‹ Histoire du Cotentin et de ses îles (volume 2)Chapitre 9 sur 64 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Charlemagne. — Gervold, abbé de Fontenelle, missu» dominicus. — Il Visite Jersey. — Sa biographie* — Objet de sa mission. — Sa mort et sa sépulture à Pierrepont. — It dévient Saint Gerbou.

Le dernier représentant de la première race s'était éteint dans un cloître , et Charlemagne continuant , en l'agrandissant, l'œuvre de son prédécesseur et de son aïeul, Charles Martel, élevait l'édifice, aussi vaste qu'éphémère, de son Empire d'Occident. — Pouv nous , son vrai titre à l'admiration éclairée de l'histoire, le vrai honneur de son génie est moins dans ses grandes qualités de guerrier que dans son rare esprit d'organisation. Sans doute, il fut un infatigable conquérant ; il montra aux hommes comment une volonté humaine peut disposer de leurs destinées et se jouer de de leurs vies; mais il fut aussi un grand administra-

teur dans Tacception actuelle et complète de ce mot. Seulement , il parut trop tôt. Il eut l'intuition des nécessités auxquelles doit satisfaire tout gouvernement; il essaya de s'appuyer sur une force plus durable et plus sâre que la force matérielle ; il fit appel à toutes les intelligences et à tous les mérites. — Quoique monarque absolu, il convoqua chaque année des assemblées nationales qui, si elles eurent plutôt l'apparence que la réalité d'un pouvoir délibérant, furent, du moins, un hommage rendu au principe de l'intervention des gouvernés dans les affaires publiques (1). — Il s'efforça, enfin, de faire arriver la vérité jusqu'à lui, en se servant de ces missi dominki, qui furent son principal moyen de gouvernement, — qu'il choisissait dans tous les rangs, — et qui devaient porter, sur tous les points de son empire, autant d'éléments d'organisation, et y recueillir autant de renseignements que le comportaient l'imperfection des institutions et le triste état auquel, pour longtemps encore, la société européenne était condamnée.

Grâce à ces missionnaires politiques, pende détails éctoppèrcnt à la vigilance et la prodigieuse activité de l'empereur. — Ce fut l'un d'eux qui inspecta les confins extrêmes de la Neustrie maritime et les Iles, que l'histoire semblait avoir oubliées depuis plusieurs générations, et qui touchaient à des rivages que le prince ne visita probablement jamais en personne (2).

(1) Bincmar opéra, t. IL p. SOI.

(î) Oq attribue a Gharlemagne. saas aucune preuve positive , nous devons le dire, la fondation de la forteresse de Saint-Lo- et des travaux de défense à l'embouchure dès petits [cours d'eau du Cotentin. {ireuH. pia, p. 83G. — Hech. mr les am. [chat, par M de GervîHe, ap, Jf^. des AtU(q. t. V, p. Î40. — M. de Gerville mentionne mén» un voyage de Gbariema§B0 dan? le Goteniin cîn 800, mrtîs c'est

Vers la fin du VHP siècle, Charlemagne chargea Gervold, abbé de Fontenelle, -- ou saint Wandrille, de visiter «l'île » d'AuGiA, habitée par les Bretons et située près du pays de V Gotentin, qui à cette époque était administré par le duc » Amwarith. (1). » Telle est la mentioji laconique que nous trouvons dans un récit légendaire rédigé par un moine de Fontenelle, afin de préparer la canonisation d'un abbé de sa maison. Le fait historique est incident et ne sert qu'à encadrer le miracle. L'Église écrivait avant tout pour elle; elle écrivait rarement l'histoire, à moins d'en être l'élément et le but principal ; mais quel qu'ait été son mobile, nous devons nous estimer très-heureux de recueillir ce qu'elle nous a transmis. Notre tâche est de l'examiner avec soin et de le rapprocher des événements généraux qui en reçoivent, parfois, eux-mêmes, un jour inattendu.

Gervold appartenait à l'une des familles de l'aristocratie franque, de ces leudes qui avaient contribué si puissamment à l'avènement de la seconde dynastie et qui n'avaient pas tardé à inspirer de la défiance à son plus illustre représentant. Son père qui se nommait Walgar, fidèle déjà aux traditions qui se transmirent à travers les âges, Tavait fait clerc et conduit à la cour de Pépin-le-Bref. La reine Bertrade en fit son chapelain. Charlemagne le nomma en 776 évêque

là une erreur évidente que l'examen des textes cités par l'auteur {Eginhardi annal, anno 800 — et doni Bouquet, t V, p. S2), suffit pour prouver. — Le lillus Oceani Gallici dont il est question, et que parcourut Charlemagne, est celui qui s'étend des bouches de l'Escaut ou du Rhin, à l'embouchure de la Somme, et de là, à l'embouchure de la Seine, que l'empereur remonta pour se rendre à Rouen.

