CHAPITRE V
Nouveaui impAl» et suppression de juridictions. — M. de Fontette Intendant — Mémoire sur l^élat des fortificalionsL ~ Déclaration de guerre. — (jamp de Cliertrourgf de Granrille et de La Hougue. — Descente des Anglais sur Cbaosey. — Mémoire sur un plan d^inrasion des Ues. — La guerre de sept ans, — Camps du Mout-Epinguet, de Valognes et de La Houle. — Siège de St-Mala — Cherbourg menacé. — Le comte de Raymond. — Débarquement des Anglais à Cheibourg. -^ Le port ruiné. — 17^9-1758.
Lorsqu'il affirmait que « l'Europe entière ne vit guère « de plus beaux jours que depuis la paix d'Aix-la-Chapelle, « en 1748, jusque vers l'an 1755 », Voltaire parlait, non en historien véridique, mais en courtisan satisfait et trèsindilTérent au sort du peuple, qu'il ne jugeait même pas digne d*ètre instruit (1). En réalité, la condition des contribuables était loin d'être heureuse. La guerre avait ajouté une somme énorme & la dette publique. On avait, au mois de mars 1748, fï*appé de taxes élevées divers objets de consommation, tels que la cire, la poudre à poudrer, le papier, etc. Les impôts furent ainsi augmentés d'un cinquième (2). Après la signature de la paix, un édit du mois de mai 1749, ordonna la levée du vingtième sur tous les biens et revenus sous le prétexte de créer une caisse d'amortissement (3). Cette nouvelle charge effraya les habitants 4sJa Basse-Normandie. Ils savaient, par expérience, que le pms lourd fardeau retombait toujours sur leur
(4 j Siècle de Louiê XF, chap. iizi. Corre$p, Htu de Grimm, t. V, p. 79. (3) Journ» de Barbier^ U III, p. 81.
(d) Ane. lois, t. XXII, p. SSi*
476 LE XVIIl* SIÈCLE.
province. Plus de deux cents familles « craignant la col- « lecte, laquelle est fort ruineuse », quittèrent, en 1750, leurs villages, et se réfugièrent dans les villes ou en Brer tagne, afin de se mettre à Tabri des traitants (1).
Le gouvernement, inspiré parle chancelier d'Aguesseau, opéra cependant, à cette époque, une réforme qui, plus complète, eût été très-favorable aux habitants des campagnes. Il supprima toutes les juridictions royales dans les lieux oh il y avait siège de bailliage ou sénéchaussée» et les réunit à ce siège (2). Or, on sait quel dédale formaient ces juridictions qui s'enchevêtraient les unes dans les au- .très. On n'osa pas toucher aux justices seigneuriales (3). Dans le Gotentin^ le nombre des unes et des autres était excessif. Ainsi, dans la seule élection de Yalognes, on comptait sept bailliages et sept hautes justices (4).
On espérait conserver la paix. L'intendant, M. de La Briffe, reçut du nouveau ministre de la marine^ M. Rouillé, Tordre de distribuer aux miliciens les effets emmagasinés à Caen et à Cherbourg, qui ne pourraient se conserver ou qui seraient vendus à vil prix (5).
M"« de Pompadour régnait Elle dirigeait les affaires intérieures^ en attendant qu'elle bouleversât L'Europe et dressât des plans de campagne. Tout s'abaissait» s'amoin-
(4) Joum» et Mém, du marquii eTArgenson, t. VI, p. 200.
(5) Ane. lois, t. XXII, p. 3S2, avril i7A9. (8) Jojam. de Barbier, t, IV, p. 83.
[h) yoiti quelles étaient ces quatorie juridicUons : bailliage de Valognes, ▼icomtê de Bai fleur; vicomte de Beanmont ; haute justice de- Bricquebec ; haute justice de Cherbourg ; bailliage de St-Sauveur-le-Vicomte « l^lliage d'AlençoD, séunt à Valognes ; bailliage de Périers ; bailliage de Carentan ; haute justice de La Haye-du-Puits ; haute justice de Varenguebec ; haute justice de Drix, séant à Valognes ; haute justice d^Harcourt et haute justice de Fécamp ( Arch. du Calv., carte ms. ). *
(5) Arch. du Calv., sér. G, n« 1715. Lettre du 18 mai 4750.
LE XVin» SIÈCLE. 477
drissait sous rinfluence délétère de cette cour qui faisait presque regretter la Régence (1). La royauté, le clergé et la magistrature usaient leur crédit et perdaient leur dignité dans des querelles sans fin. L'un des incidents de la longue lutte avec les parlements fut Texil, au Mont-Saint- Michel, de Tabbé Ghauvelin, conseiller de la troisième chambre des enquêtes au parlement de Paris. Ce grand ennemi des jésuites, plus favorisé que le poète Desforges (2U ne fut pas enfermé dans Thorrible cachot de la Cage (3).
Entre les diverses classes de la nation, la divergence d'idées s'accentuait. Les esprits fermentaient. Dans les pays d'États, en Bretagne, notamment, la levée du 20« ne se fit pas sans difliculté de la part de la noblesse (4). En Basse-Normandie, ce fut dans le peuple des campagnes que Ton craignit la résistance. Le bruit courut que les Anglais» venus des tles , se cachaient dans la contrée et y préparaient un soulèvement, qui serait soutenu par des troupes rassemblées à Jersey et à Guernesey. Le bruit n^avait aucun fondement ; mais il montrait que Topinion publique ne partageait pas la confiance ou Tincurie de la cour en ce qui touchait la conservation de la paix (5).
(0 L'archevêque de Paris, dans an mandement du mois d*a?ril 1754, appelait son siècle « la lie des siècles • {Journ. de Barbier, t. IV, p. iO}.
