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CHAPITRE IX

Le comte de Warwick nommé grand amiral de la flotte par le parlement ~ Georges de Carteret refuse d*être ▼ice-amiral : il se retire à St-Malo en qualité de contrôleur de ta flotte du roi, — Philippe de Carteret se déclare pour le roi. ^ Commissions d'Àrray, — La guerre civile engagée, — Les comités pour la sûreté du royaume. — Leur composition dans les lies. — Philippe de Carteret au château Elisabeth. — Troubles de St-Héiier. — Publication à Barneviile de Tordonnan ce relative à Texportation dans les lies. — Lettre d'un habitant de Portbail. — Derniers efforts de conciliation de Philippe de Carteret. — Sa maladie et sa mort — I6A2-16A8.

On était alors en 1642, c'est-à-dire à l'époque où la rupture entre le roi et le parlement allait se consommer. Au mois de février, la reine avait passé en Hollande, et le roi était parti pour York. Dans le mois suivant, le parlement, voulant se rendre maître de la flotte, avait nommé le comte de Warwick grand amiral, et oflfert la charge de vice-amiral à Georges de Carteret, qui, sur Tordre du roi, l'avait refusée, et s'était retiré à Jersey. — « Détermination « regrettable, dît Clarendon (2) , car la réputation de ce « capitaine était si grande dans la marine, et son activité

(1) Cette pièce est insérée en entier dans les notes de Durdl sur l'Histoire de Jersey par Falle, p. S H, et dans V Histoire Constitutionneite de M. Leqnesne^ p. 804.

(2) HUi. ofthe BebeUt t. IV, p. 186.

ET RIGHBLIBU. 135

« et son habileté dans le commandement étaient si notoires, que Ton pensait généralement qu'il eût conservé, quoiqu*eût fait le comte de Warwick, la niajeure partie « de la flotte au roi. »

Philippe de Carteret était à Londres ; il y avait été député par les États qui sollicitaient une confirmation des privilèges des lies. 11 s y occupait, sans doute aussi, de ses affaires personnelles ; car il y avait été suivi par deux de ses adversaires : le doyen Bandinel et Dumaresq, qui ravaient poursuivi de leurs dénonciations, et amené devant une commission des lords, où il fut défendu avec succès par son ami W. Prynne (1). Il revint à Jersey; réunit les États le 21 avril, et obtint d'eux une déclaration par laquelle ils désavouaient les articles d'accusation qui avaient été dressés contre lui, et réclamaient son maintien à la tète de Tadministration civile et militaire. Peu après, en effet, il fut confirmé, par les deux chambres, dans ses fonctions de lieutenant-gouverneur, et chargé de mettre nie en bon état de défense « contre les Français (2). »

Jusque là, on le voit, sire Philippe ne s'était pas ouvertement prononcé en faveur de Tun ou de l'autre partL Le temps était venu où la neutralité était impossible. Le roi et le parlement ne cessaient d'échanger d'interminables manifestes, remontrances, etc., qui n'avaient d'autre effet que de les diviser davantage et de rendre la guerre de plus en plus imminente. Au mois de mai, le roi, après s'être vu fermer les portes de HuU , convoqua toute sa noblesse h York, et ordonna à ceux de ses partisans qui étaient membres des chambres de se retirer du parlement. Le bailli de Jersey n'hésita plus. Ses convictions, les traditions de sa famille, sa loyauté^ tout lui faisait un devoir

(t) Ckarieê II in tkê Chamiet ishndt, t I, p. AO. (3) Ibid., id., p. 43.

de défendre son souverain, seul représentant du duché de Normandie. Il compléta les fortifications des deux châteaux, auxquels il avait déjà fait, en 1638, d'importants travaux. Il s'établit dans le château Elisabeth, d'où il pouvait surveiller et commander la ville cle St-Hélîer, et confia à lady de Garteret la garde de Montorgueil (1).

Le capitaine Georges, de son côté, s'en alla à St-Malo, et, en qualité de « contrôleur de la flotte du roi », organisa la défense, en armant des vaisseaux ou chaloupes avec lesquels il fit la course, et en se procurant, à l'aide du produit de ses prises^ des armes, des munitions et des provisions de toutes sortes, qu'il portait en Angleterre ou aux gouverneurs des îles. Il avait, dans tous les ports et havi^s du Gotentin, des correspondants qu'il visitait souveat.