( 1 ) € Is enim abbas (Gervvaldus) jussu Karoli magni,quàdam legatione 9 fungebatur in insulà cui nomen est Augia, quam Brilonum gens incolit > et est adjaccns Pago Conslanlino, cui tempore illo , prsefuit dux Amvva- » rith. {Tabul. MSS. Fonlanell. ap. Neustria pia, p. 15r>).

9f LES BOIS FRANCS

d'Evreux , et lui donna , en 787 , la célèbre abbaye de Fontenelle (1). Les hautes dignités ecclésiastiques étaient alors la voie la plus sûre pour obtenir du maître un rôle politique ; elles lui portaient moins d'ombrage ; car , il sentait grandir la féodalité, et il voyait, dans l'église, un contre-poids à cette puissance nouvelle et déjà menaçante pour ia royauté, que Charles Martel avait trop fortifiée aux dépens du clergé.

Gervold prit rang parmi les missi dominici; il obtint la confiance de Charlemâgne , et fut chargé de nombreuses négociations dé divers genres. Pendant de longues années , — per multos atinos , — il visita les villes et les ports de l'Empire , surveillant les fonctionnaires , imposant et percevant les tributs. — Le port le plus important du temps, Oumtawich , fut spécialement placé sous sa surveillance (2) .

Parmi les missions diplomatiques qu'il remplit , une des plus considérables eut pour objet l'alliance du roi de Mercie, Offa. On était au moment où la lutte contre les saxons, ce sanglant et terrible épisode qui remplit le grand règne, était parvenu à son paroxisme. Charlemâgne , irrité par la résistance , poursuivit son ennemi jusque dans ses foyers et jusque dans ses derniers refuges. Il voulait que tout aidât à sa vengeance. Il retrouvait de tous côtés la race qui résistait à l'extermination et à la transportation en masse , et mani-

(1) Chronic. Fmtanèi. cap. XV {Spicileg. t. 111, p. i38). — Dom Bessifi, p. 375.

(i) D*après un article publié par M. Lamijert dans le tome IX* des Mémoires des Antiquaires, Quintawich était à rembouchuie de la Gauche, en Picardie, à l'endroit où est aujourd'hui Saint- Jorre-sur- Mer. C'était un port fort important, et par lequel se faisait le commerce avec la Grande-Bretagne. Les Normands le ruinèrent en 84i. (Depping. Étist. lies expéd. maril. liv. II, chap. II).

festait, dès ce tem|>s, Vindomptable éqergie qu'elle n'a point perdue de nos jours. Il la voyait, dans la Grande- Bretagne , fondant des royaumes et se substituant aux populations celtiques écrasées et réduites à se cacher dans les âpres montagnes de la Gambrie ; et déjà elle était , depuis des siècles, établie sur les rivages mêmes de son empire, où elle conservait ses mœurs , sa langue et presque sa natiotionalité; — dans la Neustrie si antipathique à ses conquérants venus des bords du Rhin et meurtrie encore des coups de Charles Martel. Il fallait donc arrêter le floi saxon qui l'entourait, qui revenait sans cesse, et qui, lui disparu , devait , sous un autre nom , monter et se répandre comme un fléau de Dieu.

Offa était le plus puissant et le plus redoutable des chefs de l'Heptarchie ; il était utile d'obtenir son amitié, ou, au moins, sa neutralité. L'évêque d'Evreux y employa ses efforts. Il devint le familier du roi saxon ; il entretint avec lui une coiTCspondance active. — L'auteur de la Chronique put voir , dans le char trier de son abbaye , les lettres , malheureusement perdues depuis longtemps, qu'écJhangeaient Gervold et son royal ami (1).

Un fait qui prouve l'intérêt extrême que Charlemagne attachait à l'alliance d'Ofl'a et l'estime qu'il avait pour son négociateur, nous est révélé par le moine historien et oc nous paraît avoir été reproduit nulle part ailleurs. — Charlemagne demanda au roi de Mérite de donner sa fille en mariage à son fils Charles ; le roi , comme condition de son acceptation , proposa fièrement son propre fils comme époux deBerthe, la fille du monarque franc (2). Celui-ci, blessé

{\) Chron. Fontan. (loc. sup. cil.)