(2) Desforges-Maillard était Tauteur d*une pièce écrite à Toccasion de Feipulsion de Frauce de Charles-Edouard et commençant par ce Ters : t Peuple « jadis si fier, aujouid*hui si servile... n {lUo, réiroip., a* part.» t« III* p. 3Â1 ).
(3) Journ, de Barbier, L III, p. ^66. Jlf^m. de Marmontel, t. I, p, ihS» L*abbé Chauvelin obtint de quitter le Mont-St-Michel, ■ qui est un trés-mau- « fais endroit », et d^étre interné à Caen.
{i) Journ, de Barbier, t. III, p. A8h
(5) Journ, da marqm$ A^Argenson, t. VIII, p. 1S4« Cet auteur rapporte (L VlII, p. 388 ) que la question de la guerre avait été agitée , au conseil
478 LE XVIIl* SIÈCLE.
Sur ces entrefaites, riniendant de la généralité fut changé. Le 3 octobre 1752 , le baron de Fontette (1) prit possession d*une administration qu'il conserva pendant plus de vingt*deux ans , et qui a laissé des souvenirs {2\. Il venait de la Bretagne , et arrivait en Normandie dans des circonstances difficiles. Il n*avait pas à compter sur le gouvernement ; et la province , dont on lui remettait la direction , était , de toutes les provinces de France, la plus exposée & un danger certain et imminent. Elle relevait, depuis plusieurs années, du département du secrétaire d'état, M. de Saint-Florentin (3) , homme médiocre et bon à tout faire, vieux courtisan très en faveur auprès du roi et de M"^ de Pompadour, à laquelle, surtout, il fallait plaire.
Le nouvel intendant fut bientôt en face d'une situation des plus graves. Au mois de juin 1755 , trois navires occupés à la pèche sur le Grand-Banc ayant été écartés de la flottille par le mauvais temps » furent poursuivis par
d*Ang1eteiTe, dès le mois de janvier 1752, « mais qu'on avoit observé qu*il D*y t avoit qu*à laisser au mauvais gouvernement fraoçoîs le soin de détruire la « nation ; qu*il y ailolt grand Iratn et qu'il suffirait de Tachever quand il t seroit bien bas. »
(4) « FrançoisJean Orœau, baron de Fontette, seigneur d'Essayé, Verpil- « lière, des Grands et des PetUs*Malet et antres lieux, conseiller du Roy en t son Conseil, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de justiee, f police et finances et commissaire départy pour rexécution des ordres de c S. M. en la Généralité de Caen. » (Intitulé imprimé des arrêtés de TintendiBt Arch. Galv.
(5) L'une des places publiques de Caen a reçu et gardé son nom.
(8) Louis Pheljpeaux, comte de Seint-Florenlin. On sait que, sous l'aocienne monarchie, Il n'y avait pas de ministre de rinlérieor en titre. Ce qu'on appelait t les aflliires du dedans i étaient t attachées • à un autre département. Avant M. de Saiot^Florentin, celles de la Nornandie dépendaient du mintstène delà marioet celles de Provence du ministère de la gaerre, etc. [Jourt^ de BarMtrtUllh p 33}.
LE XVIII* SlàCLE. 479
les Anglais. Deux furent pris par Tamiral Boscaweot et conduits en Angleterre (1). On ne douta pas que ce ne fût le commencement des hostilités. La guerre avec nos voisins débutait toujours ainsi. Us continuèrent, suivant leur usage , à saisir les bâtiments marchands , quoique Tordre eût été donné, en France, de ne pas user de représailles, -* tt quant à présent (2). »
M. de Fontette avait demandé aux ingénieurs un rapport sur Tétat de sa généralité au point de vue de la défense. U lui fut remis en 1756 (3). Il est long, et reproduit la plupart des détails que nous avons extraits des Mémoires fournis par M. de Gaux. On y formulait cette conclusion : que le seul parti à prendre était de protéger le littoral contre les attaques des corsaires , en organisant une bonne milice , et en relevant quelques forts ou redoutes , sur les points précédemment indiqués. La ruine de la marine et l'abandon dans lequel les fortifications avaient été laissées, ne permettaient de songer, ni à se défendre sur mer, ni à repousser un débarquement opéré par une force sérieuse. L'auteur du mémoire examinait : ce qull y aurait à faire dans chaque capitainerie ; -^ c*està-dire quels travaux étaient à entreprendre ; — en quels endroits il y aurait à placer des canons ; — combien d'hommes seraient nécessaires dans chaque poste ; — quels lieux de rendez-vous seraient assignés à chaque compagnie, etc. La presqu'île, à cause de son isolement et de la difficulté de ses communications avec les autres parties de la France , devait , autant que possible , trouver en elle-même les éléments de sa défense. Ces éléments
(1) Journ* de Barhier, t IV, p. 90.
(S) LeUre du duc d*Uarcourt du ^8 oof. i7^5 (ap. L$ Ga%v, de fform»^ t.1, p. Si).
(8) Arcb. Calv.i sér, C, n* 1816.
480 LR XVIII'' SIÈCLE.
étaient, ea apparence, plus que suffisants pour parer à toutes les éventualités. Les treize capitaineries formaient soixante-dlx-neuf compagnies . qui , avec les quatre compagnies bourgeoises de Cherbourg, présentaient un effectif de plus de 23,000 hommes (1). Deux bataillons de chacun 600 hommes , détachés des diverses capitaineries , se porteraient où il en serait besoin (2). Mais, personne ne se faisait illusion sur la valeur des milices, qu'elles fussent garde-côtes ou du plat pays (3)
Au mois de février 1756, on ne doutait plus que la guerre n'éclatât. Les Anglais la voulaient absolument. Us n'avaient accordé à la cour de France aucune des satisfactions qu'elle avait demandées (4). Tous les o£Dciers généraux furent, le 15 mars, invités à quitter Paris et à se rendre dans leurs départements respectifs, sur les côtes de l'Océan et de la Méditerranée (5). La déclaration officielle de la guerre fut publiée à Caen, le 19 juin (6).
