CHAPITRE VIII
Persécalion contre les royalistes à Jersey. —Pau vrelé de Guernescy. -- Expédition contre les lies proposée à la Hollande. — Commission pour armer des vaisseaux donnée à G. de Carteret. — Le corsnire Chamberlain. — Cromwell nomme les jurais de la cour de Jersey. — Robert Gibbon, gouverneur, et Lemprière, bailli. — Lilbum, prisonnier à Jersey. — Complots royalistes. ~ Traité de Westminster. — Charles offre aux Kspagnols de s'emparer des Iles. — Mécontentement de Mazarin. — Réponse de d*Ormond. - Exactions des gouverneurs des lies. — Mort de Cromwell. — Restauration de Charles II. ~ 165S-1660.
La soumission des îles au gouvernement républicain portail une atteinte profonde à leur vieille constitution, puisque jusque là elles n'avaient reconnu d'autre souverain que le roi d'Angleterre, descendant et représentant des ducs de Normandie. Le parlement se garda, au début, d'imposer aucune modification à leurs lois et à leurs tra^ ditions. En théorie et à ce point de vue général, elles conservèrent leur indépendance ; et Cromwell qui, bientôt, allait faire disparaître jusqu'au simulacre de la république, les traita avec ménagement et avec bienveillance. Mais, ce que Cromwell n'empêcha "pas, ce fut la réaction qui suit inévitablement les grandes secousses politiques, quelque étroit que soit le théâtre sur lequel elles se produisent.
Il y eut à Jersey, non des confiscations, mais des contributions forcées sur le parti vaincu. Le conseil d'état avait recommandé cette dernière mesure, comme plus elQcace et comme atteignant plus directement les habi-
tants (1). Le gouverneur Haynes ne connut d'autres règles que sa volonté, et usa, en les exagérant, des procédés qui avaient provoqué tant de clameurs contre Georges de Carteret. Les propriétés des royalistes furent taxées à deux années du revenu payables dans le délai de six mois, et, en cas de non-paiement, consignées aux mains du receveur, qui dut percevoir le tiers des fruits pendant sept années. Une somme de 1,000 liv. sterl., obtenue par ce moyen, fut distribuée aux parlementaires qui avaient été bannis (2). Philippe Le Geyt raconte que son père, qui s'était, pendant le siège, réfugié dans le château Elisabeth, fut, avec beaucoup d'autres, contraint de payer cette 'énorme composition, et eut, de plus, sa maison mise au pillage (3).
D'un autre côté, les troupes envoyées d'Angleterre furent maintenues dans les îles, et en formèrent désormais exclusivement la garnison (4). Elles vécurent sur les habitants, et leur firent subir de nombreuses vexations. Un changement complet eut lieu dans le personnel des fonctionnaires. I^s magistrats municipaux furent révoqués, ainsi que les officiers de la milice, qui fut mise sous le commandement du colonel Stocall et du capitaine Norman. Michel Lemprière, l'ennemi déclaré de sir Georges, fut nommé bailli pour deux ans. Le premier et seul titre à la faveur et aux places fut d'avoir souffert pour la cause républicaine. Dix des anciens jurats furent destitués. On autorisa Vélection de ceux qui devaient les remplacer, mais à la condition que les nouveaux élus auraient constamment été les fidèles adhérents du parlement et seraient acceptés
(1) CaUnd, ofst, pap. damestic, vol. 1053-1656, p. 119: « better resseoted a by Uie inhabitanlfl than séquestra lioa. »
(2) Durell sur Falle, p. 356. — Con$tit. Msi., p. 339. (8) Us manmeritt de Ph, Le Ceyi, t. 1^ p. 52o.
(4) Ibid., ibià., p. 101.
£T MAZÂRIN. 249
par lui. En réalité, les élections furent supprimées, et, pendant deux ans, il n'y eut plus de cour de justice (1).