("2) Il y a dans la Vie d'Àlfr$dy par Aturim Menev^ensis (de Menew, aujourd'hui Saint David), uoe versioa tant-à-fait àMéwo^e el aese» eurieuse

dans sou orgueil , répondit en décrétant le blocus de Tîle anglo-saxonne (i); — mesure violente autant qu'impolitique, qui devait , dix siècles plus tard , être imitée par un autre conquérant qui avait pris l'empereur d'Occident pour modèle et pour ancêtre!... Mais G harlemagne avait, heureusement, près de lui, un sage conseiller et se croyait assez grand pour écouter les conseils et réparer ses fautes. L'évoque d'Evreux , par ses avis et ses prières , lui fît rapporter son ordre (2) , et le sauva du danger d'avoir un redoutable ennemi de plus.

Ce n'était pas seulement sur l'Elbe et sur l'Oder que la monarchie carlovingienne rencontrait des obstacles et des lutles;il en surgissait à chaque instant et sur chaque point du territoire. Son chef passa sa vie à courir du nord au sud et de l'est à l'ouest. Il ne fit pas moins de cinquante-trois grandes expéditions en quarante-quatre ans (3). Les guerres contre les saxons, — en 785, on était à la dixième, — avaient eu , dans le monde occidental , de longues et violentes vibrations. Les peuples refoulés par un vainqueur implacable, avaient cherché un refuge dans les contrées du nord.

de cet incident. — Offa aurait marié sa fille Edburge au roi de Wessex Boarthrie, et cette fille, émule de Frédégonde , aurait empoisonné un enfant auquel son mari était très-attaché et son mari lui-même. Gharlemagne qui avait eu le dessein de la marier à son fils, aurait passé en Angleterre, et, se faisant !e grand justicier des rois saxons, aurait enfermé la reine dans un couvent du Gotentin dont il Paurait faite abbesse ; et celle-ci, de chute en chute, aurait fini par devenir mendiante à Pavie. (Duchesne , HUt. franc. t. II, p. m.)

(1) c Prœcepit ut nemo de Britannià insulà ac gente anglorum mercimonii > causa littus Oceani maris attingeret in Galliâ. » {Chroniq. font. p. ^39.)

(2) f Sed hoc ne fieret, admonitione et supplicatione venerandi prsedicti » Patris Gervaldi inhibitumest {Chron. Font. loc. sup. cit )

(5) Hni. de la eivilit. en France, par M. Guîzot, t. II, p. 120.

dans les îles , en Grande-Bretagne et sur les côtes neiistriennes, partout enfin où s'étaient déjà établies des colonies saxonnes. — Et puis les persécutés s'étaient faits persécuteurs à leur tour. — Les populations celtiques avaient recommencé leurs migrations ; elles avaient fui l'Angleterre et étaient venues rejoindre leurs compatriotes dans les presqu'îles armoricaines et dans les îles voisines où elles retrouvaient leurs traditions, leurs usages et leur langue. Ceci ne les disposait pas à la soumission ; car , quelque vaines et contestables que soient, parfois, les tbéories de ce genre , il faut bien reconnaître qu'il existe chez chaque famille de la race humaine un esprit particulier , des aptitudes et des tendances spéciales , un génie , enfin , qui lui est propre et qui , formé par des lois mystérieuses , se conserve , se transmet et résiste, souvent pendant de longues périodes, à toutes les forces oppressives ou dissolvantes qui essaient de le modifier ou de le détruire.

Nulle , plus que la race celtique , n'eut ce caractère de ténacité passive et d'indestructible foi dans sa nationalité et dans ses destinées. Nous le voyons encore de nos jours. Offa fut un de ses plus violents persécuteurs, en même temps qu'un des plus dévoués soutiens du clergé catholique romain (1); et il se rencontra sur ce terrain avec le roi des Francs.

En 786 , en effet , Gharlemagne ayant appris que les Bretons armoricains dont le nombre s'était accru par suite des émigrations de leurs frères d'outre-mer, refusaient le paiement des tributs qu'il leur réclamait, avait envoyé contre eux dans la Bretagne cismarine (2) , une armée sous la conduite du sénéchal Audulphe.

