‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 27 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Basse-Noimandie à ravènement de Louis XV. — Le régent. Mesures financières. — Le port de Diéleite. ~* Les garde-côles. — La na?îgal!oD sur la Vire. — Le système de La w. — Les Ilots St-Marconf. AUianoe de la France et de T Angleterre. - Majorité du roi. — Le minislère du duc de Bourbon. — NouTelle persécution contre les protestants.— Famine. — Émeutes

à Caen, Vire, Gondé, etc. — Ministère de Fleury. —471 5-1727.

Le Bourgeois de Caen, dans son Journal, appelait Teufant débile, qui devenait le roi, « Francorum spes « magjia » (1) , en même temps que le premier président de Mesmes saluait le duc d'Orléans du titre pompeux et assez singulièrement appliqué d' « ange tutélaire de la « France (2). » Le bourgeois et le magistrat , il faut le croire, exprimaient Tun et l'autre le sentiment public. En

(i) Journ, tCuH bourg, de Caen^ p. 245.

(2) Ane. lois franç.^ t. XXI, p. SS.Lit de justice da 12 sept. 1715.

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Basse-Normandie, comme partout ailleurs, on espérait qu'après avoir beaucoup souffert, la France allait voir apparaître une ère heureuse et réparatrice. Il y eut une profonde déception.

Jamais la situation intérieure n'avait été plus critique : a Un peuple épuisé par des guerres continuelles, depuis ff 1666, à quelques petits intervalles près ; des campagnes c( presque désertes ; un commerce anéanti ; la confiance « perdue entre les hommes ; un nombre infini de familles « réduites à une pauvreté extrême, avec des titres de < propriété immenses » (1) ; — Tétat grevé d'une dette de plus de huit cent quatre-vingt millions , en face d'un déficit de plus de sept cent quatre-vingt-huit millions de livres (2). — Et, avec cela, une nation dont le caractère avait été abaissé par un long r^gne absolu ; qui avait été pliée à l'obéissance, et qui acceptait les charges les plus ruineuses sans protester autrement que par quelques murmures ou des chansons. Heureusement, ajoute l'auteur que nous citons (3), et combien de fois cette observation ne s'est-elle pas vérifiée , « le peuple françois est 4 le seul qu'un instant peut corrompre ou régénérer. »

Le régent avait donc une tâche difficile à remplir. Il eut la sagesse d'en partager la responsabilité. La question financière dominait tout ; elle fut ^umise à un conseil dont le duc de Noailles fut le membre le plus actif et le plus compétent II serait hors de notre sujet d'entrer dans les détails des opérations plus ou moins régulières à l'aide desquelles on comptait éviter la banqueroute, et qui n'en sauvèrent pas. On en trouvera l'exposé clair et complet dans les traités spéciaux, notamment, dans les Recherches de Forbonnaîs.

(1) Recherches^ et&, par Forbonnais, L II, p. 888.

Wlhid., ibid, P.8A7.

(8) Duclos, Mim. secrets^ t I, p. 808 (édit. Petilot).

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La généralité de Gaea avait vu, depuis 1608; le montant delà taille s'accroître chaque année (1). En 1710, il était de 1,463,329 livres, et, en 1716, de 1,657,798, indépendamment des autres charges et impositions dont Tensemble formait un total presque égal à celui de la taille (2). La façon dont les agents du fisc : collecteurs, receveurs, huissiers et autres opéraient les recouvrements, ajoutait encore à la pesanteur du fardeau (3).

Le régent était plein de bonnes intentions. Dans une lettre circulaire adressée, le 4 octobre 1715(4), aux intendants, il déclarait que ses premiers soins avaient été donnés à ce qui regardait les tailles, afin de procurer aux sujets du roi les soulagements qu'ils étaient en droit d'attendre de son affection. Le 15 du même mois, une ordonnance du conseil fixait les peines auxquelles seraient condamnés les commis prévaricateurs et leurs complices. Un peu plus tard , en mars 1716 (5) , on institua une chambre de justice dans chaque généralité, pour réprimer les abus et astreindre les traitants à restituer les sommes indûment perçues. Cette chambre fut installée à Gaen, le 15 juin (6).

