CHAPITRE VIL
Guerre de la succession d'Espagne. Réunion de troupes à La Hongae et à Valognes. — Attaques des 'Anglais contre les côies. — Réorganisation des milices garde-c6tcs. — Comptes de M. de Quens et de l*inteudant Foucault — La disette. — L'intendant de La Briffe. — Paix d'Utreclit. — Émeutes contre les aroidonniers. — Progrès des Iles. — Mort de Louis XIV et de la reine Anne. — Avènement de Georges I^^ -- Adresse des États de Guemesey. -4700-1715.
La question de la succession d'Espagne contenait un germe de discorde qui ne pouvait manquer d'éclater à la mort de Charles 11. Cet événement arriva le !•' novembre 1700. Le duc d'Ajou, en vertu du testament du 2 octobre précédent, héritait du descendant dégénéré de Gharles- QuinL Un an plus tard, la ligue des états protestants se reconstituait (7 sept. 1701). La France était forcée de recommencer la lutte qu'elle avait déjà soutenue, depuis tant d'années et au prix de tant d'efforts ; —mais, cette
où elle continua à jouer son rôle de possédée et à faire des sectateurs. L'intendant, pour mettre fin au scandale, la fit transférer dans le courent des Filles de la Charité de Caen. Cette affaire fut Tune des dernières de ce genre qui aient été jugées par des magistrats croyant encore à la sorcellerie. Depuis un certain nombre d'années, le parlement de Normandie n*y croyait plus {Hist. du parienLf t. V, p. IZi),
fois, avec un roi vieilli de corps et d'esprit» des finances de plus en plus épuisées, et des hommes d'état et de guerre choisis par M™» de Maintenon.
Avant que les hostilités ne fussent ouvertes, le 8 mars 1702, r&me de la ligue, Guillaume, était mort. La reine Anne, gui lui succédait, avait déclaré, le 30, qu'elle acceptait tous ses engagements, et soutiendrait, comme lui, les vrais intérêts de la nation et de ses alliés (1). Le 2 mal 1702, elle déclara officiellement la guerre à la France et à TEspagne. Le 12, une première escac^re, commandée par sir John Munden, mit à la voile; et^ le 21, le parlement, dans une adresse à la reine, la pria d'encourager ses sujets à équiper des corsaires, pour s'opposer à l'ennemi qui voulait, à l'aide de la piraterie, ruiner le commerce anglais (2).
11 y avait plusieurs mois qu'en Normandie on était averti de ce qui se préparait au-delà du détroit. M. Foucault, dèile mois de février, avait informé M. de Chamillart que « les Anglois et les Hollandois armoient et seroient « en état, dans peu de temps, de mettre soixante vais- 0 seaux en mer; qu'ils pourroient aisément faire une n descente sur nos côtes et se saisir de Carentan, par le « moyen de quoi ils seroient les maîtres de la presqu'île « du Cotentin ; que la noblesse et la milice du pays « n'étoient pas en état de s'opposer à une descente ; mais « qu'un régiment de cavalerie, un de dragons et un « d'infanterie pourroient les ameuter et faire croire aux « ennemis qu'il y auroit sur nos côtes un plus grand « nombre de troupes réglées (3). *
M. de Pontchartrain écrivait, de son côté, le 31 mai,
(0 Caiette, 1703, n'' ih.
(3) Hume, U VII, p. 357.
(3) lUim, d€ Foucault, p, 8â5.
que la flotte anglaise, à Tancre devant Tlle de Wight, allait» sans doute, mettre à la voile (1).
La presqu'île vit donc, de nouveau, apparaître les gens de guerre. A partir du mois de mai, des détachements de la milice des paroisses, conduits par des gentilshommes, se relevèrent de quinzaine en quinzaine, dans les postes du littoral.
Le roi ne répondit à la déclaration de guerre que par son ordonnance du 3 juillet (2). Le 8 du même mois, la noblesse de la généralité de Gaen arriva à La Hougue; la noblesse d'Alençon et quelques troupes réglées Ty avaient précédée de plusieurs jours. Le 20, deux cents mousquetaires gris et noirs, et, le 24, trois cents bourgeois de Gaen arrivèrent, à leur tour, et prirent garnison à Valognes et lieux circonvoisins (3). Oh s'attendait, d'après un avis reçu de Versailles, à une descente de Tennemi à Cherbourg et dans Tlle de Noirmoutiers. Le même avis dénonçait les protestants comme les complices des Anglais. Ils se préparaient, disait-on, à un soulèvement ; ils avaient des dépôts d'armes et de munitions ; un marquis, ou sieur de Sisery, en avait dans son château, entre Goutances et St-Lo, un magasin considérable (4). Gette accusation ne paraissait pas fondée ; mais la révolte des Gévennes, alors dans tout son feu» lui donnait une gravité particulière (5).