(1) Chron. sax. p. 50 et suiv. — Brompton, p. S2 el suiv. — Hegden, liv. S.

{ï) Eginhardi annal, (ap. DuchesDe, l. II, p. tU). On distinguait alors les deux Bretagnes en Brilannia eiimarina ot BrU. intula.

Ce fut, évidemment , vers cette époque et à cette occasion que Gervold se rendit à Jersey. L'histoire ne nous a pas dit quel fut le but de son voyage ; elle nous apprend seulement que le commissaire du roi , après avoir heureusement terminé les affaires pour lesquelles il était envoyé , profita d'un vent favorable et fit mettre à la voile ; qu'une tempête s'éleva tout-à-coup, et que le vaisseau allait sombrer, lorsque, Gervold invoquant les reliques de Saint Wandrille qu'il portait toujours surlui, le calmese rétablit miraculeusement; et qu'enfin , tes passagers rendant grâce à Dieu et au saint , entrèrent joyeux dans le port.

Il se trouve dans ce récit, malgré sa forme légendaire, une mention qui nous permet de préciser l'importance et la nature , certainement politique , de la mission du prélat, a L'Ile (ÏAugia^ lisons-nous dans le document que nous » avons transcrit plus haut, que la race des Bretons habite. — cjvam Britonum gens incolit, »

Gharlemagne avait donc plus d'un motif pour vouloir être exactement informé de ce qui se passait sur [es Iles qui , quoique n'étant que des parcelles infimes de territoire , comparées à son vaste empire , pouvaient cependant lui créer quelques embarras nouveaux. L'extrémité de la Neustrie formait une frontière fort éloignée du centre du gouvernement qui tendait à se rapprocher et même à passer au delà du Rhin , et elle était en outre mal défendue par l'océan contre les incursions maritimes qui, chaque jour» devenaient plus fréquentes. Les derniers mérovingiens et la dynastie qui les remplaça s'en étaient peu occupés parce que, jusqu'alors, il ne s'y rencontrait pas des éléments de résistance qui pussent sérieusement les inquiéter ; mais les guerres saxonnes et le déplacement considérable des populations qui en fut un des résultats, modifia la situation et inspira à Gharlemagne la crainte qu'un ennemi nouveau ne s'introduisit f^r le» côtes occidentailes et n'y développât Tes-

prit de révolte toujours facile à éveiller.

Les Bretons n'avaient jamais été soumis définitivement ; or, d'après le passage de la Chronique de Fontenelle que nous venons de rappeler, ils formaient le fond de la population des îles du Cotentin. Le voisinage si rapproché du continent n'avait pas encore suffi pour y amener un assez

grand nombre de Neustriens francs ou saxons ; et l'ardeur religieuse , en outre , n'était plus assez vive pour que les moines de la Presqu'île préférassent la vie insulaire et contemplative aux jouissances matérielles, et la cellule de l'anachorète au monastère enrichi. Les Iles , à ce point de vue, n'étaient pas une conquête morale à dédaigner; et cette conquête était d'autant plus désirable et facile , qu'elle devait être faite soit sur des laïques d'une nationalité , sinon ouvertement ennemie, du moins peu favorable à la monarchie franque, soit sur des religieux dont les opinions , en matière de dogme, n'avaient pas toujours été en parfait accord avec les décisions de l'Église romaine. Le clergé breton, on le sait, avait gardé dans ses deux patries, quelques souvenirs des missions grecques qui avaient apporté le christianisme en Irlande, et n'avait pu complètement éviter les reproches de schisme et même d'hérésie qui lui valurent, la raison politique aidant, de vives persécutions. L'archevêque de Rouen lui-même avait , sans doute , respiré cette pernicieuse atmosphère, lorsqu'il encourait, ainsi que nous l'avons vu, les cjnsures de quelques-uns des Pérès du concile de Mâcon , pour les traités théologiques qu'il avait composés à Jersey.

L'envoyé de Gharlemagne avait donc une double tâche à remplir,! — soustraire les Iles à l'influence de la Bretagne et de l'esprit celtique qui y régnait, et les rattacher, par. le lien politique et religieux , à un pays moins indocile et plus orthodoxe. La Chroniqtte de Fontenelle nous apprend qp'il

y réussit. Il en fut récompensé par le don de l'abbaye de

Fontenelle, qui venait de perdre son abbé (787). Désormais, comme chef de cette grande maison que les rois avaient comblée de faveurs et de richesses , il ne put que donner un concours de plus en plus efiicace aux essais de réorganisation sociale faits par le monarque. Les négociations diplomatiques suivies avec le roi de Mercie t*^ndaient au môme but , en ce sens qu'elles devaient rendre moins incertaine la soumission des Saxons et prévenir les tentatives de résistance des Bretons.

