‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 2 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nouvelle prise d^urmcs des protestants. — Assemblée de La Bochellc. — Désarmement des protestants. — Moutgommery cède Ponlorson. — Il csl nommé gou?erneur d*Argenlan« — Conspiration de Montchrétien. — Sa mort. — Projet de Soubise contre Ciicrbourg. — Déraite de la flotte protestante.— Soumission de La Rochelle. — Étuts provinciaux de 1623 et i63â. — Leurs doléances. — Exigences des agents du fisc. — Misère dans le Cotentin. — Démolition des fortifications de Pontorson. — Nouvelle entreprise de Soubise. — Enquête par le bureau des finances sur les exactions des gens de guerre. — i620-i625*

Le roî, en quittant la Basse-Normandie, se dirigea sur la Loire. De Mortagne-au-Perche, où il passa le 28 juillet 1620, il adressa aux princes une sommation de déposer les armes, à laquelle ils n'obéirent pas (1). La victoire du Pont-de-Cé' (7 août) fut plus efficace ; elle amena la soumission des séditieux, et fut suivie du traité d'Angers, conclu par l'entremise de Tévêque de Luçon et du duc de Luynes, « qui se montrèrent très-satisfaits Tun de Tautre » (13 août 1620) (2).

Il était facile de prévoir que si la paix était faite entre les deux partis qui divisaient la cour, il y en avait un troisième qui n'abandonnerait pas, aux mêmes conditions, les espérances que les troubles renaissants et les affaires d'Allemagne lui avaient rendues (3). Ce parti était celui

(1) Recueil de pièces, etc., t. II, p. 2ô8. LVoregistrcment au Parlement de Norm. est du iS août. {Reg. lec, L XIX^ f<* 185 verso.)

(2) Mim. de Fomenay-Mareuilt p. 153. — Reg, eecr., U XIX, p. 186 verso*

(8) La guerre de 80 ans venait de commencer.

de la réforme, auquel Tédit de Nantes avait laissé une organisation qui le constituait en un véritable état dans Tétat (1). Le rétablissement du culte catholique en Béarn et la réunion de ce petit royaume à la couronne furent le prétexte et le signal du soulèvement du Midi et de la Saintonge.

A.U commencement du mois d'octobre, il s'était tenu, à Alais, une assemblée générale des sept cent cinquante églises de France qui, divisées en seize provinces, furent représentées par leurs ministres. La Normandie le fut par les ministres La Rivière , Mapé et Membre (2). Le roi était à peine de retour h Paris, que Torage éclata.

L*assemblée de La Rochelle, fixée au 28 novembre 1620, ne lança son manifeste que le 21 mai 1621. C'était le plus audacieux défi que jamais une minorité factieuse eût osé jeter à un gouvernement établi. C'était la république proclamée en face de la monarchie absolue. La France était partagée en huit grands commandements, auxquels on donna tous les attributs de la souveraineté. Le duc de Bouillon eut la Normandie, TIle-de-France, l'Anjou, le Maine, le Perche et la Touraine ; Benjamin de Rohan, seigneur de Soubise, eut la Bretagne et le Poitou, etc. (3).

La rébellion n'avait pas à compter, en Basse-Normandie, sur un concours certain et important. Les chefs lui manquaient Les catholiques, et, à leur tète, le duc de LonguevîUe, qui, après une disgrâce passagère, avait repris ses fonctions, n'entendaient nullement la favoriser aux dépens de leur influence et de leur fortune ; la plupart des gentilshommes protestants n'étaient pas non plus

(1) Hi*t» gén, de la rébellion, elc. (Cl. Maliagrc), t. I, p. 10.

(2) Ibid., id., p. 10.

(S) Uiêt.gén, de la Rébellion, etc., 1. 1, p. 167.— Massevillc, t. VI, p. 103, tte.— Le Mercure françois, L Vil, p. 306 et suit.

disposés à échanger la paix, dont ils jouissaient dans la province, contre les hazards d'une guerre, dont l'issue ne pouvait être que la défaite ou Tanarchie.

