Spicilegiumy t. III, p. ^13.) c Huic Widoni
> t'abbati) largilus est quidam paler familias nomiae Ragnifredus poriio- » nem aliquam de villa quae dicitur Laxtra, aono primo ejusdem regni
> Hilderici, quae sita est in pago Constantini. > On présume qu'il s'agit ici de Lestre où se voient encore les ruines très-curieuses d'une petite chapelle dédiée à Saint Michel et qui appartenait à Tabb. de Blanche- lande.
(2) Hist, eccl. t. II, p. iC des observations.
fS) La ferme du Mtmrg. — M. de GerviHe (fcms ses divers opuscuks a signalé la décoHverte à Pierrepont et dans les environs de nombreux objets d'origine romaine et raérovîBgienne qui ne permettent aucun doute sur l'existence d'uv centre de population très-important daos eette localité.
(4) Ce souvenir est complètement perdu ; mais il est certain qu'il avait été conservé jusqu'à la fin du dernier siècle. (Hii4. eccl. de Norm. loc. "sup. cit.).
du Coieniin (1) , en est-elle distiocte « ou doit«*eUe être con* fondue avec elle?.... Un passage de U curieuse chronique de Fontenelle fait naître cette question qui, quoique incidente à Tobjet spécial de notre travail, s* y rattache cependant suffisamment pour nous offrir un certain intérêt.
L'auteur de la chronique , moine de Saint WandriUe , et qui, cela résulte des détails mêmes auxquels il se livre, con* naissait parfaitement le pays, raconte que sous l'abbé Attstrulpbe , vers le milieu du VIH'' aiècle , h l'époque pré«cise où Pépin-le Bref faisait un moine du dernier Mérovingien, une épave, apportée par les coumnts de marée, si nombreux et si rapides sur cette côte, fut recueillie par les habitants, dans le havre même — in ipso emporio — de Portbail. « Dieu tout-puissant daignait montrer aux popula- » tions du pays Coriovallien un grand miracle et un grand a trésor (3). > Car cette épave était un reliquaire en forme de petit phare — ad instar parvi phari , — haut d'environ huit pieds et large de trois , qui renfermait un fragment de la mâchoire de Saint Georges , une parcelle de la vraie croix et le livre des quatre évangiles écrit en belles lettres romaines.
Le chef de ce comté était un comte Rihwin ou Riougin (3).
f () On sait que es titie porte par les seigBeurs 4e Néliou et àe Saint- Sauvcftir, les Néel, fut, d'après um opioioii qui aouf» pacalt centeatahle,. Uacttféré après la bataille du Val des Dunes, aux comtes de Mortain et q\u; le Gotentin ne fut plus qu'une vicenUé, Nous somm^ pov^lé à croire qu'avant la constitution de la Normandie, les foQCtioniiaiipea appelés eçmies par la cbfOBique ée FooteneUe n'étaient eu réalité que des vicomtes, ou plus eiuictement des vicaires -^ viearii,
(^) • Svbliujiis epgo temporÇy «t vidori potest, loagiuim micaoulum con-
> Mor oouii|p«Cea8 Deua ac preciosum tb«sauf um popuiis iUis ia paeii;^ Co-
9 rioùalhnsi residentibus ostendere diguatua es|.^ (Çhir^/nic. fomiaUt cap.
XIH (ap. Spicileg, t. III, p. %n et seq.)
(3) c Goinitatum ejusdem pagi tenenie Ribwino comite.j (id. k)0. sup. cit.)
Accompagné des religieux, prêtres et notables de la contrée, îl fit porter le reliquaire miraculeux àBrix, — Brucium (1), — où furent fondées, avec le consentement du seigneur illustre Bernard, propriétaire du domaine situé au sommet de la montagne , une basilique et deux églises en l'honneur de Saint Georges , de la Vierge Marie et de la Sainte Croix (2).
Il y avait donc un pagus Coriovallensis dans lequel Portbail était situé; et cette circonscription, soit qu'elle correspondît à un comté d'égale importance, soit qu'elle n'en fût qu'une subdivision, c'est-à-dire, une vicairie, était distincte An pagus Constaniini^ mentionné, quelques pages plus haut, par le même auteur , à l'occasion de la villa de Lestre.
Nous ne croyons pas ce point susceptible de discussion. Le texte de la Chrenique de Fontenelle est très-précis; mais il y en a un second qui ne l'est pas moins , qui le confirme positivement et qui ne permet même pas de supposer qu'une confusion se soit glissée dans l'esprit du chroniqueur ou sous la plume des copistes (3).
