CHAPITRE VI
Diselie. — Création d^oflSces. — Le duc d*Orléans à Poniorson. — Le camp de La Hougae. — La coni rebande rôprimée. — Bombardement de Granville*— Le maréchal de Joyeuse au camp de La Hougue* — Paix de Savoie. — Détresse des finances, de l^industrie el du commerce maritime. — L*intendant visite le Colentin. — Travaux à y exécuter. — Mémoire sur ta Généra" iiié. — Déclaration du 4 S déc. 1698. — État du protestantisme. — Vauban dans le Cotenlin. — 1692-1699.
La récolte de 1692, contrariée par le temps, fut mauvaise. Il survint une disette. Le prix du pain monta à sept sous la livre (1). C'était une grande difficulté de plus que le roi avait à surmonter au moment où ses plans de campagne et ses dépenses de guerre prenaient des proportions énormes. Il lui fallut demander à d'autres sources l'argent que les populations ne pouvaient pas lui donner. 11 créa donc de nouveaux offices sous les dénominations les plus variées. Les registres du bureau des finances sont presque exclusivement occupés par les mentions d'enregistrement et de paiement des droits perçus à l'occasion de ces créations. Nous ne parlons pas ici des constitutions de rentes sur l'Hôtel-de- Ville de Paris, des dons gratuits des bonnes villes, des haussements de monnaie, etc., etc.
Un siège d'élection avait été rétabli à St-Lo, par un édit du mois de mars 1601 (2). Chacun des six élus qui le composaient eut à payer 4,500 livres de finance (3). A la même
{i) Mcm. du marquis de La Fare, p. 900. ~A/^m. de Foucanlt, p. 295.
(2) Ce siège avait été supprimé en i66l (voy. sup., p. 805, n" S).
(3) Heg. du bur. 1692, 2 mai et 1099, 6 avril. On sait que ce droit fut nommé La Pautettet du nom du traitant Fanlet, qui l'inventa en 1604.
date, OD avait créé, dans chaque bailliage présidial, un conseiller d'honneur, qui eut le privilège d'assister aux audiences, auprès du président et avec Tépée au côté. La finance était de 8,200 livres. Le premier conseiller d'hon-^ neur, nommé à Cioutances, fut M. Adrien Glérel, sieur de Sortosville et Rampan (1). Puis vinrent les charges créées héréditaires : de conseiller-maire, de conseiller assesseur de rhôtel-de-ville, de substitut du procureur et de Tavocat du roi. de commissaire particulier aux revues et logements des gens de guerre, de colonel major et des autres oflBciers de la milice bourgeoise (2), de greffier et secrétaire des villes et communautés, de sergent-gardebois, de président, juge et procureur aux droits de sorties et entrées, etc., etc. (3). En une année, le produit du droit annuel et du marc d'or tripla. Dans la généralité de Caen, du chiffre de 12,699 liv. 13 s. 8 den. qu'il avait atteint en 1692, il arriva, en 1694, à 32,518 liv. 7 s. 3 den. (4). La finance des offices nouvellement créés s'éleva à plus de 100,000 liv. (5). En face des dépenses que l'entretien de quatre cent mille soldats entraînait depuis quatre ans, ce n'était pourtant là qu'un faible appoint.
(1) Reg, du bur. i09?, 2â mars. Le \k do même mois, des lettres |>atentes nommèrent grand bailli du Colenlin Charles Ciuude, comte de Bréauté, eu remplacement du marquis de Sl-Pierre. Adrien Clércl devint, le J9 févr. 1699, grand prévôt de Basse-Normandie, par résignation d'Adrirn Morel, sieur de Courcy [Ueg, 2699, 2 oct.). Ce dernier eut le gouvernement de Valogncs que possédait ie comte de Bréauté (Reg, 1699, 29 déc.)
(2) Jnsqu*à Tédit de 169.^, la nomination des oflkicrs de la miKcc avait apparteno oux maires.
(3) La charge héréditaire de maire de Caen avait été taxée à 36,000 liv. plus 70 liv. pour le marc d*or ; ^ Avranches, le mùme office nVlait taxé qu*à A,500 plus i5 {Reg. 169&, 28 avril}.
(h) Rtg* du ùur, 469^, i*' janv. Les registres de 1695, 1696 et 1697 manquent aui archives.