Le gouvernement prit, d'ailleurs, ses précautions. Au moment oîi parut le manifeste de La Rochelle, il ordonna le désarmement des réformés dans les villes de Normandie où ils se trouvaient en certain nombre. Le duc de Longueville, à Rouen, et le marquis de Mauny, à Gaen, procédèrent, avec une grande modération et un plein succès, à cette mesure de prudence, qui s'exécuta également dans le Cotentin. Il y avait cependant à l'extrémité de cette dernière région, un personnage que sa situation particulière indiquait aux sollicitations des factieux, .en môme temps qu'aux défiances de la cour. Le comte de Montgommery (1) avait fait, depuis de longues années, sa résidence ordinaire et comme sa propriété personnelle de la ville de Pontorson. Il en avait relevé les fortifications à ses frais et l'avait mise en état de soutenir un siège. Son influence était telle, qu'on estimait à deux mille hommes la petite armée qui, à son appel, serait venue se ranger sous ses ordres (2),

Il était donc fort redouté. Le roi ne pouvait, dans l'état critique ie ses affaires, tolérer cette cause permanente de troubles. Un arrêt du conseil décida que les fortifications de Pontorson seraient rasées, et que les terrains occupés par les fossés et les murailles seraient confisqués et concédés à M. Morant, trésorier-général à Rouen. La difliculté était d'exécuter la commission. La chambre des comptes

(1) Il s'agit ici de Gabriel (2* du nom), troisième fils du ?ainca de Domfront. L*ainé, Jacques, était lieut.-gén. du roi au diocèse de Castres. Deux autres fils, Gilles et Gédéon, ainsi que quatre filles élaieot morts. Lo terre de Ducey était échue à Gabriel daas le partage de la succession (Annotes ciu. tt mitiù, par l'abbé Desroches, p. 976} •

(2) IJist, gén. de la RibeUhn^ U X, p» S5J»

ET RIGHBUEU. 23

de Normandie en fut chargée. Mais auoun des ses mein* bres ne se souciait de braver les menaces que Montgommery avait proférées, disait-oa, en apprenant Tordre du conseil. Ce fut Gentien Thomas, sieur du Fossé, Y\in des maîtres de la chambre, qui se dévoua [i). Le terrible comte se montra beaucoup plus accommodant qu*on ne le supposait. Il accepta sans hésitation la proposition qui lui fut faite de résigner son commandement moyennant le remboursement des sommes qu'il avait employées aux réparations du château et des murs. Il remit la place à M. de Blainville (2), et se retira à Ducey. Peu de temps après, il reçut, avec une gratification de 100,000 écus, le commandement de la ville d'Argentan, dont le chftteau avait été récemment démantelé (3).

Les huguenots n'avaient donc plus, en Basse^Normandie» une seule ville fortifiée sur laquelle ils pussent compter. Ils eurent recours aux manœuvres secrètes d'un agent originaire du pays pour y recruter des soldats et y provoquer Tagitation. Cet agent était le fils d'un apothicaire, qui était venu, on ne sait d'où, s'établir k Falaise. Il se nommait Antoine Montchrestien ou Mauchrestien (4) ; il se

(1) Cahiers det État» sout Louis .\7//, t. H, p. 951^ Mémoires de PUrrè TU&moê, sieur du Fossé (Édit. de la Soc de ViiUu dé Norm.\ U I, p. 43).

(2) M. dç BlalDTÎlle fut nommé, en 4635, iimbaisadeur en Aiigleierre {Uém. de IlichelieUt liv. XVII).

(5) Hetf, du Dur, 1020, r> iOI. — Adjudication de la démolition du château, du 29 oct. — 1621, ^* 87 et 103, adjudication des travaux ù faire uit cbâteau pour fermer le logis du roi et loger les chevaux du comte de Mont' gommery, capit. de 100 h. d*armes et t gouverneur pour S. M. des ville et château d^Argentan », du 37 sept, et 15 dov. Ce fhit n*a 6lé, nous le croyons, mentionné par aucun des historiens normands.

[h) Le Mercure françois^ t. VU, p. SU. L^aulcur du Mercure adopte le nom de Montchrestien, quoique dans un passage il se rectifie lui-même, en disant que la yrale forme est Mauchrestien, M est probable que le baron de VaîtcMe atait aussi modifié son nom patronymique.

disait de la religion. Mis au collège comme compagnon ou serviteur de deux jeunes gentilshommes» les sieurs de Tournebu et des Essarts, il profita des leçons qui leur étaient données et se mit à écrire en vers et en prose. A. vingt ans, il apprit à tirer les armes et « fit le noble, le a vaillant, le hardy. » Une querelle qu'il eut avec le baron de Gouville, et dans laquelle il fut fort maltraité, lui valut, par arrêt de justice, une indemnité de 12,000 livres, « dont « il s'empluma. » Après avoir, pendant quelques années, mené la vie la plus aventureuse , tantôt écrivant des tragédies , tantôt fabricant des couteaux qu'il allait vendre à Paris, tantôt entreprenant le commerce maritinje (1), — il épousa la veuve d'un gentilhomme normand, qui était infirme de corps et d'esprit, mais assez riche ; — cela lui permit de se créer baron de Vatteville (2). Il se mêla alors au mouvement des églises réformées dans le Berry, l'Orléanais et le Gâtinais, et fut nommé, par le prince de Condé, gouverneur de Châtillon-sur-Loire (3). Au mois de juillet 1621, il quitta ce poste, et se jeta dans les villes de Sully, Jargeau et Sancerre. à la tête de quatre cents hommes qu'il entraîna dans la révolte. L'arrivée du prince de Condé, revenu au service du roi, modifia sa résolution. II capitula, sans attendre un siège, et se retira, vers la fin du même mois de juillet, derrière les murs de La Rochelle. Ce fut là qu'il reçut de nombreuses commissions pour lever, en Normandie et dans le Maine, plusieurs compagnies ou régiments de chevau-légers (4). Il partit de La

(i) UisU du ParUm. de Norm,^ t. IV. p. 393.