Les bonnes intentions ne suflisaient pas. Les traitants avaient couvert la France comme d'un vaste filet dont les mailles solides ne laissaient rien passer. Ils régnaient par la toute-puissance de l'argent ; et, quand il s'agissait de

(i) En 1698, la taille élait de 1,370,065 livres. (3) Arcb. du Calv., sér. G, c. 277. ^

(3) l/jmposilion de la lailie se faisait « à Fâme et conscience « des coUec teurs qui étaient plus ou moins nombreux suivant retendue et la population des paroisses ( Arch. Calv. liappori du bureau des imposilions à rassemblée provinciale du 6 nov. 1787 ).

(4) Forbonnais, (. II, p. 377.

(5) Ane. loU, t. XXI, p. Â7.

(6) Jourtu d'un bourg, de Caen, p. 236.

leur profit, ils imposaient aux représentants du roi euxmêmes le saoriûce des intérêts les plus évidents des populations. Nous en trouvons un exemple frappant dans le Cotentin.

Sous Tadministration de Tintendant Foucault , la contrebande avait continué d'être très-active entre les îles et le littoral voisin. Les fermiers des traites, obligés d'augmenter le nombre de leurs commis , pensèrent qu'il serait plus simple et surtout plus économique de faire interdire la plupart des petits havres où , d'après eux , s'exerçait cette industrie prohibée. C'est ainsi que Diélette , St- Germain-sur-E. (1) et Goutainville , entre autres , furent fermés aux. navires (2). En 1716, l'interdiction durait encore. Les habitants des paroisses de Flamanville , des Pieux , de Tréauville , de Siouville et de Benoitville en sollicitèrent la main-levée. Dans une pétition qu'ils adressèrent au comte de Toulouse (3), le 28 décembre 1717, ils exposaient que M. Foucault , il y avait environ vingt années , sous le prétexte qu'ils faisaient de la contrebande avec les insulaires de Jersey, Guernesey et autres îles appartenant aux Anglais, avait frappé le havre de Diélette d'une interdiction qui les ruinait complètement, en les obligeant à transporter par terre à Carteret, à Portbail et à Cherbourg , les marchandises qu'ils recevaient de St- MalOi du Mans , de Rouen et des pays étrangers. Sur cette requête , le Conseil , par un arrêt du 12 février 1718, les

(i) Il résulte d*un rapport fait, en 1788, à rassemblée d*élcclion de Ca reniai) (infr., chap. xiii), que, vers 4730, un sieur de Cotentin fit interdire de nouveau le port de St-Germain sous le même prétexte, pour faire ouvrir, à sa ptace, le port de Goutainville.

(2) Voy. sup., p. 173, n. 3.

(3) Le comte de Toulouse était grand amiral de France ; il était, en outre, eagagiste des donwines de Coulances» Valognes, St-Sauveurle-Vioomte et St- Sauveur-Lendelin ( Arcfa. de la Manche^ série A, c 22A8 ).

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fermiers généraux n*y mettant aucune opposition, leva l'interdît (1). Dans Tintervalle, un mémoire de l'ingénieur résidant à La Hougue, avait démontré Timportance relative de ce petit port et dressé un devis des travaux qu'il était urgent d'y exécuter (2).

L'affaire ne se termina pas aussi facilement qu*on devait le supposer. Les receveurs des traites de Cherbourg, dont les recettes avaient un peu baissé par le rétablissement de Diélette, dénoncèrent, de nouveau, les gens du pays comme des fraudeurs incorrigibles. Il fallut que le subdélégué de Valognes, M. des Carreaux, prît la défense de ses administrés contre les bureaux qui, dès ce temps-là» étaient une puissance. Il aiBrma que l'accusation était fausse, et que, d'ailleurs, la fraude serait facilement empêchée, si les fermiers envoyaient, de temps en temps, sur la côte, une patache bien armée et commandée par un homme sûr (3).

Le gouvernement s'occupa aussi de l'organisation des garde-côtes, qui, déjà en 1705, nous l'avons vu, avait été Tobjet de quelques modifications. Un règlement du 28 janvier 1716 en apporta quelques autres. Il fixait le nombre et le grade des officiers ; leurs devoirs et leurs privilèges ; soumettait toutes les paroisses situées à deux lieues de la mer « au guet et à la garde »» en les exemptant du service de la milice proprement dite ; astreignait tous les habitants, sauf les marins inscrits, à figurer de 18 à 60 ans sur un rôle général ; et, sur ce rôle, on choi-

(1) Arch. da Calv., sèr. G, n* 1768.