Guemesey s'étant, depuis le commencement des troubles, rangée du côté du parlement, n'était pas exposée à ces représailles ; mais, si Ton s'en rapporte à un mémoire rédigé par M. de Beauvoir des Granges, qui en était le bailli quelque temps après la capitulation du château Cornet, elle n'en était pas plus heureuse. L'île était tellement pauvre que la vingtième partie de la population était à peine à l'abri du besoin. Les laboureurs ne réussissaient pas, avec les produits de la terre, à payer les rentes qui la grevaient. Pendant les dix dernières années, par suite des continuelles alarmes qui venaient de Jersey, du Cotentin et de la Bretagne, le commerce avait été ruiné et l'industrie locale anéantie. Les corsaires royalistes avaient pris ou détruit ce qui restait de navires. Loin de tenir compte aux habitants de ces pertes, on leur avait imposé d'autres et trop lourds sacrifices. La nourriture et l'entretien de huit cents soldats avaient été laissés à leur charge (2). Ils avaient avancé plus de 30,000 livres ; ce qui ne les empêcha pas d'être exposés à une foule d'avanies, et maltraités « comme des esclaves (3). m On leur accorda cependant la faveur de garder dans le château un grand
canon de bronze, nommé La reine Elisabeth (4) Le
gouverneur Bingham n'était pas moins que son collègue accusé d'abus et de malversation dans l'exercice de sa charge (5).
Le conseil d'état, estimant que dans les circonstances
(1) Caitnd, of su pap,, vol. 1653-1654. p. il^* - Rapport du député Majer au Parlement du 80 août 1653.
(S) Ht. de P. Le Roy.
(3) HUU of GMêm,^ par Tupper, p. 237.
{h) Calend,, 46:8-1654, p. 337.
(5) HisU ofGuei*n,^ loc. sup. ciL
extérieures présentes, aucun danger sérieux ne menaçait les îles, fit droit, dans une certaine limite, aux réclamations qu'elles lui adressaient. A la date du 31 janvier 1652, il décida que leurs garnisons seraient diminuées, et il ordonna de transporter à la Tour dix-sept des pièces de canon qui armaient le château Elisabeth (1). Il félicita, par le même acte, le colonel Haynes du soin qu'il avait pris d'assurer la sécurité de Jersey (2). Le député Mayer proposa^ de lui voter une somme ^'argent, qui lui permît d'acheter, en Ecosse, une terre de 100 liv. sterl. de revenu (3). Le parlement était d'autant plus rassuré que les habitants de l'île royaliste lui avaient adressé une déclaration par laquelle ils protestaient de leur fidélité inviolable envers la république, << telle qu'elle est mainte- « nant établie sans Roy, ni chambre des seigneurs », et se félicitaient d'avoir été délivrés du joug que le gouverneur et ses adhérents voulaient leur imposer (4). D'après le Whitelock's Memorials, trois mille Jersiais auraient signé ce manifeste dans lequel Georges de Garteret était appelé « le tyran (5). »
Cependant le parti du roi n'avait pas abandonné ses espérances. Nous avons vu quelles étaient, à cette époque, les difficultés au milieu desquelles se trouvait le gou-
(i) CaUnd., 1651-1653, p. 126 et 130, 3 fév. 1652.
(3) Ibid,, 3 fév. 1653, p. 131.
(3) Ibid., 13 juillet 1653, p. 28.
{h) Le» Nouvelles Gazette» (aiin. 1652, p. 360) donnent le texte de la déclaration et du serment souscrits par les insuluires.
(5) Constit, /itjf., p. 2À9. L^épitbètc de tyran n'est pas dans le texte français. — Voici les premières lignes de la déclaration : * Ayant plu à Dieu, tf dans sa miséricorde envers le pauvre peuple de cette Isle, dMnspirer au N Parlement de la République d'Angleterre cette généreuse résolution d*en- « vo}er ses forces pour nous délivrer du joug que le gouverneur de cette Isle a et tous ses adhérents nous vouloicnt imposer, etc. •
vernement français: — à Tinlérieur, les derniers efforts de la Fronde ; — à Textérieur, la guerre contre l'Espagne et les équivoques dispositions de Cromwell. qui semblait prêt à s'entendre avec le prince de Gondé (1), et à traiter les vaisseaux français comme il venait de traiter la flotte hollandaise (février 1652) (2). La petite cour de Charles U, vivant obscurément et péniblement à St-Germain, cher» chait comment elle pourrait tirer quelque profit de ce trouble général Au mois de mai^ elle communiqua au Cardinal un rapport de lord Castlehaven qui exprimait la crainte d'une invasion de la France par l'Angleterre, et qui proposait d'envoyer un secours en Irlande, afin d'empêcher l'exécution de ce projet (3). Or, c'était précisément à cet instant que Mazarin faisait ses premières avances à Cromwell (4). Il n'y avait donc rien à attendre de ce côté. On se retourna vers les Provinces-Unies.