(5) Arch. Calv., sér. C, n« 1050.
Le roi avait résolu de prendre en personne la direction des opérations de la campagne prochaine dans les Pays- Bas espagnols. Le 3 mai 1693, avant de partir^ il nomma son ft*ère commandant de toutes les troupes qui gardaient les côtes depuis Dunkerque jusqu'à Bayonne, avec le comte de Renty comme lieutenant général (1). - M. de Pontchartrain recommanda, en même temps» dans une lettre adressée au marquis de Beuvron : 1® d'exercer une active surveillance sur les mouvements des flottes ennemies qui avaient Fhabitude de prendre la mer à cette époque de Tannée ; et 2r d'établir, le long du littoral, des postes de signaux pareils d ceux qui existaient déjà dans la Méditerranée (2).
Le duc d'Orléans se mit en roule le 28 mai. Il avait dans son carrosse trois de ses favoris : le chevalier de Lorraine, le marquis de La Pare et le marquis d'EfflaL De Paris à Pontorson, il distribua des secours aux populations affamées. Le marquis de La Pare raconte que ses compagnons et lui avaient « chacun un sac de 1,000 fr. en a pièces de 30 sols ou en escus dont il ne restoit aucun à « la fin de la journée. Gela acquit fort le cœur des peu- « pies à ce prince qui d'ailleurs étoît affable (3). »
Monsieur arriva à Vitré le 31 mai. Il voulait fixer sa résidence dajis cette petite ville comme point à peu près central de la vaste étendue du littoral placé sous ses ordres. Le manque de fourrages l'obligea à revenir à Pontorson ; il s'y établit le 17 juillet. Ce fut là qu'il apprit le retour inattendu du roi à Versailles, où il rentra luimême le 12 août, sans avoir, peut-être, parfaitement com-
(1) Jouni, tCun bourg,^ ms., I. III, r* iO. Le marquis de Rcnty passa à Caen le 29 mai. — Gaiette^ 4693, n'* 23.
(2) Lettre du 2 mai 1693 (Ap. Le gouv. en Norm,, etc., (. I, p. 5}.
(3) Mém. du marq, de La Fare, p. 800.
pris Vutilité et le but de la mission qu'on lui avait confiée, et qui avait si brusquement pris fin (1).
Un camp avail été établi, au mois de mai, devant La Hougue. M. de Matignon, qui en avait le commandement, proposa au ministre de la guerre de construire, k la tète des ponts d'Ouve, une redoute qui défendrait l'entrée de Garentan. « Car, disait-il, si Tennemi se rendoit maître de « cette place, on ne pourroit Je chasser de la péninsule « de Coutances, qui est un pays de postes, entrecoupé de <t rivières, de hauteurs, de forêts et de haies, et abondant « en graines et en fourrages (2). »
En outre, les redoutes qui, depuis trois ans, avaient été élevées le long de la mer, depuis La Hougue jusqu'à Cherbourg, n'étan t faites qu'avec les sables, avaient été en grande partie détruites par les vents (3).
Il était urgent de prendre des mesures de défense ; car l'Angleterre, étonnée de la rapidité avec laquelle la France avait réparé son échec de La Hougue, et irritée des pertes que Tourville lui avait infligées au cap St- Vincent, et que les corsaires bretons et normands lui faisaient subir tous les jours, avait considérablement augmenté ses armements et menaçait tous nos ports (4).
Le maréchal de Choiseul fut nommé général en chef des 10,000 hommes de Basse-Normandie ; il eut avec lui le marquis de Renty, M. de Matignon et M. du Refuge, maréchal de camp. Il passa à Caen , le 19 mai 1694. La
(i) Mém, deFouCf p. 298. L*intendanl alla à Pontorson pendant le séjour du prince; il y perdit â,000 liv. au lansquenet (2) /hV., p. 290.
(5) Ibid., ibid.
(6) Le 29 noT. 1693. le porl et la ville de St-Malo faillirent élre détruits de fond en comble par une machine infernale qui, heureusement, érhoua sur un rocher et éclata à une lieue en mer {Uist, n/rr., t. III, p. i56 n. a.). — ; Cazetu, 1693, n*« A9, 50 et 51.
noblesse de Tîle de France vint le rejoindre, au mois de juin (1).