CS) Ibid., inéme liasse. Le mémoire porte la date du 25 sept. 1717. Les travaux consistaient dans le prolongement de la jetée faite aui frais du marquis de Flamanville. Le devis s*élevait à 29,355 livres.

(S) Arch. du Calv., même liasse. Les deux pièces sont aux dates des 1*' et 22 juin 4718.

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sissait un nombre déterminé d*hommes, qui formaient les compagnies détachées, dispensées du guet. En temps de paix, il y avait deux revues ou montres par an ; le 1" mai et au commencement de novembre (1).

Un second règlement établit, en 1721, la division et rétendue des capitaineries de la Normandie. Le Gotentin en comprenait 13 désignées sous les noms suivants : Beuzeville avec 7 paroisses ; Gotentin, avec 35 ; La Hougue avec 23 ; Barfleur avec 13 ; le Val-de-Saire avec 21 ; Gherbourg avec 26; La Hague avec 23; Garteret avec 29; Gréances avec 22 ; Regnéville avec 30 ; Granville avec 28 ; Avranches avec 28, et Pontorsoa avec 14 (2).

L'intendant, M. Guynet (3), présenta dans les premiers mois de 1717, un mémoire de Tingénieur Morel, sur la question, tant de fois agitée, de la navigation delà Vire (4). Ge mémoire donnait une exacte description du cours de la rivière depuis sa source, dans la paroisse de Ghaulieu, jusqu'à son embouchure dans les Veys, à une distance de 23 lieues. La principale difficulté à vaincre était le passage aux Claies de Vire^ où il y avait une chaussée et une chute de douze pieds. L'ingénieur proposait d'établir, en cet endroit, une écluse avec un bassin sur le modèle de celles que l'on construisait alors sur le canal de Briare, et de creuser le lit de la rivière sur quatre points qu'il dési-

(1) Arch. du Cal., sér. C, n* 1781. Ce règlement est imprimé àrimprimerie royole, Paris, 1738.

(S) /6ta., sér. C, n" 1816. Les aatres capitaioeries de ta géoéralité de Caeo étaient: Caen, Ouistreham, Bemières, Asnelles, Port-en-Bessin et Grandcamp ; en tout, i 9.

(3) M. Guynet, François, seigneur d*Arthe), avait succédé, en 1711, à M. de La Briffe, marquis de Perrière.

{k) Arch. du Calr., sér. C, I. 284. Le mémoire de ringéntenr, le procès* verbal du subdél. de St*Lo, M. de BanneTille, sont aux dates des 3à et S6 ocLet h déc. 171G.

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gnait (1). Le devis montait à 113,500 livres. Il dépassait les ressources disponibles. En 1733, le projet était encore à exécuter (2).

Le gouvernement avait d'autres soucis. Il essayait de tirer la France du cahos financier où elle était plongée. L'histoire provinciale, pendant la Régence^ est absorbée à peu près complètement par celle des combinaisons et des systèmes les plus divers que le conseil des finances imaginait et appliquait. Il voulait changer Tassiette des tailles (3) ; abaisser le taux des rentes ; réduire le nombre des offices; relever le commerce et Tindustrie; réveiller, enfin, dans le pays, la confiance ébranlée et l'énergie perdue. En attendant ces heureuses réformes, le pays ne s'occupait que de vivre et s'inquiétait^ avant tout, de la question des subsistances. Le blé était revenu à un prix modéré. En 1716^ le sac ne valait plus que 12 ou 13 livres. Les émeutes contre les amidonniers n'avaient plus d'excuse. Il y en avait eu, pourtant, k Gaen, au mois de mai. La garnison du château dut les réprimer (4).

Les efforts du gouvernement ne réussirent pas à ramener l'ordre dans les finances. En pouvait- il être autrement

(4) A St-Fromond, au Rond-Baisson, aux carrières de Cauvigay et derant Téglise de Baruy .(voy. la carte de Mariette).

(2} Remarquons ici, en passant, que l'administration de certains intendants a laissé peu de traces dans les archives, tandis que celle de certains autres y a laissé de nombreuses pièces. Cela peuts*expliquer par les habitudes différeoles des intendants : les uns déposant les pièces dans leurs bureaux, et les aotra les emportant, lorsquMIs changeaient de résidence. C*est ainsi que, de 1709 il 1 7S9, il existe dans les Archives du Calvados de nombreuses et importantes lacunes qu'il nous a été impossible de combler.

