‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 30 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les enquêtes sar les UraTaux de défense. — Les lies Chausey. — Commencement des hostilités arec T Angleterre. — Déclaration de guerre. — Mort du cardinal de Flenry. — Mesures de défense. •- M. de Moncan. — Charles- Edouard. — Tentative contre Loricnt. — Mémoire sur Us UeSf du marquis de Crénay. - Paix d'Aix-la-Chapelle. — 1785-i7ii8.

Entre la politique de la paix à tout prix vis-à-vis de l'Angleterre, adoptée par le Cardinal, et les enquêtes faites dans le Cotentin, il y avait un désaccord évident. Depuis plus de sept ans, contrôleurs généraux, ministres de la guerre et de la marine, intendants, subdélégués et ingénieurs, étudiaient, se concertaient, rédigeaient des mémoires, comme si la guerre devait fatalement éclater un jour et livrer de nouveau les côtes de la Basse-Normandie aux insultes de cet allié dans lequel on avait tant de peine à ne pas voir un ennemi. Rien, cependant, à ce moment, ne semblait se prêter à une telle hypothèse.

Georges II avait succédé à son père (1727), sans qu'il en résultât aucun changement à l'extérieur ou à Tintérieur : Robert Walpole restait fidèle au système de corruption pratiqué depuis qu'il exerçait le pouvoir.

Le même calme régnait dans l'archipel normand. — Il y avait bien eu, à Jersey, dans le courant de Tannée 1730, une émeute causée par un abaissement inopportun de la

458 LE XVni* SIÈCLE.

valeur de la monnaie de cuivre (1). — Le receveur des revenus du roi avait été menacé ; le lieutenant gouverneur, le colonel Georges Howard (2), compromis, avait été disgracié et remplacé par William Hargrave (3) ; mais les États ayant rapporté l'ordonnance qui avait produit l'émotion populaire, tout s'était borné là.

La Normandie jouissait d'une grande tranquillité. Les affaires qui occupaient la diplomatie de l'Europe : — affaires de l'Autriclie, de l'Espagne, de la succession de Pologne, etc., n'avaient pas troublé la vie provinciale^ Le traité de Vienne (3 oct. 1735), avait môme été le plus beau succès de l'administration de Fleury, comme il fut le seul acte glorieux du règne de Louis XV. On ne pouvait trouver dans aucun de ces faits les symptômes d'hostilité renaissante que les fonctionnaires entrevoyaient, sans doute, et qui expliquaient leurs préoccupations et leurs longs rapports. Ces symptômes étaient ailleurs. Ils étaient dans le développement rapide que le commerce maritime et colonial avait pris en Normandie autant, au moins, qu'en Angleterre et dans les îles (4)- On comprenait d'instinct qu'il y avait là un germe d'antagonisme, qui se manifesterait à la première occasion, et sous la pression des prétentions du peuple anglais à l'empire de la mer et au monopole du commerce.

(1) Calend,, G. HI, 1766-1769, p. 528, n«> 1361.

(2) Nommé en 1728.

(3) Le lieuL gouverneur de Gucrnescy étaH le major général Sutton. Le gouTerneur <ic Jersey, Richard Temple, vicomte Cobbam» nommé en i7S3, eut successivement, pendant son long exercice, huit lieutenants, parmi lesquels flgure le fameux camisard, Jean Cavalier, qui ne serait resté en fonctions que du 25 mars au 18 août 1728. (Note communiquée par M. H. Marett Godefray. )

{&) D'après Voltaire ( Guerre de 17A1, p. 28, 1" édit. ), la France qui, aa commencement de la R^cnce, n'avait que 300 vaisseaux de commerce, en avait 1,800 en 1738.

LE XVIII' SlftCLK. 459

On continua donc, en Basse-Normandie, à s'occuper de ce qui concernait la sécurité des côtes et Tamélioration des ports.

Nous avons \u que M. de Caux, dans un mémoire de 1734« indiquait, comme le point le plus exposé à une descente de Tennemi, la grève unie qui s'étend des Veys à La Hougue. Il conseillait de construire, à Quinéville, deux redoutes dont le canon battrait la route de Garentan, et de remplacer l'ouvrage à corne du Pont-d'Ouve, « qui a n'étoitplus qu'un terrain éboulé », par un fort fermé d'un bon fossé, un chemin couvert et une batterie de quatre canons (1). 11 signalait aussi, quoique incidemment, les îles Ghausey comme une sorte de dépendance de Jersey, où les corsaires auraient un lieu de relâche et de ravitaillement, d'où ils pourraient inquiéter Granville et le littoral voisin, et dont, à Theure présente, les insulaires avaient fait l'entrepôt principal de leur contrebande.