(2) Vasteville est un village de la Hague, situé à environ trois lieues de Cherbourg.

(3) ilitU gin, de la Rébellion, L J, p. 603.

ik) Claude Malingre (t. I, p. A50) reproduit la formule de ces commissions; elles étaieut données par l'çssemblée des Églises de France « soubs le nom

Rochelle, dans le courant du mois d'août, et se rendit en Basse-Normandie. II parcourut, escorté de dix ou douze compagnons bien armés, les villes et les campagnes : distribuant de 1 argent et des promesses , réveillant le zèle de ses coreligionnaires, et recrutant tout ce qu'il rencontrait, parmi eux, d'hommes décidés à reprendre la vie d'aventure. Il avait réussi, au mois de septembre, à former un certain nombre de compagnies, dont l'ensemble s'élevait d'après une évaluation que nous croyons fort exagérée, à cinq ou six mille gens de toutes sortes, qui se concentraient dans les forêts d'AIençon, d'Andaine et du Maine, et qui « voloient , pilloient et ravageoient les bourgs et « villages voisins (1). » Domfront devait être livré par le capitaine Le Mesnil ; Pontorson. par le sieur de Pontécoulant; Cerisy-la-Salle et Carrouges, par d'autres gentilshommes protestants. Les châteaux de Vire et de Falaise furent même surpris par deux de ces bandes, qui les occupèrent pendant quelque temps (2).

L'attention du duc de Longueville et de Matignon avait été bientôt éveillée sur cette audacieuse entreprise. Le parlement en avait aussi été informé ; il avait chargé le conseiller du Rozel de se transporter sur les lieux et de procéder à une enquête et à l'arrestation des conspirateurs (3). Des troupes avaient été dirigées sur Domfront. Le baron de Vatteville n'avait échappé aux poursuites qu*en changeant à chaque instant de refuge. Dans la nuit du 7 octobre, il arriva au bourg des Tourailles, situé entre Athis et Putanges. Il était accompagné de son escorte

■ et antborité de Sa Majesté^ bien de soa service et défense et protection de « ses sujet» de la Religion^ »

(1) i/tff. gén. de la Rébellion^ 1. 1, p. 606.

(2) Cahiers de* Éiat$^ t II, p. 218.

(8) Reg. secr, de sept, etoct. 4621 (Ap. HiiU du Parl^, t. IV, p, 398).

26 LES PRBMIBRS STUÂRTS

habituelle. Il alla loger dans l'hôtellerie du lieu , et recommanda de tenir ses chevaux prêts à partir dans deux heures. Mais le seigneur des Tourailles , Claude Turgot, Tun des 24 gentilshommes ordinaires près la personne du roi, capitaine d'une compagnie de chevau-légers , et qui , depuis dix ans, servait loyalement son pays (1) , avait été immédiatement averti de Tarrivée du baron. Il put réunir, k cinq gentilshommes qui se trouvaient chez lui , trois soldats du voisinage et ses propres domestiques , et'» avec cette petite troupe , il cerna ThôteUerie , et somma les conspirateurs de se rendre. Ceux-ci répondirent en déchargeant leurs carabines et leurs pistolets sur les assaillants. Deux des gentilshommes et un soldat tombèrent. Un combat s'engagea. Montchrestien fut tué par le sieur Turgot, et son valet fait prisonnier. La plupart de ses compagnons furent blessés ; ils purent^ à la faveur de la nuit, s'échapper et se cacher chez quelques-uns de leurs affidés.

Les juges de Domfront firent le procès au cadavre , et le condamnèrent à être traîné sur la claie, rompu sur la roue, brûlé et les cendres jetées au vent. Sur l'ordre du roi) le parlement évoqua laffaire. On saisit chez un sieur des Ventes, parent de Montchrestien et demeurant à deux lieues de Domfront, quarante-huit des commissions dé-* livrées par l'assemblée de La Rochelle. L'affaire se ter* mina, au mois de décembre, par l'exécution, sur la place du Vieux-Marché , à Rouen , des complices du baron , qui avaient été arrêtés & la suite de l'information ordonnée

(l) Nous rencontrons plaMeu» Tuts It^ nom de Claude Turgot, mentionné dans les registres du bureau des finances, ann(Hï 16S2, eommc créancier d*nne rente de 85 livres 12 sois et 2 den. sur la recette des aides de l'élection de Caen ; nous le retrouverons, en 1639, avec Gassion, dans l'affaire des Nu- Pieds (Inf., chop. vil).