En 844, Charles le Chauve , par un capitulaire daté de Sentis (4), charge plusieurs missi dominici de visiter la Neus-
(1) Origine du nom et berceau de la famille des Bruce d'Ecosse. (Anciens châteaux du département de la Manche, par M. de Gerville [Hém- des Antiq. 1824).
(9) Chron. Fontan, p. 324. — La basilique Saint-Georges fut donnée quelques années plus lard à l'abbaye de Fontenelle.
(3) M. Auguste Le Prévost dans son savant article sur les anciennes divisions territoriales de la Normandie (Mém. des Ant. t. I de la deuxième série, p. 44) dit, en note que le chap. XVII de la Chron. de Fontanelle renferme une mention, sous la forme non altérée de Coriallense, du Pagus de Goriallum ; mais il y a là nécessairement une erreur dans la citation, car la Chronique de Fontenelle ne renferme que seize chapitres.
(4) Capit. de Baluze, t. II, p. 69.
trie. Cette gi*ande province de l'empire franc se partageait en deux légations ; l'une d'elles qui représentait assez exactement la partie qui fut désignée plus tard sous le nom de Basse-Normandie, formait le département afiiecté à quatre envoyés; elle comprenait l'Avranchin, — Aprineatum^^ le Gotentin , — Constantinum , — le Bessin , — Bagisinum , le GoRiLisiN , — CoRiLisuM ; — VOilingua stioconia et YOtlingua Hardnini, l'Hîesmois, — Oxtnitum, et enfin le Lieuvin, Lisuinum (1).
Aucune difficulté ne saurait s'élever sur la majeure partie de ces dénominations qui s'appliquent encore de nos jours aux cinq évéchés de la contrée, quelles que soient d'ailleurs . les différences dans la manière de les écrire qui peuvent être signalées. Nous n'avons pas , non plus , à nous expliquer sur l'interprétation qui doit être donnée de YOtlingua saxorda et Harduini, objet de tant de controverses (3), dans le temps où les esprits, ennemis du sommeil, s'animaient même pour une question de pure érudition. Mais il reste le Corilisum que, malgré nos recherches, peut-être incomplètes , nous n'avons nulle part vu expliqué nettement. L'abbé de la Rue dans ses Nouveaux essais sur la ville de Caen (3), n'en parle que pour rejeter les étymologies diverses qui en ont été données par Huet, et pour reconnaître qu'il ne peut lui en assigner aucune. Lesavantantiquaire conjecture seulement que la classification des /?a^t adoptée par les capitulaires, étant méthodique , et le Corilisum étant mentionné après le Bessin et avant YOtlingua saxonia, ce pays ne pouvait être situé que
(1) Capil. de Baluze (loc. sup. cit.)
(i) Voy. sur celle queslion les Origines de Caen, par Huei ; — les nouveaux essais de i'abbé de la Rue (i. I) ; et les Recherches sur les anciennes circonscriptions territoriales de la Normandie, par Ane. Le Prévost (Mém. des Antiq. t. XI, etc.)
(3) Tom. I, p. 81 etsuiv.
dans le bocage normand et sur les limites du Cotentin, de rAvranchin et du Maine.
Il nous semble^ d'abord, que Targument fondé sur un ordre prétendu méthodique suivi dans un document remontant au IX** siècle, aurait besoin lui-même d'être démontré. Or, sans parler d'inexactitudes de copistes et de transpositions possibles, il serait aisé de trcmyer, dans le capitulaire lui-même, la preuve que cet ordre rigoureux a, dans plus d'un cas, été oublié ou négligé. Mais le Corilisum n'est pas inscrit dans un acte isolé; et nous sommes convaincu que si l'évêque d'Avranches et l'abbé de la Rue s'étaient souvenus de la Chronique de Fontenelle, ils n'auraient pas bésité à placer cette ancienne circonscription dans la presqu'île du Gotentin. Pour nous , en effet, il est hors de doute que le pagus Coriovallensis et le Corilisum sont deux noms qui ont une origine commune ; ils sont plus qu'analogues, ils sont identiques et dérivent l'un et l'autre de Coriallum; et ils en dérivent , il nous semble , plus naturellement et plus directement encore que Lisuinum , Bagisin,um et Oxmisum , par exemple, qui descendent, sans qu'on le conteste, de Leocovium, de Bajocx et de Oximix (1).