Le contrôleur général Orry s'était ému de cette communication, au double point de vue militaire et financier, et, par une lettre du 16 juin 1736. il décida qu'un corps de garde serait construit sur la Grande-Ile (2). Le fermier général, Dupleix (3), appuya fortement ce projet II adressa, à la date du 12 août suivant, une circulaire à ses collègues des traites. Il y exposait que l'état avait le plus grand intérêt à créer, en cet endroit, un port de défense ; que ce groupe d'ilôts, pendant la dernière guerre, servait de retraite et, pour ainsi dire, d'embuscade aux corsaires de Jersey et de Guernesey, qui interrompaient la navigation

(1) Cette partie du mémoire esl intitulée : « Remarques à faire sur l*état c de la côte en Basse-Normandie et sur l^uvanluge de I^Angleterre. • (Arch., Bér. G, n« 4659.)

(2) Arch., 8ér. C, n» 4737.

<5) Cétait le père dq célèbre Dupleii, gouverneur des élablissemenls des IndesOrienlalcs,

sur toute la côte; — que personne n'ignorait que tout le faux seL le faux tabac et la contrebande, qui inondaient la Basse-Normandie et la Bretagne» provenaient, pour les cinq sixièmes, des îles anglaises, et, surtout, de Jersey, qui était la plus considérable, la plus peuplée, la plus commerçante et la plus remplie de réfugiés français condamnés comme fraudeurs ; que les contrebandiers avaient» à Gran ville et aux environs, des complices avec lesquels ils échangeaient des signaux ; •— qu'ils se servaient également des Jersiais, qui venaient fréquemment récolter du varech et remportaient chez eux ; qu'enfin, un établissement permanent à Ghausey permettrait de surveiller si rigoureusement Jersey, que pas une barque n'en pourrait sortir sans être aperçue, de telle sorte que la baie du Mont-St-Michel tout entière serait mise à Tabri d'une surprise. Un mémoire^ sans nom d'auteur, était produit, avec des plans et une carte, à l'appui du projet (1). Nous le résumons en quelques lignes.

Le groupe des Chausey se compose de cinquante-deux ilôts, qui ne produisent que de l'herbe, et de plus de trois cents rochers que la mer recouvre plus ou moins. La Grande-Ile a environ deux lieues de circuit ; elle possède un havre spacieux, très-sûr et abrité par une pointe sur laquelle, autrefois, il y avait une tour. Les îles appartiennent au duc de Valentinois, en sa qualité de gouverneur héréditaire de Granville et d'héritier de la maison de Matignon, à laquelle Louis XIV les avait cédées. Il les afferme moyennant 1,000 livres, et retire, en outre, environ 500 livres des autorisations qu'il donne d'y prendre du varech. Le seul bâtiment qui y subsiste se compose de cinq ou six

(1) Les plans et la carte sont aui Arch., sér. G, n» 1737. Il existe, dans an autre mémoire (liasse 17/&1) rédigé en 176Â, par un abbé Nolin, une description plus complète de ces îles au point de vue agriople et industriel. Noos y reviendrons plus loin.

LE XVIIi* SIÈCLE. 461

appartements, mais en si mauvais état, qu'ils seraient plus propres à servir d'étables qu'à loger des hommes. Aujourd'hui, il n'est habité que par le fermier et sa servante, qui est de Jersey. L'endroit le plus favorable pour construire le corps de garde serait l'emplacement de l'ancien fort, démoli autrefois par les Anglais, mais dont il reste encore les fondations et les voûtes. Il faudrait une garnison d'au moins quinze hommes, matelots ou garde-côtes, commandés par un capitaine» un lieutenant et un sous-lieutenant, et ayant à leur disposition une palache bien armée.

L'ingénieur, M. de Gaux, fut consulté à son tour. Il répondit par un rapport, du 29 octobre 1736 (i). U faisait d'abord observer qu'il serait tout à fait inutile de construire des bâtiments, si l'on n'y ajoutait quelque fortification, attendu que les insulaires, qui se servaient de Ghausey comme d'entrepôt de leur contrebande, ne les souffriraient pas plus qu'ils n'avaient souffert l'ancien fort, qui les empêchait de poursuivre nos vaisseaux danS le canal de la Déroute. M. de Gaux ne craignait pas de dire au ministre que la contrebande en Basse-Normandie venait de la détresse à laquelle les subsides et les impôts excessifs avaient réduit les habitants, et de l'abandon où les ports et havres de la côte avaient été laissés. On ne voyait plus que de petites barques qui trafiquaient avec les lies et y faisaient la fraude du tabac, des indiennes, etc.