(3) L*essai de la taille proportionnelle substituée à la taille persoDoelle avait été fait à Lisicux, eu vertu d*uii arrêt du conseil du 27 déc 1717 ; — c*était un progrès ; ~ il ne réussit pas (Forbonnais, t. II, p. é88 et soir. )•

(6) Journ. dTun bourg., t. H, ms., fo 77.

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avec la politique d'égoïsme, de lâcheté et de trahison inaugurée par Tabbé Dubois, vendu à l'Angleterre, et les prodigalités scandaleuses du régent, — ce petit-flls d'Henri IV, qui, avec une intelligence supérieure, n'avait pourtant de son héroïque aïeul que les traits du visage^ la bravoure et les faiblesses (1).

A rintérieur, d'expédients en expédients, on aboutit au fameux système de Law. La banque générale, autorisée au mois de mai 1716, était devenue banque royale, le 4 décembre 1718. On sait quelle fièvre dagiotage s'empara de cette société si profondément corrompue, et comment tout s'écroula avec fracas dans une ruine effroyable. La Basse-Normandie ne prit qu'une part assez tardive au mouvement qui, à Rouen comme à Paris, avait bouleversé les esprits et les fortunes. Nous serions même disposé à croire que le Cotentin s'y laissa peu entraîner et n'en soufTrit que des atteintes relativement légères. Les billets de la banque ne commencèrent, en efTet, à circuler dans la contrée que dans les premiers mois de 172(1, c'est-à-dire à un moment où la chute du système était prévue et inévitable. Ils furent d'abord accueillis avec faveur. A l'époque de la foire de Caen, vers le mois d'avril, les marchands allèrent jusqu'à les préférer à la monnaie d'or et d'argent, dont une déclaration insensée venait d'abolir l'usage (2). Cette faveur dura peu. Dès le mois d'août suivant , à la foire de Guibray, on rejetait le papier « avec « horreur (3). » Le marc d'argent monta à 120 livres, et le prix des marchandises s'éleva en proportion. Les gens de

(I) Le siècle de Louis XIV, par Voltaire, chap. ut, ~ Bist, de la Régence^ par Lemontey (ap. OEuvres compL^ L VI, p. SA)»

(S) Déclaralioii du il mars 1720 ( Ane. lois franc, ,{, XXI, p. 278).

(3) 11 est à notre cônnaisBance personnelle que les billets de la Banque de France, il y a à peine 25 ans, n'étaient acceptés que très«diffîcilement dans les foires et marcb<îs du Cotentin, tant la défiance dos paysans était persistante*

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mauvaise foi se h&tërent de rembourser leurs renteshypothèques. Gela mit le comble à la panique. Vers le milieu d*oclobre^ on ne trouvait plus à placer les billets pour la moitié de leur valeur nominale (1).

L'administration financière de la France retomba dans son ancien état, et reprit les procédés économiques que le régent avait, à ses débuts , si énergiquement condamnés. On nous permettra de signaler, entre beaucoup d'autres, un de ces procédés qui montrent jusqu'à quel point un gouvernement aux abois peut pousser Toubli des règles les plus élémentaires de la bonne foi et du respect des conventions. On avait remplacé les billets de la banque, dont personne ne voulait plus, par des rentes au denier 50. Un arrêt du Conseil, du 6 février 1720, et un édit, du mois d'octobre suivant , ordonnèrent le remboursement, au même taux, des rentes et des offices existants ; c'était une violation flagrante de la coutume et des traditions normandes (2). Des registres furent ouverts dans chaque généralité ; et voici , d'après ceux que possèdent les archives du Calvados (3) , comment se pratiquait l'opération. Chaque titulaire d'office était censé verser aux mains du conseiller, garde du trésor du roi, le capital qu'il avait antérieurement payé ; il en recevait quittance , et, en même temps, un.titre qui lui assurait le paiement annuel des intérêts de ce capital à 2 pour cent (4). Pas un fonctionnaire, si modeste que fût sa finance, n'échappa à

(i) Journ, iCAbrah, Lt Marchand^ ms., n<> iSO, îd-A* de la Bibl.de Caeo.

(3) Hitt, du Parlem. de Norm., t VI, p, SOÂ. L*éditde juin 47S5 rétablit le denier 20 ( Ane. lois, t. XXI, p. 293 ).

(S) Les Arch. possèdent plusieurs de ces registres. Le premier comprend les années 1730 à i72A.