On savait que la réduction de Jersey avait jeté un certain découragement parmi les partisans du roi. Plusieurs d'entre eux avaient même passé à l'ennemi (5). Le chancelier Hyde, le marquis d'Ormond et les autres membres du conseil pensèrent qu'il y aurait un grand avantage à reconquérir les îles et à les remettre aux mains des adversaires de la république. On revint à l'ancien plan du chancelier (6). Au mois de juillet^ celui-ci écrivit au
(1) A la date du Si mars, Condë avait proposé au parlement auglais, s*il voulait assister la ville de Bordeaux, de lui remettre un port sur la rivière: tels que Castilton, Royan, Talmont ou Pauillac,etdelui laisser assiéger Blaye, et même La Rochelle {Hitt. de la Réuot, d'Anglet,^ par Guizot, L I, p. 360).
(3) Hiêt. of the RebeL, t. X, p. 816.
(8) Caltnd, of$L pap„ t. II, &<> 718, mai 1653.— Hist, of the RebeU, t. X, p. 333.
(h) BisU de la Répub, d*AngleU^ t. I, p. 3SA.
(5) Caiend, of 8t. pap,, t. H, n* 693. Lettre du col. Robinson d Hyde, datée de St-Malo le 30 avril 1653.
(6) Voy. sup., p. 3A5 .
secrétaire Nicholas, que si les Hollandais voulaient assister le roi, il serait possible, avant Noël, de recouvrer Jersey, Guernesey et les Scilly, et de leur livrer les Orcades, dont la possession leur serait précieuse pour protéger leurs pèches (1). Au mois de septembre, on offrit à Georges de Garteret, alors en résidence à Mantes (2). sur Tavis d'un important personnage hollandais, d^armer une escadre de quatre ou cinq vaisseaux, qui seraient commissionnés par le roi, et auxquels tous les ports des Pays-Bas seraient ouverts (3). Georges accepta. Tl avait dressé un plan d'attaque contre Guernesey, qui fut soumis à l'ambassadeur, M. Boreel, par le marquis d'Ormond (4). L'expédition devait s'organiser à St-Malo, où Georges se préparait à se rendre^ muni des lettres spéciales du roi (5). L'ambassadeur remit, h la date du 29 novembre, l'engagement que prenaient les États généraux d'admettre en franchise, dans leurs ports, les corsaires porteurs de lettres de marque, sous la seule condition de soumettre leurs prises aux cours de l'amirauté. Charles les en remercia (6). Cette négociation n*eal pas de suite ; rien du moins ne l'indique.
Toutefois, il est certain que, dans le courant de janvier 1653, plusieurs vaisseaux de guerre hollandais vinrent mouiller dans la baie de St-Ouen ; qu'ils ne se retirèrent que devant le mauvais temps (7), et que Georges de
(1) Caiend. of st. pap,, t. II, n«* 77i et 826. Ujde & Nicholas, St-Germalo 26 juillet 4652.
(2) Ibid., ibid., n« S^Z.
(S) lifid^t ibid., n'' 809. Hyde à G. de Carteret, St-Germaio 5 sept.
ih) Ibid.^ ibid., n* 8S4, 18 ocL 1652.
(5) Ibid, y ibid., n* 833. G. de Carteret à Bdgcmau. —Mantes, 13 ocL 1652.
(6) Ibid,^ ibid., même lettre.
(7) La Gazette^ 1658, n*« lA et 22,
Carteret reçut une commission, et, avec quelques navires, agit soit isolément, soit comme auxiliaire de la flotte française. Il prit part, vers la fin de cette même année, à un combat qui eut lieu, sur la Gironde, contre deux vais* seaux espagnols, qui apportaient des soldats et des munitions aux révoltés de VOrmée, et qui arrivaient trop tard (1). lis furent battus et pris par le duc de Vendôme. Ce succès, d'après une lettre de Hyde, fut dû principalement à Vintervention de Tancien gouverneur de Jersey (2).