(1) Dans ses observations sur les rôles de l'Echiquier (l 1, p. 38 et 4^). H. Slapleton pense que le Coriliium et Coriallum ont reçu leur nom de la tnbu celtique des Guriosolites qui vinrent de la Grande-Bretagne s'établir sur le littoral armoricain. Seulei»ent il place le siège principal de cette tribu à Creuilly, Crokium , arnwdisspment de Gaen, de même qu'il retrouve Chrannonum dans Sainte-Croix, Grand* tonne , dont il fait Grantimne, arrondissement de Bayeux !.. H nous paraîtrait beaucoup plus admissible de supposer que les Curiosoliles étaient la tribu celtique qui occupait la presqu'île du Gotentin. Gette hypothèse s'appuierait, en particulier, sur le passage des Commentaires dans lequel Gésar raconte qu'il chargea Sabinus de maintenir, avec trois légions, les Unelles, les Curiosolites et les Loxoves. {Com. lib. III § XI.) L'ordre adopte dans cette énumération indiquerait que les Guriosolites occupaient une contrée intermédiaire entre les deux autres tribus.
Il resterait donc à déterminer l'assiette exacte du cotnt^ Gorilisin ou Coriovallien) et, nous TavouonS) nous éprouverions un embarras sérieux à le faire, si la solution de ce problème topographique entrait nécessairement dans le champ de nos recherches, au lieu d'en être un simple accessoire. Le premier terme à établir serait d'assigner à Corta/lum son véritable emplacement. Nous avons lu, il est vrai, que cette ville romaine dont l'existence est incontestable , était Cherbourg; mais nous avons vainement «herché*(l) les preuves sur lesquelles on appuyait cette assertion. Ni Ptolémée , ni Y Itinéraire d'Aritùniny ni Pline ne fournissent le moindre renseignement; c'est sur la Carte tàéodoiienne ^ ou Table de Peutinger , que nous trouvons inscrit, non loin de Cosedidt et A'Âlanna^ le nom de Coriollo (2).
Maintenant, si on accorde à ce monument primitif et si imparfait de la science géographique des ancien^ > la tnoitl'dre autorité; et si on accepte, en particulier, les indications de la carte de la Gaule ; il faut reconnaître qUe c'est une erreur positive que de placer CoHnllum sur le lieu occupé actuellement par Cherbourg , puisque Coriollo ^ est inscrit sur cette carte, non pas à l'extrémité de la pointe du Cotentin , et au nord -ouest A'Alauna, mais au-dessous et au sud de cette dernière ville, et vers l'endroit où devait être l'ancien fisc de Pierrepont , et là même où M. de Ger-
(1) Eludes sur les villes et voies romaines, par M. de Gerville. {Journal de ValogneSj 18i^9). Voy. la brochure du même auteur les villes et voies romaines de la Basse-Normandie (Valognes, 1838). Suivant certains auteurs, Q)riallum devrait être placé à Auderville, à la pointe de la Hague (p. 48.)
(i) Tabulœ peulingerianœ segmentum primum (ap. Theatrum geographiœ vetefis ma. Pelro Bertio, Ludov. XIU cosmographo. (ifl*ftiKd, éd. EIzevir, 1619).
Tille a cru découvrir Grannonum {i).
S'il en était ainsi, le pa^5 ci^é Coriallum aurait occupé \a. base de là presqu'île, et le pays de Cotentin en aurait compris le reste. Cette hypothèse ne nous semble pas dénuée de vraisemblance, et elle s'appuie sur deux raisons principales, la première fondée sur la nécessité , à cette époque reculée , de ne donner, aux divisions administratives et territoriales qu'une étendue peu considérable ; — la seconde , et selon nous la plus sérieuse, tirée de l'analogie que présentait en cette matière , l'organisation de Téglise catholique.
L'église en prenant possession , avec sa forte et admirable hiérarchie, des contrées où les souvenirs de la domination romaine étaient encore vivaces , s'appliquait à les conserver et à s'en servir. Elle avait donc adopté, en se les appropriant, les circonscriptions territoriales qu'elle avait trouvées établies en Gaule. Il suffit de jeter les yeux sur les Notices des provinces et des cités et de les comparer avec les Notices des évéchés (2), pour se convaincre de la vérité de cette observation. Ainsi les diocèses^ nom emprunté à l'Empire , étaient divisés en archidiaconés^ qui avaient pour chefs des prêtres dont les attributions très-importantes en faisaient les représentants , ou , pour mieux dire , les suppléants de l'évèque ; attributions qui, dans l'ordre civil , correspondaient à celles des vicaires des comtes ou vicomtes. Dès le V® siècle , on voit les archidiacres mentionnés dans le rovaume franc ; et assurément leur établissement en Gaule remontait au-
(t) Voy. Recherches sur les voies romaines du Colenlin (ap. JHérn. des Antiq. (l. V, p. 29). M. de Gerville n'est pas éloigné de croire que le Ckymes Coriovallensis pagi avait sa résidence dans la ville qui s'élevait sur l'emplacement actuel do Pottbail-Gouey.