Les escadres combinées ayant dirigé leurs opérations sur les côtes d'Espagne, la Basse-Normandie fut épargnée. Vers la fin de septembre, les troupes quittèrent le Coten-
(1) LeUre da 81 mai 1703 ( ap. Le gouvernement de Normandie om XVU^ et au XV lU^ sièeies^ L I, p. 8).
(3) Ane, ioiê franç.^ L XX, p. hi2. ^ Gazette^ 1703, n* 37. (8) Journ, d'un bourg, de Caen^ p. 6à et suiv.
(4) Lettre de M. de Torcy à M. de Beuvron da 9 jaillct 4703 (ap. Le Goutem, de Normandie^ i, I, p. 11).
(5) Gautu^ 1708, n« 13.
tin. Les mousquetaires furent rappelés à Paris. Les milices bourgeoises et les milices rurales furent licenciées, ainsi que la noblesse des généralités de Gaen et d^Alençon (1).
L'année 1703 ftit employée à lever, à organiser et à instruire les milices. M. de Montcault fut chargé de ce §oin ; il réussit à introduire un peu de discipline dans cette institution qui, jusque-là, n'avait pas rendu tous les services qu'on en avait espérés (2). Au mois de juin, Tarriëre-ban fut convoqué (3). Gela n'empêcha pas les Anglais « de se promener » le long de nos côtes, et d'y ruiner quelques maisons, san^, toutefois , descendre h terre. Le 24 juillet, ils prirent ou lM*ûlërent, dans l'anse de St-Jean-de-Thomas, vis-à-vis du Mont-St-Micbel, où elle s'était réfugiée, une flottille de quarante-cinq voiles, qui portait à Brest des vins, des eaux-de-vie et des agrès, sous l'escorte de deux ou trois frégates commandées par M. de Touronne. Il n'échappa à ce désastre qu'un petit nombre de bâtiments qui se réfugièrent sous le canon de Granville (4). Il paraît que les officiers de l'amirauté et des milices montrèrent peu de zèle à secourir ces vaisseaux. L'intendant s'en plaignit au ministre de la marine (5). Son rapport fut^ peut-être, l'une des causes qui inspirèrent au gouvernement la pensée d*introduire des réformes dans l'organisation des garde-cdtes. MM. de Matignon et Foucault furent consultés à ce sujet (6).
(1) Jour H, tCun bourg, de Caen, p. 65. ^Journ, tCAbrak, Le Marchand, U 8 do ms.
(2) Lettre de M. de Pontcbartraio à If. de BeoTron, déc 4701 (ap. Le gou9, de NornLf 1 1, p. 7).
(3) Arcb. du Calr., Inv» som,^ $ér. C^ d* 1785*
(4) HiiU natale^ t. III, p. 851.
(5) Jour, deFoue,, p. 858«
(6) Lettre de tf« de Pontcbartraia da 8 noT. 4704 (ap. Le gouveriu de Korwumdiet U If pt 17 )•
Chaque capitainerie, composée d'environ mille hommes, devait avoir à sa tète un capitaine général, — titre qui remplaçait celui de capitaine de la côte (1) ou de gardecôtes,— un major et un aide-major, et se diviser en dix compagnies de cent hommes chacune, avec un capitaine. L'édit qui consacra ces changements ne parut qu'au mois de mars 1705 (2). Il donna lieu h la perception de droits de finance assez importants. Les capitaineries générales furent évaluées à 20^000 écus, les lieutenances k 8.000, et les majorités à 4,000. Le ministre eut la précaution d'observer que ce prix était très-modéré, eu égard aux privilèges, gages et récompenses d'honneur que le roi attachait à ces offices, et qu'il serait agréable à Sa Majesté que les titulaires fissent monter la finance au-dessus des chiffres indiqués : les plus grandes facilités de paiement leur étant, au surplus, accordées (3).