Ges faits ne tardèrent pas à être dénoncés au parlement, qui venait d'instituer un comité de salut public — Cornmittee for the safety of the Kingdom. Ge comité nomma le vicomte de Scudamore, gouverneur de Guernesey, à la place de lord Danby,et le comte de Stampford, gouverneur de Jersey, à la place de Thomas Jermyn (2).

A Guernesey, sir Peter Osborne s'était, comme son collègue, déclaré pour le roi, et avait arboré l'étendard royal sur le château Cornet.

Dans les deux îles, la population avait une attitude passive. Habituée^ depuis des siècles, à suivre la direction

(1) NuQs empruntons ces détails et tous ceux qui Toal suivre, en les résumant, aux historiens loeauz, et, spécialement, aux deux ouvrages du docteur Hoskins que nous avons déjù et souvent cités : Charles II iii ihe Channel Ulands et la série des articles du Guernsey Magazine intitulés Hlêlorieal minuseriptSf etc.

(2) Cette double nomination ne reçut aucune exécution, le parlement ayant investi le comte de Warvrlck du gouvernement géDérai de rarcliipel normand.

BT RICHELIEU. 137

que les gouverneurs et les familles aristocratiques lui imprimaient, elle était toujours prête à obéir aux influences du moment.

Le 25 août, le roi lança de Nottingham sa déclaration de guerre au parlement sous la forme de Commissions of orray (1), qui furent expédiées dans toutes les parties du royaume. Celle que reçurent les États portait que Sa Majesté, ayant appris que Tesprit de révolte et de trahison s'était introduit à Jersey et à Guernesey, et que les gouverneurs nommés par elle avaient été mis hors de leur charge, et remplacés par les lords Scudamore et Stampford, elle ordonnait à ses lieutenants, baillis et jurats, de faire saisir, emprisonner et juger, conformément aus lois, tous les factieux, et de réprimer toute rébellion, dont le résultat serait aussi fatal à eux-mêmes qu'à la couronne, puisque les étrangers y trouveraient un moyen de réaliser leurs projets d'invasion et de conquête (2). Sire Philippe fit publier cette commission dans chacune des paroisses de l'île, et convia le peuple à rester fidèle au roi et à lui prêter serment d'allégeance.

Les derniers mois de 1642 se passèrent sans autre incident. La guerre civile engagée en Angleterre ne laissait point encore prévoir de quel côté serait le vainqueur ou le vaincu. Pourtant, la défection de la flotte, que le roi avait espérée et tâché d'empêcher, était un sérieux échec au point de vue de la défense des ties.

Au mois de février 1043, le comité secret de la chambre des communes adressa aux membres du comité pour la sûreté du royaume, précédemment nommés à Jersey, et qui étaient : Francis Garteret, Dumaresq, Lemprière, Bisson et Hérault, qualifiés juges de paix, l'ordre de saisir sire

(I) Littéralement Cammiêùma d'armement, (S) HUtarie.

Philippe, ainsi que tous ses deniers, ai^enterie, armes, munitions, etc.* et de l'envoyer devant le parlement, où il aurait à répondre à Taccusation d'abus de pouvoir, conspiration et autres crimes qui lui étaient reprochés (1).

Le même mandat fut envoyé, le 16 février, à la commission de Guemesey, composée des douze jurats (2)^ et au bailli, Jean de Quetteville, spécialement chargé de s'assurer de la personne du lieutenant gouverneur, sir Peter Osborne. Peu de temps auparavant, sir Osborne avait été dénoncé comme ennemi du parlement et accusé d'avoir confié le gouvernement d'Aurigny à un papiste; d'avoir vendu à des Normands les armes et les munitions destinées à la défense de cette île ; d'avoir proclamé la loi martiale, etc. (3). —Le capitaine Georges avait aussi étéTobjet d'un procès-verbal du comité, constatant qu'il s'était présenté, le 2 février , devant le chAteau Cornet avec une barque armée ; qu'il y avait été reçu par le gouverneur, et qu'il était de l'intérêt de Sa Majesté qu'il fût arrêté (4).