11 fut décidé que trois camps seraient établis dans le Cotentin ; l'un, près de Cherbourg ; l'autre, à La Hougue, et le troisième, à Granville. M. de Fontette espérait qu'ils
(1) Exactemeot, fingt-trois mille six cent dooie hommes, feunis par les deax cent quatre-vingl-quioxe paroisseâ sujettes au guet et garde.
(2) Les baiailions de Pierrepont et de tourviile du nom de leurs capilaiues.
(3) La géaéralité de Cacu entière (quatre cent quarante-quatre paroisses sujettes au guet) Tournissait trente et un mille six cent cinquante-trois hommes. La Normandie maritime formait à peu près le quart du contingent de toute la France, ^ cinquante-cinq mille cinq cent soixante- dix-aept sur deax cent vingt-six mille hait cent qualre-yingt-dix*sept. ( Arcb, Calv., sér. C, n° idie. — Dans celte liasse se trouve un tableau par colonnes des capiuineries, des noms des capitaines, etc.)
(k) Joum. de Barbitr^ L IV, p. liO et iik*
(5) Ibid.t ibid., p. ISO.
(6; Joum» (CAb, Le Marchand^ mit
LB XYIIl* SIÈCLE. 481
seraient prêts^ le 16 juillet, et que toutes les parties du service s'y feraient régulièrement (1).
Le camp de Granvilie» commandé par M. de Puységur, fut installé dans la plaine Saint-Nicolas, dite campagne des Cordeliers. Il comprenait le régiment d'Auvergne, le bataillon des grenadiers royaux de Berger u, le régiment de Marbœuf-dragons, la compagnie de Fécher, les régiments d'Ehi et de Rohan, les i*' et 2* bataillons de Roy al- Vaisseaux et le régiment d'Orléans-dragons. Le public, toujours disposé à exagérer, évaluait ces troupes à plus de vingt mille hommes (2). Le marquis de Crénay eut le commandement de Granville, charge que son frère, M. de Saint* Denis, exerçait en 1744 (3).
Les Anglais, comme par défi, se présentèrent, le 12 juillet, devant Ghausey, avec quatre vaisseaux de guerre, deux bombardes, sept semaux (4) et quinze bateaux plats, portant quatre compagnies du régiment du général Blockland et une compagnie d'invalides prise à Guernesey. Us démolirent le fort dont on avait commencé la construction l'année précédente; renvoyèrent à Granville le détachement de soldats irlandais et une quarantaine d'ouvriers qui travaillaient dans l'île ; les remplacèrent par une petite garnison de cent hommes, et remirent à la voile, sans tenter autre chose (5).
(1) Arch. du CaW., sér. C, n* i79&«
(2) Ms. de la Bibl. de Caen, n* 117, in-d% ^ 100. Ce ms. forme un cahier de cent quarante-huit feuillets occupés en grande partie par des chansons d^une écriture plus ancienne. Les autres feuillets, d^une écriture et d^une orthographe fort incorrectes, renferment une sorte de journal de famille rédigé par un sieur Desloges, bourgeois de Caen, demeurant rue du Pont-St- Jacques.
(8) Arch. Calv. du Lettre du maréchal de Monlmorenc]r«Luzembourg, datée de Rouen, le 6 juillet 1756 (voy. sup., p. â67 et &71).
(A) On ttmalei^ sorte de bateaux plats en usage pour transborder les mar« chandises et naviguer sur les canaux, en Hollande.
(5) Arch. du Calv., sér. G, n* 1795<^Conrespoiidance entre M. de Fontette
Le comte de Lugeac avait été nommé au commandement du camp de La Hougue. Le régiment de Glare et deux bataillons de Royal- Vaisseaux devaient s'y rendre. La difficulté de leur fournir des logements obligea à laisser une partie des hommes à Montebourg.
Le comte de Raymond commandait le camp et la ville de Cherbourg (1).
Au mois d'août, le maréchal de Belle-Isle (2) vint inspecter les camps accompagné de l'intendant (3). On exerça, sous ses yeux, la garnison de Cherbourg aux manœuvres d'embarquement et de débarquement, à des simulacres de combats sur terre et sur mer, etc. (4).
Enfin, et pour compléter les mesures de prévoyance qui paraissaient utiles, le duc d'Harcourt, commandant de la province, envoya au Mont-Saint-Michel soixante soldats du Royal- Vaisseaux, qui, conformément aux anciens privilèges de l'abbaye, se mirent sous les ordres du prieur : les habitants de la ville restant chargés du guet et garde (5).
L'importance des troupes assemblées dans le Cotentin
et le maréchal de Belle-Isle, IVf. d^Argenson el M. de Saint-Floreiitîik H. d*Argenson {Jaum. et Mém.^ t IX, p. 801), trouTait que les -Anglais, eo prenant Chausey, r se donnoient un ridicule, croyant par là riposter ^ la conquête ■ dePort-Mahoa!... t
(1) Le goaTerneor de Cherbourg était alors M. de Ferron, qui avait succédé* en 1755, au marquis de Fontenay, son frère utérin.
(2) Le maréchal ne Tut ministre de la guerre qu*en 4758, à la .place de H. d*Argenson ; mais il arait été chargé de surfeilier les préparatib faits en Normandie ( Journ. dt Barbitr^ t. IV, p. 358). Il était propriétaire do chAteaa de St-Pierre-Église, qui avait appartenu ft la fumille Castel de St-Pierre, et qui a été acheté, vers 1800, par M, de Dlangy.
(8) Lettres des 2 et 29 août 1756 ( Arch., loc. sup. cit.)* (h) Documen(iinédiii,etc, (ap. ilf^m. de la Soc, de Cherbourg^ 1867, p. 267 et suiv.