Vauban avait fait, à ce moment môme., une nouvelle inspection des fortifications du Gotentin , et décidé que les redoutes devaient être reconstruites, et qu'il fallait établir un camp retranché en tète des ponts de Garentan. Une taxe de [50,000 livres , assise sur les trois généralités de Normandie , fut employée à ces travaux (2).
Ge fut seulement le 4 août 1694 que les Anglais , après une tentative infructueuse dans la baie de Gamaret . le 7 juin, et deux attaques contre Dieppe et le Havre, au mois de juillet, se présentèrent devant Gherbourg et La Hougue et mirent à^ terre six régiments. Ils se retirèrent en voyant qu'ils étaient attendus (3). Le maréchal de Ghoiseul avait suivi leurs mouvements. Il avait couru à Dieppe ;*de là il était revenu dans le Gotentin ; il y resta jusqu'au mois de novembre (4).
La guerre maritime continua avec un redoublement de violence. Elle existait, non-seulement entre les flottes rivales, qui se poursuivaient et se livraient des combats dans lesquels hommes et vaisseaux étaient impitoyablement détruits; mais aussi, et surtout entre les innombrables câpres ou corsaires qui sortaient des ports de France et d'Angleterre et ruinaient le commerce. La Normandie et la Bretagne avaient fourni une phalange de marins intrépides. Il suffit de nommer les Jean Bart^ les Duguay-Trouin, les Pointis, les Ducasseet tant d'autres.
L'hiver de 1695 fut employé dans le Gotentin à fortifier
(1) Ms. du Journ, d'un bourg, de Caen^ t. III, r> i2.
(5) Mém. de Fouc^ p. «')06. Une (our fut aussi à cette époque construite à Pori-eu-Bessin.
(3) MasscviUe, t. VI, p. 286. Hitt, nav,, t. III, p. 159.
(6) Joum. d*un bourg, de Caen^ ms, t 1IT, f* 49. — Gazette^ 1696, nfi 3S.
tous les points exposés aux insultes de Tennemi. La milice garde-côtes fut astreinte à placer une vigie dans chaque clocher ayant la vue de la mer, et, dans chaque village, trois hommes chargés, au premier signal, de courir au port le plus voisin et d'en avertir le capitaine (1). Au mois d'avril, le maréchal de Ghoiseul retourna à son poste de La Hougue (2).
La contrebande, q\x\ se faisait toujours entre les îles et la presqu'île, fut activement réprimée. Au mois de mars, le chevalier de Rametot et plusieurs gentilshommes, qui se livraient à cette lucrative industrie, furent arrêtés et condamnés à de fortes amendes par le présidial de Caen. Le roi ordonna au chevalier de Rametot d'aller servir à Malte (3).
Au mois d'avril, les Anglais descendirent sur les lies Chausey ; ils y démantelèrent le petit fort qui y était construit Us s'emparèrent, à la même époque^ de plusieurs navires marchands qui s'étaient réfugiés sous la redoute d'Omonville (4). Enfin, le 18 juillet, en revenant de St- Malo, qu'ils avaient de nouveau essayé de brûler, ils parurent devant Granville avec huit ou neuf vaisseaux à bombes et plusieurs frégates (5). Depuis neuf heures du matin jusqu'à six heures du soir, ils firent tomber sur la ville cinq cents de ces projectiles incendiaires que l'on appelait carcasses. Dans la ville, six maisons furent atteinieSy et, dans le faubourg, sept ou huit couvertes en
(i) Lettre de M. de Pontchartrain aa marquis de Ucuvron, du i*' déc. iQOh (a p. Le gouvern, de Normandiet etc., L f, p. OJ.
(3) Jourtu d'un bourg* de Co/tn, ms. L III, f* il.
(3) Mim. de Fouc,^ p. 313. En !G98, un second procès fut intenté aumôme de Rametot et ù son frère, le sieur de Beaumont, chez lequel on trouva 1,700 paires de bas anglais et i,0S7 aunes de taffetas de Tours {Ibid,^ p. 330 •
(A) /(»tV., p. 313.