ET BICHBUEU. 27

par le parlement (1). Parmi eux, figuraient quatre gentilshommes huguenots qui prétendirent avoir le droit d'être Jugés par la chambre de Tédit. Le roi décida que /< tous ff ceux qui avoient pris part aux desseins et factions de « ceux de La Rochelle » avaient perdu ce privilège (2).

Cette sévère répression arrêta le soulèvement qu'on préparait dans le Gotentin, et dont l'affaire do Mon tchrestien n'était qu'un incident. L'assemblée de La Rochelle avait, en effet, chargé d'autres émissaires d'y coopérer. Au mois de juillet, un navire de guerre nommé La Religion et commandé par le capitaine Josué Ferrant, de St-Martin-de-Ré, était sorti du port et avait débarqué, à Guernésey, deux membres de cette assemblée , qui devaient se rendre secrètement dans le Gotentin, et s'y procurer des hommes et des armes. Le navire , dans sa route , s'était emparé d'une barque du Conquet chargée d'oranges et de limons , et avait vendu sa prise à Darmouth. Le gouvernement anglais refusant de reconnaître la légalité d'une commission signée par des sujets en état de rébellion, fit, après une enquête, restituer la barque à son propriétaire (3) , et sortir une flottille destinée^ sous la direction de sir Robert Mansell , à croiser dans la Manche et à empêcher ces actes de piraterie (4).

Les protestants avaient réussi à mettre en mer un nombre de vaisseaux qui dépassait celui que le roi ne pouvait armer qu'en s'adressant aux marines de Bretagne et de Normandie ; c'était donc une véritable guerre qu'il fallait soutenir avec des finances en détresse et un pays ruiné. La crainte de rencontrer des objections de la part

(i) Hat, du Parlent, de Norm,, U IV, p. 809. (S) Reg, seer., ms., U XIX, f« 210 verso. — 9 décembre 1681. (5} Calend,of tt. pap, -^ James, t. III, p. 276. Lellrcdu 45 jaiilel 1621, du vice-amiral Will. KiAe à Backiogiiom, (5) Caîend,, etc., t. III, p. 289. Ordre du cotiscU du 16 sept» i621.

des États provinciaux, lorsqu'on leur demanderait de voter les subsides indispensables, empocha de les convoquer en 1621 (1). Des lettres patentes, du 30 octobre, y suppléèrent , en ordonnant d'office une levée de 8,000 Jivres à prendre sur le principal de la taille ; procédé qui , dans la suite, fut fréquemment employé (2).

Le recouvrement des impôts n'en fut que plus malaisé. Les requêtes en remise ou en diminution affluèrent au bureau des finances de la généralité de Gaen : — fondées, les unes sur les maladies contagieuses qui décimaient certaines paroisses (3) ; les autres, sur les exactions des gens de guerre ; les autres, enfin, sur les agressions des protestants qui forçaient, en certains lieux , les habitants de fuir leurs demeures (4). Le théâtre des hostilités était pourtant éloigné ; mais le contre-coup ne s'en faisait pas moins sentir dans le pays.

L'année 1622 fut remplie tout entière par les opérations d'une campagne dans le Midi , la Guyenne et le Poitou. Les rebelles en occupaient plusieu^rs villes importantes que l'armée royale dut assiéger. Le centre de la résistance étant toujours à La Rochelle ,-le roi résolut de l'investir du côté de la terre , en attendant que sa fiotte en fît le blocus. Il employa à cette opération 10,000 hommes , dont il confia le commandement au comte de Soissons , et marcha en personne sur la Guyenne (avril 1022) (5).

(4) Cahiers des Étais, t. II, p. 318. LeUiH^du roi du léc de Toulouse, 19 no?. i62l.

(2) Reg. du bur., année 1621, r> 105, et année 1622 passim.^Le 30 déc. 1621, des lettres patentes ordonnèrent la levée de 53â,600 Viv, sur la seule généralité de Caen {Reg., année 1622, f» \à verso).

(3) Reg, du bureau, etc., année 1622, f'* 1, 2, 6, elc. Au mois de juillet 1621, la peste régnuit ù Caen {Reg, secr,, t. XIX, r* 206).