(5) Leltrc de I*inlciH]nnt & &!« d^Argcnson, du 10 no?. 1756.
iDdiquait que le maréchal de Belle-Isie n'entendait pas se contenter d'une attitude exclusivement défensive (1). Nous en trouvons, d'ailleurs, la preuve dans des documents que renferment les archives du Calvados, et qui établissent que les projets formés, à la fin de la dernière guerre, contre les îles anglo-normandes, furent repris aussitôt que les hostilités éclatèrent de nouveau entre les deux états. Un mémoire , accompagné de notes préliminaires détachées , fut présenté sur ce sujet au ministre de la guerre , xM. d'Argenson, le 5 février 1750 (2).
Dans ces notes, on faisait d'abord observer que le projet formé à la fin de la dernière guerre, ne pouvait être exécuté : les circonstances et les conditions étant différentes de ce qu'elles étaient alors ; — qu'il faudrait , avant tout , envoyer dans les îles, et jusqu'en Angleterre, des personnes de confiance, qui rechercheraient quelles seraient les forces en hommes , canons et vaisseaux dont les Anglais pourraient disposer ; que , d'un autre côté , il serait indispensable de recueillir des renseignements exacts sur le nombre d'embarcations de tout genre qu'on se procurerait dans les petits ports de la Basse-Normandie, ainsi que sur le nombre des pièces de canon , les munitions et les approvisionnements qui seraient : soit tirés des arsenaux et magasins du roi, soit fournis par des particuliers. .
L'auteur demandait que le ministre, s'il jugeait à propos de lui confier l'exécution de son projet, .lui accord&t, en
(1) Lettre de M. de Crémillcs à l'intendant, du 21 juin 1757. Cette lettre, indépendamment des documents que nous citons ci-après, prouve que le projet de tenter un débarquement, en Angleterre, était formé avant l'entrée au ministère du duc de Choiseul, auquel les historiens TattribuenL
(3) Les documents dont nous parlons ici forment une liasse renfermée dons le même carton que le mémoire de 17&8, et doivent, nous le croyons, être •ttribuésau même auteur, le marquis de Crênav, (Voy. sup., p. àli*)
484 LE XyiII* SIÈCLE.
même temps , le commandement de toute la Basse-Normandie, depuis le Havre jusqu'à Pontorson, avec une gratification de 2,000 écus pour ses frais et dépens. Il annonçait en terminant, et la remarque est curieuse, « qu'il étoit assuré d'une compagnie qui feroit les avances « du total. M. le comte d'Argenson rëgleroit, suivant son « bon plaisir, le profit que cette compagnie pourroit « prétendre. »
Le mémoire proprement dit est divisé en trois parties relatives à Jersey, à Guernesey et à Aurigny. Les renseignements généraux sont empruntés à peu près littéralement au mémoire de 1748. La partie originale consiste en cinq paragraphes ou articles qui énoncent : le premier, tout ce qui serait à fournir à Texpédition ; le deuxième, les endroits où Ton prendrait le matériel, et les quartiers qu'on assignerait aux troupes ; le troisième, les ports où chaque chose serait embarquée ; le quatrième, les lieux d'embarquement et de débarquement des troupes, et le cinquième, la marche de ces troupes, et les postes, redoutes, châteaux et villages dont elles auraient à s'emparer.
Nous ne suivrons pas l'auteur dans les longs et minutieux détails qu'il se plut à donner et qui témoignaient surtout de l'activité de son imagination. Il réglait tout, prévoyait tout, n'oubliait rien...., si ce n'est la présence certaine et la résistance non moins assurée de l'ennemi, c'estrà-dire de l'Angleterre qui, à ce moment, était, par ses flottes, maîtresse absolue de la Manche.
Quoi qu'il en soit, un tel projet, s'il eût reçu quelque exécution, même avec les modifications plus ou moins favorables que les circonstances n'eussent pas manqué d'y apporter, aurait jeté un grand trouble dans les îles. Les événements survenus du côté de l'Allemagne le firent abandonner ou remettre & un autre temps. M"^* de Pom*»
LB XYin* SIÈCLE. 485
padour, enivrée des gracieuses et politiques avances de « son amie »5 Marie-Thérëse, avait lancé la France dans la guerre de Sept- Ans. Au mois d'avril 1757, Farmée franchissait le Rhin.
M. de Fontette avait prévu ce f&cheux dénoûment. Dans une circulaire, du 20 octobre précédent, à ses subdélégués, il les avertissait qu'il pouvait arriver, en pré* sence de certaines éventualités, que la majeure partie des troupes régulières fussent retirées de la généralité, et qu'il y eût nécessité d'en appeler d'autres. Il les invitait, en conséquence, à lui adresser un état des voitures et des chevaux susceptibles d'être réquisitionnés pour le service des transports (1).
La Basse-Normandie était à peu près réduite à ses propres ressources. L'intendant espérait que l'Angleterre, entraînée sur le continent, se bornerait à inquiéter les côtes plutôt qu'à les attaquer sérieusement Dans son désir de soulager sa circonscription du séjour des gens de guerre, il proposa, au mois de juin, au ministre de la guerre (2), de réduire à quatre les neuf bataillons répartis sur les divers points de la presqu'île, et d'avoir recours aux milices garde-côtes. Il passait en revue les places principales, en indiquant les moyens de défense qu'on pourrait, suivant lui, en tirer.
Carentan, quoique situé à deux lieues de la mer, n'étant pas à l'abri d'une descente, il serait peut-être préférable de revenir au système adopté sous Louis XIV, et d'en démolir les fortifications. — Quant à La Hougue et à Tatihou, en communication avec la terre ferme à marée basse, l'ennemi serait dans l'impossibilité de s'y maintenir. — Il en serait de môme à Cherbourg. Cependant, ce port mé-
(1) Arch. du Calr.^ sér. C, n* 1796. Lettre da SO oct. 1756.