Un sieur Meynier, prenant le titre d'ingénieur du roi, se proposa pour diriger et surveiller les travaux. U fut accepté (2). Le duc de Valentinois consentait à donner le terrain que les constructions devraient occuper. Toutefois, les arrêts du conseil, des 4 septembre et 0 octobre, ayant défendu la sortie du varech et l'exploitation des carrières,

(f ) Arcb., lér. C, n* i787.

(3; Leilrc de &!• de Mourepai da d déc. 1730 ( Arcli», n'* 1788 )•

462 LB Xyill<> SIÈCLE.

il réclamait, en échange de la perte qu'il éprouvait de cette double mesure, un terrain contigu à la ville de Gran ville et qu'on appelait le Boc (1). Un arrôt, du 5 novembre 1737, débouta le duc de ses prétentions sur les îles Chausey (2), et, le 13 mars 1737, une adjudication des travaux eut lieu, à Granville, sur le prix de 45,000 livres. Néanmoins, et sur Tavis de Meynier, le contrôleur-général décida que ces travaux seraient faits « par économie (d). » Le corps de garde et une maison pour les commis des traites furent construits. Quant au fort, que M. de Caux considérait comme indispensable à la sécurité de rétablissement, il ne fut commencé qu'en 1755 (4).

Il en fut ainsi de tous les projets que les fonctionnaires, qui connaissaient le pays, pressaient le gouvernement d'exécuter, si Ton en excepte les jetées de Cherbourg, dont la construction en maçonnerie de pierres de taille fut commencée par M. de Caux, en 1737 (5). Le vieux Cardinal, plein d'une conûance naïve dans les deux frères Walpole, craignait, sur toutes choses, de mécontenter ses amis et d'inquiéter l'Angleterre. Il se refusait systématiquement

(t) Le duc prélenduil qac le Rae avait été dooné par Ueori IV au maréclial de BiroD, comme « droit du gouverneur », et qu^après la mort du marécbaly le roi avait consenti, en 1608^ à le concéder au comte de Matignon, mais que les longues formalilés à remplir par le bureau des finances de Tnen n^avaieut pu être terminées avant la mort du roi, et que les choses étaient restées en cet état (Lettre du 21 janvier 4737, Areti., loc. cit.).

(3) Lettre de M. lier tin ( ancien contrùL gén. et ministre de Pagricukure depuis 1763), à M. deFoutette, du 30 mai 170& ( Ârch., u' 17&0). Cependant, d*«prèsle Mémoire de Fabbé Xolin (inf., cbap. vu), un arrêt du coo* scil de cette même anm^e avait maintenu le prince de Monaco d«tas sa possession contre le duc de Peulbièvre qui y prétendait comme cngagiale.

(S) Letti^ du 18 murs 1737.

(4) Nous verrous que ce fort fut démoli par les Anglais ayant qu*il D>ût été terminé.

(d) i/«?m. de M. de Léglisièrc, ca 1773. Nous le citons t celte date*

LE XVlli' SIÈCLE. 4G3

à prévoir une éventualilé, qui dérangeait ses idées et troublait son repos ; et il n*admeUait pas que la Basse- Normandie pût un jour voir une escadre anglaise détruire ses ports et piller ses villes. Cette illusion fut bientôt dissipée.

Walpole lui-même qui, depuis près de vingt ans, retenait l'Angleterre immobile, fut entraîné, par la force irrésistible de Topinion, à déclarer la guerre à TEspagne. Le peuple anglais, oublieux du Mœ^e clatisum de Selden, ou plutôt, voulant en conserver Tesprit en invoquant le principe contraire, réclamait à grands cris « la mer libre )> et sa part du commerce d'Amérique. Au mois d août 1730, ses corsaires, munis de lettres de marque, se jetèrent sur les galions espagnols, sans attendre la déclaration oflicielle, qui ne fut faite que le 23 octobre suivant. Louis XV, lié par les traités, fut obligé d'assister l'Espagne, et de faire convoyer sa flolte par viBgt-deux vaisseaux de guerre, qu'on avait eu grand mal à équiper, et qui étaient à peu près tout ce qui restait des magnifiques escadres du dernier siècle.

Par une coïncidence f&cheuse, la récolte de 1738 avait été plus que médiocre. Le prix du blé atteignit 9 livres le boisseau, ou 39 livres le septier de Paris. 11 fut difficile, dans certaines villes, et, notamment, à St-Lo, de contenir la populace, et de Tempôcher de piller les magasins. De nombreux ouvriers étaient sans ouvrage (1). L'intendant, M. de Yastan, lança, au mois de mai 1739, une proclamation» qui défendait^ sous les peines les plus sévères, toute opposition à la libre circulation des grains achetés en Angleterre, et attribuait, aux prévôts de la maréchaussée^ la connaissance des délits d'attroupements, séditions,

(4) Arcb. Cttlr. Lelire du 10 mai 4 789, du sabdélégué de St-Lo ù TintendauU

464 LB XVIll* SIÈCLE.

émotions, etc., ayant pour prétexte la cherté da

blé (1).