(U) Arcb. de la Manche. — Inv. «om., sér. A, n"* 51G, 517, 601, elc,

(5) llist, gén. de la Héb.^ U II, p. 301.

La principale force des Rochelois était sur la mer. Leurs nombreux vaisseaux, armés en guerre, sillonnèrent la Manche et l'Océan, et attaquèrent indistinctement tout ce qui appartenait ou paraissait appartenir aux catholiques. Les Bretons et les Normands firent des pertes énormes^ et les côtes du Cotentin furent dans des alarmes continuelles.

M. de Soubise, après sa défaite de Riez (avril 1622), avait passé en Angleterre, dans Tespoir d'en ramener quelque secours. Son appel aux passions religieuses n'y fut pas entendu. Le roi Jacques refusa d'assister des rebelles qui, sous couleur de liberté de conscience, dissimulaient mal leurs desseins politiques. Soubise supplia alors le roi de lui permettre seulement de se faire accompagner de quelques navires, dans la crainte de tomber, en revenant en France, aux mains de ses ennemis, qui l'attendaient au passage. Il obtint cette faveur ; il en profita pour rassembler une flottille sur laquelle il embarqua des hommes, des armes et des munitions, et qui devait mettre à la voile dans les derniers jours du mois d'août. Son but était, non pas de rentrer à La Rochelle, mais de surprendre Cherbourg, et de soulever le Cotentin, où il comptait trouver, parmi les protestants, des auxiliaires et des complices. Une tempête violente assaillit l'expédition dans la rade de Plymouth (1), et brisa sur les rochers neuf navires ou barques. Suivant la lettre écrite par un sieur de La Ghesnaye, attaché à l'ambassade de France (2), huit cents hommes périrent dans cette catastrophe. Le chef de l'expédition arriva, le jeudi 1®' septembre, juste au moment où se consommait sa ruine.

(1) Claadc Malingre (t. II, p. 667) écr'.t Plémout:. — nécil véritable de ce qui s'est passé au départ de M. de Soubise^ sortant d'Angleterre, etc. Paris, 1022, iD-8'clc 15 pages {CataL, de Voisio, libraire, 188A).

(2) Hist. gén. de la liébeUion, t. Il, p. à^7.

Il n*esl pas douteux que Soubise connaissait et avait mission d'exécuter le plan formé par rassemblée de La Rochelle. Elle voulait faire une diversion aux armes du roi occupées à Fautre extrémité de la France, en s'emparant du port le plus important de la Basse-Normandie, qui offrirait un abri à ses corsaires, et en occupant les principales places de la presqu^île. Au mois de mai précédent, trois de ses agents avaient été arrêtés à Âlençon, porteurs d'instructions. En même temps, des intelligences avaient été nouées avec le commandant de Cherbourg et quelques gentilshommes protestants de la contrée. La première attaque devait être dirigée sur le fort qui s'élevait à Feutrée du port ; et, de là, on devait pénétrer dans la ville. La vigilance de Matignon déjoua ces projets. Il destitua le commandant, changea la garnison et fit activement travailler aux réparations du châleau et des murailles (1). Il prit à Granville et à La Hougue les mômes précautions (2).

Le duc de Longueviile, de son côté, était venu, au mois de juin, dans cette partie de son gouvernement Accompagné de Matignon, il en avait visité les côtes et les places maritimes (3).

La Normandie fut donc garantie de nouveaux troubles, et le roi put concentrer ses efforts contre La Rochelle. Une armée navale, recrutée à Sl-Malo et en Normandie, et à laquelle se joignirent dix galères de Marseille, tint en échec, pendant plusieurs mois, les forces des rebelles. — Après des incidents que nous n'avons pas à raconter, la campagne se termina par une victoire que le duc de Guise

(d) tiiêt, gin, de la nébelliont t. II, p. &70.

(2) HiêU du ParL de NomUf U IV, p. AOi. — Reg. du bur.f elc, année i632, f« 28.

(3) /7t5f, gén.f clc, U lî, p, Uli* — Joum, de 5« Lemarcfiand, r> M8« Le duc était entré à Caen le dimanche 12 juin 1822«

remporta le 27 octobre 1622, en vue de Tîle de Ré (1). La Qatte protestante, sous le commandement de Guiton, comptait 56 vaisseaux, montés par 5,000 hommes, et la flotte royale 44 navires, 10 galères et 7,000 soldats et marins (2). La paix arrêtée à Montpellier, le 19 du même mois, décida La Rochelle à se soumettre. Rohan lui-même Vy convia (3). La Rochelle restait, avec Montauban, et pour trois ans, la seule ville de sûreté de la réforme. Mais le désastre qu'ils venaient de subir n'avait pas abattu l'opiniâtre courage des Rochelois ; avant l'expiration du délai imparti, il devaient, entraînés par les deux frères, relever le drapeau de l'insurrection.

