CHAPITRE I
Les majors Lydcott et Rassell, IteutcnaDts-gouvernears de Jersey et de Gaernesey. ^ Siège des chAteauz de Jersey. — Le capitaine Bowden* — Geoi^gcs de Gaiieret« lieatenaDt-ifouf emeur et bailli de Jersey* — Levée du siège de Montorgaeil^ — Ânivée de Georges de Carteret. — Faite de lydcoCU— l6A8'i646.
Les adversaires de Philippe de Carteret s'imaginèrent que sa mort, en satisfaisant leur rancune, assurait le succès de leur parti. L'arrivée, trois jours plus tard, d'un nouveau gouverneur leur parut une circonstance heureuse devant laquelle toutes les difficultés allaient disparaître. Le comte de Warwick avait, à la date du 8 Juillet 1643, désigné comme son lieutenant à Jersey, le sergentmajor (1) Léonard Lydcott , son ami intime. C'était un
(1) Ce grade correspood & celui de major générai dans Tarmée anglaise ietaelle.
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Jeune homme de 28 à 30 ans, nouvellement marié, de peu d'expérience. Henry Hérault , le délégué du comité, lui avait affirmé que la population entière de Tile était dévouée au parlement, et que les portes des ch&teaux s'ouvriraient d'elles-mêmes devant lui. Il arriva , le 26 août, sur un vaisseau de trente canons, accompagné de son père, de sa femme, de son frère, de trois capitaines, de trois lieutenants et de six soldats, et suivi de nombreux domestiques. Il fut reçu et prêta serment, le 20, devant la cour. Dès le lendemain, il s'en alla en compagnie de Lemprière. nommé bailli par les États, le 29 août précédent, de Bandinel et des autres commissaires, visiter les approches de Montorgueil.
Lady de Garteret et son fils aîné, lorsqu'ils aperçurent le cortège, firent arborer l'étendard royal et tirer un coup de canon. Le boulet passa au-dessus de la tête des cavaliers. La plupart furent désarçonnés par leurs montures épouvantées, et tous battirent précipitamment en retraite.
Le major ne fut pas plus heureux devant le château Elisabeth. Le sénéchal Hungerford, auquel le comité avait ordonné de remettre les clefs à la Justice, lui avait répondu que le lieutenant gouverneur, avant de mourir, lui avait confié la garde du ch&teau pour le roi, et que, jusqu'à son dernier soufile, il le garderait au roi. C'était donc un double siège à entreprendre.
Il n'en était pas autrement à Guernesey. Le comte de Warwick avait remplacé le lieutenant gouverneur royaliste par le major Robert Russell, 'zélé puritain. Sir Peter Osborne ne s*en était pas ému. Son prétendu successeur étant arrivé vers la fin du mois de juillet, il avait, le 15 août, fait publier dans l'île une défense de rien payer aux officiers nommés par le parlement, et, le 30 août, invité les habitants à ne pas persister dans leur rébellion
et à revenir au service du roi (1). Le 16 septembre, le colonel Russell le somma de se rendre ; le 18, il répondit : « que nul pouvoir au monde, si ce n'est la volonté de Sa « Majesté, revêtue de son sceau royal ou signifiée par le « trës-honorable comte de Danby, ne Tobligerait à rendre » le ch&teau qui dépendait de l'ancien patrimoine trans- » mis au roi par ses glorieux possesseurs avant qu'ils « n'eussent conquis la couronne d'Angleterre ; ■— qu'il « espérait que Dieu , dont il avait invoqué le nom par un t serment, ne l'abandonnerail pas, mais l'assisterait dans « la résolution qu'il avait prise de garder, jusqu'à la fin, r< la foi inviolable qu'il devait à son souverain (2). »
Le major Lydcott se résolut à assiéger les deux châteaux de Jersey. Il commença par écarter les obstacles que les partisans du roi auraient pu lui susciter, en chargeant des détachements de dix ou douze cavaliers de parcourir l'île, et d'y rechercher ceux qui étaient signalés comme <' réfractaires. » Beaucoup furent arrêtés, puis enfermés dans l'église de St-Hélier ; quelques-uns se cachèrent ; d'autres se réfugièrent à St-Malo, où ils rejoignirent Georges de Garteret Au nombre de ces derniers étaient le recteur et le connétable de St-Ouen, le procureur du roi» eta
Nous n'entrerons pas dans le détail des escarmouches qui s'engagèrent devant Montorgueil et le ch&teau Elisabeth. Les assiégeants manquaient des moyens les plus indispensables pour réduire des forteresses de cette importance» que ravitaillaient constamment les croiseurs du capitaine de Garteret, malgré la vigilance, peu active il est vrai, des navires parlementaires. L'un de ces navires apporta, cependant, au commencement de septembre» des
(1) 'Osboro*» msf.
