CHAPITRE III
Mémoires de riogénieur en chef, M. de Gaai, sar Tétai comparé des poris da CotenliD et des Ues normandes. — Les capilaiaeries et les corps^e-^rde des milices garde-côtes de la Basse-Normaodie.— 1731-1734.
Le reproche le plus grave que Thistoire ait adressé au ministère de Fleuryest d'avoir sacrifié à Talliance anglaise les intérêts les plus précieux de la France. Pourtant, si Ton consulte les documents conservés dans nos archives départementales, il semble qu'il serait juste d'apporter quelques restrictions à ce reproche, au moins en ce qui s'applique à la défense du Cotentin et aux commencements de l'administration du Cardinal.
Pendant que l'intendant, M. de Vastan, procédait à l'enquête, dont nous avons résumé les détails dans le chapitre précédent, M. de Caux, « ingénieur en chef des « côtes de Normandie », en résidence à Cherbourg, en faisait une autre, par ordre du ministre de la marine, M. de Maurepas, sur la situation comparée des ports de la France et de l'Angleterre, et sur le rôle que les îles normandes auraient à jouer en cas de guerre entre les deux nations. Jamais, jusqu'alors, Tattention publique n'avait été appelée avec autant de force et de précision sur cet important sujet. Plusieurs mémoires furent rédigés soit par l'ingénieur , soit par ses agents ; le premier fut envoyé au ministre, au mois de juin 1731 ; le second, vers la même époque ; et le troisième, résumé de ce dernier, en 1732(1).
(1) Lettre de M. de Maorepas du 17 juin 1731, accastnt réception du
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Une analyse sommaire de ces documents présentera, nous le croyons, quelque intérêt à nos lecteurs.
L'auteur commence par la description -topographîque de cette partie de la Manche qui baigne les îles de l'archipel et le littoral du Cotentin :
Les îles de Jersey, Guernesey, Serk et Aurigny sont éloignées des côtes et du cap de La Hague : les unes, de trois lieues, les autres, de sept et dix lieues. Elles ont de bons ports, pouvant contenir un nombre de vaisseaux suffisant pour surveiller les passages qui conduisent du Canal britannique dans l'Océan. Le premier de ces passages est entre Aurigny et Portland; il a douze ou treize lieues de largeur ; le second, que les navires français prennent, en temps de guerre» est entre Aurigny et le cap de La Hague, il est connu sous le nom de Raz Blanchard, il n'a que trois lieues d'ouverture, et n'est praticable que sur une largeur de deux, à cause des rochers sous-marins qui, de la côte normande, s'avancent à une lieue au large. Du Raz Blanchard, on entre dans le Canal de la Déroute, ou Grand-Ruel, qui, dans une partie de son parcours, est bordé par les îles de Jersey et Guernesey, distantes de trois à quatre lieues l'une de l'autre (1). Pendant la dernière guerre, les insulaires, croisant dans ces parages, ont, de leur propre aveu, pris ou fait échouer plus de trois mille cinq cents navires français.
La France ne possède pas de ports pouvant abriter le
premier mémoire, qui est intitulé : t Mémoire où Ton connaîtra Pavantoge « des An^lois dans la Manche, par la silualion des isles qu'ils habitent ; où Us « ont perfeclionné, depuis la paix, plusieurs ports et sont sur le point dVn c continuer un nouveau à Tisic d'Origny, ce qui les mettra en état de ruiner, « entemsdc guerre, la province de Normandie, d'inlerroiripre son commerce, 1 celui de la Picardie et de la Flandre. • (Arch., sér. C, n»* 1657, 1658 et 1659. ) (1) Voy. la carte marine de Lavrie.
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nombre de vaisseaux qu'il faudrait avoir pour conjurer ce i
danger et empêcher un débarquement. L'ennemi, au contraire, trouverait entre les Veys et La Hougue, une grève spacieuse et unie, qui n'est défendue que par des redoutes enfouies sous les sables, et une milice sans discipline et mal armée. Il y descendrait sans obstacle, et, mattre de Carentan, il pourrait, à Faide de quelques barrages, faire refluer les eaux des rivières et séparer complètement le Cotentin du reste de la province. Ainsi enfermé comme dans une lie, il repousserait facilement, avec deux mille hommes, une armée formidable; car il recevrait, par Garteret et Portbail, d'un côté, et par Aurigny, de l'autre, les approvisionnements de toutes sortes qu'il aurait amassés à Jersey et à Guernesey.