(2) tellre du i7 juin 1757. ( Ardi., n« 1725. )
486 LE XVlll' SIÈCLE.
riterait plus d'attention. 11 faudrait avoir des troupes à portée. L'anse de Si-Martin serait à surveiller; sa situation inspirerait peut-être aux Anglais Fidée d'isoler Textrémité de La Hague, mais au prix de quels travaux et dans quel paysl (1)
Au point de vue du commerce, Granville était certainement le point le plus important et le plus digne d'attention. Le Mont-St-Michel se défendait de lui-môme, et trente invalides, avec quelques canonniers et les habitants, suffiraient à le garantir de tout danger. En résumé, l'intendant émettait ravis de cantonner les quatre bataillons conservés : à Valognes, Coutances, St-Lo et Caen ; d'échelonner un régiment de dragons et un régiment de cavalerie depuis la Dives jusqu'à Pontorson ; et, enfin, d'armer deux corvettes qui croiseraient du Havre à Cherbourg et à St-Malo.
M. de Grémilles (2), dans sa réponse, datée de Versailles le 21 juin, tout en comprenant les sentiments de < bon « père de famille » qui animaient M. de Fontette, lui déclara quil ne partageait pas ses idées, et qu'il doutait beaucoup que le maréchal en fût touché. L'issue de la guerre continentale ferait, en celte matière, plus que tout le reste. Le maréchal avait eu des projets dans lesquels il serait, il est vrai, difficile de persévérer aujourd'hui; mais il y aurait, en tout cas, une grande imprudence à laisser Cherbourg et Granville exposés à des invasions subites.
L'intendant ne se tint pas pour baltu. 11 était sous l'impression des événements arrivés, au mois de juin, dans
(1) Les souvenirs de M. de Fontette le reportaient, sans doute, au Hague- Dick des anciens Normands.
(2) Lieutenant général, adjoint au ministre de la guerre. ( Mim, secr, de Duclos, t. II, p. 156. )
plusieurs localités de sa généralité. La cherté du pain y avait causé des émeutes sérieuses. A Caen, la halle aux grains fut pillée par le peuple. La garnison, trop faible, ne put remettre Tordre dans, la ville; il fallut appeler de Textérieur un bataillon de renfort (1). Une grande agitation régnait aussi dans le CSotentiu. On y répandait le bruit que TAngleterre, n'expédiant plus de grains à Jersey et à Guernesey, c'était des ports du littoral que ces lies, repaire des plus hardis pirates, tiraient leur subsistance. Le duc d'Harcourt avait défendu ces embarquements; mais il lui était impossible d'empêcher la contrebande ; la présence de troupes nombreuses dans la presqu'île ne ferait qu'y aggraver le mal et l'exposer à une disette terrible (2). M. de Fontette, en invoquant ces récents souvenirs, rappelait, en outre, l'exemple du siège de Lorient, en 1746, « où il éloit présent », et où les milices bretonnes avaient combattu courageusement et forcé l'ennemi à la retraite. 11 demandait donc s'il n'y aurait pas lieu» au moins, de ne garder les neuf bataillons que pendant les cinq mois d'été; et, en hiver, de se contenter des milices (3). Si l'intérêt que M. de Fontetle portait à ses administrés était digne d'éloges , il ne s'accordait guère avec les exigences de la situation. Le danger était toujours menaçant et la milice bien incapable de le conjurer.
Vers le milieu du mois d'août, un courrier du duc d'Harcourt apporta, au comte de Raymond, une dépêche du maréchal de Belle-Isle; elle lui annonçait que les Anglais préparaient un armement de quinze mille hommes
(1) Lettre de H. de Fontetle au duc d'Harcoart dn 21 juin 1757 (Le Gouv, de Norm.^ t. IV, p. &35. )
(S) Lettres du duc d*Harcourt à M. de Machault et à M. de Broa des H et 26 janvier 1757. ( Le Gouv, de iVomu, t. IV, p. ASS et suit.)
(i) Mémoire du 13 juillet 1757. ( Arch., même liasse. )
488 LE XVIU* SIÈCLE.
destiné à agir, on le supposait, depuis Ostende Jusqu'à Str Malo; il lui recommandait la plus active surveillance (1). Depuis deux mois, William Pitt était rentré au ministère « par la volonté du peuple anglais ! »
Le comte de Raymond résolut d'établir un camp près de Valognes. Au préalable, il fit cantonner quelques détachements dans les environs : le régiment de Guyenne à Mûntebourg; Tétat-maJor et un escadron de Languedoc, à Yvetot, et, une compagnie de Royal-Vaisseaux, à Flamanvîlle (2). Le subdélégué voyait, comme son chef, avec un certain déplaisir, ces rassemblements militaires dans le voisinage de sa résidence; il dut s'incliner devant les ordres du duc d'Harcourt (3).
Le camp de Valognes fut assis à un quart de lieue de la ville, et occupé par cinq bataillons d'infanterie et un régiment de dragons. Les forts de La Hougue et de Tatihoa reçurent des approvisionnements. Les camps de Granville et de Cherbourg furent maintenus. On était au milieu de septembre, et Ton espérait qu'à la fin du mois suivant, le pays serait délivré d'une partie de ces charges (4).
Les nouvelles venues d'Angleterre confirmaient les craintes que Ton éprouvait à propos de la campagne prochaine. La flotte de quatre-vingt-dix voiles, qui avait échoué dans son attaque contre Tîle d'Aix (oct. 1757), n'ayant emporté que pour trois mois de vivres.
(4) Lettre du subdéléguë de Valognes, M. Deslandes Le Ferre, à M. de Fontette, du 4 A août 1757 (Arch., même liasse).
(5) Lettres des 15, 17 et 20 août du subdélégué de Valognes à rinteDdanU (Ârcfa., même liasse.)