Les îles restèrent donc au pouvoir du parlement Elles n'en furent que plus e:Kposées aux attaques des corsaires royalistes. Un rapport envoyé de Londres, au mois de novembre 1652^ dénonçait les déprédations considérables commises par ces pirates que Ton désignait sous la dénomination commune de Français. L'un d'eux, dont nous avons maintes fois rencontré le nom^ le capitaine Chamberlain, écrivait au gouverneur Haynes que si les Jersiais refusaient de contribuer au ravitaillement de sa frégate, il jurait par le ciel qu'il jetterait à la mer tous ceux qu'il rencontrerait (3). La guerre maritime, qui était déclarée entre l'Angleterre et la Hollande, et qui avait pris un caractère d'animosité extrême, ne pouvait qu'aggraver cet état de choses. L'expulsion du Long-Parlement (20 avril 1653) et l'avènement officiel du dictateur n'étaient point n0n plus de nature à le modifier.
Nous n'avons pas à suivre l'histoire de la révolution dans ses développements successifs. Gomme toutes les révolutions populaires, elle avait abouti à un despotisme
(I) La révolte de Bordeaux, dite de TOrmée, qui marqua la fin de la Froode» était apaisée depuis le mois d'aoûL
(S) Calend. of Clarend., t. II, n* 1519. Lettre datée de Chaotilljr, du SI ooT. 4652, de Hjde à Rochester.
(3) CoHStit. hiit,ofJer§ey, p. 3â0.
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cent fois plus dur et plus avilissant que les abus d'autorité qu'on avait reprochés à Charles !•', et qu'il avait expiés par le dernier supplice !
Gromwell devenu maître absolu ne restitua pas plus aux îles qu'à l'Angleterre leurs institutions de peuple libre. De même qu'il avait désigné, de sa propre et souveraine autorité, les membres de ce parlement éphémère qui reçut le nom burlesque de parlement Bareboné (1) (4 juillet 1653); de même il nomma, par une simple ordonnance rendue sous son sceau privé, à Whitehall, le dernier jour de février 1654, les douze jurats de la cour de Jersey (2).
Le 2 mai suivant, le colonel Robert Gibbon, qui avait succédé comme gouverneur au colonel Haynes, le bailli Michel Lemprière et l'ex-jurat Abraham Hérault, se constituèrent en cour de justice, et admirent au serment six de leurs collègues, les autres étant absents de l'île (3). La cour eut la précaution d'insérer, dans son procès- verbal, que cette manière de procéder « ne pourrait déroger, ni « préjudicier à l'avenir aux coustumes, franchises, liber- « tés et privilèges de l'isle (4). » Le parlement, c'est-à-dire Cromwell, montra le cas qu'il faisait de cette réserve, en rendant, quelques mois plus tard, l'ordonnance la plus singulière et la plus inattendue. Il interdit aux ministres des divers cultes, dans les îies, le droit de célébrer les
(1) Du nom de Fun de ses membres, Praise-God (Loue-Dieu) Barbone (Décharné), marchand de cuirs dans Fleet-Street {Hist, of the rebeL^ t. Xf, p. 12). Rapin ThoyrdS, L IX, p. 82).
(2) Consu hUUt P' 3Â2. M. Le Quesne donne le texie de rOrdonnance.
(3) Ces 12 jurats républicains étaient : Âbrah. Hérault, Âaron Gurdon, Phil. Garteret de la Hague, Nicli. Lemprière» Denis Gurdon, Phii. Messervjr, Phii. Le Febvre, James Lemprière, Thom. Le IVfarincI, Simon Sebirel, John de Rue et Simon Esnouf.