Le traité de commerce du mois de février 1606 avec l'Angleterre fut confirmé et renouvelé le 14 avril 1623 (4).

Le Gotentin traversa les années suivantes sans être mêlé directement aux événements qui les remplirent Les États furent convoqués en 1623 et 1624. Les cahiers renfermaient les doléances habituelles. On y signalait la situation déplorable de la navigation. Les ports et havres étaient sans vaisseaux et sans pilotes , de sorte que les marchands étaient obligés d'avoir recours aux marines étrangères, et que la piraterie prenait des proportions de plus en plus désastreuses (5). Les voies de terre étaient laissées à l'abandon ; les sommes destinées à l'entretien des ponts, chemins et passages étaient détournées par les trésoriers de chaque élection (6). La Vire, qui était le moyen de communication et de transport le plus sûr et le

(1} HisU gén. de la JicbeU% i, l\, p. 5à5 et su'iv, (3) Masseville, t. VJ, p. 108,

(3) Hisu gin.f etc., t. II, p. 575. Lettre du duc de Rohao, datée de KU mes, le 3i octobre 1622.

[h) Voy. sup., t. m, p. 853 , Jiv. IV, chap. nu (5} Cah. des Ét.^ L II, p, 40 et 56, (6) ma., ibid. , p. 87.

plus facile d'une partie de la presqu'île, était entravée dans son cours, nous Tavons vu dans le précédent chapitre, par les entreprises des riverains. Les habitants des vicomtes de Bayeux, Cou tances et St-Lo offrirent de faire, à leurs propres frais, les travaux indiqués pour rendre la rivière navigable jusqu'à cette dernière ville (1). La proposition fut acceptée et réalisée quelques années plus tard. Elle attestait, disons-le en passant, un esprit dlnitiative qu'il serait difficile de rencontrer aujourdTiui (2).

(1) Cah, de* Et,, t. H, p. 6Â.

(2) Les États inscrivaient, depuis longtemps, daos leurs caliiers, l^arlicle relatif à la navigation de la Vire. En i005, ils aflirmaient que plus de 200 bateaux portaient la tangue jusqu*aux Claiz de Fire (*}, où les laboureurs venaient la chercher de plus de dix lieues à la ronde {Cah. des Et., H. IV, t. II, p. 69). En iGZàt dans une requête présentée au bureau des finances {Retf, du bur.f 463â, f* 435), M. de Mathan, conseiller au parlement, exposait que, depuis quelques années, la Vire avait été rendue navigable jusqu'aux ponts de St-Fromond et de Mcnivitey ou d'Atrel, « par le soin et la bonne « volonté et aux frais exclusifs des paroisses voisines » ; que, jour et nuit, il flottait sur cette riviùre nombre de bateaux de 50 h 60 tonneaux de jauge, qui faisaient le commerce du Cotontiu avec Rouen, Paris et autres lieux, et qu'il était de Tintéiét du roi et des tuillables de favoriser cette navigation ; mais que les voies d'accès des deux ponts n'ayant que douze pieds de largeur en certains endroits, il était impossible aux chevaux et aux charrettes d'aborder le port ; qu'il était également urgent de reconstruire le pont de Ménivitey. M. de Mathan et le sieur de Méniviley offraient d'avancer les fonds que les travaux exigeraient. Sur cette requête, le bureau décida que l'un de ses membres se transporterait sur les lieux avec le voyer ; qu'il serait dressé unde\is; qu'une adjudication aurait lieu et que Sa Majesté serait priée d'ordonner une levée de deniers sur les vicomtes de Bayeux et de Carentan, pour rembourser les avances qui auraient été faites. Il fut procédé à une adjudication le 20 mars 463^ (Reg. du bur,, i63d, ^' i66, 179 verso et 496). En i6&l, les ponts n^étaient pas encore reconstruits. Les habitants prétcn-

(*) Ce lieu, en face de Pont-Hdbcrt, était ainsi appelé de claies qu'on plaçait dans la riTièrc pour la pécbe du saumon (Voy. les eartes des diocbses de Gontanccs et de BayeaXi par Mariette et Jolliot).