Sir Osborne, ne se croyant plus en sûreté au milieu d'une population en majorité presbytérienne, se renferma aussitôt dans le château, et refusa de se rendre à la cour royale, où les parlementaires avaient eu la naïveté de le convoquer pour entendre la lecture du warrant qui ordonnait son arrestation. Le comité le remplaça dans la direction des affaires (5).

Le 9 avril, dans une lettre datée d'Oxford, le roi recom-

(i) L'acte est du 46 février 16â3 et porte la signature des cinq commissaires du parlemeoL {CharUi i/, etc., 1. 1, p. 51. — Historié. m$s.)

(3) Leprésideot de la Gommissiou était Pierre de Beauvoir, sieur des Granges. ( Brock Tupper, p. 230. )

(8) Havilland*s mss. (Communication de M. Mac Culloch.)

(h) Procés-verbal du 2 février 16^2/3. ( Garej*s mss. )

(5) il mars iÔAS (v. s. ) — llaviUand*s mas, (CommunicatioD de M. Mac Cnlloclk)

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manda à lord Danby de réprimer la rébellion, en lui pro* mettant d'envoyer tous les secours dont il aurait besoin (1). Le même jour, il annonça au lieutenant-gouverneur qu'il lui expédiait de Fartillerie et des munitions (2).

A Jersey, sire Philippe voulut encore voir en face ses adversaires. Il assembla les États, vers la fin de mars, et se rendit à la séance escorté de quarante à cinquante soldats» suivant Tancienne coutume. Il y eut, entre lui et Lemprière, une scène d'une extrême violence, à la suite de laquelle, menacé d'être fait prisonnier par le colonel Stocall, suivi des miliciens de St-Sauveur, il rentra dans le chftteau Elisabeth.

. A partir de ce moment, la guerre était donc aussi déclarée dans les îles entre les deux partis qui, sous les dénominations des Bien- affectionnés— Well-beloved et de Réfractaires, représentaient ceux qui, en Angleterre, se livraient, sous les noms de Têtes rondes et de Cavaliers, des batailles sanglantes. Les châteaux de Jersey et de Guernesey furent bloqués par les Bien-affectionnés.

Jusque-là, le gouvernement français s'était abstenu de toute intervention oJQBcielle en faveur de Charles I<". Quelques jours après la mort de Louis XIII, il parut modifier cette politique, du moins en ce qui touchait l'archipel normand (3). Probablement sur les instances de Georges de Garteret, qui avait à la cour de France de nombreuses relations parmi la noblesse, la reine régente signa, le 10 mai (1643), une ordonnance prescrivant « à tous capi- » taines et gouverneurs des villes maritimes de Picardie, < Normandie et Bretagne, aux lieutenants et autres ofii- « ciers de l'amirauté, de ne permettre à aucuns habitants

(I) GaUle'inui., Id. ( GonmiiiiicatioD de If. Mac Galloch.)

(3) Osborne^s mss., id.

(3) Situ of theRebeU , t. VI, p. 817.

« des isles de Jersey et Guernesey (autrement dites Gerzé '< et Grenezé ) , de transporter des vivres et autres denrées « et marchandises de ce royaume s'ils n'avoient passe- « port des sieurs Carteret et Osborne, gouverneurs desdites « isles (1). » Cette ordonnance, peu propre à calmer les esprits, ne fut pas immédiatement exécutée, mais elle fournit aux ennemis du roi un nouveau chef d'accusation qu'ils s'empressèrent de dénoncer au parlement.

Sur la demande du comité et les ordres du comte de Warwick, récemment nommé gouverneur général des îles (2), les quatre vaisseaux du parlement, qui surveillaient Guernesey, vinrent jeter l'ancre dans la baie de Boulay, et y débarquèrent quarante ou quarante-cinq de leurs matelots. Cette troupe alla saisir dans leurs maisons les royalistes les plus notables habitant les environs. MM. de La Place, recteur de Grouville ; de Griichy , recteur de St-Pierre ; Josué de Carteret et Jean Le Hardy, avocats du roi, furent emmenés à bord des navires ; ils y furent si malades que , par humanité , les capitaines les firent remettre à terre et conduire à St-Hélier, où ils restèrent, pendant quelque temps, enfermés (3).