(A) Consiii. Iiist.j p. 3&3.
mariages, qui durent Vèive exclusivement devant (' les (• juges ordinaires, contrairement à la pratique universelle « des églises chrétiennes (1). » C'était, au XVII° siècle, rinstitulion du mariage civil, que beaucoup croient une conquête de la civilisation contemporaine. L*année suivante (ld54), le privilège essentiel des insulaires fut méconnu plus complètement encore par Vlmtrument cTétaf qui, dans son article 19, assimilait Jersey et Guernesey aux autres parties de TAngleterre, en ce qui concernait les élections des membres du parlement. Aucune de ces deux innovations ne semble avoir été mise en pratique (2). Gromwell, avant d'être proclamé Protecteur, de prendre le titre d'altesse, et de se faire appeler '( mon frère » par Louis XIV, avait éprouvé les soucis qui ne manquent jamais de troubler les parvenus. Ses anciens amis, ceux qui avaient porté sa fortune sur leurs épaules, n'étaient pas montés avec lui. L'un d'eux, nommé John Lilburn, ancien relieur de livres, puritain fanatique et pamphlétaire plein de verve et d'audace, avait été banni en 1647, par ordre du parlement. Lorsqu'à son tour le parlement fut chassé, Lilburn crut qu'il pouvait rentrer, et s'imagina qu'il retrouverait en Gromwell le campagnon avec lequel il avait, naguère, vécu dans une intime familiarité (3). Il fut vite détrompé. Il dirigea alors ses coups contre ce puissant adversaire, et ne lui ménagea pas les épithètes de menteur, d'hypocrite et de tyran (4). Arrêté au mois de juin 1653, il fut déféré à la cour de justice sous l'accusation de haute trahison. Le procès se prolongea pendant plus de deux mois. Les passions politiques s'en mêlèrent.
(1) Gazette, n* 156. Lettre de Jersey, du k déc. 1653, (3) ibid,^ i65& n' 4 2.
(3) Hht, of the rebri,^ t. XI, p. hh et suiv.
(A) Aa mois de récrier 1653, Lilburn était à Amstordam ; il y faisait imprimer ses libelles [Gazette 1653, p. 2hh).
Le parti des Niveleurs — Levellers — provoqua une formidable agitation en faveur de l'accusé. Le jury l'acquitta (août 1653). Mais les décisions de la justice n'étaient acceptées par le mattre qu'à la condition de lui être agréables. Les jurés furent mis à l'amende par le conseil d'état, et Lilburn fut transféré de la Tour à Newgate et gardé au mépris de la loi de Vhabeas corpus (1). Au printemps de 1654, il fut envoyé à Jersey et soumis à l'emprisonnement le plus rigoureux. On lui refusa encre plumes et papier. C'était lui enlever les armes avec lesquelles le pamphlétaire avait frappé, et dont Gromwell redoutait encore les irritantes blessures (2).
Les nombreux royalistes de l'île, atteints par les mesures fiscales qui avaient suivi leur défaite, présentèrent, vers cette époque, une requête pour obtenir quelque adoucissement aux rigueurs des poursuites. Le lord Protecteur avait intérêt à ne point entretenir leur mécontentement. Il savait, par ses nombreux agents officiels ou secrets, que si le roi livré à ses scandaleux plaisirs était un antagoniste peu redoutable, il avait, dans ses conseillers, des serviteurs dévoués et actifs.
Georges de Garteret avait conservé de fréquentes relations avec la Bretagne. A la fin de l'année 1654, il avait été chargé d'une mission auprès du maréchal de La Meilleraye, gouverneur du château de Nantes. Il s'agissait
(!) CaUnd, of il, pap», t. II, n« iJ2«, !7 juin—n» !277, 15 juillet — n<> itn, 33 juillet --no 1307, 39 juillet— n» ^58, 26 août — n* 4877, 2 sept 1658. — !m Gazette de Fr, 1658, D» 117.
(2) Ibid., ibid., n« 1881. Lettre du 8 mai 165Â deHjde à Clément. D'après Clarendon (//t5f. of the Reb,^ t. XI, p. AS), Lilburn serait resté en prison jusqu'à la mort du Protecteur. D'après une autre version, il aurait .obtenu, au bout de quelque temps, raulorisatioo de revenir (*n Angleterre, dans une petite ville du comté de Kent, où il mourut en 1657 (Uist. de ia HéwL d*Angl,, par Guizot^ t. J, p. 42).