(8) Lettres des 3 et & sept 1757. (Arch. ]
(6) Lettre de M. de Paulmj, neveu et successeur de M. .d*ArgensoQ aa ministère de la guerre, du 42 sept. — Ordre du duc d*Harcourt du 8 sepU (Arch., n« 1795.)
était rentrée à Portsmouth, et avait employé Thiver à se réorganiser (1).
Au mois de mai 1758, les milices furent distribuées dans des camps d'instruction : à La Houle près Granville ; à OmonTille-la-Foliot près Portbail (2); au Mont-Epinguet, dans la Forêt de Brix ; à Garentan et près de Yalognes (3). Il était temps. Le 2 juin, le duc d'Harcourt prévenait M. de Fontette que les escadres anglaises allaient sortir dePortsmouth, et qu*il envoyait, d'urgence, sept cents hommes à La Hougue, mille à Tatihou et autant à Granville. Les routes d'étapes passeraient par Troarn, Argences, Gaen, Bayeux et St-Lo (4).
Une flotte de cent soixante voiles sortit, en effet, de Portsmouth, sous les amiraux Howe et Anson. Elle se divisa : trente-huit vaisseaux s'en détachèrent, et devaient bloquer Brest et Rochefort; cent-quinze restèrent dans la Manche ; les autres, sous le commodore Moore, firent voile pour les Antilles (5). Le 2 Juin, on vit passer cet immense convoi au large de Cherbourg, doubler le cap de La Hague et prendre la direction de St-Malo. Le 5, eut lieu à la pointe de Paramé, le débarquement de quinze bataillons d'infanterie, de quatre cent quatre-vingts dragons et d'un corps de trois cents volontaires de la noblesse et de Tartillerie. Les Anglais croyaient n'avoir devant eux qu'une faible enceinte, et ils étaient en face de hautes murailles hérissées de canons. Ils se retirèrent, après six jours de
(4) Lettres des 6 et il ocL da prince de Croy au duc d^Harcourt, son oncle. ( Le gouv, de Norm,, t. I, p. 171.)
(2) Ordonnance de paiement du 30 sept. 1759. ( Arch., n* 1838.)
(3) RcTue des milices aux camps de La Houle, etc. (Arch., E. 1796. ) H y eut aussi des camps dans les environs de Caen : à Ar^nces, à Ifs et à BauTllle. (Arch., n« 1838.)
{à) Lettre datée du Havre. {Le Gouv, de Norm,^ t I, p. 176.)
(5) Extrait des nouvelles de Londres, ( Le Gouv» de Norm,^ U I, p. 183)«
siège, à l'approche des troupes assemblées autour de Pontorson« et qui marchèrent rapidement au secours de la ville (1). Il y eut, dans les populations de la contréei un de ces élans de patriotisme qui devenaient rares. Les habitants de Ducey, ayant à leur tète leur curé et son vicaire, se signalèrent entre tous; le roi leur fit exprimer sa satisfaction (2). L'ennemi, avant de partir, brûla, dans le port de St-Servan^ quatre-vingt-cinq navires, lacorderieet tous les bois de construction. L'église de Gancale subit le môme sort (3). Le conseil de l'amirauté, en apprenant Téchec de St-Malo, envoya par un cutter Tordre d'attaquer Granville ; mais un rapport des ingénieurs^ chargés de reconnaître la place, fit renoncer à ce dessein, dont le mauvais temps eût rendu, lau surplus, l'exécution difficile (4).
Le mois de juin se passa dans de continuelles alarmes. La flotte anglaise promena son pavillon de l'extrémité de la presqu'île jusqu'à la Seine. Elle parut devant La Délivrande, dans le but, on le supposa, de tenter une surprise sur Gaen. Le vent ne lui permit pas de débarquer (5). Le 24, vingt-six vaisseaux croisèrent de nouveau devant Barfleur, Fermanville et la pointe de La Uague. Le 29, ils étaient près de l'île Pelée, et opéraient des sondages dans la grande rade. Le fort du Galet leur envoya quelques boulets sans les atteindre. Pendant la nuit^ il arriva du Hont- Epinguet trois mille huit cents«gardes-côte et un escadron des Dragons-Languedoc, qui campèrent dabs les Miellés.
(1) Arch. du Calv., n* 1799.
(2) Lettre de M. de Salat-FIorentin à M. de Fontette, du 15 juillet 1758. (Arch. du Calv., n"* 1795 et 1053.)
(3) Hist, de Cherb.^ par V. La Houge, p. 137*
(Â) Nouvelles de Londres (sup. cit. ). — Bist, <CAngleU^ par Smolett, t. IX, p. 286.
(5; Journ, de Desloges^ ms., f* 100.
LE XVIIi' SIÈCLE. 491
Le lendemain, la flotte sembla se préparer à une descente ; mais, le vent tournant subitement au nord, elle leva Tancre et regagna Plymouth.
Les Anglais avaient-ils renoncé à leurs projets, en voyant qu*on était prêt à les recevoir ? Le maréchal en doutait : — Cherbourg était une proie trop voisine et trop facile... On savait, d'ailleurs, qu'ils voulaient, à tout prix, ruiner le commerce et la marine de la France (1). — Il fallait donc redoubler de vigilance, convoquer la moitié des garde-côtes et les distribuer tout le long du littoral, en se concertant avec M. de Fontette pour disposer de petits magasins de vivres sur les routes d'étapes (2).
Le duc d'Harcourt répondit immédiatement au maréchal que ses ordres seraient exécutés. Il ne lui cachait pas, toutefois, que la levée de la milice allait troubler profondément le paysan moment de la moisson. Il éprouvait aussi quelques inquiétudes à Tégard du commandant de Cherbourg, M. de Raymond. Il le dépeignait comme un homme incapable, exigeant» objet de la moquerie des officiers, et détesté (3). Le subdélégué de Yalognes en avait depuis longtemps cette opinion. Dans une lettre à Fintendant, il disait que « ce général paraissoit être ce qui paroît « devoir être le moins dans un militaire, et qu'il lui cona naissoit une fureur d'ambition et de vanité (4). » C'était sur ce triste chef, si nettement apprécié, que reposaient la sûreté du Cotentin et l'honneyr de la France !. ..