Peu de jours après, au commencement du mois de juin, en réponse à cette attaque violente^ un détachement de soldats du roi fut envoyé de la Comouailles à Jersey^ sous le commandement d'un capitaine Lane et réparti entre les châteaux dont il renforça les garnisons. Plusieurs gentilshommes, parmi lesquels était le jeune Henry Osborne, fils de sir Peter, arrivèrent au même moment de St-Malo, et s'arrêtèrent au ch&teau Elisabeth, en attendant l'occasion

(i) Historié, mti. Le doct. Boskins donne le texte de celte ordonnance qui ne fut, nous le verrons, publiée en Normandie qa*au mob de juillet (3) La nomination du comte est du 3 juin IC/IS. (5) Ifss. de CheTalier*

de passer en Angleterre; leur présence précipita la crisa

Chevalier raconte que, le 11 juin, sire Philippe, voulant faire publier une proclamation du roi^ qui accordait un gracieux pardon à ses sujets de Jersey, à Texception du doyen Bandinel et de certains autres, chargea de cette t&che le vicomte, Laurens Hamptone. Quelques-uns des oâiciers anglais» armés de leurs épées et de leurs carabines, voulurent raccompagner. C'était un samedi, jour du marché. Le peuple accourut de tous côtés. Les Anglais, surpris de cette affluence^ crurent à une trahison, armèrent leurs carabines et battirent précipitamment en retraite. La foule prise, à son tour, d'une panique, s'enfuit en désordre. Le lieutenant-gouverneur, sur le rapport^ sans doute exagéré , qu'on lui flt^ voulut protester et agir. Il donna deux heures aux habitants pour se mettre à l'abri ; et, ce délai expiré, quarante ou cinquante coups de canon partirent du château. Deux boulets frappèrent l'église. Une cinquantaine de soldats, sous la conduite des capitaines Lane et Gwinett, marchèrent ensuite sur la ville que l'on supposait suffisamment effrayée et facile à surprendre. Mais des barricades avaient été élevées ; des miliciens étaient accourus des campagnes au son du tocsin. Les assaillants furent repoussés. Un soldat de Gornouailles fut grièvement atteint, et le capitaine Gwinett blessé au bras. « £t voilà, ajoute le chroniqueur, ce qui rendit la t< guerre ouverte entre les deux partis ; et, depuis cette « escarmouche, les soldats n'osèrent plus sortir du châ- « teau (1). »

Sire Philippe regretta ce premier acte d'hostilité. 11 s'efforça de ramener la paix. Il adressa, le 13 juin, au lieutenant-colonel Dumaresq et aux autres officiers et habitants

(1) lits, de Chevalier.

142 LBS PREMIERS STUÀRTS

de St-H611er, une longue lettre dans laquelle il rappelait qull avait toujours supporté les pratiques séditieuses de plusieurs personnes, dans Tespoir qu'elles finiraient par reculer devant les dangers et les malheurs que leur rébellion contre l'autorité du roi attirerait sur ce pauvre pays ; qu'il avait été, et qu'il était toujours disposé à rendre compte de sa conduite devant le parlement, aussitôt qu'il en aurait obtenu Tautorisation du roi et que la garde et le gouvernement de Ttle auraient été remis à quelqu'autre capitaine; qu'enfin, m si les factieux persistaient dans « leurs mauvais desseins, il tâcherait de les supprimer « par la force» et que le sang, s'il y en avait de répandu, « retomberait sur leurs tètes (1). »