de revendiquer des pièces d'artillerie qui, probablemenl, avaient été apportées des îles pour être vendues en France (1). D'un autre côté, Gromwell, cédant aux instances obséquieuses de Mazarin, avait consenti à lui promettre un traité de paix (2), et, comme condition première, avait exigé le départ de Charles II, qui avait dû se retirer en Allemagne (3). Gela n'avait pas arrêté les complots qui se tramaient à la cour, et qui s'étendaient dans diverses parties de la Grande-Bretagne. Le dictateur rencontrait Thostilité des trois factions républicaines extrêmes, qui offraient de s'allier aux royalistes (4). Le 34 février 1655, le roi avait quitté subitement Cologne, et s'était rapproché de la Hollande. On parlait d'une insurrection générale de plusieurs comtés du Nord (5). Georges de Garteret tenait prêtes une ou deux frégates, qui devaient recevoir le roi et le transporter en Angleterre (6).
En présence de ces faits, la demande des habitants de Jersey ne pouvait qu'être favorablement accueillie. Le 14 mars (1355)* une commission, composée du gouverneur, du haUli et de trois autres personnes, fut nommée par le Protecteur, et accorda des facilités ou des remises de paiement aux royalistes dont les biens avaient été saisis,
(1) Calend» of 81, pap,, t. II, n** i83J, ih avril i65â, et n* 2087, 37 nov« Lettres d'Ormond à Hyde*
(2) H fat signé le 8 mot. 1665.
(8) Le roi arriva & Cologne au mois de sept. i65& {CaUnd. of Clarendon ttaU pap,^ L 11, append. n" 65)*
(4) Les Millénistes ou partisans de la 5* monarcbie (Fifth-Monarchy^men) ; les Républicains {CommonufeaUli^men) et les Niveleurs (Levellert)» {Calend, of Ctarend, $t, pnp,y L III, ii« 629).
(5) Calend. of Clarend, st, pap,^ t. III, n** 58. Rapport envoyé de Hani* bonrg, le 26 fév. 1655.
(6) Cattnd. of Clarend, at, pap,, t III, n" 60 et 61. Lettres du roi à la reiDe-mère et au duc d*York, le 28 fév. 1655,
en retour de la promesse qu'ils souscrivirent d'être» désormais > obéissants et soumis envers « Son Al- « tesse (1). »
Le complot d'Angleterre échoua. L'insurrection deSalisbury (11 mars 1655) avait été facilement réprimée; et le soulèvement des comtés du Nord fut prévenu par la vigilance des agents du gouvernement. Le roi retourna à Cologne au mois d'avril (2).
Il y avait un an que Grom^ell avait conclu un traité de paix avec les Pays-Bas (5 avril 1654). Le 3 novembre. 1655, il signa celui qu'il avait promis à Mazarin (3). Devenu l'arbitre de l'Europe, il enlevait ainsi à Charles Stuart tout espoir d'être secouru par l'une ou l'autre de ces deux puissances. Il ne restait que l'Espagne qui n'avait pas réussi à se concilier la bienveillance du redoutable Protecteur. Ce fut donc à l'Espagne que s'adressèrent les conseillers de Charles. Le marquis d'Ormond et sir Edward Hyde reprirent encore une fois le projet de Georges de Carteret. Le G août 1656, ils prièrent le roi d'en proposer l'exécution aux ministres espagnols, et de leur montrer que l'occupation de Jersey rendrait plus facile une expédition en Irlande ou en Angleterre (4).
Maiarin, informé de ces négociations, en manifesta un mécontentement d'autant plus vif qu'il avait, à ce moment même, envoyé Lionne à la cour de Madrid, avec de pleins pouvoirs écrits de sa main (juin 1656). II se plaignit à l'évêque de Dromore, Olivier Darcy, « de certains conseil-
(i) Conttit, At'jf., p. 848.
(S) Calend. of Ciarend, st, pap,^ U III, n** 88 et 80A.
(8) Traité de Wcstmioster. Il n*était pas encore question d'alliance militaire, mais un article secret interdisait aux Stuarls le séjour en France.
(â) Calend. of Clarend. si, pap.^ t. III, n? 476. Lettre d^Ormond adressée au roi, datée de Toumay le 9 août 1656, et n« A79, lettre du même à Hjde, du iO août.