Les États renouvelaient encore, avec amertume, leurs plaintes contre les exigences fiscales, gui dépassaient tout ce que l^magination, pourtant si féconde des traitants, avait inventé jusque là. A la suite d'un récent édit sur la revente du domaine, on en était arrivé à considérer comme ayant le caractère domanial, les métiers les plus humbles, qui avaient été érigés (c en titre d'office, tels que : lan- « gueurs de porcs, porteurs de pommes, bois et charbon, • compteurs d'oranges et d'écaillés, deschargeurs de ma- € rée, emballeurs et chargeurs de marchandises, ven- « deurs, chargeurs, deschargeurs et lotisseurs de cuirs, «visiteurs, marqueurs et controlleurs de toiles, etc., etc. (1). » Les malheureux qui, pourvus de ces prétendus offices, pouvaient à peine se nourrir, « en supportant le « poids et la chaleur du jour, et dont tel ne gagnoit point « deux ou trois sols eu une journée entière », étaient astreints & se rendre à Paris, pour acquitter la somme à laquelle ils étaient taxés par les commissaires de la revente. Il y eut à Rouen, au mois de novembre 1623, une violente sédition à l'occasion de ces nouvelles exigences (2) ; et, vers la même époque, les regrattiers de Coutances firent aussi une émeute (3). Quelques années plus tard , nous le verrons bientôt, un grief analogue donna naissance à un soulèvement populaire beaucoup plus grave qui agita toute la Basse-Normandie.

De mauvaises récoltes et des maladies contagieuses, qui s'étaient succédées depuis plusieurs années , avaient

daient qa*ils seraient une entrave à la navigation et qu'il serait préférable de lei remplacer par un bac. Le bureau ordonna une nouvelle enquête dont nous ne connaissons pas le résultat (Reg. du bur., 1664, ^ 112 v*).

(1) Cattiers des États, t. II, p. 65, 125 et 277.

(2) Uist, du Partemenî, t. IV, p. 520. — lieg, secreU, ms., t. XIX, f« 250, verso et suiv. — Jeudi 16 et vendredi 17 nov. 1625.

(3) Hist, des ûnerres de relig. dans la Manche^ p. 229.

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contribué à augmenter le malaise des populations. A Cherbourg, notamment, la peste apportée en 1621, par un navire de La Rochelle, y sévissait encore en 1623, (1). Dans les campagnes, les rivalités religieuses ne cessaient pas d'amener, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, des rixes sanglantes, ou des attaques violentes contre les propriétés. Des environs d'Avranohes et de Mortain, des plaintes s'élevaient contre certains gentilshommes qui ravageaient tout avec leurs chevaux et leurs chiens, et &*appaient ou tuaient ceux qui leur résistaient. Dans une lettre adressée à M. de Montholon, on lui annonçait que plusieurs pauvres gens s'en allaient à Paris le supplier <t d'avoir compassion de leur misère et de leur moyenner (( la justice des horribles cruautés exercées journellement « contre eux dans toute l'étendue du comté (2). )i

Les procès intentés aux propriétaires des maisons fortes qui devaient ôtre démantelées* suivaient cependant leur cours. Le gouvernement du roi s'employait énergique^ ment à procurer au pays ce moyen de pacification (3). Les fortifications de Pontorson, nous Favons dit, devaient être démolies sur la demande des Bretons; elles le furent aux frais de scontribuables des élections de Gombourg, St-Malo, Avranches, Mortain, Vire et Goutances. Les travaux, corn** mencés le 3 octobre 1023, furent terminés au mois d'avril de Tannée suivante (4). Les habitants obtinrent, en corn-

()) Cahier t de$ États, X, II, p. 55, ^ Uist» de Cherbourg^ par Voisin La Uougueet Venismor, p. dÛ8.

(5) Arch. de la Manche, Inv. sont», sér. A, n® 609.

(3) Ibid., Ibid,^ n« 33 A. Uoe lettre du roi, du 18 août 1686, au parlement de Normandie, renouvela les prescripUons relatives à cet objet» {Reg^ Mcr., t. XX, p. 82.)

(6) Lettres patentes d'oct i6S8 ordonnant la démolition c en conaidéra* c tiondes affiiires etre|»os des provinces voisioes •• (Ardii^Calrn tirieC.»

pensalioD, la confirmatioa de leurs privilèges, exemptions et libertés. Toutefois, le prêche, qui avait été établi dans la ville par les Montgommery, fut supprimé [1).

L'attitude des protestants inspirait beaucoup de déilance à Richelieu, qui avait enfin conquis son entrée au conseil et qui commençait son règne (2). Il pensait que « tant c que les huguenots auroient pied en France» le Roy ne t seroit jamais le maître au dedans» ni ne pourroit entr^ « prendre aucune action glorieuse au dehors (3). » Soubise sembla vouloir justifier ce jugement si plein de menaces, en s'emparant» au mépris de ses engagements, dès le commencement de janvier 1625, de six vaisseaux du roi qui étaient dans le port de Blavet, et, d'accord avec son frère de Rohan, en provoquant de nouveau la guerre civile. Le roi, plus faible que ses sujets révoltés, fut obligé d'implorer l'assistance de l'Angleterre, qui lui fournit huit navires, et, un peu plus tard, au mois de juin» le secours de la Hollande qui, par le traité de Tannée précédente, s'était engagée à mettre une flotte de vingt voiles à la disposition de la France (4).