(A) La formule de la quittance, arec la constitution de la rente, est répétée pour chaque office, dont la finance est ainsi indiquée exactement. Une étude sar les finances trouverait, dans ces rqs^stres, des détails intéressants*

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cette faillite de Tétat ; et il n'y eut pas, dans le Cotentin, une bourgade qui n'eût son créancier inscrit au nombre de ces rentiers forcés. Il est superflu d'ajouter que la taille, légèrement diminuée en 1717, avait repris, dès Tannée qui suivit, sa marche ascendante. En 1722, elle atteignait un maximum qui , pendant longtemps , ne fut pas dépassé (1).

Malgré ces désastres, la France, dont la vitalité est si merveilleuse, n'était pas atteinte, ainsi que Tobserve le judicieux historien de la Régence (2), dans les sources même de sa prospérité. Le commerce maritime reçut, au contraire, une certaine impulsion de l'ébranlement que le système de Law avait imprimé au crédit, en mobilisant la richesse. Les relations entre les ports de la Méditerranée et ceux de la Manche étaient devenus très-fréquentes. A défaut de faits plus importants qui Tindiquent, nous pouvons mentionner, en 1720, la présence, sur nos'côtes, de plusieurs vaisseaux venant de Marseille. C'était à l'époque où la peste désolait cette partie du Midi. Un arrêt du parlement de Normandie avait interdit l'entrée de tous les ports aux navires de cette provenance. M. de Blangy, marquis de Fontenay, après avoir pris, en sa qualité de capitaine de la côte, les mesures propres à assurer l'exécution de cet arrêt dans l'étendue de son commandement, établit, depuis les Veys jusqu'à Quinéville, une garde de vingt hommes, qui empêchait toute communication entre la mer et le littoral. Sa famille possédant de temps immémorial les îlots de St-Marcouf (3), il en louait les pâturages à des fermiers (4). Il céda à l'état, moyennant une

(1) En 1717, 1,587,005 liv.; en 1718, 1,637,005 li?.; en 4733, i,86MÎ5lir. ( Arch. Càlv., sér. C, n* S77 )»

(S) Lemontey (ap. Œuvres compL^ U VI, p. 319 ctsuir, )• (8) Voy, notre lom. 1*% p. 271, note 3.

{h) Le prix de ce loyer est éraluô daos certaines pièces à 16 ou 1,700 lir.,

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indemnité annuelle de 1,000 livres, le droit d'établir des abris» où les marins marseillais purgèrent leur quarantaine, pendant que Ton construisait, sur Tîle de Tatihou, un hôpital et un lazaret (i).

La politique extérieure que suivit le régent sous l'influence funeste de Dubois et des menées de lord Stairs, ambassadeur d'Angleterre, n'était pas faite pour relever la France et ses finances. Le roi Georges, quoique reconnu par les deux chambres, sans opposition sérieuse, comme souverain légitime du Royaume-Uni, avait bientôt excité le mécontentement de la nation. Les jacobites avaient repris courage, et, dans plusieurs villes, proclamé le prétendant sous le nom de Jacques III (2). La mort de Louis XïV, qui les favorisait en secret, leur enlevait leur principal appui; mais ils étaient trop engagés pour reculer, et, au mois d'octobre 1715, leur attitude parut si menaçante que le gouvernement réunit, en toute hâte, des troupes à Londres. Ces troupes campèrent dans Hyde- Park. On avait appelé jusqu'aux régiments qui étaient en garnison dans les îles normandes (3). La rébellion fut vaincue à Preston et à Dumblaine (25 et 20 nov. 1715). Il y eut de nombreux supplices. La désaiTection n'en persista que davantage. Georges, voulant se débarrasser de toute inquiétude du côté du continent, employa toutes les ressources de sa diplomatie à obtenir du régent un traité

et, à 500 liv. seulement, dans certaines autres. Celte affaire donna lieu, en 473A, & une longue contestation entre M. de Blang/ et FÉtat. Le contrôleur général finit par décider que Tindemnilé de 1,000 liv. continaerait A être payée> mais que rÉlut aiïermerail 1rs Ilots pour le compte du roi. Sur une mise aux enclièrrs, on ne trouva qu^lne offre de àO livres faite par un sieur Charles f.aloy, marchand à St-Marcouf.

(1) Arch. du Ca!v., sér. C, n* 1736, 7 pièces.