C'est donc une grande erreur de regarder ces îles comme de médiocre importance. Cette erreur a été partagée par beaucoup de personnes, « môme du métier », si bien que, pendant la dernière guerre, terminée en 1712, on n'a pas cru qu elles valussent la peine d'être occupées. En 1702 et en 1704, cela pouvait se justifier; car, alors, Aurigny n'était qu'Un rocher sur lequel quelques habitants vivaientcomme des sauvages, et qui n'avait ni havre, ni rade. Guernesey, quoique plus étendue, n'avait qu'un port, où n'entraient que des vaisseaux de six à huit canons, et un vieux château. Jersey n'était pas plus redoutable. Mais, aujourd'hui, tout est changé. Pendant la guerre, les îles ont accru leur armement dans une proportion énorme, et, depuis la paix, notamment depuis 1723, elles ont exécuté des travaux considérables à leurs ports et à leurs châteaux, et augmenté leurs richesses par le commerce soit ouvert, soit frauduleux avec la France et l'Angleterre. Soutenues par ce dernier pays, elles sont devenues ce que l'on va dire :
Guernesey est à dix lieues de Dîéletle, Son port a été
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fait de main d'homme, au moyen de deux jetées qui viennent se rejoindre en formant un carré, et ne laissent entre elles que le passage d'un vaisseau. Ce pas^ge est fermé, la nuit, par une chaîne. Les jetées ont des parapets très-élevés, qui mettent la ville à Tabri des insultes venant de la mer, et, à chacune de leurs extrémités, correspondent deux rues où sont établis deux corps-de-garde. Il y a dix-huit, vingt et vingt-deux pieds d'eau dans le port ; quatre-vingts ou cent navires peuvent y mouiller comme dans un bassin. La rade est à fond de sable et de « bonne tenure »; elle est fermée, à Test, par la petite île d'Herm, ordinairement inhabitée, mais sur laquelle, en temps de guerre, on installe un poste de guet et de signaux. Les corsaires, qui attendent là, n'ont qu'à filer leurs câbles, sans lever leurs ancres, et à se lancer à la poursuite de l'ennemi aussitôt qu'il est signalé.
Du côté sud, se dresse le château Cornet, qui commande toute la rade. Il vient d'être restauré tout à neuf. 11 est muni de quatre bastions et de trois batteries superposées, — la première, à fleur d'eau, — qui sont armées de soixante-seize ou quatre-vingts pièces de canon, de casemates, d'une place d'armes à chaque étage, communiquant Tun à l'autre par des souterrains, et d'une plateforme, au troisième étage, d'où l'on découvre une vaste étendue de mer (1).
Le reste de l'île est défendu par des redoutes élevées à une portée de canon les unes des autres, à peu de distance du rivage, et avec un magasin entre deux. L'artil-
(1) La reslauration dout parle lingéniear n*aTait pas été aussi complète quMl le pensait, car, 20 ans plus lard^ le lieul. gouv., sir Paul-Emile Irrlng» pressait le gouvernement de réparer les fortlGcalions qui étaient en mauvais étàiiCktend,, 4770-1772, n"* 411 et 577. Lettres du 2 janr. et 25 noT. 1772).
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lerie qui les garnit, ainsi que celle du château, ne furent apportées de Londres, que le 17 mars 1733 (1).
L'île est bien peuplée. Elle renferme douze paroisses, qui fournissent chacune une compagnie de deux à trois cents hommes, suivie, quand elle est en marche, de quatre pièces de campagne et d'un chariot de munitions.
La ville de St-Pierre-Port compte une assez nombreuse population et beaucoup de riches marchands qui font un grand commerce. Le port est toujours plein de vaisseaux.
Jersey n'est qu'à sept lieues du Cotentin. Elle a deux ports : — St-Hélier, où les plus forts navires peuvent entrer, et Gorey, près de ÏJontorgueil ; — deux châteaux : — le château Elisabeth, qui vient d'être rebâti à neuf, et le Vieux-Château, aussi restauré récemment, et qui est armé de soixante canons. Des tours, semblables à celles de Guernesey, lui forment comme une ceinture. Jersey peut mettre en mer quarante corsaires et Guernesey cinquante, portant de dix à quarante pièces d'artillerie.
Serkesl située entre les deux îles principales. Elle n'a que cinq à six cents habitants. Elle est naturellement fortiQée par des falaises escarpées, qui la rendent inexpugnable. On y entre par un souterrain creusé dans le rocher, fermé par une herse en fer et ouvrant sur une petite baie de la côte sud. Gomme à Herm, on y place des vigies qui surveillent le canal de la Déroute.