(5) Hisu nav,^ t. III, p. 303.
chaume furent incendiées (4). M. de Canisy n'avait rien négligé pour combattre autant que possible les ravages du feu. Il se hâta, aussitôt que Tennemi se fut éloigné, de se transporter à Cherbourg dans la supposition que la même tentative y serait faite. Il y trouva M. Foucault et M. de Matignon (1). Uescadre anglaise, rassemblée dans la rade de Guernesey, en partit dans les derniers jours de juillet, croisa à quelques lieues en mer, et s*en alla bombarder sans succès Calais et Dunkerque.
Une si terrible guerre avait épuisé les états, qui ne la soutenaient qu'à force de sacrifices. Tous aspiraient secrètement à la paix, et l'auraient, sans doute, conclue, si Guillaume ne leur avait imposé sa froide et implacable haine contre ce qu'il appelait a Tinsolente nation. «Cela inspira à Louis XIV la pensée d'en revenir au projet que le désastre de La Hougue avait renversé, et qui, celte fois, devait être favorisé par un complot que les jacobites des comtés de Chester et de Lancastre avaient formé après la mort de la reine Marie (28 décembre 1695 ). Le roi Jacques partit de St-Germain,au mois de février 1696, et se rendit à Calais. Une armée de quinze à seize mille hommes et de nombreux navires y attendaient le signal de franchir le détroit, sous l'escorte de Jean Bart et d'autres capitaines fameux. Le complot fut découvert. La flotte confédérée s'embossa, au mois d'avril, devant la ville avec ses galiotes, et y brûla une quarantaine de maisons. Jacques rentra tristement à St-Germain, qu'il ne quitta plus (3).
(i) Menu de Foue,^ p. Si 6.
(3) Ce fut à ce momenl qae M. Foucault fit faire sur l'emplacement de PaDciennc ville romaine d'AUona des fouilles qui mirent à jour des ruines très-importanles (Massevilie, t. Vf, p. h^S. — L'' Antiquité expliquée par Montfaucon, t. III, p. 202 et 248).
1,3) Journ, d^un bourg,, p. 32 et suiv. -^ Mém. dumaréeh, de Benuieh, p. 863.
On supposa que le Gotentin allait être de nouveau attaqué. On convoqua Tarrière-ban et la milice. La noblesse s'assembla, le 18 mai, dans la plaine de Garpiquet. Le 3 juin, un corps de cent cinquante gentilshommes du Berry et soixante-quinze du Dauphiné, arriva à Caen « en « fort mauvais équipage. » Ges troupes furent, deux jours plus lard, dirigées sur La Hougue et lieux circonvoisins. Elles étaient placées sous les ordres du maréchal de Joyeuse, personnage peu sympathique (1), qui avait, en outre, quatre régiments d'infanterie, un régiment de cavalerie et un régiment de dragons (2). Ges précautions furent, heureusement, inutiles. Il ne se passa rien de ce côté (3).
La diplomatie française n'était pas demeurée inactive. Elle avait réussi à détacher le duc de Savoie de la ligue. La paix, publiée à Turin, le 15 septembre 1696, le fut à Caen, le dimanche 30 du même mois (4). Le camp de La Hougue fut néanmoins maintenu : les hostilités avec l'Angleterre et la Hollande n'étant pas suspendues. Mais la France réduisit ses armements maritimes. Elle resta sur la défensive, et ne conserva que de petites escadres et ses corsaires (5).
Au commencement de 1697, il y eut, dans le Gotentin, une affaire criminelle qui eut beaucoup de retentissement. M. Foucault la raconte ainsi (6) :
(i) E. SpauUeim, dans sa Relaiwn de la cour de France en i690 (Appcnd., p. 419), en irace ce porlrail : « Peu dVsprit, aime les femmes, aime le plaisir, « extrêmement avare, fastueux, dur, cruel... ■
(S) Journ, d^un Oourgeoit, p. 3^ et suiv. Mém, de four., p. 31'6.
(3) Mém, de Fouc, p. 316.
(â) Journ. d*un bourgeois^ p« 37. Le maire de Caen était alors Nicolas du MoasUer, sieur de f^a Motte.
(5) //l'if. nav., t III, p. 386 (n. a.}*
(0) Pag. 330. — Le journal d'Abraham Le Marchand (ms. n« 130, in•A^ delà Bibl. de Caen) fait mention de cette affaire, et confirme la date du mercredi 13 mars comme jour de l'exécution des deux condamnés.