Le trésor, royal , quelle que fût la bonne volonté des possesseurs d'office, ne trouvait pas aisément les 250 millions que la guerre coûtait chaque année. On avait employé tous les moyens dont on avait déjà tant abusé. On avait tendu tous les ressorts du crédit, recouru à tous les artifices que peut inventer un fisc aux abois. On en vint à la capitation. Un premier essai en avait été fait en 1695 ; il avait peu réussi ; le roi le reconnaissait lui-même. Un second fut tenté en 1701 (4). L'impôt frappait les contribuables, d'après un tableau qui les divisait en vingtdeux classes, suivant leur état, leur profession ou leur ^itre, et suivant l'opinion que l'administration avait de
(1) Gain. deBasan, sîeur de Flamanvillc et autres lleax, était, en 4606, capitaine de la cale, c es parties de La Uague et de Cherbourg i ( Arch. de la Manche, /av. som., sir, ^, no 313).
(3) Lettre du 18 mars 1705 (ap. Legouvern, de Narm'indie, 1. 1, p. 20).
(3) Ibid., ibid.,
[h) Ane, tais franc. ^ t. XX, p. 381 etsuiv. Déclaratioa du 12 mars 1701.
leur importance et de leur fortune respectives. La répartition en était opérée, dans les provinces, par les intendants et les commissaires départis. Les plus modestes fonctionnaires, les artisans (1) et jusqu*aux « valets, servantes et « autres domestiques », y étaient soumis (2).
En 1703, le sieur de Quens» bourgeois de Gaen, rendait compte à M. de Floissac, directeur des finances, des recettes qu*il avait encaissées, en 1702, pour la capitation des ofliciers de la maréchaussée, de la bourgeoisie de Gaen et des commis employés dans les fermes et « les c parties » du bureau des finances de la généralité. Ces recettes montaient à 24,477 liv. d5 s. En 1704, d'après un autre compte -rendu par M. Foucault, le même impôt avait rapporté beaucoup moins. II y avait eu de nombreuses non-valeurs, principalement dans le Gotentin. La liste en est longue. On y voit figurer des lieutenants et des gardes (3) ; des contrôleurs et des receveurs des bureaux des fermes, des traites, des gabelles^ du quart bouillon, des aides et du tabac, établis dans les postes du littoral depuis Ouistreham jusqu'à Pontorson. Ges non-valeurs, sur des taxes qui variaient de 4 liv. 10 s. à 60 liv., s'étaient élevées au total de 1,233 liv. 10 s. (4). La capitation de la noblesse, des offices de judicature, de la maréchaussée, de la bourgeoisie de Gaen et des commis aux fermes donna^ en 1705, 47,809 liv. 7 s. 6 d!en. (5). On préleva aussi
(1) Chaque métier de tisserand était taxé à 45 lÎTres, payables en deux termes (CompU$ de P. HeQuentf ms. de la Bibl. de Gaen, DOi82, in-^, f* S89).
(2) Arrèl du conseil du 7 fév. 1702. Les maîtres payaient pour leurs domestiques ( Ane, lois, t. XX, p. 405 }.
(3) Les simples gardes étaient laxés à à liv. 10 s., les lieutenants ou capitaines à 20 liv.; les receveurs & 20, àù et 60 liv., suivant Timportance des bureaux.
{à) Comptée de P. de Quens, ms., sup. cit., ^ 161 et suiv. (5) l6iV.,M79elsniv.
des taxes sur la confirmation des titres de noblesse et celle de rhérédité des offices. La première produisit 3,265 liv., et, la seconde, 15,204 Hv. 5 s. (1).
Toutes ces sommes, qui constituaient de très-fortes charges imposées aux particuliers, étaient loin de combler le vide effrayant des caisses publiques. Le roi fut obligé, suivant les propres termes de l'un de ses édits, « de « remettre en usage tous les moyens dont il avoit coutume « de se servir dans ses besoins (2) » ; — c'est-à-dire la création d'un nombre infini d'offices nouveaux, de rentes viagères au denier dix, de rentes au denier seize, avec faculté de conversion, le haussement des monnaies, eic* , eic*
La Basse-Normandie contribuait laidement aux dépenses de la guerre; elle eut l'heureuse chance de n'en pas éprouver les hasards. Nous ne rencontrons qu'en 1705, la trace des inquiétudes qui s'y répandirent à l'occasion des attaques auxquelles elle pouvait être exposée. Au mois de mai, trois compagnies d'invalides et un détachement de mousquetaires gris furent réunis à La Hougue. Les mousquetaires retournèrent à Paris, à la fin du mois de septembre (3).