Aurigny est à trois lieues du cap de La Hague. Les travaux que les Anglais sont en train d'y exécuter avec une extrême diligence et un grand nombre d'ouvriers, montrent ce qu'ils veulent en faire et combien ils peuvent nous nuire. L'île a une lieue de longueur sur une demilieue de largeur. Elle possède, sur le Raz-Blanchard, une baie peu étendue que l'on nomme Longy, et, au nord-
(1) Rapport de 173â (Vo/, in-f« r.» p, Â50}f
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ouest, une rade beaucoup plus vaste, où Ton construit actuellement des jetées et un port, qui pourra recevoir des vaisseaux de soixante à quatre-vingts canons. Audessus s'élève une montagne, appelée Touraille, sur laquelle on a installé un fanal.
Enfin, à deux lieues vers le nord-ouest, on aperçoit le rocher Casquet, où Ton a, depuis sept ou huit ans, bâti trois tours, qui portent chacune un feu allumé pendant les nuits.
De ce qui précède, il ressort : 1* que les îles seraient en situation de repousser une première attaque, et de recevoir, en peu de temps, des secours de la Grande-Terre, qui n'est qu'à dix-huit lieues ; et 2° que l'Angleterre est absolument maîtresse de cette partie de la Manche et des passages qui la traversent.
Quel est, en regard, l'état des ports et des fortifications du Cotentin, et que doit faire la France pour conjurer les périls qui la menacent? Jusqu'à présent, elle a fait peu de choses. Bien plus, par une tolérance singulière, elle a aidé les Anglais dans leur œuvre. C'est, en efl'et, des îles Chausey qu'ils ont tiré, chaque année, plus de 2.000 gabares de pierre qu'ils emploient à leurs travaux de Jersey et de Guernesey. Il serait temps d'interdire un semblable commerce (i).
En face des nombreux ports qui s'ouvrent sur la côte d'Angleterre, depuis Falmouth jusqu'à Portsmouth, la France, de Brest au Havre, c'est-à-dire sur un espace de près de cent dix lieues, n'a que St-Malo, Gran ville, l'Anse de Vauville ou du Blanc-Sablon, et les rades de Cherbourg et de La Hougue. Et pour sortir de là, ses vaisseaux, en temps de guerre, n'ont souvent que le Raz- Blanchard,
(i) Par une lettre du 17 juin 1731, M. de Maureiuis décida qu'il serait désormait distendu aux Insulaires de tirer des pierres ou autres matériaux des côtes de France (*Arcb., sér. C, n» 1657},
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OÙ la navigation est si diJflicile (1), tandis que ceux de Tennemi, si les vents contraires les repoussent de la côte anglaise, ont la ressource de se réfugier dans Tun des ports des îles.
Pour remédier à ce grave inconvénient, il faudrait compléter le port de Granville et en créer trois autres dans les trois magnifiques rades de Yau ville, de Cherbourg et de La Hougue.
Granville possède déjà une bonne jetée, longue de quatre-vingt-cinq toises, et construite, en 1564, aux frais des habitants. Mais le port est devenu trop petit à cause du grand nombre de bâtiments qui arment : soit pour la pêche de la morue, soit pour la Méditerranée. La jetée devrait être allongée, comme les négociants le demandent par des mémoires parfaitement motivés.
En sortant de Granville, ou venant de cette direction, les navires peuvent difficilement, en une seule marée, passer le canal de la Déroute, doubler le cap de La Hague, franchir le Raz Blanchard et arriver à Cherbourg. Ils sont, le plus souvent, obligés de mouiller dans Tanse de Yauville ; mais là, quoique la rade soit bonne , il leur est impossible de s'y maintenir lorsque soufflent les vents « traversiers » du sud-ouest au nord-ouest. Le port de Diélette est destiné à leur servir de refuge. M. de Flamanville y a , naguère , fait élever une jetée très-solide de quatre-vingt-dix toises, en quartiers de roche ; mais le chenal et le port devraient être approfondis de manière à obtenir seize à dix-sept pieds en morte-eau, et vingt-six à vingt-huit pieds en vive-eau. Des frégates de quarante canons pourraient alors y entrer.
Un travail analogue serait à faire à Cherbourg, qui correspond à Diélette sur la côte opposée de la presqu'île,
(I) Vojr, sup., p. 369, n. 8.