« Le 13 mars , j*ai jugé le procès du nommé Goupil , « maître de bateau, et de Tilloc, matelot, accusés d'avoir « passé des religionnaires en Angleterre et d'en avoir n noyé plusieurs dans le trajet. Ils ont déclaré en avoir « noyé cinq et un bourgeois de Caen qui avoit tué son « beau-frère , en deux voyages. Le moyen dont ils se « servoient pour les noyer étoit d'aller entre les deux « îles de St-Marcou, où la mer laisse le sable à découvert, « lorsqu'elle se retire. Ils mettoient leur bateau à l'ancre « à cet endroit et faisoient descendre les passagers à fond « de cale, sous prétexte qu'ils voyoient des bâtiments « françois qui venoient à eux, et, lorsque la mer montoit, « ils fermoient l'écoutille et débouchoient une ouverture « qui étoit dans la chambre, par où l'eau entroit, qui « coulôit le bâtiment à fond, et montoit d'un pied sur le « pont, en sorte que les passagers se voyoient noyer, « lorsque l'eau montoit, sans pouvoir se sauver. Us ont « été roués vifs. Le procès de Goupil a été jugé avec les (c ofTiciers de l'amirauté d'Ëstréham (1). »
Ce fait de détail nous montre que l'émigration des protestants n'avait pas cessé. Le roi, nous reviendrons bientôt sur ce points malgré les préoccupations que la guerre lui donnait, poursuivait avec une grande persistance, l'exécution de l'édit de 1685.
I/a paix fut, à la fin, conclue avec l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne. Signée à Ryswick, le 20 septembre 1697, elle fut solennellement proclamée à Caen le 25 novembre suivant (2).
(i) H faut lire Oyeiireham ou Ouhtrebam ; Etrehum est à enviroo une lieue daos les terres et n^avait pas de siège d^amiraulé : mais on confondait souvent ces deux noms.
(2) Mém, tle Foue»^ p« 3SS. — Le Journal d'un bourgeois (p. Ai), donne par erreur la date do 9 février 4098.
Le 3 du même mois, la milice avait été rappelée de La Hougue et congédiée. Elle avait déposé ses armes à THÔtel-de-Ville de Caen (1).
La paix rendait au pays un repos dont il avait le plus grand besoin ; il était dans un pitoyable état matériel et financier. L'intendant, M. Foucault, en faisant sa tournée annuelle^ en 1698, le constata. Ce fut à cette époque qu'il rassembla les éléments du Mémoire sur la généralité qu'il adressa au duc de Beauvilliers (2).
Depuis dix ans, le produit des tailles avait encore notablement baissé. En 1688, il était de 1,445,600 liv. ; en 1698, il n'était plus que de 1,370,065 liv. En vingt ans, le déficit s'était élevé, pour la seule généralité de Caen, à plus de 700,000 livres (3). C'était la conséquence de la dépopulation des villes et des campagnes.
A Caen, la majeure partie des commerçants, ainsi que nous l'avons dit, étant religionnaires, avaient transporté leurs établissements à l'étranger. A Bayeux, un grand nombre d'habitants avaient quitté la ville, et s'étaient retirés à la campagne, aQn de se soustraire au poids écrasant de la taille et des logements des gens de guerre (4).
(I) Journ, d'un bourg,, p. 39.
(2; Le duc do Beauvilliers, gouverneur des enfants de France, avait demandé ù tous les intendants un rapport ou mémoire sur leur généralité. 11 existe de nombreuses copies de ces mémoires, qui n*ont pas été imprimés. La copie que po^sèJe la Uibl. de Caen est assez incorrecte [n^ 50 des mss. in-f^). On sait que M. de Doulainvillicrs, dans son Étnt de la France, a donné une analyse souvent peu exacte, d'ailleurs, du rapport de M. Foucault (Vof. dans V Annuaire de lu Soc, de l'hiit, dt France, année 1873^ p. 4^9, la Note $ur tes Mémoires dressés par les Intendants, AjevCons que M. Foucault n'avait fait que s'assimiler les rapports que ses subdélégués lui avaient adressés sur leurs élections respectives* Tons ces rapports sont aux Archives du Calvados (8ér. C, no*268& 299;.
(3) Reg, dm bar, 4698, 23 juillet.
(A) Mém. *ur fa généralité, n;». f* i verso et 7.