La mort de Tempereur d* Allemagne, Charles VI, survenue un an plus tard (30 ocL 1740), mit le comble aux perplexités de Fleury. L'Europe fut menacée d*un boule* versement général. La France, par un singulier jeu de la destinée, prit parti pour la Prusse, qui faisait ses premiers pas dans la voie qu elle a depuis si rapidement parcourue, et TAngleterre embrassa, avec enthousiasme, la cause de Marie-Thérèse. Partout, les deux alliées se rencontrèrent dans les camps opposés, et finirent par être seules en face Tune de l'autre Nos revers recommencèrent.

Le Cardinal mourut le 29 janvier 1743. Il avait vu, avant de mourir, tout ce qu'il avait redouté en train de s'accomplir; — à la paix, qu'il aurait voulue universelle, succéder la guerre ; — Walpole renversé, et William Pitt faire son entrée sur la scène politique ; — l'alliance, objet de ses soins les plus constants, disparaître devant les anciennes haines, qui rena'issaient plus ardentes, et, enfin, nos provinces maritimes exposées aux affronts qui n'avaient été que trop sûrement prévus.

Depuis deux ans, la Manche était couverte de corsaires anglais et espagnols. Les îles n'avaient pas été les dernières à s'y joindre. L'un des principaux négociants de (vuernesey, le sieur Le Marchand, fut pris, au mois de septembre 1742, sur l'un de ses navires, la Jeanne, capitaine Pitton, au moment où il naviguait de conserve avec deux autres bâtiments de Southampton, entre Aurigny et St-Pierre-Port (2). Dans celte mêlée, les Français, on le conçoit, n'étaient pas toujours épargnés.

(1) Celle prodamalion esl imprimée^ à Caen, chei Leroy (Arcb. Calr.]. (S) Noupitlei Gatettetf 17 A2, n® du 29 lepU La Gatetu appelle Le Mar* cband ■ le fameux Kégociaul de Guernescy. »

LE XYIll* SIÈCLE. 465

Dès le mois d'août précédent, le bruit courut, à Paris, que le roi était disposé à sortir de cette situation équivoque (i). On se plaignait hautement qu'il n'eût pas mis les côtes en état de défense, alors que le parlement d'Angleterre venait de voter, disait-on, pour l'année 1743, un subside de 8^200,000 liv. sterl. (2). Gomme sous le feu roi, on s'imaginait que les Anglais avaient, dans les protestants qui habitaient les ports de la Manche, et qui s'y livraient paisiblement au commerce, autant de complices et d'espions préparés à saisir la première occasion de faire revivre leurs prétentions d'autrefois (3).

Au printemps de 1743» Georges II, à la tète de ses Anglo-Hanovriens se heurtait à Dettingen contre l'armée française. Au mois de février 1744, les flottes échangeaient leurs bordées devant Toulon. L'irritation des deux nations était arrivée à un degré extrême. La guerre fut déclarée au mois de mars (4).

Le roi de France, dans son manifeste, protestait qu'il n'avait d'autre but en prêtant à ses alliés les secours qu'il s'était engagé à leur donner, que de rétablir la tranquillité de l'Europe ; mais que le roi d'Angleterre, électeur de Hanovre, n'avait cherché qu'à provoquer la France, en troublant son commerce, au mépris du droit des gens et des traités les plus solennels.

(i) Gatette, n* du 29 déc 17Â2.

(3) Chrotu du, régné de Louis XV {aç. Revue rétroifh, t. V, p. 80 et 353). - Gatette, J7Â2, 29 déc

(3) Chron, du règnes elc, loc. cit., p. àï 1. Dans le synode national du lias-Languedoc (juin 17Â3 ), où la Normandie fui représentée» les protestants f«nou¥elèrent leur déciaratior» de fidélité absolue à la France et au roi. Cela D^empêdia pas une recrudescence de rigueurs. De ilkh k 1746 il y eut, dans la généralité de Caen, de nombreux enlévemenU d^eofanis ( Hisu de$ égU du Déseru L I, p. 2i0 etsuiv.)*

(4) Ane, loiifranÇ; U XXI, p. 170.