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c'est-à-dire prolonger les jetées déjà commencées (1), et . retenir, par une écluse, les eaux de la Divette,. afin de produire une chasse et d'empêcher Fensablement du chenal.
C'est à La Hougue, sans contredit, quon pourrait établir « le plus beau port du monde et qui feroit trem- <t bler l'Angleterre. » Les projets n'ont pas manqué ; <( mais, pour vouloir faire trop beau, on n'a rien fait du u touL C'est un défaut de MM. les ingénieurs de pré- « senter des plans magnifiques, qui montrent, à la vé- « rilé, leur capacité et leur génie, mais qui coûtent trop « cher. • Le rédacteur de ce mémoire, qui n'était probablement pas ingénieur, pensait qu'il serait plus sage de consacrer chaque année une somme déterminée à des travaux successifs, suivant le système suivi à Bayonne et à La Rochelle.
En 1733, le secrétaire d'état à la guerre, M. d'Angervilliers (2), demanda à Tintendant, comme complément des rapports que nous venons de résumer, un état des fortifications de la côte de Basse-Normandie (3). Le rapport qui lui fut adressé en réponse porte la date : à Cherbourg, le 1" février 1734 ; il se divise en trois parties : la première contient la description des différentes places, redoutes, forts, etc., de la côte, depuis Dives jusqu'à Pontorson ; — la seconde, l'estimation des ouvrages à exécuter, et, la troisième, Ténumération des pièces d'artillerie qui arment ces diverses fortifications, et, en outre, l'état des corps de . garde des capitaineries garde-côtes, qui existent le long de ce môme littoral (4).
(1) En 173^, la jotce de l'ouest a?ail 50 toises et celic de Test IIO loiscs de longueur ; elles étaient en pierres sèches.
(3) Bauyn d^Angervilliers, mort eu 17^0.
(d) Lettre du ^3 mai 1733 (Arch., sér. C, n» J659).
(&) Voici rintitulédè ceitfémotVtf; c Éiat de la côte de Basse-Normandie « (ivec les rôparatioos ù fttii'O pour la défeuse de ce puis et to sûreté du com-
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La côte de la Basse-Normandie comprend : }a c6t6 du Bessin, — de laDives aux Veys; — la côte de La Hougue, — des Veys an Raz de Barfleur ; — la côte de Cherbourg, de Barfleur au cap de La Hague, — et la côte de TOuest, de ce dernier point à Pontorson.
De la côte du Bessin il y a peu de chose à dire. Sur toute son étendue à peu près, elle est bordée de dunes et de terres bassiBS qui ne sont pas favorables & une descente. L'entrée de la rivière d'Orne est encombrée de bancs de sable et accessible seulement à des navires de faible tonnage. Plusieurs fois, pendant la dernière guerre, les Anglais ont tenté sans succès de la franchir, dans le dessein de brûler Caen. Ce fut à la suite d'une de ces tentatives que le feu roi chargea les magistrats de la ville d'en réparer les murailles avec les fonds de Toctroi. Depuis la paix, on a complètement négligé de les entretenir. Il serait à propos d'y songer.
De Caen aux Veys, il n'y a que des corps de garde en mauvais état et la tour de Port-en-Bessin, qui exigerait quelques travaux.
Garentan est une place de guerre forte par sa situation dans des marais^ Le château a besoin d'être restauré. L'enceinte a été à demi ruinée par les habitants, qui ont pris à fief du gouverneur les fossés de la ville, et y ont créé des jardins.
A une petite distance est le Pont^d'Ouve, à la tète duquel est un ouvrage à corne très-endommagé.
La côte de La Hougue s'étend sur cinq ou six lieues. On y compte quatorze redoutes et quatre écluses : à Audou* ville, Ravenoville, Quinéville et Aumeville. — Plusieurs des redoutes, faites de sable et de gazon, ont à moitié
merce, en paix comme eo guerre. » L*autcur en paratt être M. de Caut. La copie qui csl aux Archives ne poric pas de siguatare.
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disparu. Les écluses devraient être remises en état ; car elles seraient très-utiles au point de vue de la défense. Par leur moyen, en effet, on pourrait inonder le pays sur une étendue de quatre lieues le long de la mer, et il ne resterait ainsi qu'un seul point exposé à un débarquement: •— le petit havre de Quinéville, à Tembouchure du ruis* seau la Sinope.
A deux lieues plus loin est le fort de La Hongue, bftti sur une péninsule, qui forme, avec le rivage de Morsalines» une baie où les bâtiments de commerce viennent s'abriter; puis, au nord, les batteries de Saint-Vaast et de la pointe de Réville ; entre elles, le fort de Tatihou , et, & cent pas, la batterie de Tlslet. Il y a peu de ces ouvrages qui ne soient totalement ou en partie ruinés.