L'année suivante (1706), au mois de juin, M. de Pontchartrain fut informé que^ d'après les nouvelles reçues d'Angleterre, la flotte, réunie k l'île de Wight, se préparait
(i) Comptes de P. de Çiiens, f^ 471. Les officiers da bailliage d^Avrancfaes farent taxés à 852 li?.; le capitaine de la bourgeoisie de Valognes à 83 1. 19 s.; les cinq lieutenants et capitaines de la bourgeoisie de St-Lo à 880 Ht. Le colonel, le major, les cinq capitaines et les six lieutenants de Coutances à 300 iir. Le major d'ÂTranches à 75 liv,; le capitaine de Garentan à 5S liv. 10 s., etc.
(2) Édit d*avrill702 sur l'aliénation du domaine {Ane, lois franç,^ t. XX, p. A09 )•
(8) Jourtu d*un bourg,, p, 87.
à sortir et à opérer une descente sur nos côtes (1). Cinq cents bourgeois et la noblesse arrivèrent à Caen, sous la conduite de Gaspard-Joseph de Morel, sieur de Secqueville, lieutenant général d'épée (2) ; renvoyés chez eux, peu de temps après, ils furent rappelés une seconde fois dans la presqu'île (3). La flotte ennemie se présenta, en effet, devant Cherbourg; elle se retira devant l'attitude énergique du gouverneur, Henri de Fontenay (4).
M. Foucault sentait le découragement et la fatigue l'envahir. Dans la dernière visite qu'il Qt de sa généralité, en 1706, il reconnut que les populations du Gotentin montraient beaucoup de bonne volonté, mais que les impôts qu'elles supportaient étaient véritablement excessifs. L'élection de Valognes devait encore une notable partie des tailles des années 1703 et suivantes. Une remise de 12,000 liv. lui fut accordée sur la somme de 40,000 que l'intendant avait été autorisé à consacrer au soulagement des contribuables. Les autres élections ne souffraient pas moins, surtout celle de Mortain, « à cause de son terroir ce plus maigre et plus stérile. » Là taille n'y atteignait que 158,000 liv. environ, pour ses cent quatre-vingt-quatre paroisses. Il lui fut remis 4,500 liv. sur son arriéré (5).
Le commerce déclinait aussi. Le numéraire devenu rare ne suffisait plus aux transactions. On avait essayé de le remplacer par les billets de monnaie] mais la confiance, sans laquelle le papier de banque n'a aucune valeur, faisait défaut. Les affaires, jadis si actives à
(i) Joum, d$ Fouc.^ p. 850.
(SI Cet office avait été créé héréditaire par l*édit d*oct. 4708 {Reg. du
6iir., 1706, lundi 8 nov. ).
(8) Joum, d*un bourg,, p. lOi.
(6) Le vieux Cherbourg, etc., p. 680.
(5) Corresp, det eontr» gén,, t. II, n« 1008*
la foire de Gaen, avaient, cette môme année, diminué de moitié (1).
Ces alarmes entretenaient, dans le pays, une inquiétude qui encourageait le désordre, et arrêtait les travaux. A chaque instant, les hommes soumis au recrutement forcé et envoyés aux frontières, étaient enlevés à TagricuUure très- éprouvée déjà par les intempéries du ciel (2) et le poids des impôts.' Au mois de mai 1706, un ingénieur, nommé Pinson, avait proposé de dessécher les marais du Gotentin, et de rendrç moins périlleux le passage des Yeys ; un autre ingénieur, M. de Combes, avait présenté un projet de construction d'un port à La Hougue. Cette double proposition fut rejetée par le contrôleur général : « le Roy n'ayant pas jugé à propos d'y entrer dans des « temps aussi difficiles que ceux-ci (3). » Les bras et l'argent manquaient (4). Us manquaient pour les choses les plus indispensables. Le bureau des finances, qui, comme tout le reste, avait bien dégénéré, et n'était plus qu'un simple bureau d'enregistrement des recettes perçues sur les créations d'offices, essayait encore d'exercer l'une de ses plus utiles attributions : celle de veiller à l'entretien de la voirie. Ses efforts avaient été vains. Il en fut réduit, en 1707, à rendre une ordonnance qui prescrivait à ses agents, lorsque les chemins seraient absolument impraticables, d'ouvrir, dans les propriétés riveraines, des brèches de neuf pieds de largeur, en comblant les fossés avec
(1) Correip» des eontr, gin,, t. II, n* J02G.