Cette déclaration foi pobliée dans les provinces. Georges y répondit en accordant amnistie et pardon sans résenre aux contrebandiers qni prendraient un engagement sur ses flottes. La plupart des villes maritimes de chaque côté de la Manche s'empressèrent d*armer en course. En peu de mois, la mer fut écumée en tous sens par ces pirates patentés qui sortaient des nombreux havres et s*entre-pillaient à TenvL Bayonne, Brest, St-Malo« Granville, Gharbourg, Dieppe, fournirent leur contingent (i).

Mais les corsaires ne garantissaient pas les côtes contre les attaques imprévues et les descentes soudaines de Fennemi. C'est alors qu'on se demanda ce qu'étaient devenus ces projets, tant de fois présentés, et ces avertissements, si souvent renouvelés. M. de Maurepas les avait certainement connus ; il s'aperçut qu'il était temps de s'en occuper. Dans le mois qui suivit la déclaration, il écrivit à Tintendant de la généralité de Gaen, M. de La BriGTe (2), que cet événement exigeait de promptes mesures ; qu'il était urgent de prescrire aux ingénieurs de réparer les batteries et les corps de garde, et aux officiers garde-^ôtes de rassembler et distribuer les milices, conformément au règlement de 1716 (3). L'intendant transmit aussitôt ces ordres. Les réponses qu'il reçut des diverses parties de son département, n'étaient pas rassurantes.

M. de Fontenay, capitaine général de la capitainerie du Cotentin qui, nous l'avons vu, s'étendait des Yeys à La Hougue, déclara que les redoutes et les corps de garde de

(1) NouvUe$ Gazette*^ I7&&, n* da 2 mai et passlm.

(2) Louis-Armand de La Briflë, ?icom(e de Morlain, avait succédé, en 47A0, DU marquis de Vasian. Entre les deux, M. François-Dominique de Bart>er/, sieur de Saint-Contesl> qni devint, en 1761, secret, d^état aux affairen étrangères, avait été nommé, sans prendre posseation de lea rondions, ayaM été appelé à l'intendance de Bourgogne [Jour, de Barbier^ U UI, p. S09).

(S.) Arcb. Lettre du SS avril iW,

LE XVIir SIÈCLE. 467

cette côte sans défense et la plus exposée aux débarquements, étaient dans le plus déplorable état, et que les milices, sans armes et sans munitions, ne pouvaient rendre aucun service. Le capitaine général de Gran ville, M. de Saint-Denis, fit savoir qu'il en était absolument de même dans sa capitainerie (1). Le capitaine de Regnéville, M. de Muneville, en dit autant (2). La même incurie avait partout produit les mômes effets.

On se mit à travailler aux réparations les plus indispensables (3). Le gouverneur du cbâteau de Gaen, M. de Mathan^ expédia, sur la demande du gouverneur de Valognes, M. de Courcy, et sur Tordre de M. d'Argenson, des fusils à bayonnette aux milices du Gotentin (4).

A Cherbourg, les dispositions convenables furent prises par le commandant, M. Le Sauvage. La milice, bien armée et bien exercée, formait 1,000 hommes. Chaque nuit, un détachement de 400 bourgeois montait la garde et faisait des patrouilles. On attendait les canons destinés au fort du Galet. Rien, au surplus, jusqu'à ce jour, n'annonçait, que Tennemi fût dans l'intention d'attaquer la ville (5).

Une somme de 3,500 livres fut allouée à l'inspecteur, M. de Gournay, pour les fortifications de Granville. C'était de ce côté que semblait être le danger. Le 25 juin, deux corsaires de Jersey avaient débarqué sur la Grande-Ile de Chausey, et brûlé le corps-de-garde que l'on venait d'y construire (6).

Le ministre de la guerre nomma M. de Moncan (7) com-

(4) Arch., Lettre du 26 avril 17A4< (3) Lettre du 4 mai ilàh.

(5) Lettre du 3 mai ilàh> (k) Lettre du 26 mai ilàh,

(6) LeUre du 29 mal 1744.

(0) Lettre du 6 juillet 1744.

(7} Jeuo-Bapiiâle de Mario, comte de Moncao, uacioo meslre de cAmp,

408 LE XVIIl» SIÈCLE.

mandant des forces dans le Gotentin, et plaça sous ses ordres, en cas de besoin, les régiments Médoc, Limousin et Ponthieu, plus deux compagnies d'invalides, dont Tune devait être envoyée sur Ghausey. Le ministre comptait que le commandant s'emploierait à protéger les côtes contre de plus grands désordres (i). Mais M. de Moncan « comme la plupart des officiers de ce temps, avait peu de goût pour la vie de province. Il avouait franchement à rintendant qu'il s'ennuyait à Valognes, et se plaignait du maire qui l'avait mal logé. « Je crois, disait-il, par « les restes que j'y vois, que cette ville a pu être quelque- «. chose autrefois, mais, pour le présent, je ne la crois < propre qu'à un antiquaire. Cette plaisanterie entre « nous, ajoutait-il, car je serois bien fâché de m'attirer « à dos ce vieux peuple (2). »

Or, de son côté, le « vieux peuple » n'était pas satisfait de son commandant M. de Fontenay lui reprochait de faire monter la garde aux milices dans des masures en juine, sans munitions, sans bois et sans chandelles, et d'imposer aux paroisses la restauration des corps de garde qui devaient être à la charge du roi (3). Le commandant, non sans raison, rejetait la responsabilité sur le gouvernement, qui ne lui donnait pas d'argent (4).