ET MAZARÏN. $59
lers du roi » qui entretenaient des intelligences avec TEspagne; s'efforçaient de détourper de leur devoir les régiments irlandais au service de la France, et compromettaient gravement les intérêts de leur maître, qui recevait une pension de son cousin Louis XIV (1). D'Ormond fit à ces reproches une sévère réponse, qu'il pria son correspondant de rendre aussi publique que Tavait été Tattaque. Il déclara au Cardinal qu'il n'avait pas le droit, lui qui avait pour arme habituelle la calomnie, qui avait interdit la France aux petits-fils d'Henri IV, et s'était fait rallié des assassins de Charles I"^', des persécuteurs des catholiques et des destructeurs de la nation irlandaise* qu'il n*avait le droit de donner de leçons à personne, et surtout aux Irlandais, lorsqu'il s'agissait de leurs devoirs envers leur souverain et leur pays (2). Mazarin répondit à cette arrogante apostrophe, en signant, le 23 mars 1657, un nouveau traité par lequel il se soumettait aux conditions imposées par Crom^ell : Six mille vieux soldats puritains se joindraient à l'armée de Turenne, et lui aideraient à reprendre Dunkerque, qui serait livré aux An-
Les pourparlers continuèrent entre les exilés et la cour d'Espagne pendant une partie de cette même année (1657) (3). Georges de Carteret en était le principal intermédiaire. Sou esprit énergique et entreprenant inspira de telles craintes au palais de Whitehall, qu'il devint l'objet d'une surveillance particulière et d'une correspondance diplomatique entre l'ambassadeur Lockart et le secrétaire
(1) Calend, of Ctarend,, U Ilf, n^ 516. Copie de la lellre de Mazarin fui envoyée à Ormoad par Tévéque de Droinore, le 11 sept. 1050.
(5) Hitt. o{ the RebeL, l. XJ, p. ^83 etsuiv.
(8) Caiend. of Clarend, 5f. pap,, u UI, il'' 523. LcUrc du 25 sept. 1656 ft TéTêque de Dromore.
260 cromWell
d'état Thurloe (1). Il fut dénoncé à Mazarin comme l'instigateur ou le chef d'une expédition qui devait avoir lieu à la fin de janvier ou au commencement de février 1658, et à laquelle devaient prendre part trois mille fantassins et mille cavaliers espagnols, sous le commandement de Charles Stuart ou de son frère. L'ambassadeur demanda, au nom de .son gouvernement, qu'on lui livrât l'ancien gouverneur de Jersey (2). Le Cardinal n'osa pas pousser la complaisance jusque là; il se contenta dir bannissement Sir Georges, expulsé de France, au mois de décembre 16B7, se retira à Venise (3). Son absence n'arrêta pas les conspirations royalistes.
Pendant l'année 1658, il y eut encore des poursuites et des supplices, mais il ne semble pas que l'on ait songé de nouveau à reprendre possession des îles, et à en faire le point de départ d'une opération militaire.
Les gouverneurs de Jersey et de Guernesey ne changèrent rien à leurs procédés d'administration. Un libelle publié à Londres, en 1655, avait dénoncé le colonel Gibbon et le capitaine Yeardly, son lieutenant Les reproches articulés étaient nombreux et graves. On disait, dans le préambule, que les habitants, qui s'étaient déclarés contre la république, ne pouvaient assurément prétendre à ses faveurs ; mais que ceux qui lui avaient sacrifié leur fortune avaient le droit d'en obtenir un traitement équitable. Or, il arrivait qu'amis et ennemis étaient également victimes de la rapacité et des actes arbitraires des gouverneurs républicains. Le bailli Lemprière lui-même, d'un
(1) Calend. of Clarend, st. pap,, l. Ill, n*" 1173. Lettre de Lockart à Thurloe du SI nov. 1657.
(2) /6ti., ibid., n<> i 184. Lettre du même au même, S9 noT.
(8) Uid,, ibid., n»* 1215, 1233 et 1237. Lettres du même au même des 15, 2A et 26 déc. 1657.
patriotisme si éprouvé, avait été menacé, parce qu'il avait envoyé, à quelques amis de Londres, un pouvoir . qui n'avait d'autre objet que de garantir la prospérité et la sécurité deTIle tout entière (1).