(S) Au printemps de 1706, un ouragan d^une extrême fioleoce avait causé de grands dommages dans les villes elles campagnes [Journ, d*un bourg., ms., t II, f" i6»~- Journ, de Foue., p. 863).
(8) Corresp, des contrat, gén,, t II, n» iOhà, Lettre de FoncauU du i'r juin
{à) Mém, de Vouc,^ p. 868. — f^rresp. des contrât», t. Il, n<> 1072.
du bois, des fascines ou des pierres, afin que les voyageurs pussent passer (i).
Certains gentilshommes, profitant de ces fâcheuses conjonctures et de leur isolement au fond de leurs manoirs, reprenaient volontiers les allures de leurs aïeux. Le descendant des Montgommery, celui dont Segrais trace en deux mots le portrait (2), menait, dans son château de Çhanteloup, la vie la plus scandaleuse. Associé à des Bohémiens, il recelait et partageait avec eux le produit de leurs vols. Les juges du présidial de Goutances condamnèrent les Bohémiens à la roue ; le roi fit enfermer le gentilhomme à la Bastille (3).
Enfin, le faux-saunage avait pris un développement inouï. Des bandes armées de soixante, quatre-vingts, et, parfois, de deux cents et trois cents hommes, parcouraient la province, vendant le sel de fraude ou le sel enlevé dans les greniers du roi, et attaquant les brigades d'archers. A Lessay, une de ces bandes avait assassiné trois commis du quart-bouillon (4). A Thury-Harcourt, aux portes du château où résidait alors le maréchal, un archer avait été tué. Sur les frontières de Bretagne et dans les élections d'Avranches, de Vire et de Mortain, la contrebande se faisait ouvertement ; les soldats chargés de la réprimer, Texerçaient eux-mêmes (5).
Ce n'était là, pourtant, que les moindres symptômes d'une décadence qui frappait tous les esprits, et qui avait toutes les apparences d'une dissolution (6). Le roi s'imagina, par surcroît, au moment où tout semblait s'effon-
(4) Reg. du bur., 1706-i709, 7 fév. 1707. (3) Voy. Bup., p. 328, note I.
(3) Mém, de Fouc,, p. 369.
{à) Jhid.^ p. 368, Diai 1700.
(5) Corresp. du eontrôU gin>, t. II, p. 1308.
(d) Guizot, nUt.detacmUen Europe, p. &21 (3*édU.).
drer sous cette autocratie qui s'était substituée aux institutigns de Tancienne France, qu'il pourrait en relever le principe, en Angleterre, au profit du fils de Jacques U, qu'il avait reconnu comme successeur de son père (16 sept. 1701). Ce dernier acte si impolitique avait eu des conséquences immédiates et désastreuses (1). U fut encore aggravé, en 1708, par le projet de descente en Ecosse, organisé à Dunkerque, sous la direction du comte de Forbin, chef d'escadre, et du comte de Gacé, connu sous le titre de maréchal de Matignon^ commandant en chef. L'expédition échoua. Partie le 17 mars, elle rentra au port le 6 avril (2). —Jacques III ne fut plus désormais que le chevalier de Saint-Georges (3). Cet échec, outre qu'il dévoila l'affaiblissement qui gagnait la* marine française, surexcita contre Louis XIV le sentiment national anglais, et exposa notre province à des représailles qui obligèrent à prendre les mesures habituelles. Des troupes furent de nouveau rassemblées, au mois de mai, à La Hougue et aux environs (4). Une flotte anglaise de soixante-seize vaisseaux vint, aux mois de juillet et août, croiser devant Cherbourg ; elle se retira sans opérer de débarquement (5). Le péril, cette fois encore, était conjuré. La campagne de 1708 se termina par une véritable
(4) Les états de Gaernesey adressèrent au roi Guillaume, le 8 octobre 170], une adresse où ils protestaient contre Tinjure que lui faisait le roi de France en reconnaissant comme souverain d'Angleterre le priteHdu prince de Galles (Duncan, p. iS7)«
(2) Mém* du comte de Forbin (coUect. Michaud), t. IX, p. 51i7« — Jounu dWn bourg,, f* 297, ms.~ Hi$t, imr., t III, p. àlS»
(8) Le cheTalier partit, le 20 mai 1708, de Versailles avec les ducs de Bour^ gogne et de Berry et alla servir ea Flandre, «ms VmàAmc (iovra. d^w bourg,, f» 197 J.