Gervold, d'un autre côté, ne pouvait négliger l'occasion qui se présentait d'augmenter l'influence de sa maiâon en donnant une importance nouvelle à l'une de ses plus lointaines dépendances. La villa de Pierrepont paraît avoir été une résidence de prédilection pour lui /comme pour plusieurs abbés de Fontenelle. Son prédécesseur s'y était retiré et y était mort ; et lui-même y termina sa vie , en 806 (1).

Ces circonstances diverses ajoutent une probabilité de plus à ce que nous avons dit plus haut relativement au centre administratif, religieux et judiciaire des Iles. Ce centre, du moment qu'il ne leur était pas spécial, et qu'il n'était pas établi sur leur propre territoire, devait être placé dans la partie du Gotentin qui en était la plus rapprochée par l'un des petits hAvres de la côte — Portbail , tout voisin de Pierrepont , remplissait parfaitement cette condition. — L'évêque de Goutances, aussi, eut désormais une juridiclion incontestée sur l'archipel entier. Quant au pouvoir administratif qui était en même temps militaire , il appartenait, nous le croyons, au fonctionnaire qui gouvernait le Gotentin sous le titre de Duc, d'après le document que nous a transmis le Neustria pia. L'étendue peu considé-^

(1) Chron. Font. cap. XIV el W {Spicil. l. III, p. -216 ei 218). Cm cil. Rpiom, provtnc. Dom Bessin, p. 374.

rable des îles et leur faible populatioa ne permettent pas d'admettre la version des historiens locaux, contraire d'ailleurs , il nous semble , au texte positif du manuscrit , et qui donnerait pour chef à Jersey, au moment du voyage de Gervold, un duc Amwarith (t). Il pouvait y avoir, tout au plus, un vicomte, ou plutôt un vicaire devenu, au XIP siècle, un baïUî. Car nous serions disposé à fixer au règne de Charlemagne la date de l'organisation , nous n'osons pas dire identique, mais analogue à celle qui existe encore dans les Iles , qui y fut introduite , ou préparée par l'abbé de Fontenelle et qui a résisté à tant de révolutions du temps et des hommes. Nous ne voulons pas , quant à présent , appuyer cette conjecture sur des recherches qui exigeraient de trop longs développements. Il y aurait là matière à une étude séparée et qui ne manquerait pas d'intérêt. Elle agrandirait singulièrement le rôle d'une société si petite qu'elle fût ; car elle ferait oublier sa faiblesse matérielle et ne laisserait apercevoir que sa force morale. Assurément quelques insulaires, isolés sur lern-s rochers fertiles-, pressés entre deux empires puissants souvent ennemis et toujours rivaux , qui pendant une longue suite de générations , et avec une fermeté inébranlable, ont défendu leurs institutions, leur nationalité et leur liberté, donnent un rare exemple qui peut faire réfléchir sur certaines théories contemporaines, et sur l'application qui en est décrétée pour le bonheur des peuples.

Le souvenir du missus dominicus des Iles survécut aux catastrophes qui remplirent le siècle dont il n'avait vu que le commencement. Nous nous trompons ; on oublia, comme

(I) Voy. sup. pag. 91, ad noiam. Cui tempore illo se rapporte évidemment à Pago Constantino , et non pas à insula qui nomen est Augia.

il arrive souvent , et sans que notre orgueil s'en modère , l'homme politique mêlé à toutes les grandes affaires de son temps, le diplomate éprouvé, l'ami du roi de Mercie , le confident du grand empereur , le puissant abbé de Fontenelle ; on oublia jusqu'à son nom qui est resté profondément inconnu, dans les lieux oiêmes où il porta lesprit organisateur de Charlemagne ; mais on garda la mémoire du moine chrétien. La foi naïve du peuple lui attribua toutes les vertus, tons les mérites ^e l'abnégation , de la piété et des pratiques les plus austères de la vie religieuse. Sans l'intervention de Rome, il fut canonisé.