On travailla, à la hâte, aux fortifications de Cherbourg: elles reçurent quatre-vingts canons de fort qualibre» cinq mortiers et d'abondantes munitions. La poudrière ren-
(i) Nouv. de Londres ( loc. sup. ciL ).
(2) Lettre du 16 juillet 1758 au duc d*HarcourL
(3) Lettre du 20 juillet (ap. Le Couv, de Norm,, t. I, p. 191 )• {à) Lettre du 2& août 1757. (Arch., n* 1705. )
492 LE XVin* SIÈCLE.
fermait cent cinquante mille livres de poudre. La place était en état de se défendre énergiquement.
Le dimanche 30 juillet, on signala, du cap de La Hague, la flotte anglaise faisant route du côté des tles. Jusqu'au mardi !•' août, on Taperçut dans un assez grand éloignement, au nord-nord-ouest de Cherbourg. Le 2 août, elle continua son mouvement vers l'ouest On supposait qu'un armement aussi considérable était plutôt destiné à opérer sur les côtes de Bretagne ou de TAunis. Le 3, on ne rema^ qua aucun changement de direction ; mais le nombre des vaisseaux s'était notablement accru. Les vents contraires les retinrent, le 4, dans les parages d'Aurîgny. Enfin, on apprit que, le 5, la flotte, comptant alors plus de cent voiles, avait mouillé dans l'anse de Ste-Anne, à environ trois lieues au large. Elle n'y resta pas. Le dimanche 6, elle appareilla, louvoya contre le vent', et, vers deux heures de l'après-midi, jeta l'ancre devant Querqueville, hors de la portée des canons des forts. Pendant la nuit, deux bombardes s'avancèrent dans la rade, et lancèrent quelques bombes, qui ne causèrent aucun dommage.
La ville fut en émoi. On dépava plusieurs rues ; on coula à l'entrée du port un navire chargé de pierres. M. de Raymond appela les troupes du Mont-Epinguet.
Le lundi 7 août, l'ennemi fit un nouveau mouvement. Vers dix heures, il avait pris position depuis la gauche de l'anse de Ste-Anne jusqu'à la pointe d'Urville. Le débarquement s'opéra à Landmer, sous Nacqueville. Ce point avait été, dans le mémoire de 1756, signalé comme particulièrement favorable à une descente. Déjà, en 1522, les Anglais l'avaient choisi et y avaient débarqué (1).
M. d'Amfréville, à la tête de quelques détachements, essaya de défendre les hauteurs. 11 n'y réussit pas. Il
(1) Voy. sup., t III, p. 230.
LE XYIIl* SIÈCLE. 493
rentra à Cherbourg à dix heures du soir. Il n'avait eu, dans un combat qui, d'après son rapport, avait duré de onze heures du matin à deux heures du soir (1)^ qu'un capitaine et un lieutenant tués, et vingt soldats blessés (2). Les postes, qui avaient passé la nuit sur ces hauteurs, revinrent, le 8 août, à Cherbourg, vers huit heures du matin ; ils manquaient de pain depuis trente-six heures (3).
M. de Raymond, après avoir ordonné d'enclouer les canons des forts et de noyer les poudres, s'enfuit à Valognes, accompagné du baron de Copley, commandant de la place, et de l'ingénieur en chef, M. Franquet de Chaville (4). Puis, le même jour, à deux ou trois heures de l'après-midi, les troupes se formèrent sur deux colonnes, et se replièrent sur le Mont-Epinguet : Tune par La Glacerie et les bois, et l'autre par la grande route.
Trois heures plus tard, quatre cents Anglais, sous la conduite d'un colonel, prirent possession de la ville abandonnée. Les autorités municipales, précédées d*i>n drapeau blanc, allèrent à leur rencontre jusqu'à Chantereyne.
Le lendemain, 0 août, le général Thomas Bligh, escorté de trois cents dragons, établit son quartier général à l'entrée de la ville. Les troupes qui, d'après le récit d'un bourgeois, étaient fort belles, et ne comptaient pas plus de six mille hommes, campèr.ent à une demi-lieue de là. Elles se répandirent dans les campagnes environnantes et
(l) Rapport (Itt comte d'AoïfréTille, commandant de La Hougue, au duc d'ilarcourt, du 8 août 1708 (ap. Le Goup» de l^orm,^ 1. 1, p. 199. )
(3) Lettre de M. de Fontette au maréchal de Belle-Isle, du 8 août, 6 h. du loir. ( Ibid., p. 205. )
(3) Lettre de M. d'Arafréville à M. Kfasaieu, du 10 août (lltid,y p. 300. )
(4) Le baron de Copley avait élé nommé commandant militaire de Cher* bonrg en 1756 ; M^ de Chaville avait sucrédé à M, de Cans en 1764,
s'y livrèrent au pillage (1). L'abbaye du Vœu logea cinq cents cavaliers ; et quoiqu'elle leur eût fourni tout ce qu'ils avaient demandé, fut saccagée : ornements, vases sacrés, linges, etc., furent pris ou détruits; cinq de ses clocbes furent emportées ; on les promena dans Londres avec un trophée de vingt-deux canons. Le chartrier fut en partie livré aux flammes (2). Une contribution de 46,867 livres, réduite à 44,000, fut imposée aux habitants. Deux d'entre eux, MM, Robert Postel et Gratien Cauvain, furent emmenés comme otages (3). La flotte s'était embossée dans la rade, à une demi-portée de canon.