Le comité se garda bien d'accepter les ouvertures de conciliation qui lui étaient faites. Il tenait, avant tout, à renverser le lieutenant-gouverneur et à exciter le peuple contre lui. il répondit donc par d'injurieuses récriminations ; il persista à désigner son adversaire comme l'unique auteur des troubles par son refus de se présenter devant le parlement. Le doyen, que personne n'osait plus contredire, rédigea, le 24 juin, une ordonnance, qu'il fit signer par les quatre membres du comité, et qui, « vu les actes c notoires d'hostilité de messire Philippe de Garteret, ses « intelligences avec les étrangers , le recrutement de « soldats venus de diverses contrées, les provisions et « munitions achetées en Normandie et en Bretagne, » donnait commission à Nathaniel Yaughan, écuyer, de la paroisse de St-Glément, d'équiper des barques et bateaux, avec un nombre suffisant d'hommes affectionnés au roi, au parlement et à la religion protestante ; d empêcher tout

(1) Deux lettres de Phil. de Garteret adressées : Tune à sa femme, et Tautre à sir P. Osboroe, racontent les événements ci-dessus, à peu près dans les mêmes termes que Chevalier, mais avec plus de détails. ( Osbome's mts. )

secours de parvenir aux oh&teaux et d'en faire sortir tous ceux qui les occupaient.

Le comte de War^lck avait été informé de Tédit rendu; au mois de mai, par la reine régente de Fratice, et qui menaçait les insulaires de la disette et de la ruine de leur unique industrie. Le 27 du même mois de juin, il annonça aux magistrats de Guernesey qu'il leur expédiait une certaine quantité de blé, de riz et de laine, ainsi que les canons de siège qu'ils lui avaient demandés. Il les exhorta à combattre sir PeterOsborne de tout leur pouvoir et à défendre énergiquement « la cause de Dieu et de la « liberté (1). »

Philippe de Garteret^ mû par un sentiment patriotique, non exempt, peut-être, de quelque faiblesse, ne se lassait pas, cependant, de donner des conseils de modération et d'offrir « de faire ce qu'on exigerait de lui pour rame* « ner la paix publique. » Son neveu» le capitaine Georges, ne partageait pas ses illusions; il était, évidemment, mieux que lui au courant de ce qui se passait en Angleterre.

La guerre, après un court intervalle rempli par les inutiles conférences d'Oxford, avait repris avec une certaine vigueur. L'armée royale avait reçu d'importants secours en hommes et en approvisionnements que la reine avait obtenus de la Hollande. Le prince Rupert avait remporté, à l'aide, de ces secours, des avantages signalés dans les comtés de l'ouest (2),

Le capitaine Georges savait que le comte de Warwick voulait soumettre les lies au parlement, et non pas subordonner ses projets à une transaction dictée par des convenances locales et des considérations de personnes. Ce

(1) Cette lettre était datée du vaisseau amiral Prince-Royal, en rade de la pointe Ste-Hélène« (3) Biêi, d'Angl. de Rapiu Tboyras. L VIII, p. àOO el saiv.

144 LES PRBMIBRS STUARTS

n'était donc pas le moment de céder aux exigences des ennemis durci.

Au mois de juillet, le capitaine était dans le Gotentin. Il était descendu à Granville, et, de là, avait suivi le littoral, et s'était arrêté à Barneville, chez un de ses amis nommé de La Ducquerie. Ce fut là qu'autorisé par le gouvernement, il fit publier, à son de tambour, l'ordonnance du 20 mai précédent relative à la prohibition des exportations par les insulaires. — Elle produisit une assez vive émotion dans le pays. Une lettre écrite de Portbail, le 20 juillet, par un sieur La Valette Le Rossignol, qui était probablement commerçant, donne sur ce point, ainsi que sur l'opinion de la noblesse de cette partie de la Normandie à propos des troubles des lies, des renseignements si précis, que nous croyons intéressant de la transcrire en entier (1) :

c A MM. les marchands de bas d'estame de l'isle de 't Jersey en général, adressant à M. Jean Dumaresq.

c( Messieurs, la présente est pour vous donner avis que « le capitaine de Carterel a fait publier à son de tambour, « samedi dernier, à Barneville, une défense de par le Roy « et la Reine régente; portant qu'il est enjoint à tous « gouverneurs, lieutenants et autres des provinces de a Picardie, Normandie et Bretagne, et même aux officiers « de l'Amirauté, d'empêcher qu'il ne se transporte aucuns u vivres, denrées ni marchandises aux isles de Jersey et « Guernesey , s'il n'apparoit des passeports des sieurs « gouverneurs des dites provinces. Et en vertu de cela, « plusieurs gentilshommes de la côte arment des pataches «f pour vous courir sus, par la mer et par terre.