Il en avait été de même à St-Lo, à Garentan et à Valognes. Dans cetle dernière ville, il ne restait plus que quatre tisseurs de drap. Tous les autres avaient abandonné leurs métiers « à cause de la surcharge des impôts (1). » St-Lo et ses environs avaient mieux soutenu leur industrie. Deux mille ouvriers environ s'y occupaient encore de la fabrique des serges, qui étaient employées presque exclusivement à faire les costumes des religieux. C'était ce qui en assurait le débit (2). Coutances n'avait rien conservé de son ancienne prospérité (3).
Le commerce maritime ne s'était pas mieux maintenu. Les petits havres du Dessin, tels que : Ste-Honorine, Port, Arromanches, Asnelles et Ver, possédaient jadis une population assez nombreuse de marins qui se livraient à la pèche du hareng et du maquereau, et trafiquaient avec l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne; plusieurs même armaient pour la pèche de la morue. Or, presque tous étaient allés demeurer-à St-Malo et à Granville. A Port, où l'on avait compté jusqu'à quinze ou dix-huit navires, il en restait deux, qui faisaient le cabotage avec le Havre et Rouen. — Isigny et Grandcamp n'avaient plus que quelques barques de pêcheurs (4). A Garentan, le havre de l'Eteniëre, qui recevait autrefois des b&timents de deux cents tonneaux , n'en voyait plus entrer que du plus faible tonnage. On construisait encore à Gherbourg quelques vaisseaux côtiers ; mais la rade ouverte aux vents d'ouest en rendait l'abord et « la tenure » difficiles : les travaux recommandés par Vauban n'ayant pas été exécutés (5). Enfin, Granville avait, comme les autres ports
(1) Uim^ sur la génin, V* 27 et &2.
(2) Ibid., r» 19.
(S) 76iW.,f»79et8l verso.
(4) IbU., f- 10.
(5) MiV.. ^ 44.
BT LES ÛBftNIEftS STUARTS. 385
moins importants, considérablement déchu. Ayant la guerre, la grande pèche y prospérait. Chaque année, trente à quarante navires de cent à deux cents tonneaux se rendaient sur le Grand-Banc, et allaient ensuite porter le produit de leur campagne à Marseille et dans les autres ports du Levant, à Bordeaux et au Havre. Dès 1564, le commerce y était si florissant que les habitants y avaient construit, à leurs frais, la jetée longue d'environ 85 toises qui protégeait Feutrée du port (1). En 1608, tout le mouvement maritime se réduisait à quelques petites barques, « appartenant à huit ou dix particuliers de moindre con- « séquence* » Elles portaient de la chaux à St-Malo, et rapportaient de Tar^ise de Ghàteaulin, quand il ne leur arrivait pas d'être prises par les corsaires de Jersey et de Guernesey, qui n'épargnaient même pas les pauvres pécheurs de la côte (2).
Les améliorations projetées n'avaient pu être réalisées nulle part. Ponts, chemins, canaux, fortifications étaient ou abandonnés ou mal entretenus. L'auteur inconnu du Jowmal d'un bourgeois de Caen mentionne, dans ses notes, qu'en 1691, la milice de la généralité convoquée à Caen avait laissé, dans la fange des chemins, plus de la moitié de son effectif (3). L'intendant Foucault, en personne, parcourant, dans le courant de la même année, la route de Granville à Cou lances, avait eu son carrosse embourbé dans un trou, d'oîi il avait été très-dii&cile de le retirer (4). Pareille mésaventure était arrivée, l'année précédente (1690), au roi Jacques, sur le chemin de Ville-
(1) Arch. du GalT., sér. G, n« 1659. Mémoire rédigé en ilZà (Voy. tn^t Ut. VIII, chap. m).
{%) Mém. sur la génér^, P» 80 ferso et Si.
(S) Us., t III, f* k* La milice se composait de i8 compagnies de 50 liommes chacune. Il n^était arriTé à Caen que 850 hommes.