L'œuvre de destruction commença. Les travaux du port furent démolis ; les navires marchands, au nombre de trente-trois (4), les chantiers, les magasins furent brûlés. L'incendie dura deux jours. Deux corsaires furent épargnés et conduits en Angleterre (5).
Le 16 août, tout étant accompli, le rembarquement s'opéra sans précipitation et sans trouble; le 18, la flotte entière leva l'ancre et s'éloigna du côté de l'Ouest. Elle laissait une assez grande quantité de biscuit et de viande salée, et, pour les pauvres, une somme de 4,200 livres, à
(1) Lettre d'un habitant de Cherbourg (ap. Le Goav, en Norm,^ t. I, p. 235 ).
(2) Arch. de lo Manche, sér. C, n* 2237. — Supplique des religieux. — Lettre du chanoine Besse au due d'Harcourtf du 25 août 1758 ( ap. Le Gonv, en /Vbmu, t I, p. 235 )•
(3) Arcb. du Cal?., sér. C, n? 42^7.
(&) Un tien de ces navires étaient armés pour Louisbourg, le Canada, la Martinique et St-Domingue. (Arcb. du Cal?., n" 289.)
(5) Les dommages furent estimés à 512,500 llr. pour le port, 52,800 lif. pour les forts, 373,335 liv. pour les navires, magasins, etc. Il y eut vingt-deux canons et quatre mortiers de rartillerie de mer, et vingt-deux carions et deux mortiers de rartillerie de terre, enclouës, brisés ou emportés. ( Rapport du 89 sept. 1758, ap. Le Gou% de Nonn , (. I, p. 275. )
LB XVIIl" SIÈCLE. 495
laquelle le jeune prince Edouard , depuis duc d'York, ajouta 1,000 livres.
Pendant cette semaine néfaste, qu'étaient devenus les hommes responsables du salut et de Thonneur du pays ?... L'opinion publique se demanda s'il y avait eu de leur part trahison, lâcheté ou ineptie. Ce triple soupçon atteignait, avant tous, le comte de Raymond, leur chef.... (1).
Le maréchal de Luxembourg, gouverneur général de la Normandie, était parti de Versailles, le 11 août ; il avait rejoint le duc d'Harcourt au camp de Valognes (2), On disposa les troupes de manière à mettre à l'abri cette ville et la place de La Hougue, que le comte de Raymond voulait aussi abandonner^ en se repliant sur Carentan et St-Lo. Les mêmes mesures furent prises à Granville et à Pontorson (3). Quant à marcher sur Cherbourg, le duc d'Harcourt n'avait point osé l'entreprendre avec une armée démoralisée et qui pourtant était fort supérieure en nombre à celle de l'ennemi. Les soldats réguliers se défiaient des miliciens, et ceux-ci, sans habitude des armes, se débandaient à la première alerte, ou tiraient les uns sur les autres (4). La résistance se borna à quelques petites escarmouches àTourlaville, à La Glacerie, au Mesnil-au-Val et h Martinvast. On fit quelques prisonniers, et on tua quelques hommes. Un ofiicier anglais fut pris par un jeune volontaire du régiment d^Ëscars^ dont le nom était réservé à la célébrité. Il se nommait Dumouriez, et vingt ans plus
(i) lUém, àe Dumouriez^ 1. 1, p. 19.
(2) Lellre du maréchal de Luxembourg au duc d'Harcourt, datée de Versailles, 11 ooùl 1758 ( ap. Le Gouv, de Norm., U I, p. SIS ).
(3) Lettre du prince de Robecq, commandant à GraoTlUe, du 9 août ( ap Jbîd., ibid., p. 308 ).
(&) Lettre du duc d'Harcourt au maréchal de Belle-Isle, datée de ValogncSf iS et i5 août {}6i</., ibid., p. 228 )•
4dd LB XVIII* SIÈCLE.
tard, il devenait, à son tour, commandant de la contrée qui était le théâtre de ses premières armes (i).
Le maréchal de Luxembourg, suivi de douze généraux, entra à Cherbourg au moment où les Anglais se rembarquaient. Les seize mille hommes des camps du Mont- Epinguet et de Valognes n'arrivèrent que le 17. Ils purent voir la flotte anglaise disparaître à Thorizon ! (2)
Le maréchal ne jugea pas utile de demeurer à Cherbourg; mais il séjourna pendant un mois dans le Cotentin. Il quitta Valognes le 17 septembre ; et, le 18, il fit, avec le duc d'Harcourt, son entrée dans la ville de Gaen. La garde bourgeoise, sous les armes, le reçut comme un triomphateur I (3)
Le comte de Raymond fut rappelé à Paris et remplacé par le comte de Coëtlogon. commandant à Avranches (4). Il ne fut pas rayé des cadres de Tarmée. C'était un des généraux de M°'<' de Pompadour 1 !
(1) Latfiêet les mémoires du général DumourUi (ap. CoUecl. des mém^ relùtm d la Révolution française^ U I, p. 19 el 32i )•
(S) Il eiîstc à la BihlioUièque de Caen oc long récit de la prise de Cher« bourg (ms. in-d*, n^ 73, de AS feuillets). M. Gaston Lavalley, dans son excellent Catalogue des manuscrits, etc. (p. AS), pense, sans toutefois raffirmer, que ce document est inédit. — Nous avons, en outre, trouvé aux archives du département, dans un cahier contenant une série de lettres écrites à M. d*Argenson, de 1747 à 1750, une lettre sans signature, ni date, mais portant Tadresse ; A M. Simon Duehesne, au Baure, qui renferme un récit très^xact, quoique trè^-sucdoct, de ce même événement. Celte pièce est une feuille simple de papier, pliée en forme de lettre, avec un fragment de la cire rouge du cachet
(ft) Jounu de DesLoges, ms.» M03*
{h) Lettre du maréchal de Belle-Isle au duc d^flarcourt, du S6 sepu 1758 («p. Le Gouv, deNorm,f t« I, p. SAi).