Gervold fut inhumé à Pierreponl ( 1 ) ; il devint Saint Gerbou ; et , sous ce nom , on vénère encore dans l'une des modestes églises fondées sur l'emplacement qu'oc-^ cupaient au IX* siècle l'ancien fisc mérovingien et la villa du monastère de Fontenolle (2), une vieille statue représentant un abbé revêtu des antiques ornements ecclésiastiques et portant , suspendue au cou , une sorte de meule. C'est l'image du reliquaye qui renfermait les ossements de Saint Wandrille, et qui sauva Saint Gerbou du naufrage , à son retour de Jersev. La légende miraculeuse a eft'acé rhistoire (3).

(1) Chron. fonlan cap. XV {Spicil. t. III, p. iSI.)

(2) Saint-Sauveur-de-Pierrepont et Saint-Nicolas qui y louche {Hisi» ecclés. de Normandie j t. II, p. 70.)

(S) On a souvent confoqdu ce saint avec le 13* cvéque de Bayeux qui portait le môme nom et dont la légende s'est aussi emparée. Les circonstances révélées par la Chronique de Fonlenelle ne peuvent, selon nous, laisser subsister aucun doute sur l'identité de Saint Gerbou, dont la statue a été conservée à Saint-Sauveur-de-Pierrepont. (Voy. sur ce point : Neustria pia, p. 34S*— Gall. Christ, t. XI, col 3B0 et 408. — Hermant, Hw^ du diocèse de Bayeux, — Trigan, Bist. ecclés , et l'abbc' de la Rue, Nouveaux essais, t. II, p. hZ.)

On était alors en 806. CliarlemafJ^ne ne suivit pas de loin son fidèle ; et bientôt l'immense édifice, que son génie avait élevé, et que seul il soutenait , se détraqua de toutes parts et tomba.

(ÎHAPITRE IV.

Abseoce complète de documents sous les successeurs de Gharlemagne. — Les missi dominici de la province ecclésiastique de Rouen. — Le Corilisum du CapUulaire de Senlis (844). — Les incursions des Normands deviennent de plus en plus fréquentes.

L'obscurité des souvenirs va de nouveau s'étendre , aussi épaisse que jamais, et jusqu'à la fin de la seconde dynastie , sur les Iles du Gotentin, comme sur tout l'occident de la France. Il ne reste plus que des annales tronquées et d'une sécheresse qui trahit l'incurie ou l'impuissance des gouvernants et la misère des gouvernés. Ce n'est pas sans raison qu'on a reproché aux carlovingiens d'avoir abandonné la Presqu'île. Les faits généraux de ces tristes époques justifient cette assertion. 11 ne faudrait pas, cependant, en exagérer la portée et en conclure qu'entre les rois francs, restés trop austrasiens, et la Neustrie, composée des éléments variés que les races successivement prédominantes y avaient déposés, il n'existait plus le moindre lien de gouvernement , plus le moindre rapport administratif, et que l'anarchie et la confusion y régnaient exclusivement. Telle n'était pas,

nous le croyons, la vraie situation de la société, dans notre contrée , au IX" siècle. Il se fit sous les débiles successeui^ de Gharlemagne, quelques tentatives pour maintenir les bases de l'organisatioii que, pendant son long règne, celui-ci avait établie dans ses vastes états. Sans doute, ces tentatives furent à peu près infruetueuses et ne firent que dissimuler le profond travail qui s'opérait et d'où sortit le régime féodal ; mais elles maintinrent , du moins , les institutions principales qui n'étaient pas incompatibles avec le régime naissant , et qui se retrouvèrent plus ou moins modifiées , lorsque la société française eut repris son équilibre et fut rentrée dans un état plus calme et plus régulier.

Ainsi, l'institution des missi dominici fut loin d'être abandonnée. Les capitulaires de Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve en fournissent de nombreuses preuves , et la presqu'île du Cotentin fut en particulier, soumise à l'inspection de ces commissaires royaux choisis presque toujours parmi les évèques et les comtes de la région qui devait être parcourue et visitée. Nous ne pouvons , on le comprend, donner ici une énumération complète de ces grandes enquêtes ; beaucoup des documents qui les constataient sont perdus et un plus grand nombre, peut-être , qui existent encore, échappent à notre étude. Nous nous contenterons de rappeler que Louis-le-Débonnaire, en 823, envoya dans la province ecclésiastique de Rouen , l'archevêque Guillebert et le comte Ingobert (i) ; et que Charles-le- Chauve, en 844, désigna, pour visiter une partie delà même province, l'évêque Erard, Théodoric, abbé, Herloin, évêque de Coutances, et Hardouin , dont le titre n'est pas mentionné (2). C'est ce dernier capitulaire, daté de Senlis, qui

(I) Capit. reg. franc, lib. î, §îS (Baluze, t. I, p. 743.) (i) Eod. t. II, p. 60.