(Â) Mém. de Thom. du Fossé, t. IV, p. 9h.
dieu (1). Depuis ce temps, les choses ne s'étaient pas modifiées. Le bureau des finances nomma, au mois d'avril 1698, yne commission prise dans chacune des élections, pour obliger les riverains à faire les réparations qui étaient à leur charge (2). M. Foucault, visitant le Cotentin au mois de juillet, put constater combien ces réparations étaient urgentes. Il constata également la nécessité d^entreprendre d'autres travaux ; à Pontorson, où les débordements du Couesnon causaient de grands ravages (3) ; au Mont-St-Michel, dont les fortifications mal défendues contre « les coups de mer » menaçaient ruine (4), et au cours de la rivière la Vire, qui n'avait pas été rendue navigable, malgré les réclamations ^ue les habitants de St-Lo adressaient à l'autorité, depuis près d'un siècle (5)... Ce qui importait avant tout, eût été de ramener la confiance et l'union entre les diverses classes de la nation. <
Or, le roi choisissait précisément cet instant pour renouveler, par sa déclaration du 13 décembre 1698, les menaces et les rigueurs de Tédit de révocation (6).
Les protestants et les nouveaux convertis se crurent ramenés au temps de la persécution. M. Foucault s'efforça de les rassurer sur les intentious du roi, qui ne voulait
(i] Mém. de Fuuc, p. 266.
(2) Reg, du bur,^ ann. 4698, Tcnd. à avril.
(3) Mém, de Fouc, p. 325.
(&) Mém, de 7/i. du Fossé, U IV, p. 80. Ce fut daDS ce voyage que rinlendaiU fit sortir de la coge de bois, où il était enrermé depuis plusieurs années, Cliauvigny, dit La Bretonnière, qui • faisoit le Lardon de Hollande • (Jlém, de Fouct p. 327}. Ce pamphlétaire avait, entre autres, publié un libelle intitulé Le Cochon miiré, contre Tarclievéque de Reims, Le Tcllier [klém. de Th, du Fosié, U IV, p. 83 et 273).
(5) La première mention relative 6 la navigation de la Vire se rencontre dans le Cahier des Étais de 1617, p. 301 (Voy. sup., p. i3).
(C) Ane, lois (Rec. Isambcri}, t. XX, p. 316.
attirer ses sujets à Téglise catholique que par les voies de la douceur : ce qui ne rempècha pas de faire arrêter et mettre en prison un mercier de Caen, qui avait vendu ses marchandises et ses meubles, et se préparait à passer h l'étranger, et un fermier de M°»° de Fiesque, qui avait confié ses cinq enfants à des coreligionnaires (1). Tous les nouveaux convertis furent désarmés (2) ; tous les enfants, que leurs parents n'avaient pas envoyés aux instructions des curés des paroisses, furent enfermés dans les séminaires des Nouveaux et Nouvelles Catholiques (3).
Il résulta de là que le mouvement d'émigration, qui
' s'était ralenti durant les dix dernières années, reprit en
1699. Beaucoup de familles de la Basse-Normandie, de la
Bretagne et de la Saintonge se réfugièrent à Jersey et à
Guernesey (4). .
Les protestants n'étaient plus dans le Cotentin qu'en nombre très-restreint. A St-Lo, il en restait à peine quatre cents (5). A Garentan, ils étaient tous partis, à l'exception de deux ou trois familles dont l'orthodoxie était douteuse. Le groupe qu'ils formaient jadis à Pontorson et à Ducey, autour des Montgommery, était dispersé (6). Dans l'élection de Mortain, il en existait encore environ trois cents (7). Enfin, jamais il n'en avait résidé à
(i) Mém, de Fouct p. 837.
(3) Ibid,, p. 836.
(3) Ibid., p. 834.
{h) Sur le regisire de la (lour eoclésiustiquc de Guernesey, nous trouvons, eo 1699 et 4700, les noms de Pierre Seigle et sa femme, Anne Lecomu et Anne Lorfeljn de Caen; de Marie Charpentier d*Âlençon, de la venve Marc Collet et sa fille Louise Grenier de Domfront, etc. Le registre de Jersey, nous Tarons dit, ne commence qu*en 1717.
(5) Além, sur la ginéraL^ f* 3â.
(6i Ibid., ^ 27.
(7) Ibid., f« ICO.
Yire> et rélection n'en renfermait pas deux cents familles. On estimait à peu près à six le nombre de celles qui avaient émigré (1).