Dans les divers articles du mémoire, on exposait que Gibbon et Yeardly, contrairement aux anciens privilèges des insulaires, délivraient à qui leur plaisait et moyennant finance, des permis d'importation de laine, Quirs et autres marchandises ; — qu'aucun bateau ne pouvait se mettre en mer , soit pour pêcher, soit pour récolter le varech, sans une passe dont le prix était de 6 pences par tète, et qui n'était valable que pendant cinq jours ; — que les jours de marché, quand les bouchers avaient à débiter, sur leurs étaux, deux ou trois bœufs gras, et qu'ils craignaient que la grande quantité de poisson rapportée par les pêcheurs ne leur créât une concurrence incommode, un détachement de soldats allait saisir ce poisson, sous le prétexte qu'il appartenait au gouverneur, et ne levait la saisie que lorsque la viande des bœufs était vendue ; — que les pauvres laboureurs et artisans étaient forcés de travailler, sans recevoir aucun salaire, aux réparations du château Elisabeth; — que plusieurs s'étaient noyés en traversant la grève; que d'autres avaient été frappés à coups de bâton, et emprisonnés sans motifs comme sans arrêt de justice ;-'qu au mépris des lois séculaires et des ordonnances des derniers rois, on avait exercé la presse {^)
(I) Comiii. hi$u, p. thh.
(S) Ce n*étaît pas la première fois que ce prÎTilège des lies était violé. En 4653* le gouverneur de Jersey lui-même avait fait enlever 80 matelots et les avait embarqués sur le vaisseau du capitaine Cornélius Lambert {La Gateiie 4653 n* 57, avril). En 1655, une Trégale de Porlsmouth était venue à Guernesey, et avait exercé la presse sur des marins en vertu d*une autorisation du conseil d*état (Lettre du 10 janvier 1655, de M. de Saumarei à U. de Havilland. — Havill. mss. Com. de U. Uac Ulloch).
sur les jeunes insulaires de tous rangs, et qu*on les obli* geait à servir dans l*armée de terre ou sur la flotte, à moins que les parents ne se résignassent à les racheter moyennant des sommes plus ou moins considérables, etc., etc. (1).
Il est difficile d'expliquer comment un pareil régime, dans un temps où les relations étaient assez fréquentes, quoique peu faciles, s'était maintenu sans que le pouvoir central en fût instruit, et en chfttiftt sévèrement les auteurs. Il ne pouvait, en tout cas, gagner des amis à la république. La tyrannie descend toujours du sommet jusqu'à la base, et devient, à mesure qu'elle descend, plus vexatoire et plus odieuse. Avant que les doléances des habitants des îles n'eussent été entendues, Cromwell mourut (3 sept. 1658). Son fils aîné qui, en héritant de son titre, était bien loin d'avoir hérité de son génie, passa, en ne laissant, dans l'histoire des îles, qu'une trace légère bientôt effacée. Les États de Guernesey lui envoyèrent une humble adresse (2), comme s'il eût été le représentant d'une dynastie nouvelle appelée à remplacer celle qui, depuis Gui!laume-le-Gonquérant , occupait le trône d'Alfred-le-Grand et d'Édouard-le-Gonfesseur.
Le règne de Richard fut plus court que, dans l'empressement de leur zèle, les États ne l'avaient supposé. Ils obtinrent cependant la révocation du gouverneur dont ils se plaignaient si amèrement. Bingham fut remplacé, à la fin de février 1659, par un gentilhomme du comté de Salisbury, Henry Wansay, major du régiment de sir Will. Waller. Wansay, rappelé à Londres par le Rump-parlement, le 24 avril (v. s.) 1660, eut lui-même poursucces-
(1) Comtit. hitUt p. flAA et Durell sur Falle, p. 355.
(2) Duncan^ p. 103 et suir. Le Iteatenant gouverneur, capitaine Ch. Walcrliouse, la troiiTalt lui-même trop humble!...
seur le général Nayber. Le lieutenant de ce dernier, le capitaine Sharp, avait à peine pris possession de sa charge, que la république tombait (1).
Le mardi 29 mai (8 juin) suivant, Charles II rentrait dans le palais de Whitehall. « Les deux chambres du < parlement se jetèrent solennellement à ses pieds, en « lui vouant une affection et une fidélité éternelles (2) !... »