(2) Id. — HUU ofGuern»^ by B. Tupper, p. S30.
armes et des munitions aux lies. Après avoir déposé une partie de sa cargaison à Guernesey, il réussit à débarquer au fort de St- Aubin , cinquante barils de poudre , quelques canons et une certaine quantité d'outils et d^ustensiles propres aux opérations de siège, tels que : pelles, pics, brouettes, etc.
Le reste du mois fût employé aux préparatifs. Au commencement d*octobre, les travaux de terrassement et rétablissement d*une batterie sur la hauteur qui domine le château Elisabeth étaient à peu près terminés. Le feu s'ouvrit sur le château, qui y répondit énergiquement. Le 7, jour où il y avait, à St-Hélier, un marché important fréquenté par des paysans et des marchands du Gotentin, un boulet frappa an milieu de la foule, et tua un paysan normand et un cheval qui était à quelque distance. Get accident, bien vite connu et commenté, inspira aux insulaires et aux étrangers un profond mécontentement contre la coterie presbytérienne qu'on en rendait responsable. L'impopularité de Lydcott fit dès lors de rapides progrès.
Devant Montorgueil, des tranchées avaient été ouvertes sur la colline qui fait face au château ; mais, là aussi» le major n'avait ni assez d'artillerie, ni assez d'hommes exercés. — - De temps en temps, des sorties heureuses de la garnison surprenaient et dispersaient les assiégeants.
Charles !•' et son conseil se préoccupèrent de cette situation. Us estimaient qu'il était d'un intérêt capital de conserver les îles. Par leur proximité des côtes de France, elles servaient comme d'entrepôt aux approvisionnements que l'armée royale, alors maltresse de la péninsule de Gornouailles, tirait de la Normandie et de la Bretagne ; et, en outre, elles permettaient aux vaisseaux du roi, en leur offrant plusieurs ports ou havres de refuge, de surveiller la Manche et d'y faire la course avec profit.
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Le prince Maurice (1) venait de s'emparer du port de Dartmouth (4 octobre 1643) (2)* Le mauvais temps obligea un capitaine , nommé Bowden , à y relâcher. Ce capitaine, comme beaucoup d'autres, louait son navire et ses services à qui payait le mieux. Quand il n'avait pas d'emptoi, il travaillait pour son compte, aux dépens d'autrui, et sans trop regarder à la couleur du pavillon. Depuis quelques mois, il avait été à la solde du parlement; il avait fait partie, au mois de juillet, de la flottille qui avait bloqué Montorgueil. Vers le commencement d'octobre, le temps de son engagement étant expiré, il était revenu à Guernesey. C'était de là, qu'en exerçant son métier ordinaire, il était entré, un peu malgré lui, à parmouth. Le prince Maurice qui sans doute le connaissait, lui proposa d'entrer au service du roi. Il accepta et s associa le capitaine Sympson, que les scrupules n'arrêtaient pas plus que lui. Il s'agissait d'une entreprise dont le succès pouvait terminer la guerre civile dans les tles.
Le marché fut signé le 18 octobre (v. s.) et consacré par un serment solennel et écri^. Les deux capitaines s'engageaient à suivre exactement les instructions qui leur furent remises, le 20 du même mois, par le prince, et qui se résumaient en ces quatre points: l"* se saisir, par quelque moyen , des chefs des factieux à Guernesey, Jersey et Serl^, et les amener dans l'un des ports d'Angleterre soumis à Sa Majesté ; 2* occuper les forts de ces tles, en s'entendant avec les lieutenants gouverneurs ; 9" promettre un pardon général ; et, 4^ démentir le faux bruit que le roi voulait rétablir le papisme (3).