On éprouva un autre inconvénient du voisinage des

colonel réformé, en 1729, fut nommé, en 17&0, colonel en second des gardes du roi Stanislas, puis, successivement, brigadier, maréchal de camp et, enfin, lieut. gén., en 1758. Il quitta la Basse-Normandie en 1758 pour aller dans les Cévennes (Ârck. Calv. Lettre du 19 août 17â8, adi-essée à M. de Maurcpas par son successeur).

(1) Lettre du 22 juin i7Â6, datée du camp devant Ypres.

(2) Lettres des 11, 18 et 20 juillet ( Arcb., sér. C, n"" 1813 ).

(3j Diaprés M. de Kontenay, les paroisses n'étaient tenues qa*à Tenlrelien des corps de garde de découverte et non de ceux qui étaient dans les forts oa redoutes.

{h) Lettre du 18 juillet iUh*

LE XVIIl* SIÈCLE. 469

îles. 11 en sortait des espions qui, sous dî\rers prétextes, parcouraient le Cotentin et la Bretagne. Uun d'eux fut arrêté à Carteret, et conduit dans la prison de St-Sauveuple- Vicomte (1). Un autre, habillé en prêtre, fut saisi à Pontorson, en même temps que quinze individus qui sortaient du château de Dinan. On ne savaifplus où enfermer la foule de gens suspects qui allaient et venaient entre les deux provinces (2). Il est juste de dire que la police française ne se faisait pas faute non plus d*avoir, h Jersey et à Guernesey, des correspondants discrets qui la tenaient au courant de ce qui s'y passait (3).

Le gouvernement se décida enfin, au mois de novembre (1744), à passer une adjudication des travaux à exécuter sur les côtes, et des fournitures à faire aux milices (4). Un nouvel état des quatre-vingt-dix corps de garde de la généralité fut dressé et certifié par l'ingénieur en résidence à Caen, M. de Caligny ; — seize étant à la charge du roi, et soixante-quatorze à la charge des paroisses. Le devis s'élevait à 29,740 livres (5). On adjugea également les travaux k effectuer à Portbail et à Carteret (6).

L'année 1745 se passa sans autre incident, dans le Cotentin, qu'une nouvelle arrestation, à Portbail, d'un espion débarquant d'un navire de Jersey (7).

L'Angleterre était aux prises avec le prétendant Charles- Edouard. La France se battait en Flandre, sur le Rhin et

(!) Lettre du 48 juillet de M. de Fierville, capitaine de Porlbail et Carteret.

(2) Lettre du 20 sept, de M. de La Reynie, capitaine de Pontorson.

(3) Arch. CaiT. Gabier renfermant une série de lettres adressées à M. de Mourepas. Lettres des !0 avril et 20 mai 17AS.

(& Lettres des 2& oct. et 24 nor. ilàh de M, d'Ormesson, intendant des finances ( même liasse ).

(5) L'état est daté du 21 afril llhh ( Ârcb., sér. G, n" 1703 }•

(6) Arch., même liasse.

(7) Lettre du 20 sept. 1745 (Arch., n'1814).

470 LE XVIIl* SIÈCLE.

au-delà des Alpes, sans trop savoir pourquoi elle guerroyait, et quel profit elle en tirerait. Le résultat le plus certain était la décadence de sa marine et Taccroissement de celle de sa rivale. Au mois de juin (26 juin 1745) , les Anglais descendirent en Bretagne. L'année suivante, ils préparaient une seconde expédition à Plymouth. Ils avaient alors étouffé dans le sang la tentative du prétendant, vaincu à Gulloden (27 avril 1746). Le 20 septembre, une flotte de 24 vaisseaux jeta Tancre dans la baie de Quimperlé et mit à terre six bataillons et un détachement d*artilleurs qui assiégèrent LorienL L'entreprise manqua, mais elle avait montré ce que nos ports avaient à redouter de Taudace croissante de nos ennemis.