Les États ne furent pas assemblés en 1625. Richelieu

no 1430.) — - Lct ancittu châteaux, e(c», L de i8S7, de$ Méau d4S Anliq,^ p* 428. — Recherches hittor» sur rarr» de Mortnùi, par II. Sauvage^ p. 299.

Il) Lettres da roi du mois d'oct. 1623. (Ap. CclIi, des El., t. II, p. 252 à la note.) Le 22 juin 1C32, le sieur Thomas fut chargé, en remplacement de M, du Bouesle, d^intormer sur les lettres obtenues par Gabriel de Cotlignon, du don de remplacement des murailles et Tossés, qui étaient occupés par le château et les fortifications, et de la maison et des jardina ayant appartenu ou comte de Mootgommery. Ce dernier protesta ; un acte du 26 juin 1683 lui donna acte desrai opposition. (Ca/i* des À.» t. JU, p. 173*)

(2) Le 4 mai 1624 « Jour Téritablemeiit beureux pour te Rojr et pour le I ro/anme, t«u les grands services (la'il a rendus^ • (Fouteaajr-MQreull» 1'* part» p. 175.)

;8) Mém. de Richelieu, Hr. XVI.

(4) Ibid.^ Ibid. (p. 381).

leur était peu favorable ; il n'aimait pas plus les remontrances qu'il n'admettait l'opposition. La guerre avec TEspagne avait pris de grandes proportions. Les dépenses allaient s'accroître d'autant. La Normandie était sans commerce, épuisée par les impôts. On craignait que la résistance du parlement, déjà incommode, ne trouvât^ dans les députés des bailliages, un appui redoutable. Les édits fiscaux furent enregistrés, sur l'ordre exprès du roi contenu dans la déclaration du 2 octobre 1625 (1). A partir de cette date, comme en 1621, les lettres patentes ordonnant des levées de la taille et du taillon, augmentant les droits sur le sel, etc.» se succédèrent chaque jour; transcrites sur les registres du bureau des finances, elles en remplissent les dernières pages (2).

Et ce n'était point encore là qu'était la cause la plus intolérable de la misère des campagnes. L'indiscipline des gens de guerre mettait le comble à leur ruine et à leur désolation (3). Les États de la province afiirmaient que « ces gens faisoient plus de mal en passant que ne le « feroient, en six années, la peste et la famine (4). » En 1625 , l'abus atteignit un tel degré que les officiers des finances du bureau de Ga en crurent de leur devoir d'adresser à tous les élus de la généralité un mandement qui leur prescrivait, <c toutes affaires cessantes et postposées et en c{ procédant à leurs chevauchées, d'informer fort cu- « rieusement dans les paroisses où les gens de guerre ont

(1) Cahiers des Etats, t. Il, p. 29& et sui?.

(2j Depuis lef» 12& verso.

(3) En 1623, le bourg de St-Pierre-sur-Dircs fut Ticlimc de ce fléau. « Il • n*est aucun des habitants, porte la requête présentée ou bureau, qui niaient « été pillés et ruinés, leurs maisons abattues et démolies tellement que en la « pluspart il ne reste que les murailles. » (Arcb. du Calv., Reg, du Our, des fin,, 1623, f^ 8 verso, 28 janvier.)

(&) Cohiersy etc., t. II, p. il 8.

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« passé, sur leurs comportements, les noms de leurs ca- <( pittaines et compagnies , les violences , bruslemens de « meubles, enlëvemens de bestiaux et autres exactions < par de là commises par les dits soldats, » et d'en dresser des procès- verbaux qui seraient envoyés, parle bureau, h « nos seigneurs du Conseil d*État de Sa Majesté * afin d'être pourveu sur le contenu en iceulx à leur bon « plaisir (1). »

Jusque là, par malheur, la bonne volonté du Conseil d'État, les nombreuses ordonnances du roi, les règlements imposés aux maîtres de camp et les mandements des trésoriers généraux n'avaient pu réformer de longues habitudes de désordre, que les circonstances présentes et celles qui se préparaient allaient encore encourager et maintenir. Richelieu avait en effet arrêté, dès ce moment, dans son esprit, le siège de La Rochelle et l'intervention de la France dans la guerre de 30 ans (2) : double résolution qui annonçait que le temps des gens de guerre était loin d'être passé !...

(4) Rgg. du. bur,^ 1625, f* iiO verso.

(2) Mém» de Math, Moli^ U I, p. 367. Lettre h Dupoy du 7 ocL 1025.

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