De la pointe de Réville au cap de Barûeur, des rochers rendent l'accès de la côte trës-difBcile. Il n*existe, dans cet intervalle, qu'une anse étroite, appelée Landmer, fréquentée par les pêcheurs. On y a établi un corps de garde.
Barfleur, à deux lieues de La Hougue, a un havre qui assèche à toutes les marées ; il y peut entrer des navires déplus de cent tonneaux. Les corsaires ont, plusieurs fois, essayé d'y pénétrer ; ils ont été repoussés par une batterie & six embrasures placée derrière l'église. Il serait bon de relever cette batterie et de construire un bout de jetée en pierres sèches, qui coûterait peu et rendrait de grands services aux bâtiments qui n'auraient pu doubler le. cap de Barâeur. AGatteville, près de ce cap, s'ouvre une petite anse, défendue par une autre batterie de deux canons» dont il est urgent de relever les parapets.
La côte de Cherbourg forme» entre ce dernier point et le cap de La Hague, une vaste baie, au milieu de laquelle est la ville, et qui est, à l'ouest et au sud-ouest, bordée de rochers élevés et de marais. A moitié chemin, du côté de
Barfleur, on trouve, près du cap Lévy, un havre où se réfugient les pécheurs et les caboteurs de la côte (1).
Cherbourg n'est qu'à dix- huit ou vingt lieues de l'île de Wight et de Portsmouth. Dans le dernier siècle, c'était une place bien fortifiée^ munie d'un bon ch&teau, défendue par une bourgeoisie aguerrie et couvrant la plus grande partie du Gotentin. Son port, qui était en meilleur état qu'aujourd'hui, favorisait le commerce de la contrée. En 1687, on avait commencé à reconstruire des fortifications à la moderne. En 1689, sur un ordre de la cour, tout fut démoli, et la ville est, depuis ce temps, restée exposée au pillage (3).
La grande et la petite rade sont défendues par les forts de Tourlaville, de Longlet, du Galet et du Hommet,
De l'autre côté de Cherbourg, et jusqu'au cap de La Hague, on ne voit que des rochers, des falaises et des dunes « impraticables », si ce n'est à la fosse d'Omonville, à une lieue et demie du Raz Blanchard. A cet endroit, sept ou huit bâtiments peuvent mouiller par trois ou quatre brasses d'eau en basse mer. Il est difficile, toutefois, d'y tenir par les vents du nord-ouest ou sud-ouest. Il y a là un fort avec une batterie haute et basse et revêtement en maçonnerie, qui est adossé à la côte. Il a besoin d'être réparé.
Sur la côte de l'ouest, à une lieue et demie du cap de La Hague, on rencontre le Nez de Jobourg, qui forme, avec le cap ou Gros Nez de Flamanville, l'anse ou baie de Vauville, d'une étendue de quatre lieues. Le long de cette baie, il y a quatre corps de garde en mauvais état, et le^ port de Diélette, le seul qui existe sur celte partie du littoral. Il n'est défendu par aucun ouvrage, mais on pourrait
(1) Voy. sop., p. 273.
(3) Voy. sap., p. 360.
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garnir de canons une plate-forme construite par M. de Flaman ville sur la jelée, à quarante toises de rentrée du chenal.
De ce point Jusqu'à Sciotot, la côte est sufiisamment protégée par des rochers escarpés.
A la pointe de Rosel, une petite anse, où la grève est unie, serait, au contraire, accessible. Il en est de môme jusqu'à Carteret, qui possède un havre assez spacieux, dont le chenal, quoique souvent encombré par des bancs de sable changeants, offre cependant une profondeur de quinze à seize pieds en vive-eau et de trois à quatre en morte-eau (1). Sur le sommet du Nez de Carteret, il y a un corps de garde et un m&t à signaux.
Viennent ensuite plusieurs autres havres qui ne peuvent recevoir que de petits bâtiments : Portbail, St-Germain, Pirou, Regnéville et In gre ville. Toute cette région n'est protégée par aucun ouvrage ; on y voit seulement onze corps de garde en majeure partie ruinés.
Granville est situé sur une petite péninsule n'ayant d'accès que du côté du sud-est et séparée de la terre ferme par un fossé profond creusé dans le roc. Autrefois, cette entrée était défendue par une fortification qui a été démolie en 1680. Depuis cette époque,, la ville est, comme Cherbourg, exposée aux insultes de l'ennemi.