M. de Maurepas recommanda à M. de La Briffe de redoubler de vigilance et d'exiger des milices garde-côtes tous les services que Ton était en droit d'en attendre, en leur fournissant, d'ailleurs, ce qui leur serait nécessaire. Il prescrivait aussi d'établir des signaux le long de la côte de Cherbourg^ et de prendre dans la forêt de Valognes les arbres propres h faire les m&ts (1).

On apprit , au mois de novembre , que la flotte anglaise avait quitté la Bretagne et était rentrée à Plymouth, Aucune attaque n'étant plus à craindre dans cette saison, on ne retint, dans les corps de garde, que le nombre d'hommes absolument indispensable au service du guet.

Les précautions ordinaires ne furent pas négligées en 1747 et 1748 (2). Au mois de janvier de cette dernière

(1) Lettres des 2à oct., 19 et 30 nov. ilàô ( Arch., n* 4815 ). Les formalités sans nombre imposées par l'ordoouance de 1609 firent renoncer à i^idée de couper les arbres dans une forét de TÉtat; on s^adressa à la propriété privée.

(S) Lettre du 16 noY. 17&7 de M. de Maarepas (même liasse).

LE XVni* SIÈCLE. 471

année, les Anglais se montrèrent devant La Hougue, mais sans tenter aacune descente (1).

Quelque téméraire que dut paraître un tel projet, dans Fétat d'affaiblissement où notre marine était tombée, ce fût à cette époque qu'il \tnt à Tidée d*un marquis de Grénay, maréchal des camps et armées du roi (2)» de proposer une expédition contre les lies. 11 adressa, en 1748, à M. d'Àrgenson, un mémoire qui rappelle, par quelques détails, celui que M. de Gaux avait rédigé en 1732.

D'après l'auteur, Granville était le seul port oîi les préparatifs de Tentreprise pussent se faire : — la traversée sur Jersey n'étant que de trois heures par un temps favorable. La population de cette lie s'élevait à environ huit mille habitants « y compris les naturels du pays, les réfu* « giés françois, les religionnaires et les malfacteurs (3). i» St-Hélier n'était qu'un gros bourg non muré et où il y avait Justice et marché tous les samedis. La ville et le port, appelé le Havre-neuf^ étaient défendus par le château armé de quatre-vingts pièces de canon de vingt-quatre

(f) Lettre du 18 janv. i7A8 du même (Arch. CaU. Cahier renfermant une collection de lettres).

(S) La résidence habituelle du marquis était au chfttean de Montaigu, près Villedieu, mais il habitait Caen au moment où il rédigea son mémoire, ainsi que cela résulte d*un certain nombre de copies de lettres réunies dans un cahier in-f> qui fait lui-même partie de la liasse classée dans Vlnventaire jom., sous le n* 2559 de la sér. C» et qui porte cet ancien titre : Carde-câtes

et fies angloiseê» Le marquis, entré au serTÎce militaire en 1702, comme page de la petite écurie, vivait encore h Montaigu en 4709. Son flls aîné, M. de lionlaigu, habitait le château de Notre-Dame-deCresnay, près Sourdeval. Les affaires personnelles de Tauteur du mémoire, qui parait avoir été « un homme • à projets •«étaient loin d'être prospères. Nous devons ces renseignements aux commonicalioDS de M. Eug. Chftlel, ancien archiviste, dont nous sommes heureux de reconnaître ici la gracieuse obligeance.

(8) Cette évaluation etl erronée; d'après un document de même date, la population de Jersej devait être de quinie à seize milW habitants.

et de trente-six, la plupart en fonte, et occupé par cinq compagnies d'invalides anglais. La grande rade pouvait recevoir des vaisseaux de cinquante à soixante canons. Au fond, était un petit port protégé par la tour de St- Âubin et une compagnie d'invalides. Entre les pointes de Noirmont et des Pas# aux deux extrémités de cette rade, une redoute munie de seize canons avait été élevée depuis peu de temps.

Au-delà de Noirmont était le petit havre de St-Brelade; puis, venaient : la baie de St-Ouen et le havre de la Grevasse, avec une batterie de quatorze pièces ; le havre de Bonne-Nuit et quatre canons ; la baie de Ste-Gatherine commandée par le château de Montorgueil ou Yieux-Gh&teau, muni de cinquante pièces de canon et d*une compagnie d'invalides; une longue grève au milieu de laquelle une redoute; la pointe de La Roque ou de St-Glément, défendue par une ceinture de rochers qui s'avancent à deux lieues en mer ; et, enfin, le petit havre des Pas, où il y avait une batterie de six canons. Ghaque paroisse de rtle fournissait cinquante hommes garde-côtes. Le commerce principal était alimenté par la pèche de la morue à Terre-Neuve et l'importation du tabac en feuilles de la Virginie ; mais les insulaires faisaient, en outre, le trafic de toutes les marchandises prohibées en France, qu'ils allaient chercher eu Angleterre et acheter de la Gompagnie des Indes, et qu'ils introduisaient en grande quantité en Normandie et en Bretagne.