ET LES mTAStOMS NdR« ANDES. IM

renferme une notn^ncl&ttire siprécieuscf defe dîi^cKmBcrlpUons administrativas de ia Neustrie , et sur lequel riotls avons , ({uelques pages fdus liaul , attiré rat>lenCio(i (k nos lei^urs. Nous n'avons pas besoin d'y revenir. Ajotitons, toutefois , que ces textes fournisséi^t la preuve que les monarques â^anes , s'ils abandonnèrent , en fait , le gouvertie^oreut des parties occidentales du royaun^ , e«ii%nt l'iAtention de ie garder, et de faire sentir leur action jusqu'aux frontières baignées par l'Océan ; — et que les divisions territdriarles , quand elles sont en harmonie avec les conditions de race , de sol et d'intérêt réel , au lieu d'être créées par le caprice ou les calculs d'une politique éphémère , se maintieii^iieidt avec une persistance que les révolutions les plus radicales ne peuvent pas toujours vaincre. Il a fallu les longs ravages des invasions normandes pour faire disparaître et oublier deux des sept pagi que le capitulaire de 844 comptait dans notre contrée; et ce sont, précisément, ceux que l'Église ne comprenait pas dans son organisation hiérarchique , — le Corilisum et YOtlingua Saxonia,

Le temps était venu où ia presqu'île du Cotentin et ses annexes allaient éprouver un véritable cataclysme social. Dans l'année même où Charles-le-Ghauve datait de Senlis une de ces ordonnances qui supposaient un pouvoir central, mais auxquelles il ne manquait que la possibilité d'être exécutées , les pirates du Nord se jetaient sur les côtes occidentales de la France.

Si ce qu'on raconte de Gharlemagne, pleurant , à la vue des frêles barques danoises , sur les malheurs réservés à sa postérité, n'est pas une légende propre à orner l'histoire , le vieil empereur dut éprouver de poignantes angoisses, et douter de la grandeur et de la stabilité de son œuvre. Tant de sang répandu, tant de populations exterminées, tantde luttes et tant d'efforts n'avaient eu pour résultat que d'agrandir le péril et d'enlever le moyen de le conjurer. Les Saxons, vio-

lemment refoulés vers le Nord , avaient , pour ainsi dire , poussé sur son élément naturel la forte et belliqueuse race Scandinave. Acculés dans les dernières retraites que les presqu'îles et les îles de la mer du Nord et de la Baltique leur offraient^ tous les opprimés et les vaincus, tout ce qui portait encore le nom de barbares , se souvint que le grand empire romain avait déjà été envahi et abattu , et qu'un homme en voulait relever le glaive et en imposer le joug. Ce ne flit plus alors , comme au V^ siècle , des hordes pesantes et confuses qui se ruèrent sur les frontières , écrasant des armées ou écrasées à leur tour , mais de petites associations de marins et de soldats^ tout à la fois, choisis parmi les plus intrépides, et qui sortaient des anses innombrables formées par les rivages , ouvraient leurs voiles aux vents, et, sur leurs frêles embarcations, se jouaient des tempêtes , et tombaient comme des oiseaux de proie partout où il y avait du butin à faire et des meurtres à commettre.

Il y avait déjà près d'un siècle que ce courant de la barbarie , qui semble une loi providentielle, était signalé de nouveau dans l'histoire, lorsqu'il redoubla d'activité et de force. En réalité, il n'avait pas cessé, depuis un laps de temps beaucoup plus considérable, de se faire sentir (1) ; les colonies saxonnes du Bessiii et du Gotentin le démontrent; seulement, il n'avait jamais été aussi fréquent, ni aussi apparent qu'il le fut à partir de 830 (2). 11 sembla se régulariser, pour ainsi dire, et les envahisseurs reçurent définitivement le nom générique de Normands.

(1) « Hœc gens ab insulis oceani scplcntrionalis diu antè exierat. » {Bichéri, Hislor. lib. III, p. 7, cdil. Perlz.)

(-2) Dalc du premier débarquement dans les ilcs de Ré el de Noirmouticrs.

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