« Je vous assure en vérité qu'il n'y a noblesse de nom a ou de quelque autorité qui n'ait été tellement animée

(1) Mss. de Chevalier. — Buiorie, Miiiitu«.*2*

ET RICHEtlED. i^O

« contre vous, que tous en général se promettent de ne « permettre en aucune façon que vos marchandises pas* « sent, et qu'on les suivroit plutôt jusques dans la douane t de Paris.

« Pour moi, je fus encore trouver hier matin M. de n Carleret, chez M. La Ducquerie, lequel je priai de n'enc treprendre point tant sur vous tous, qui étiez gens c d'honneur et n'étiez point cause du trouble de vos isles. « U me jura par serment que si chacun vouloit se résoudre « à la paix, chasser tous les étrangers et renvoyer les « navires qui ruineront assurément vostre isle, s'ils y c< tardent davantage, et vivre paisiblement comme aupa- « ravant sans espouser aucun parti, que le différend du « Roy et du parlement fut vuidé, qu'il vous serviroit tous « en général et en particulier avec beaucoup d'affection ; a — chose qui me semble fort considérable et que vous « ne deviez pas négliger. Autrement vous vous pouvez « assurer que vous aurez beaucoup de maux à souffrir et « que deux ou trois boutefeux qui sont dans vostre isle ne t sont pas tant considérables comme est le repos général c de vostre République et l'assurance de votre traffîc.

u Voilà les avis que je vous puis donner quant à présent « jusques à ce que Dieu nous en ait fait naître de meil- « leurs. Ce qu'attendant, je demeurerai à jamais, Mes- « sieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur, — a LÀ Yaixette Le Rossignol. — De Portbail, ce 20^ juillet c 164a »

Cette lettre produisit, dans les îles^ une impression peu favorable à la cause du roi ; la mesure qu'elle annonçait» et qu'on avait crue abandonnée, mécontenta et inquiéta les habitants menacés dans leurs intérêts. Elle ne satisfit pas davantage le commerce du Cotentin et les fermiers des impôts, auxquels elle devait causer un grave préjudice. Les réclamations furent si vives, que le gouverne-

ment, qui n'en avait pas mesuré la portée, ne la maintint pas. Philippe de Garteret fut accusé par le doyen de ravoir provoquée ; il s'en excusa ; en rejeta la responsabilité sur Charles P', et demanda, en retour, la levée de rinterdit qui fermait aux défenseurs des châteaux rentrée des marchés, et les privait de vivres frais, dont ils avaient tous, et surtout leur chef, un pressant besoin .

Sire Philippe, en effet, épuisé par cette lutte sans trêve qu'il soutenait depuis de longues années, sentait ses forces et son énergie morale s'affaiblir. Il continua à écrire, à négocier, à faire appel à la concorde; ses instances auraient, peut-être, fini par rendre ses adversaires plus conciliants, si l'implacable doyen et son associé , le ministre d'Assigny, ne s'y étaient opposés, et n'avaient, au contraire, trouvé dans ces circonstances un moyen de saisir le comité de sûreté d'une nouvelle requête. Cette fois, Prynne fut signalé comme un malveillant — mali- ^na?}^, — complice et inspirateur des ennemis du parlement. On demanda la nomination immédiate d'un gouverneur ayant assez d'autorité pour arrêter le lieutenant détesté. Le fils de Jean Hérault fut délégué à Londres, afin d'obtenir ce dernier point de la requête.

Cependant, le roi, dont les armes étaient alors victorieuses, avait appris l'arrestation arbitraire opérée sur ses loyaux sujets, au mois de juin précédent, par les vaisseaux de Guemesey. Il en exprima son indignation dans un manifeste aux habitants de Jersey, daté d'Oxford le 18 juillet ( V. s. ). Il les rappelait, en termes sévères, à leurs devoirs envers leur légitime souverain, et leur promettait un gracieux pardon, si, dans les trois jours de la publication de ces lettres, ils exprimaient leur repentir et s'engageaient envers son représentant à le servir, désormais, avec dévouement et fidélité. Les membres du comité et les deux Bandinel étaient nommément exceptés de tout

acte de clémence, et devaient être poursuivis et jugés comme traîtres et corrupteurs— ^raiïor^ and misleaders \i).