Les mesures fiscales que le gouvernement multipliait ne compensaient pas les pertes que la décadence de Tindustrie, la diminution de la population aisée et la ruine du commerce entraînaient On avait créé, nous Tavons vu, une foule d'offices inutiles (2) ; accordé cinq cents lettres de noblesse , moyennant le paiement de 6,000 livres (3) ; aliéné les biens domaniaux, dont la couronne était rentrée en possession, etc. C'est ainsi que furent anoblis : dans le Gotentin, Jean Le Sauvage, maire perpétuel et comman- ' dant dans les ville et ch&teau de Cherbourg ; Guillaume Le Capelain, sieur du Parc, élu du siège de Valognes; Louis Le Patou, sieur du Molay, etc., etc. (4). C'est ainsi que le comte de Toulouse acquit, en 1698, les droits domaniaux des vicomtes de Coutances, Valognes, St- Sauveur-le-Vicomte et St-Sauveur-Lendelin, moyennant 450,000 livres, plus les 2 sous pour livre (5).
La source des expédients financiers paraissant presque tarie, M. de Chamillart, récemment nommé (août 1600) contrôleur général, en remplacement de M. de Pontchartrain, devenu chancelier, conçut le projet d'introduire un
(1) Mém* iur Célecu de Vire^ en 1698, par le sabdélégaè (Ârch. da (lalr., 8ér. C, n* 391).
(2) Beaucoup de ces offices furent achetés par les titulaires d^offices analogues ou par les compagnies. Ainsi, des procureurs du roi achetèrent des offices de substituts; des procureurs, des offices de Térificateors et certificateurs des saisies réelles, etc. {Reg. du hur,, ann. 1698, 9 et S2 sept. 1699)«
(3) ilftc. loti, t. XX, p. 361.
ià) Reg. da bur, 1698, et 1699 pass.
(5) /6iV., 1698, mercr. 21 mai. L^acte renferme une longue énoicé' ration des droits attadiés au domaine qui était rentré à la couronne en 1688 (Ârch. dép. de la Manche Inv» $om, iér, A^ n^* 33 &8 et 3Si|9>.
nouveau système de capitation qui n'était, en réalité, que celui de la taille réelle « tiré du livre de M. de Vauban. » M. Foucault, consulté, comme les autres intendants, et chargé, par M. Le Pelletier, de rédiger un mémoire sur la manière dont cet impôt pourrait être établi dans la généralité de Gaen, fut effrayé des difficultés que soulèverait cette innovation. Le projet n'eut alors aucune suite (1). On s'en tint, comme nous le verrons, à la capitation personnelle.
Au mois de novembre, Vauban revint en Basse-Normandie; il séjourna à Gaen jusqu'au 16; et, de là, s'en alla inspecter les fortifications du littoral jusqu'à St- Malo (2). La plupart des corps-de-garde, très-mal entretenus, furent réparés à grands fl*ais aux dépens des paroisses, sur le territoire desquelles ils étaient construits (3).
Le XVII* siècle finissait au milieu de fâcheuses circonstances. On prévoyait que la pai$ rendue au pays par le traité de Ryswick ne serait pas de longue durée. Il y eut, en 1699, comme en 1692, une grande disette de grains (/i).
(i) Mém, de Foucault^ p. 338 et 886.
(9) Journ* (Cun bourgeois^ etc., ms., I. IH^ f> iS. Dans ce foyage, Vanban proposa de rendre navigable rOroe supérieure. Déjà, en 4609, le premier président du Parlement, Groulart, avait invité le corps de 'la ville de Gaen à s'occuper de cet utile projet [Minu de Groulart, p. 590).
(8) Lettre de M. de Pontchartrain, du 81 mai 1702 (ap. Le Gouvernement de Normandie, 1. 1, p. 8).
{h) Mém, de Foucault, p. 383 et 88&. — M. Foucault mentionne à cette époque (p. 355), une affaire qui fit beaucoup de bruit dans la province. Une fille, nommée Marie Bucaille, fut condamnée, le 28 janvier 1699, par le bailliage de Valognes, comme sorcière et possédée, à Pamende honorable et ù la potence. Le parlement de Rouen, sur appel, rédulitt la peine au bannissement perpétuel, mais en ajoutant que la condamnée, convaincue dMoiposlnrc, aurait la langue percée. Grftce à la complaisance de Tesécuteur de Valogbes, Marie Bucaille échappa à ce dernier aupplice. Elle fut enfermée à Cherbourg,
Le XVIII" siècle ne naissait pas sous de plus favorables auspices.