(1) Ifeteà de Charles I*' et frère du prioce Rupert. (3) Bisu ofthe Rêbet, t. VI, p. 81 A. — £^ Gazette, ann. 46&8, ii*487. •— LeUre de St-Malo da H octobre.
(8) Oiboniê*s mu.
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Bowden et Sympson jetèrent l'ancre sur le Banc, devant Guernesey^ le 21 octobre. Ils réussirent, par une ruse assez grossière, k attirer h leur bord un des officiers anglais et trois membres du comité : MM. de Beauvoir, de Havilland et Pierre Garey. Us les arrêtèrent au nom du roi, et les emmenèrent à Jersey, oîi ils allaient tenter le même exploit. Le colonel Russell devina leur intention et envoya à âon collègue un message qui arriva avant eux, etût manquer leur coup de main. Us revinrent assez désappointés à Guernesey. Ils y éprouvèrent une seconde déception. Sir Osborne exigea d'eux la remise des quatre prisonniers qu'ils s'étaient engagés, moyennant 50 jacobus d'or, à débarquer à Dartmouth. Ces prisonniers furent enfermés dans une des saUes basses du chftteau, et traités avec une rigueur presque barbare qu'ils ne pardonnèrent point au gouverneur. Ils réussirent, le 3 décembre suivant, à's'évader (1).
Le siège des châteaux ne faisait aucun progrès. Les assiégés se défendaient avec un rare courage, tandis que les parlementaires voyaient la réaction grandir autour d'eux, et leur nombre décroître. Georges de Carteret, de sa résidence de St-Malo, surveillait les événements, et attendait le moment opportun d'y intervenir en personne, Ce moment lui parut arrivé; mais avant d'agir, il désirait recevoir du roi la confirmation officielle des charges de bailli et de lieutenant gouverneur dont il avait été investi, en 1639, à la survivance de son oncle sire Philippe, Les lettres patentes lui en furent apportées d'Angleterre, dans les derniers jours d'octobre, avec la
(1) Le récU très-clrconslancié de cet épifode se troufe dans les mss. de Carej. H est trop long pour être transcrit ici. L^éTasioD des prisonniers fat considérée comme miraculeuse ; il parait que, quelques heures plos tard, les trois jurats de?aient être pendus. (Communication de M. Mac Gnllodi. )
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promesse d'un secours de mille hommes qui serait mis incessamment à sa disposition. Il envoya le recteur de St-Ouen, M. La Cloche, préparer le terrain. Le recteur, à son arrivée, le 28 octobre, écrivit au major Lydcott que le gouverneur légitime étant en route avec des forces considérables, il convenait qu'il ne conserv&t pas plus longtemps les fonctions qu'il usurpait. Le lendemain, qui était un dimanche, il se transporta à St-Ouen, entra dans son église, et, après que le ministre qui le remplaçait eut fini son sermon, il monta au pupitre, et exhorta ses paroissiens à rester fidèles au roi» qui voulait maintenir la religion protestante, et accordait à tous ses sujets un généreux pardon. Il annonça, en finissant, qu'il avait mission de convoquer les États et de publier la proclamation de Sa Majesté dans toutes les paroisses de Ttle.
Les parlementaires, excités par le doyen et par d*Assigny, cherchèrent vainement à s'emparer du courageux royaliste. Ils envahirent, à la tète d'une bande de deux cents individus, l'église et le presbytère de St-Ouen, qu'ils pillèrent, et parcoururent la contrée, en se livrant aux déprédations et aux violences envers ceux qu'ils regardaient comme les amis du recteur.