Guernesey, à dix-neuf lieues de Granville et à dix de Carteret, avait cinq forteresses ou châteaux et une population de cinq ou six mille habitants (1) « de toutes espèces « comme à Jersey, avec cette différence qu'il y a beau- Ci) Même observation qv»< pour Jersey. Â cette époque, ia population de 111e était de onze mille âmes (£/t^f. o{ Guem,, par B. Tuppcr, p. AOO, 2* édiU).

« coup plus d'honnêtes gens et de plus gros négo- « ciants. »

La ville de St-Pierre était petite et mal b4tie. Vis-à-vis était le port fermé par deux jetées. Le ch&teau Cornet, entouré par la mer, était armé de cent pièces de gros canon et occupé par sept compagnies d'invalides.— Le ch&teau de St-Samson avait trente pièces et une compagnie d'invalides. — Les trois autres châteaux, non armés, étaient les châteaux du Clos-du-Vale, de Rocquaine et de Pezerie. — L'Ile n'était pas accessible du côté du nord; elle ne l'était qu'à la pointe St^Martin.

Aurigny, à vingt lieues de Granville, cinq de Guernesey et trois de la pointe de La Hague, n'avait qu'une seule' paroisse, le gros village de Ste-Ânne, et cinq ou six cents habitants. On pouvait y débarquer aux havres de Braye, de Graby et de Longy. Le premier était le plus important. Depuis cinq ans, on y avait construit une jetée et un fort armé de douze canons. Chacun des deux autres havres était protégé par une redoute qui avait le même armement — Les habitants d' Aurigny faisaient le commerce de laine et la contrebande du tabac.

A deux lieues de Guernesey, la petite tle de Serk renfermait environ trois cents habitants, une paroisse, deux petits hameaux et un moulin à vent. Le manoir servait d'habitation au seigneur. Le seul accès par lequel on pouvait entrer dans l'île s'appelait le Creiix ; quatre hommes armés de pierres pouvaient le défendre contre deux cents assaillants.

Ce mémoire ne fut pas plus utilisé que celui de M. de Gaux, mais son auteur, quelques années plus tard, nous lé verrons, obtînt le commandement de Granville (1).

La paix fut signée à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748.

(11 Infr., chap. ▼•

La France ne possédait plus, dit-on, qu*un seul vaisseau de guerre (1).

Au milieu de ces 'humiliations, le Gotentin évita, du moins, la honte de laisser Tennemi maître de Ghausey. Depuis qu'ils en avaient brûlé le corps de garde> en 1744, les Anglais s'étaient tranquillement installés sur la Grande- He. Trois à quatre cents ouvriers y étaient occupés & extraire des pierres, qui étaient transportées à Jersey, h Guernesey et à Âurigny et employées aux fortiûcation& Ils emportaient jusqu'aux débris de l'ancien ch&teau. Ils disaient aux marins français que l'tle était leur conquête, et appartenait au roi. leur maître, qui la mettrait en si bon état de défense, qu'elle serait à l'abri de l'insulte « de « messieurs leurs voisins )>.

M. d'Àrgenson informé, un mois après les conclusions de la paix, de ces divers détails, donna l'ordre au duc de Praslin d'inviter les commis des traites à retourner à leur ancien poste, et, en outre, d'envoyer, de Granville, une garde qui serait relevée de temps en temps. Deux barraques en bois et couvertes en chaume servirent d'abri provisoire à douze soldats commandés par un officier et un sergent. Au milieu du mois de Janvier 1740, on ne voyait plus un seul habitant de Jersey sur l'Ile ainsi reconquise (2). Gela ne dura pas longtemps.

(0 précis du règne dé Louis XV, par Voltaire, chap. luxtiii. Dans one lettre adressée de GraiiTille à M. d'Ârgenson, le A août 1750, le marqais de Créoay, qui, malgré ses grands projets, était ruiné et soHidIait une pension, prétendait que. < si la guerre eftt encore doré un an de plus, il y avoit toute t apparence que les isles de Geraey et de Guernesey seroient rentrées sous t Tobéissance de Sa Majesté et lui auroicnt procuré au moins 20 millions L.. » ( Ârch. Calv. Copie sur papier sans signature.)

(S) Ardu du CalT. Cahier de copies de lettres adressées à MM. de Maurepas et d*Âfgenson. — Lettres des S9 oct«, h nov., 9 et il déc 1748 et 9 et iA janificr 17Â9.

Page 1