A peu de distance, commence la baie du Mont-Saint- Michel, qui s'étend de la pointe de Champeaux à celle de Cancale. Les grèves et sables mouvants, qui en forment le fond, mettent le Mont à l'abri de toute attaque sérieuse. .Les fortifications y sont d'ailleurs bien entretenues; elles sont inexpugnables. Le roi vient de faire rétablir les tours
(i) Il résulte de la lettre du i3 mars 1731, du contrôl. général, renferroant ses observations snr le mémoire de i731 ( Areb., sér. C, n'* 269}, qu*oD travaillait, à celle époque, au port de Carteret.
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qui flanquent les murailles du côté de TOrient. Il ne manque que quelques canons à la tour principale.
Dans la seconde partie du mémoire, Tauteur éaumère les divers travaux à entreprendre, et présente le devis estimatif des dépenses qui en seraient la suite. Nous n'entrerons pas, bien entendu, dans des détails qui seraient fastidieux ; il nous suffira d'indiquer ceux qui montreront quel était, au XVIII' siècle, le système général des fortiflcaiions maritimes de notre province.
Les réparations ou reconstructions devaient s'appliquer aux ouvrages suivants :
CÔTE DU Bessin : La tour de Port-en-Bessin.
CÔTE DE La Hougue : Le château de Carentan, le Pontd'Ouve, les redoutes d'Odouville, de RavenovillcK de St- Marcouf et de Quinéville, les ponts de Quinéville, les trois redoutes de Lestre, la grande redoute d'Aumon ville, les petites redoutes d'Aumonville, Lasnier et les Rougets, la redoute de Morsalines, la grande redoute de Morsalines, le port de La Hougue, la batterie de St-Vaast, le fort de Tatihou. les ponts retranchés, la batterie de l'Islet. laredoute de Réville, la batterie de Barfleur et la batterie de Gatteville.
CÔTE DE Chebbourg : La redoute de Tourlaville, la batterie de Longlet, les forts du Galet et du Hommet, le fort et la batterie d'Omonville.
CÔTE DE l'Ouest : Granville, la redoute du bourg du Roc et la batterie de Bel-Air.
La dépense générale que tous ces travaux entraînaient était évaluée, savoir :
1^ Pour les réparations 190,000 liv.
2^ Pour les augmentations 62,724
3*» Pour les ouvrages nouveaux .... 303,908
Total. . . . 556,632 liv.
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Ce chiffre, gui nous paraîtrait si modeste aujourd'hui, effrayait un peu l'auteur du devis lui-même. Il s'en excusait, en faisant observer « que si Ton avoit entretenu, la c< dépense eût été chaque année médiocre , mais que , c( depuis 30 ans, on avoit toujours différé de travailler sur « les côtes de Basse-Normandie, alors qu'on travailloit c< partout ailleurs, avec l'argent qu'elle foumissoit en <c grande partie. »
Quant à l'armement des diverses places et redoutes que nous venons d'énumérer, il se composait de cent trentesix canons^ de sept mortiers et de cent douze plateformes. On proposait d'y ajouter quarante-huit canons et quarante-trois plate-formes.
Enfin, il restait à dresser l'état des corps de garde des capitaineries garde-côtes qui existaient le long du littoral.
De la Dives à Pontorson , il y avait dix-neuf capitalneries. — Sur ce nombre , treize appartenaient au Cotentîn. — C'étaient, pour le Dessin : Gabourg, Ouistreham, Dernières, Asnelles, Port-en-Bessin et Grandcamp.
Pour le Cotentin : Beuzeville , Ste-Marie-du-Mont ou du Cotentin, La Hougue, Barfleur, le Val-de-Saîre, Cherbourg, Omonville ou La Hague, Carteret et Portbail, Créances, Regnéville, Granville, Avranches et Pontorson.
On complaît quatre-vingt-dix corps de garde : dix-neuf appartenant au roi ; soixante-sept à la charge des paroisses, et quatre qui étaient à supprimer (1).
Nous verrons plus tard ce que tous ces projets devinrent et comment le cardinal-ministre, dont l'administration avait eu un si patriotique début, finit par laisser
(4) On trouTe, ft la fin de ce Mémoire^ Ténuaiération complète des paroisses sur le lerritoirc desquelles les corps de garde étaient édifiés.
la France sans défense, sur ses côtes, et sans vaisseaux dans ses ports.