Ces procédés d'un parti qui sent le pouvoir lui échapper, n'eurent d'autre résultat que d'inspirer aux défenseurs des châteaux plus de fermeté et de confiance. Le 4 novembre, la garnison de Montorgueil surprit, pendant la nuit, le poste qui avait été établi à Gorey, et, le 8, elle fit une sortie sur les tranchées et en chassa l'ennemi, qui laissa sur le terrain deux morts, neuf prisonniers, deux canons de bronze et beaucoup de munitions (1). Le siège
(1) La levée do ilège de Moalorgueil dat avoir lieu aa mois d*actobre et non an mois de noveaobre, puisque la Gautte de Renandot l^annonçait dans ion n* 187, d^près la lettiede SC-Malo du fà oct., que nous citons ci-dessus.
fui abandonné. Les assiégés, devenus libres, se répandirent aussitôt dans les paroisses voisines, et y reçurent Taccueil le plus empressé,
A St-Hélier, la môme mauvaise fortune avait poursuivi les parlementaires, Les ouvrages qu'ils avaient élevés sur le Mont-de-la- Ville avaient été détruits par un incendie deux jours auparavant. Tout était h recommencer.
Le major Lydcott très-inquiet de la tournure que prenaient les choses, convoqua les États le 13 novembre ; il s'y répandit en récriminations et en menaces contre les membres du comité^ qu'il accusa de lâcheté et de trahison^ Ceux-ci lui répliquèrent qu'au lieu de les injurier, il ferait mieux de leur soumettre ses idées pour arrêter les progrès des réfractaires et ramener les irrésolus. Au milieu de ces orageux débats, un messager entra dans la salle, et annonça que plusieurs ofiSciers anglais avaient prêté serment de fidélité au roi entre les mains de lady de Carteret, et qu'on soupçonnait le doyen et d'Assigny de vouloir en faire autant (1).
Cette dernière révélation montra à l'assemblée qu'il ne restait plus qu'à traiter aux meilleures conditions possibles. Un projet fut rédigé séance tenante et porté à Montorgueil par Francis de Carteret et l'un des officiers anglais. Lady de Carteret fixa au lundi 20 novembre la discussion et la signature des articles Mais^ le dimanche 19 (2) y survint un incident facile à prévoir qui rendit superflu tout traité avec les «.bien affectionnés», et consomma leur défaite.
Ce jour-là, Georges de Carteret, parti, la veille, de St*
(1) La soumission des deux ministres fnl adressée par lettres à lady de Carteret; elle ne fat pas acceptée. Bandinel et son fils restèrent dans IMIe; d^Aasigny passa en Angleterre, et se rejeta dans le parti pnriuin.
(2) Vieux style. Le dimanche tombait le S9 novembre en 46AS*
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Malo, avec deux ou trois de ces petits navires qu'on appelle chasse-marée sur le littoral de la Basse-Normandie, débarqua près de Montorgueil, sans autre suite que quelques gentilshommes réfugiés comme lui en Bretagne. Le lendemain, rallié par la milice de St-Martin et de Grouville, et à la tête des soldats réguliers, il marcha sur St- Hélier et s'empara, sans coup férir, des travaux qui y avaient été faits contre le château Elisabeth, pendant qu'un détachement de ses compagnons s'en allait par mer descendre dans la baie de St«Brelade, et surprenait la petite garnison de la tour S t- Aubin.
Lydcott n'en attendit pas davantage. Ce même Jour, 20 novembre, à 0 heures du soir, il s'embarqua, en toute h&te, avec sa famille et une partie de ses domestiques. Michel Lemprière, d'Assigny, Le Bouteiller et quelques autres meneurs se réfugièrent à Guernesey. Une cinquantaine d'autres jugèrent prudent de se cacher.
Le lieutenant gouverneur et bailli pour le roi n'eut plus qu*à se faire reconnaître par les États : ce qui eut lieu le 24 du môme mois, dans l'église de la paroisse de Trinité. Jersey fut, à partir de ce moment^ officiellement royaliste; elle fut, aussi, soumise à Tautorité absolue de son premier magistrat^ qui s'empressa de réorganiser la milice, de fortifier les points de la côte exposés à des descentes et de faire armer, & St-Malo, un lougre muni de canons dont le commandement fut donné au fameux capitaine Bowden.
Dans le courant de décembre, les habitants convoqués dans leurs paroisses respectives furent invités à prêter serment d'allégeance au roi. Les absents furent déclarés rebelles. Plusieurs notables furent emprisonnés; parmi eux étaient le doyen Bandinel et son fils.
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