(2) Les Nouvelles Gazettes^ ann^c 1715, p. iOO et poss. (3 lOid», ibid., p. dôO.

LK XVIIl* SIÈCLE. 419

d'alliance, sous prétexte de maintenir le traité d*Utrecht. Dubois étant l'un des négociateurs, il y réussit. Le traité du 4 janvier 1717 fut, suivant Texpression d'un historien, « le prélude des ignominies que le règne de Louis XV « devait faire subir à la France (1). » II conduisit à la guerre contre l'Espagne (9 janvier 1719), c'est-à-dire à l'abandon des grandes traditions de Richelieu et de Louis XIV. La France aida l'Angleterre à détruire la marine espagnole, sans prévoir qu'elle aurait bientôt son tour. Elle sacrifia 82 millions à cette œuvre impolitique et antipatriotique.

La paix avec l'Angleterre n'eut qu'un avantage relatif, bien faible sans doute, en comparaison des calamités qu'elle tenait en réserve. Elle donna à la Basse-Normandie et aux îles une sécurité qui, trop souvent, leur avait manqué. Les îles surtout en profitèrent. Georges I" ne s'en occupa nullement. C'était le meilleur service qu'il pût leur rendre. Le Cotentin ne fut pas non plus sans faire quelques progrès, ainsi que le constatent les documents que nous aurons plus tard à consulter; car^ un gouvernement, si faible et si mauvais qu'on le suppose, ne suspend pas la vie d'un peuple, et n'arrête pas sa marche en avant, tant qu'il ne lui a pas imposé le joug d'une centralisation administrative, qui le comprime et le paralyse. Le gouvernement de la Régence a laissé, on le voit, peu de traces dans l'histoire de notre contrée. La majorité du jeune roi y mit fin, en droit, le 22 février 1723 ; en fait, il se prolongea même après la mort de Dubois et de Philippe d'Orléans (10 août et 23 décembre 1723). Ce fut le duc de Bourbon, qu'on appelait M. le Duc, qui leur succéda.

Le ministère de M. le Duc fut celui de la marquise de

(I) ttiiU de France, psr Tli. Latallée, t. lil, p. S89«

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Prie, sa maîtresse, « la plus effrénée créature (1). » Le pouvoir, livré à la discrétion des agioteurs et des courtisanes, tomba dans le dernier discrédit. Et ce fut de ce monde misérable, sceptique jusqu'à Tathéisme, à une époque où Voltaire était déjà célèbre et la philosophie en honneur, que partit le signal d'une nouvelle persécution religieuse!...

La déclaration du 14 mai 1724 (2) dépassa Tédit de 1685 en cruauté impitoyable et hypocrite. Elle fut inspirée, sinon imposée, par Tarchevêque de Rouen^ Lavergne de Tressan, Tancien évoque de Nantes, celui-là môme qui avait osé donner à Dubois tous les ordres de la prêtrise en une seule séance I...

Dans le Midi, la persécution fut violente; elte fit des martyrs. En Normandie, où les protestants étaient paisibles et de moins en moins nombreux, elle fut odieuse. Elle s'attaqua principalement au foyer domestique, qu'elle livra à l'inquisition la plus raffinée et la plus vexatoire.

L'article 15, renouvelant les édits antérieurs, défendait tout mariage régulier entre les religionnaires, s'il n'était célébré selon les prescriptions du concile de Trente. Les articles 6 et 7 rendaient l'instruction des enfants obligatoire. L'autorité du père de famille était supprimée. Lorsque les parents n'envoyaient pas leurs enfants au catéchisme du curé et aux écoles de la paroisse, on les leur prenait. Ce fut, surtout, en Normandie et dans le Poitou, qu'il y eut des enlèvements d'enfants (3).

L'émigration qui, il est vrai, n'avait jamais été complètement interrompue depuis la révocation de l'édit de Nantes, reprit avec activité et ne cessa que beaucoup plus

(4) Dudos, t. II, p. 23.

(2) Ane. lois, t. XXI, p. 261.

(3) UiiU des ÉgiisM du Détert, por C.h, Coquerel, l f, p. 41 0«

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tard (1). Six cents habitants de la Basse-Normandie se réfugièrent dans les îles (2).