(&) Journ, <f tifi bourg,, t* 425.
^5) Bist, de Cherbourg, ^t Voisin La Hougue, p. 125.
BT LES D£RN1BRS STUARTS. 401
catastrophe. lille avait capitulé le 10 décembre. Le ciel semblait conspirer avec les hommes. Aux calamités d'une guerre malheureuse vinrent s'ajouter les rigueurs exceptionneUes d'un hiver qui détruisit le germe des moissons (1). La famine fit son apparition sinistre. Le blé atteignit, en janvier 1700, le prix de 6 et 7 livres le boisseau, et se vendit, au mois d'août, jusqu'à 22 écus le sac (2). Les arrivages se faisaient avec une difficulté extrême, à cause des corsaires qui sortaient des lies. Cent cinquante navires chargés de grains venaient de se réfugier à Cherbourg ; ils y furent bloqués pendant près d'une année (3). Des troubles eurent lieu à Caen. Après la récolte, la cherté diminua quelque peu* Le boisseau de froment ne valut plus que 5 livres 10 sols • ce qui était encore excessif; le cidre coûtait 24 sous le pot (4).
Sur ces entrefaites, un nouvel intendant^ M. Pierre Arnaud de La Briffe, marquis de Perrière, fut nommé à Caen (5). Il fut installé le 12 septembre 1709. Il remplaçait le marquis de Magny, qui avait, deux années avant, succédé à M. Foucault, son père (6). Ce fils indigne s'était, avec la complicité du commissaire de police de Caen, notoirement livré à la spéculation sur les grains, et, d'après Saint-Simon, « à des friponneries si grossières et « si fortes qu'il fut rappelé avec ignominie (7). »
(I ) Mém, uc, <U Duclos, p. A50.
(3) Journal ms. d*Abrab. Le Marchand, (« 120. (8) Bist, de Cherbourg, sup. cil., p. 125. (&) Joum, Wun bourg, , eic, p. 128.
(5) M. de La Briffe était le fils d'un aocien procureur général au parlement de Parts {Journ* (Cun bourg.^ p. 182 }•
(6) M. Foucault, nommé au conseil d*étaten 1706, avait obtenu d*élre remplacé par son fils, le 28 août.
(7) Mim»^ t. X, p. 5 (édit. in-12). Compromis dans la conspiration de Cellamarc (1718), de Mpgoy se sauva en Espagne, i C*étoit un fou, dit
Des faits de cette nature, dans Tétat critique où se trouvait la France, avaient une terrible portée. Des émeutes éclataient partout. Le peuple accusait les riches de l'affamer; il demandait impérieusement du pain. Le roi, devenu septuagénaire, subissait la loi commune qui, souvent, réserve à la vieillesse les plus amères tristesses de la vie, et^ parfois, les plus dures atteintes de la fortune. Il acceptait, avec une résignation courageuse, les revers qui Fassaillaient après une prospérité si longue. Il avait offert la paix. Ses trois ennemis implacables : Eugène, Marlborough et Heinsius, lui imposaient des conditions auxquelles il refusait de se soumettre ; car « elles étoient a également contraires à la justice et à Thonneur du nom « françois. » Il fit un appel au patriotisme du pays dans une circulaire adressée aux gouverneurs des provinces (1). Les hommes ne firent pas défaut; —la misère aidait à les recruter. Il en était autrement des finances. On en revînt à ridée de la dîme royale. Seulement, au lieu de la substituer aux autres inàpôts, on Ty ajouta. La mémoire de Vauban fut bien vengée (2). Les tailles remontèrent, en 1710, à 1,463,329 livres : chiffre, qui était augmenté de plus de moitié par les crues extraordinaires, capitation des taillables, marc la livre, etc. (3).
La guei^re absorbait tout ; elle ne permettait même plus
c Duclos, qui n'aroit jamais rien fait de sage que de s*enfu!r. » {Biém, secr,, t. I,p. 3a.)
(i) Mém, du marquis de Torcy, p. 629. —Déclaration du lA oct. 1710 ( Ane, loii franç,^ i, XX, p. 558 ). f.a lecture de ces documents fournît ud triste rapprochement : — les conditions proposées à Louis XIV, en 4710, ont été imposées à la France, en 1870, — l'abandon de TAlsace et des Trois-Êr^ chés!...