(2) Nolitiœ imperii provinciarum et civitatum gallim. — Notitim episealuum (ap. Duchesne, Sirmoud, Baluzc, etc.)
ET LES llItA^lblKd ^UltANDES. 87
delà (1). Le dioeèsô de Goutai!iee» cotttptàit quatre archidiacooés (2) ; il y en avait deux dans la partie péninsulaire ; l'un, dit du Beauptojs, en occupait , à ht base, une section alktnt d'une mer à l'autre et comprise entre deux lignes tirées : la première, du Gué du Savi, près de Lessay , à l'embouchure de la Vire, non loin de l'ancienne paroisse de Saint-Marcouf , et la seconde , de Surtainville , à Tembouchure de la Taute près Garentan , et passant par Néhou , Ponl-l'Abbé et l'Isle-Marie. L'autre archidiaconné , dit du Cotentin , s'étendait , à paitir de cette dernière ligne , sur l'extrémité entière de la Presqu'île (3).
On serait donc parfaitement fondé à supposer qu'au premier archidiaconé correspondait le Pagus Coricvallensis , et au second I le i'o^tcj Con5/(cn/int, sans prétendre, toutefois, qu'il existât une identité complète entre ces diverses circonscriptions, qui purent subir, et subirent certainement , dans le cours des âges, de nombreuses et importantes modifications de détail.
Il est évident, d'un autre côté, que la situation respective et la composition topographique des deux comtés ne seraient plus les mêmes, si des documents précis démontraient que Cherbourg avait remplacé Coriallum. — Dans ce cas , la ligne de séparation devrait être tracée, non plus dans le sens adopté pour l'administration ecclésiastique , mais , vers le milieu, et dans le sens de la longueur de la Presqu'île ellemême. Cette hypothèse serait loin d'être aussi facile à expli-
(i) Capit. Baiuz. t I, p. '2(/ et seq. Les archidiacres paraissent a\oir i*einplacé les chorevéques ; on leur donne môme ce titre dans plusieurs capitulaires; on les appelait aussi les yeux de L'ÉvéQCE — episeopi ocelli. (GIoss. de Ducange, hoc verb.)
()) Voy. !a carte du diocèse, par Mariette.
(3) Voy. la carte de Mariette et celle du diocèse do Goutances, par Lan rent (fin du 18* siècle).
88 LES ROIS FHAMCS
qiier et à justifier que la première; c'est une tache que nous n'entreprendrons pas.
Quoi qu'il en soit , les Iles qui , dès qu'elles furent religieusement organisées, dépendirent de l'archidiaconé du Beauptois (1), appartenaient sous le rapport administratif et judiciaire , au comté de Coriallum. La tradition que nous avons rapportée d'après Trigan confirme , sur ce point , les déductions tirées des textes cilés plus haut. Dans quelles conditions, pendant combien de temps se maintint cet état de choses? Il nous est impossible de le dire. Lorsque les Iles eurent acquis une certaine importance par l'augmentation de leur population et le retour à une situation meilleure , il n'est pas douteux que la nécessité d'une juridiction séparée dut bientôt se faire sentir. Mais ce n'est pas à l'histoire Obscure des Mérovingiens qu'il faut songer il rien demander de précis ; c'est l'Église seule qui , en conservant intégralement, jusqu'au XVIIP siècle, ses circonscriptions territoriales, nous fournit, en raisonnant par analogie, quelques indices sur celles que la société civile avait adoptées (2). Malheureusement, l'avènement de la seconde dynastie n'apporte encore, en cette matière, que la lumière la plus difl'use.
(1) Le Bauplois, dont ou a recherche rétymologic, et qui est traduit dans certains pouillés par BapHsale , et dans d^autrcs par Balthesia, Balihe- «iufti, avait emprunté son nom à la paroisse de Baupte — Bailha, qui en occupait à peu près le centre.
(2}'Comme exemple qui justifie celte proposition, on peut citer la contrée qui fut cédée à Rollon et qui devint la Normandie ; elle avait, sauf quelques légères différences, exactement les limites de l'arcbevéchc de Uouep, qui, luimême, représentait la Seconde Lyonnaise.