L*année qui suivit fut marquée par un fléau d'une autre nature, mais qui n avait été que trop souvent ressenti (3). Des pluies d'une abondance extraordinaire avaient détruit les espérances de la récolte. Le prix du blé monta à 70 et 80 livres le sac. Des troubles éclatèrent dans la plupart des villes de France. A Caen, les 25 et 26 juin, Témeute fut terrible. Le Journal d'un bourgeois en fait un récit qui, par sa prolixité et ses redites, trahit Témotion que son auteur éprouvait encore en récrivant.

La populace en fureur avait attaqué et pillé, sur la place Royale^ la maison d'un changeur, nommé La Garenne, qu'on accusait d'accaparer les grains. La maison du lieutenant général de police, M. Gosselin , seigneur de Noyers, avait aussi été saccagée. L'intendant, M. d'Aube (4), s'étant rendu à la halle au blé, et ayant essayé de calmer la foule^ fut assailli à coups de pierres et blessé ; une femme se jeta à sa gorge. Il dut s'enfuir par une porte de derri&re, et se réfugier, jusqu'au soir, dans la cour de la Monnaie. Il se retira dans le Château. Les invalides , commandés par M. de Saint-Rémy, tirèrent quelques coups de fusil en

(1) Registres de la paroisse de St-Hélier de 1717 à 175&. Les émlgranls, dont les noms sont mentionnés, appartiennent tous au Poitou, à la Bretagne et à la généralité de Caen.

(2) HitU de ta Régence, par Lemonley (ap. Œuvres complète»^ 18S2, t. II, p. 160).

(3) Le i A janvier de cette année 1725, Jacques de Matignon, lieutenant général du roi, mourut à Paris. Son corps fut reporté à Torignj le 27 du même mois. Il fnt le dernier à porter son nom. Il bissait un fils unique, Jacques-François-Léonor, qui arait épousé, en 4715, Lonise-Hippolyte Grimaldi. 11 dcrint pair de France sous le titre de duc de Valentinois. Ses des* cendants possèdent encore aujourd'hui la principauté de Monaco.

(&) François Richer, scign. d'Aube, avait succédé, en 1625, à M. Gu/nct ; il fut intendant jusqu*en 1727.

Tain Une balle alla frapper et tua> auprès de la fontaine Gémiare, un paisible bourgeois qui revenait du bailliage. On appela , de Vire et de St-Lo , plusieurs compagnies de cavalerie et un détachement d'infanterie du régiment de Vendôme. La ville fut, pendant deux mois, dans un état d'agitation inquiétant. L'intendant ne rentra dans son hôtel de la rue St-Jean que le 13 août L'ouverture de la foire de Guibray fut retardée d'un mois, et reportée au 15 septembre. Des arrivages de navires anglais chaînés de blé ramenèrent peu à peu le pain à un prix plus modéré. Le Havre , Bayeux , Vire et Condé eurent aussi quelques mouvements populaires (1).

Le Cotentin parut supporter la disette avec plus de calme que le chef-lieu de la généralité , sans être pour cela moins éprouvé. Une lettre du curé de Ger, élection de Môrtain, nous apprend qu'en 1720, dans sa seule paroisse , il y avait 800 pauvres manquant de tout , et qui n'avaient d'autre nourriture que des orties et des plantes sauvages. Il demanda à l'évèque d^Avranches et au duc d'Orléans, comte de Mortain, des secours qui lui furent aussitôt accordés (2).

Les événements survenus à Gaen avaient mis l'intendant dans une situation diflicile; on l'envoya à Soissons, au mois de janvier 1727, et on nomma à sa place M. Félix Aubery, marquis de Vastan, qui entra en fonctions le 27 mars suivant (3).

Depuis plusieurs mois, M. Le Duc et sa maîtresse

(i) Journ, iPun bourgeois, p. 298 et smr,~^Journ, d'Abrak. Lemarchané^ ms., à la date du 25 juin 1725.

(2) Arch. delà M., sér. A, n* 551. Il y avait, à Ger, on grand nombre * d*ouvriers poiiers qui, depuis plusieurs siôcles, formaient une confrérie (Ibid., n« 1182 et suiv. ).

(8) Journ. itAbrah, Lemarchandt ms. M. de Vastan arriva à Cacn, le mardi soir 27 mars.

étaient tombés sous la réprobation publique. Ils avaient été exilés : le premier, dans son splendide domaine de Chantilly, et, la marquise, dans le ch&teau de Gourbépine, en Normandie (1). Le cardinal de Fleury prenait, à 73 ans, le gouYernemeut de la France. 11 allait le garder pendant 17 ans.

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