(2) Vauban était mort en 1707 peu de temps après que son livre, La Dtme royale^ avait été condamné et brûl^.
(3) Arcl). du Ciilv., sér, C, n- 277 et 282.
de subvenir à TentreUen des fortifications des côtes maritimes. Des adjudications passées & l'intendance (i) nous apprennent qu'en 1708, on affectait k cette dépense la somme dérisoire de 1,000 livres à employer aux réparations des nombreux forts, redoutes, corps-de-garde, magasins à poudre, qui s'élevaient le long du littoral du Gotentin^ et qu'en 1700, 1710 et 1711, on mettait en bannie les travaux qui n'avaient pas été terminés « faute « de fonds (2). »
Ces années furent certainement les plus néfastes de la vie du roi ; il vit ses armées défaites, et son foyer désolé par la mort de ses enfants. Sous le coup de cette sombre fatalité, qui ne manque jamais d'atteindre tôt ou tard le pouvoir absolu, la France semblait frappée de stupeur. Jusqu'à la fin du règne, nous ne rencontrons plus que de rares renseignements sur l'histoire de notre province. Les archives sont presque muettes, et les registres du bureau des finances, auxquels nous avons emprunté des indications si nombreuses, ou manquent absolument, ou ne contiennent que des mentions sans intérêt (3).
Cette situation ne pouvait se prolonger. Vainqueurs et vaincus étaient épuisés. En Allemagne^ la mort de l'empereur Joseph ; en Angleterre, le renversement du ministère whig, la détresse des finances (4) et la disgrâce de Mariborough, ramenèrent à des idées plus conciliantes. Un congrès se réunit à Ulrecht, au mois de janvier 1712, et
(i) Arcb. du Cal?., n» I65A.
(2) Ibid.
(3) Les regislrc» de 1700 à 1713 sont perdas, cl les années 1713 à i720 sont comprises dans un unique volume.
[à) Le budget des dépenses s^élevalt, en 1712, à Ténorme somme de 6,900,000 liv. slerl., non comprb Fintérét de la delte publique et les non* ▼alesrs qui dépassaient 8 millions de Hv. slerl. (Gazette, 1712, Q<* 10.)
aboutit» le 11 avril 1713, au célèbre traité qui terminait la guerre de la succession d'Espagne.
La paix fut solennellement proclamée à Caen , le mardi 20 juin , par les oiBciers de la ville et de la bourgeoisie^ précédés de douze tambours , six hautbois , deux trompettes et un timbalier à cheval (1). La paix avec Tétranger n'avait pas la vertu d'effacer spontanément les maux intérieurs dont le pays souffrait. La cherté du pain persistait toujours ; le peuple en cherchait la cause ; il se persuada qu'elle provenait de la fabrication de la poudre à poudrer, qui entraînait une consommation assez considérable de farine de froment. Il y avait déjà eu, à Caen, au mois de mai 1713, des troubles à cette occasion. La boutique d'un amidonnier, nommé Le Febvre , avait été pillée au Bourg-l'Abbé (2). Cela n'avait pas amélioré l'état du marché, et plusieurs chargements venus de Hollande n'avaient pas empêché le prix du blé de s'élever, au mois de juillet, à 6 livres le boisseau (3). L'irritation contre les paisibles industriels atteignit alors des proportions inquiétantes. Les juges de police, dont l'autorité était méconnue, furent obligés d'avoir recours à la force militaire. Des pluies torrentielles, survenues au moment de la moisson firent encore monter le prix des grains. Au mois d'août, le sac de blé valut 53 livres (4) I La disette continua pendant les années 1714 et 1715, et la croisade contre les épiciers-amidonniers reprit avec violence (5),
Pendant que la Basse-Normandie, entraînée à la suite de la France, subissait ces épreuves calamiteuses, les Iles
(1) Journ, <fun bourg,^ t. H, f" 30 ms.
(3) Ibid., p. 157.
(S) Ibid., f> 35 vers, ms
(à) Ibid,, p. 105.