Pour que cette proclamation parvint à la connaissance du peuple, sans être enlevée et suppHmée par les factieux, on Tafficha sur un tableau qui fut suspendu à un arbre sur la colline située près de Montorgueil. La précaution fut inutile ; le connétable de Saint-Martin s'empara du tableau et le porta au comité. — « Alors sire Philippe ne et sachant plus à qui saint se vouer, ayant essayé et les < uns et les autres pour tâcher de venir à quelque bon « apointement en iceux (2) », fit, le 2 août (v. s.)» tirer deux coups de canon à boulets sur la ville. Le canon n'eut pas plus d'efficacité que la parole du roi.

La maladie de sire Philippe s'était tout à coup aggravée sous l'influence de chagrins domestiques. L'un de ses fils enfermé avec lui dans le ch&teau Elisabeth venait de mourir; et, depuis cinq mois, il n'avait pu voir ni sa vieille mère, ni sa femme, ni ses autres enfants. Le 16/26 août, il dicta au portier, ou sénéchal du château, Ktzwalter Hungerford, une lettre, qui fut sa dernière et la seule qu'il eût adressée aux commissaires. Il leur disait qu'il voyait bien que la volonté de Dieu était de le rappeler à lui avant qu'il ne vît s'accroître les malheurs de son pays ; qu'il s'adressait à leur charité de chrétiens, et les priait de permettre au recteur de St-Ouen, M> La Cloche, ou à quelque autre ministre, de lui apporter les consolations de la religion, et à sa femme^ de venir lui rendre le devoir suprême de lui fermer les yeux (3).

Ce touchant appel ne provoqua chez ceux auxquels il

(1) Cette proclamalion fui imprimée à Oxford par Léonard Lichfield, imprimeur de TUoiversilé. [Hi$loric, mst,) (3) Ms. deClievalier.

(3) Jind. — Charles 11^ etc., 1. 1, p. 96.

était adressé, qu'une incrédulité railleuse et une réponse hypocrite, qui, bien que signée par les quatre commissaires, trahissait la plume envenimée de Tltalien Bandinel et du Français d'Assigny. « Que le seigneur ouvre les yeux « de votre entendement, lui disaient-ils, afin que vous

• puissiez, quoique tard, vous repentir de tout le mal 0 que vous avez attiré sur le peuple. Quant à nous, nous

• désirons de tout notre cœur que Dieu vous pardonne « tout le passé, vous lavant de tous vos péchés, par une « sincère repentancee, dans le sang de Jésus-Christ » — Ils ajoutaient qu'au moment où ils étaient à écrire cette lettre, un rassemblement de troupes d'infanterie et de cavalerie réclamaient, à grands cris, qu'on leur livrât, en otage, le capitaine Lane , qui était entretenu dans le château; —que moyennant cette condition, la mère, la femme et les sœurs du sire de Carteret seraient autorisées à le visiter; et ils terminaient par cette phrase, qui était toute la pensée des deux rédacteurs, « Vous feriez bien, « monsieur, en cas qu'il plairait à Dieu de vous appeler « à lui, de remettre la garde du château entre les mains de « cet État, pour le garder pour le service de Sa Majesté. »

On poussa la dureté jusqu'à refuser au moribond une bouteille d'eau de fontaine pour se rafraîchir la bouche. Ce fut seulement quelques heures avant son agonie que sa mère obtint de pénétrer jusqu'à son lit, avec un ministre. Lady de Carteret ne fut avertie que le lendemain. Lorsqu'elle arriva près de son mari, il était expirant; il ne put que soulever sa main, et montrer ainsi qu'il la reconnaissait encore. Il mourut le 23 août (!«' sept, n. s.) 1643. Il était dans sa soixantième année (1).

(i) Nous avons oublié de noter que son titre de chevalier — Knight — donnait à Ph. de Carteret le droit d'être dénommé tire ou messire, et à sa femme d*ètre qualifiée iady.

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