(5) Ibid., p. 196.
voisines, attachées à la fortune de l'Angleterre, s'enrichissaient et prospéraient. La protection que Louis XIV avait donnée aux Stuarts y avait nui à leur popularité. La dynastie protestante représentait désormais les tendances religieuses et les intérêts matériels des Normands de l'archipel Nous avons vu avec quelle sympathie ils avaient accueilli la révolution de 1688. Les règnes de Guillaume et d'Anne leur furent favorables. Leur marine employée à la course et à la contrebande s'accrut petit à petit pendant les douze années que dura la guerre. Ils n'avaient d'abord armé que des doubles barques; en 1712, ils équipaient des frégates de 20 et 30 canons. Ils estimaient euxmêmes à 3,500 le nombre des navires ennemis qu'ils avaient pris ou fait échouer dans les périlleux passages du Raz-Blanchard et du Canal de la Déroute (1). Jusque-là, on ne paraissait pas, en France, s'être exactement rendu compte du rôle redoutable que Jersey, Guernesey et Aurigny, couvertes par le pavillon anglais, étaient appelées à jouer dans les guerres navales. L'expérience, de ce moment, en était faite. Nous verrons bientôt que la paix ne contribua pas moins que la guerre aux progrès des îles.
Dans le Cotentin, on n'entretenait même plus les ouvrages de défense. En 1713, un procès-verbal de l'ingénieur, M. de Langrune, rédigé sur la demande du contrôleur général Lepellelier, constatait leur mauvais état, et ne proposait que d'en arrêter la ruine: àTatihou, au Pont-d'Ouve', à Cherbourg et à Granville (2). En 1714, on vendit aux enchères les -palissades et fraises qui garnissaient les redoutes depuis le Pont-d'Ouve jusqu'à Cherbourg; celles qui n'avaient pas été volées, étaient
(i) Arch. da Calv., sér. C, c. 1657. Mémoire de l*ingénieur en chef, M. èo Caux, en 1731. Nous reriendroos plus loin, à sa date, sur ce document intéressant.
(2) Arch. du Calv., sér. C, n^ 1712.
pourries et hors de service. On retira de la vente 415 liv. 18 sous (1)!... Quant à la marine, elle était « radicalement « détruite (2). » Il n'y avait plus de contrepoids à la puissance de l'Angleterre.
Le grand roi qui, pendant un règne de plus de 72 ans, avait élevé la monarchie à Tapogée de sa puissance et de sa gloire, mourait, le 1" septembre 1715, au bruit des émeutes de la disette et de la misère. Le Bourgeois de Caen adressa à sa mémoire une dernière flatterie, en rappelant que, même après sa mort, il avait vaincu tous ses prédécesseurs par la longueur de son administration: « Etiam post funera Victor (3)... «
Depuis le 1*' août 1714, la reine Anne n'existait plus. Les whigs s'étaient maintenus au pouvoir et avaient appelé au trône, sous le nom de Georges P', l'électeur de Brunswick-Lunebourg, arrière-petit-flls de Jacques I". Louis XIV s'était résigné à le reconnaître, et les lies s'étaient empressées de le proclamer. Au mois d'avril 1715, il obtint, de la chambre des communes, un crédit pour augmenter les garnisons de ces îles et des colonies d'Amérique (4). Au mois d'octobre suivant, les États de Guernesey attestèrent, dans une adresse, leurs sentiments de loyauté et de dévouement « envers le monarque légi- « time, qui était le vrai défenseur de la foi, de leur reli- « gion et de leur liberté, contre le pouvoir absolu, le « papisme et la servitude, que le prétendant voudrait leur « imposer (5). •
(i) Arch. du Calv., sér. C, n" i65Â.
(2) Mém, de Sainl-S'imon^ t. XVI, p< ^09.
(3) Journal ms., t. H, f" 53. L*auleur fait la remarque que le roi, à la date de 1712, avait nommé & tous les bénéfices du royaume sans aucune eiception.
(k) Gazette^ 1715-1710, p. US.
(5) Duncan, p. 185,
ET LES DERNIEUS STUAHTS. 407
Les insulaires normands n'apercevaient pas qu'ils entraient dans une voie nouvelle, où ils trouveraient, il est yraî, une prospérité croissante, mais en perdant peu à peu leur autonomie, dont l'Angleterre aurait l'habile et constante sagesse de leur conserver l'apparence.
Un nouveau gouverneur, le lieutenant général Harvey, avait succédé, à Guernesey, au frère du duc de Marlbo rough, le général Churchill, mort le 9 janvier 1715, dans son domaine du comté de Dorset (1).
(1) Gazette, 4715-174G, p. 31 et 39.